La lecture des penseurs libéraux français par Carl Menger - article ; n°4 ; vol.22, pg 139-198

De
Revue française d'économie - Année 2008 - Volume 22 - Numéro 4 - Pages 139-198
Origins of Menger’s Thought in French Liberal Economists.
Carl Menger, who became regarded as the founder of the Austrian School, neither only confronted German members of the Historical School, nor only criticized British Classical Political Economy. He also read the French Liberal economists. The link between Say and Menger has already been commented upon at times, but always on a mostly intuitive basis. And it still seems necessary to give substantial proof of its true extent, as well as to document it with proper archival work - that is done in the present article, that brings to light first-hand material and information, mainly from the Menger Collection located in Japan. Besides the case of Say, Menger’s reading of French authors in favor of freetrade (Count Pellegrino Rossi, Michel Chevalier, Frédéric Bastiat) is less known, even from most historians of Austrian economic thought. For instance, Rossi (who succeeded Say at the chair of Political economy at the Collège de France) had written a handbook of economics that Menger used much for the revision of his own Grundsätze der Volkswirtschaftslehre of 1871 (the role of Karl Heinrich Rau’s handbook before publishing his masterwork is better known, as it was demonstrated by historian of utility Emil Kauder - we shall demonstrate here that Rossi’s book was as much significant). About Chevalier and Bastiat, the present essay also intends to present reasonably balanced judgments about Menger’s reading, always based on first-hand material - besides the Menger Collection at Hitotsubashi in Japan, the Perkins Library at Duke University is also used, as it is a treasure in Mengerian studies too. Such developments in historical studies of economic thought are of interest, not only to Mengerian and Austrian scholars, but to all those interested in the history of economic thought and of 19th century European scholarship. Besides the case of Say, Menger’s reading of French authors in favor of freetrade (Count Pellegrino Rossi, Michel Chevalier, Frédéric Bastiat) is less known, even from most historians of Austrian economic thought. For instance, Rossi (who succeeded Say at the chair of Political economy at the Collège de France) had written a handbook of economics that Menger used much for the revision of his own Grundsätze der Volkswirtschaftslehre of 1871 (the role of Karl Heinrich Rau’s handbook before publishing his masterwork is better known, as it was demonstrated by historian of utility Emil Kauder -we shall demonstrate here that Rossi’s book was as much significant). About Chevalier and Bastiat, the present essay also intends to present reasonably balanced judgments about Menger’s reading, always based on first-hand material -besides the Menger Collection at Hitotsubashi in Japan, the Perkins Library at Duke University is also used, as it is a treasure in Mengerian studies too. Such developments in historical studies of economic thought are of interest, not only to Mengerian and Austrian scholars, but to all those interested in the history of economic thought and of 19th century European scholarship.
Carl Menger, le fondateur de l’ « école autrichienne d’économie politique », outre qu’il a affronté l’ « école historique allemande » et critiqué l’ « école classique britannique », a lu les économistes français, en particulier libéraux. Sa relation subodorée à la pensée de Jean-Baptiste Say a d’ailleurs été commentée dans la tradition autrichienne -mais le plus souvent sur une base intuitive. Il est donc indispensable d’apporter des éléments substantiels et précis pour l’évaluer en toute certitude. Dans quelle mesure Menger a-t-il lu et apprécié les libéraux français ? Le présent article répond à partir d’un travail de première main sur les fonds d’archives Menger des universités Hitotsubashi (Japon, où est conservée sa bibliothèque privée) et Duke (Etats-Unis, archives recueillies par son fils). Menger a lu les auteurs français, c’est un fait - et pas seulement Say, mais encore (ce qui est moins connu) le comte Pellegrino Rossi, Michel Chevalier et Frédéric Bastiat. Il utilisa ainsi le manuel rédigé par Rossi (successeur de Say à la chaire d’économie politique du Collège de France) pour réviser ses propres Grundsätze der Volkswirtschaftslehre [ 1871], en vue de donner une deuxième édition qu’il ne mena pas à terme. Les annotations que l’ouvrage contient sont inédites, le matériau présenté ici est donc neuf. Ce rôle du manuel de Rossi n’a d’égal dans le « work-in-progress » du Viennois que celui, démontré par l’historien de l’utilité marginale Emil Kauder en 1960, du manuel de Karl Heinrich Rau, le « brouillon » pour ses Grundsätze. Et le fonds d’archives japonais offre bien plus : il permet l’état des lieux établi ici preuves à l’appui, raisonné et commenté, de la lecture des libéraux français par Menger. Cette recherche est pré-publiée dans la Revue française d’économie avec l’accord de la Review of Austrian Economics pour laquelle elle fut rédigée d’abord en anglais. Audelà de l’école autrichienne, c’est un pan de la pensée du 19ème siècle en Europe qui s’y trouve en jeu.
60 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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Gilles CAMPAGNOLO
La lecture des penseurs libéraux français par Carl Menger
La pensée économique libérale française des Lumières et de la première moitié du 19èmesiècle a connu récemment un regain d’intérêt de la part des membres de l’école autrichienne en économie. Israel Kirzner fut le premier à lui consacrer son attention en renouvelant la théorie de l’«entrepre-
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neur » (le mot français a fait carrière en anglais, comme on le sait). Tandis que Kirzner soulignait la pertinence des travaux de Jean-Baptiste Say (1767-1832) et de Carl Menger (1840-1921) à cet égard1, Murray Rothbard concentrait son analyse sur la tradition libérale française vivace au 19èmesiècle dans son « de Histoire l’économie politique dans une perspective autrichienne »2. D’autres commentateurs savants de l’école autrichienne ont également attiré l’attention sur cette source, conduisant à réévaluer l’impor-tance des études de la pensée française quant à l’évolution de l’école autrichienne d’économie. L’oubli dans lequel l’école économique française avait été tenue jusque-là avait d’ailleurs été dénoncé par Joseph Salerno, dans un article de 1988. Les raisons d’un tel délaissement étaient nombreuses : le fait, par exemple, qu’on avait longtemps consi-déré que les économistes français, Say le premier, s’étaient sim-plement pliés au cadre établi par l’économie politique classique britannique. Ils avaient certes, dans une certaine mesure, donné de bonnes raisons de le laisser accroire ; mais on oubliait trop vite qu’ils avaient également affronté les auteurs anglais. Ces combats ont ensuite été presque complètement ignorés, en dépit du fait que nombre d’intuitions libérales nées chez ces auteurs ressemblaient déjà tout à fait à un pré-marginalisme, de sorte que Rothbard put à son tour mettre au jour l’influence française à ce propos (Rothbard, [1995]). Il devenait ainsi concevable - et même, dans une certaine mesure, « à la mode » - de lier les éco-nomistes français de tendance libérale aux origines de l’école autrichienne, et en particulier aux travaux de son fondateur, Menger. Disons-le d’ blée, toutes les histoires de la pensée éco-em nomique rencontrent la difficulté de donner des preuves suffi-santes dans la transmission des idées. Pour établir une généalo-gie solide entre deux penseurs qui ont vécu à des époques différentes et qui n’ont pu ni se connaître, ni correspondre (par exemple, Say et Menger), il ne suffit ni de montrer que tous les deux pouvaient épouser une même conception sur un sujet donné, ni de prouver que l’un avait lu les œuvres de l’autre, fût-ce avant d’écrire sa propre œuvre. En effet, il se peut très bien
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que l’auteur postérieur ait développé ses vues de manière tout à fait indépendante et que ce soit seulement ensuite qu’il ait trouvé du réconfort dans la confirmation de ses propres idées en lisant les ouvrages de son prédécesseur. Il s’ uit qu’à défaut d’une ens reconnaissance explicite en bonne et due forme de la part de cet auteur, il est pratiquement impossible d’établir la transmission de quelque idée que ce soit. En l’absence de preuves de ce genre, il ne reste qu’à spéculer. Et même si une telle spéculation peut contribuer à éclairer les points de vue des deux auteurs en cause, et même s’il n’est pas rare que des commentateurs soient parti-culièrement bien inspirés, et réussissent à confronter des passages pertinents chez les deux auteurs de leur choix, il convient cepen-dant de demander plus de précautions et de ne pas se contenter à si peu de frais. Aussi intéressants que puissent être ces morceaux de bra-voure spéculative, c’est de preuves que la science a besoin. Et, dans certains cas, il est effectivement finalement possible de les four-nir et de légitimer ce que l’intuition seule avait inspiré. Afin de démontrer qu’il y a eu « influence » d’un auteur sur un autre, on peut alors invoquer plusieurs types d’éléments, en premier lieu les déclarations de l’auteur postérieur, s’il a de fait reconnu publi-quement, dans des conférences ou dans ses écrits, qu’il a trouvé telle idée chez tel prédécesseur. Ces preuves peuvent aussi être fournies par les annotations laissées par l’auteur, à son seul usage d’abord, dans les ouvrages de sa bibliothèque. Si cette dernière devient accessible après que l’auteur a disparu, ces notes peuvent manifester jusqu’où se sont mêlées l’inspiration propre et celle due aux lectures, et l’influence qu’elles ont pu exercer sur sa pensée. Dans le cas où de telles notes sont encore inédites, elles constituent un pain béni pour l’historien de la pensée, dont la tâche est de rendre disponibles de telles sources demeurées igno-rées. C’ t justement le cas du fonds d’archives de Menger. es Ce fond ’est pas totalement inconnu puisque qu’une s n première exploration fut menée en son temps par l’historien de l’utilité marginale Emil Kauder [1960]. Il apporta son appui à la thèse de la relation, si discutée, liant Menger à Aristote - on rappellera qu’Oscar Kraus, par exemple, l’avait écrit dès 1905 dans
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un article pionnier, et que Barry Smith, parmi d’autres, le répéta [1990]. Mais encore fallait-il apporter les preuves tangibles de ce rapprochement : nous avons pu les rendre publiques à partir des textes inédits de Menger lui-même dans notre article paru dans la Revue de philosophie économique (Gilles Campagnolo, [2002]). Bien entendu, il est encore et toujours possible de dou-ter, même contre l’évidence, en insistant sur le fait que l’auteur postérieur a pu seulement découvrir dans sa lecture tout ce qu’il avait déjà pensé en son for intérieur : mais à ce titre, personne n’a jamais rien emprunté, et n’a jamais reçu de manière produc-tive aucune influence. L’important, à nos yeux, demeure donc la base textuelle, qui permet (ou pas) d’établir un lien solide dont la nature ne supporte plus le doute raisonnable. Dans le cas des sources de la pensée de Menger, on peut recueillir de telles preuves dans le contenu des notes qu’il a portées sur les ouvrages de sa bibliothèque, actuellement conservée au Centre de littéra-ture des sciences sociales occidentales modernes de l’Université Hitotsubashi au Japon. Dans cet article nous viserons à établir, sur la base de telles preuves, la relation qu’il faut bien reconnaître entre Menger et la littérature économique française, en particulier libérale, du 19èmesiècle. Comment Menger l’a-t-il lue, utilisée, réfléchie dans ses propres travaux ? Les notes manuscrites laissées sur les volumes de sa bibliothèque que nous avons longuement pu examiner au Japon seront nos guides. Seront consultées en outre les archives conservées à la Perkins Library de l’Université Duke (Caroline du Nord) où se trouvent les archives que son fils, le mathéma-ticien Karl Menger, avait emportées avec lui dans son exil amé-3 ricain, en 1938, au moment de l’Anschluss . Nous nous enga-geons donc à ne rapporter que les influences explicitement reconnues par Menger, fût-ce à titre privé, et surtout à mettre au jour, en toute certitude, les opinions que les notes laissent per-cevoir. En faisant fonds sur ce travail d’archives, nous établi-rons d’abord ce qui peut effectivement se dire en toute certitude à propos de la relation entre Say et Menger. Ensuite, nous sou-lignerons l’importance pour Menger de travaux d’économistes
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français aujourd’hui presque complètement oubliés, sinon des spé-cialistes, mais qui furent pourtant célèbres à leur époque : le comte Pellegrino Rossi (successeur de Say au Collège de France), Michel Chevalier (économiste de renom sous le Second Empire) et Frédéric Bastiat (le chef de file des libéraux français, sans doute demeuré le plus connu de nos jours)4. En vérité, il se peut qu’il faille tempérer un enthousiasme trop tapageur quant au lien entre l’école libérale française et l’école autrichienne chez les historiens qui se laissent guider par leur intuition. Pour autant, en nous contentant sciemment de manifester l’intérêt que la pensée française suscita chez Menger sur la base de textes, s’ils permettent de justifier telle ou telle posi-tion, celle-ci n’en ressortira donc que confirmée plus brillamment. Nous n’en défendrons ainsi que mieux la conception selon laquelle l’école libérale française a pu jouer un rôle majeur : non pas en le fantasmant, mais en prouvant à son propos ce qui est prou-vable. Les historiens de la pensée autrichienne comme les éco-nomistes ne peuvent que tirer bénéfice d’une meilleure connais-sance des faits « qui sont nos maîtres à tous », selon la formule de Say que Menger aimait à reprendre.
Menger, lecteur de Say : ce qu’on peut affirmer en toute certitude d’après les archives
Quelques commentateurs ont voulu insister à toute force sur l’influence que Say aurait pu exercer sur Menger. Cela a parti-culièrement été le cas en raison de l’importance prise par le concept d’ « entrepreneur ». Kirzner l’a mis en avant dans ses recherches. Il a alors réintroduit dans la littérature économique autrichienne en contexte anglo-saxon les vues de Say en regard de celles des économistes classiques. Egalement en raison de la
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valeur attribuée par Rothbard au libéralisme français, qu’il oppo-sait au libéralisme écossais et anglais de Smith et de Ricardo, c’est en partie du fait de ces pistes ouvertes par les Autrichiens contem-porains qu’on s’est mis à regarder Say comme un précurseur majeur de la méthode individualiste, aussi considérable qu’Adam Smith (quoique, par conséquent, d’un style consciemment dif-férencié de celui de l’Ecossais). Signalons ici que le second volume de l’Histoire de l’éco-nomie politique dans une perspective autrichienne de Rothbard, consacré aux économistes classiques, fait toujours mention de Menger (soit quatre fois en tout et pour tout dans le volume) en le rapportant à la tradition française – soit une fois dans le pre- mier chapitre, dédié à Say (Rothbard, [1995], p. 37), deux fois dans le dernier chapitre, dédié au laissez-faire (Rothbard, [1995], pp. 471 et 475), et une fois dans le chapitre qui traite de l’échec du système ricardien, où Rothbard place Menger aux côtés de Butt et de Longfield, de pair avec Say (Rothbard, [1995], p. 135). Dans ce volume, plusieurs citations montrent la bonne opinion que Rothbard a formée d’une fondation de l’économie politique par les Français, à l’ pposé de l’économie politique du classicisme bri- o tannique. Pour l’illustrer, citons Rothbard quand il écrit ([1995], p. 3) : « Une des grandes énigmes de l’histoire de la pensée éco-nomique […] reste de savoir pourquoi Adam Smith a été en mesure de rafler la mise […] Le mystère est encore plus grand dans le cas de la France […] Il s’approfondit encore [quant au] grand chef de file des économistes français que fut après Smith Jean-Baptiste Say5 verrons précisément». Rothbard ajoute : « Nous la nature de la pensée de Say et de ses contributions, ainsi que sa clarté logique et son insistance sur la méthode axiomatico-déductive de la praxéologie, qui sont décidément « françaises », non-smithiennes et déjà « pré-autrichiennes », à propos de l’uti-lité [qu’il regarde] comme la seule source de valeur en économie, de l’entrepreneur, de la productivité des facteurs de production, et de l’individualisme6». Les commentateurs ont plus tard extrapolé à partir de telles intuitions remarquables. Selon certains, on peut retracer à par-tir de là quelque influence directement sur Menger lui-même.
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Que ces commentateurs aient pris assez de précautions pour le dire, c’est ce que nous contesterons maintenant. Notre argu-mentation prend appui sur la lecture que Menger a faite des œuvres de Say, telle qu’elle peut être documentée à partir des volumes qu’il possédait et des notes qu’il a portées en marge de leurs pages. Menger ayant laissé, comme le montre sa bibliothèque, beaucoup de notes dans les ouvrages qu’il lisait, l’indication pré-sentera un très fort degré de probabilité quant à l’influence réel-lement reçue. Et c’est seulement ainsi qu’on peut sérieusement en faire état. Aussi, la question n’est pas seulement de savoir si Menger a accordé de l’importance aux idées de Say, mais dans quelle mesure et jusqu’à quel point elles ont contribué réellement à ses propres énoncés. Encore une fois, même devant des résul-tats encourageants de ce point de vue, l’enthousiasme n’est pas de mise, mais seulement une mise au point rigoureuse sur la base des textes.
La méthodologie suivie dans quelques vues qui ont été émises sur Menger et Say
Il nous faut d’abord malheureusement signaler quelques défauts et, pour le dire charitablement, des imprudences quant aux vues parfois énoncées au sujet de la relation entre les idées de Say et celles de Menger. Dans sa note sur Say et Menger concernant la valeur7, Kenneth Sanders entendait supplémenter l’argumen-taire de l’article de Salerno précédemment mentionné [1988]. San-ders vante ainsi fort les « preuves de la parenté intellectuelle entre Say et Menger8», mais il n’offre en tout et pour tout que deux longues citations qu’il estime suffisantes pour démontrer le parallèle qu’il élabore entre les deux auteurs. Les citations sont tirées, d’une part, d’une lettre de Say à C. R. Prinsep datée de 1821 et, d’autre part, d’un passage pris dans les Principes d’éco-nomie politique (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre) de Men-ger de 1871. Nous ne discuterons pas ici la teneur de ces cita-tions, certes dignes d’intérêt, voire même pertinentes, mais nous signalerons que faire état de « sentiments analogues » (« similar sen-
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timents », écrit Sanders, [1994], p. 142) n’est pas suffisant pour établir solidement quelque fait que ce soit. Aucune preuve n’est ici donnée, et nous laissons le soin au lecteur d’apprécier un parallélisme de ce genre… Comme notre introduction le rappe-lait, la difficulté d’établir des influences dans l’histoire de la pen-sée économique est assez grande, et c’est une question de prin-cipe que de faire preuve de rigueur à cet égard dans la science. En vérité, quand Sanders conclut ([1994], p. 143) qu’une « lec-ture du Cours complet d’économie politique (1828-1833) de Say est à recommander », nous ne pouvons ’ être d’accord. qu en Plus sérieusement, que fit donc Menger ? Que lut-il exac-tement ? Une « parenté intellectuelle » a d’autant plus d’intérêt qu’elle est documentée et prouvée au regard des textes, plutôt que laissée à l’intuition et à des rapprochements chanceux, quand ils ne sont pas douteux. Puisque la curiosité est éveillée, il faut la satisfaire, et demander d’abord : qu’est-ce que Menger avait effectivement à sa disposition de l’œuvre de Say ? Nous parlons ici de faits, et fort heureusement, les archives le permettent. Pré-sentons donc les résultats de notre enquête au sein de la biblio-thèque de l’économiste viennois conservée au Japon9. Car, de fait, Menger a lu Say. Il possédait la collection entière des rééditions de son Traité d’économie politique, ainsi que la traduction allemande de la quatrième édition du Traité, le Catéchisme d’économie politique et un volume posthume de Mélanges établi pour l’éditeur. Ce dernier recueil comprend en particulier la correspondance de Say avec Ricardo et celle avec Malthus – toutes les lettres sont en français, celles de Ricardo et de Malthus ayant apparemment été traduites, sans qu’aucune indication précise ne soit fournie à cet égard. Signalons que Menger maîtrisait suffisamment le français, comme le montre le fait qu’il a lu – cela est de grande importance – la correspondance de Say avec Ricardo. Il l’a même copieusement annotée, ce qui fournit une source dont nous allons faire un état détaillé plus loin. Afin d’établir l’opinion que Menger avait formée sur la pensée de Say, c’est à l’intérieur des ouvrages qu’il possédait qu’on peut la trouver, dans les réflexions manuscrites portées par Menger qui émaillent ces ouvrages. Une concordance avec les propres textes
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de Menger, publiés ou inédits, peut ainsi être établie ; quelle autre pierre de touche invoquer ? Sur cette base, nous fournirons une appréciation circonstanciée, la seule défendable, de la relation unis-sant Menger à Say. Les sources disponibles pour notre enquête consistent d’abord dans les annotations manuscrites qui se trouvent dans les marges du volume de Mélanges : c’est, de loin, la source la plus abondante. Les notes apposées à la correspondance entre Ricardo et Say sont d’un intérêt tout particulier, on l’a dit. En revanche, dans les six éditions françaises du Traité d’économie politique de Say que Menger détenait, ainsi que dans la traduc-tion allemande, il n’y a en revanche que très peu d’annotations. Leur examen méticuleux ne montre qu’un mot de-ci de-là, quelques marques de ponctuation traduisant l’étonnement (points d’interrogation, d’exclamation) et parfois un mot souligné au crayon de couleur. Les notes substantielles y sont quasiment inexistantes, ou bien, pour un petit nombre, tout à fait elliptiques. Notons, enfin, que c’est là tout à fait différent de l’abondance de réflexions qu’on voit d’habitude émailler les marges des ouvrages que Menger consultait. Or cesmarginaliasont en géné-ral particulièrement instructives (comme dans le cas des références aristotéliciennes) parce qu’elles sont assez développées et per-mettent surtout, le plus souvent, une concordance précise avec des notes ajoutées par Menger au volume de ses propres Grund-sätze envoyé par son éditeur pour révision et qui devint le brouillon d’une deuxième édition, hélas jamais donnée. Mais quant à Say, en fait, l’expression des opinions de Menger, sou-vent si aisée à retracer à partir de ses notes manuscrites, est sim-plement absente de ces volumes, de sorte qu’il est impossible d’en rien déduire - certes, il s’agit d’une déception, surtout au regard de ce que les commentateurs enthousiastes auraient souhaité trouver, mais c’est un fait. Par exemple, il est tout à fait impos-sible sur cette base de déterminer si Menger a varié dans son éva-luation du Traité de Say : cela aurait été instructif (était-il sim-plement intéressé ? Approuvait-il Say ? Et sur quels points ? Pensait-il que le Français s’égarait ou n’allait pas assez loin ?) et on aurait aimé trouver les informations pertinentes, en particu-
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lier du fait que Menger possédait l’ensemble des éditions succes-sives, qu’il lisait le français et qu’il pouvait aussi se référer à la traduction allemande (de la quatrième édition). Malheureusement, il faut reconnaître là l’impuissance devant laquelle nous laisse l’exa-men. Et il n’est pas question de la suppléer par l’imagination ! Puisque Menger n’a pas annoté systématiquement ces textes, il ne reste qu’à s’abstenir de commentaires, et à nous rabattre sur ce qui est connaissable. Ce n’est là que sens commun et bonne méthodologie : il convient d’accepter, en historien consciencieux, de ne traiter que de ce dont on peut disposer, et de ne surtout pas endosser les positions mal fondées de Sanders et autres thuriféraires trop vite adonnés à une intuition enthousiaste. Cela étant dit, plusieurs types de reformulations peu-vent être à opérer : en premier lieu, la relation, voire l’ « influence » entre Say et Menger, n’a-t-elle pas du tout lieu d’être retenue ? Si, il faut en tenir compte, car il est clair que Menger connais-sait, possédait et avait lu les travaux de Say . Est-ce que la docu-mentation n est pas assez riche pour parler de cette relation avec certitude ? Quant aux volumes du Traité de Say, la réponse est indiscutablement positive, quoiqu’on le déplore. Mais Menger possédait également les Mélanges, et la situation est heureuse-ment différente dans ce cas. Enfin, même si la relation établie et documentée est analysée, elle risque d’être sur ou sous-évaluée en raison de ce qu’on souhaiterait y trouver. C’est cette dernière tentation dont il faut se méfier, en particulier en science : le vœu, même pieux, n’y a pas sa place ; seule la vérité rationnelle-ment établie compte et, quand elle l’est, elle est aussi souvent la plus raisonnable. Voyons-le maintenant à propos de la lecture de Say par Menger, sur la seule base archivistique disponible.
Ce qu’on peut affirmer en toute certitude des opinions de Menger concernant Say
Nous l’avons déjà suggéré, l’endroit des archives où lire l’opinion de Menger à propos de Say, là où elle est le mieux illustrée, et le
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seul endroit où ses commentaires soient assez diserts pour per-mettre le nôtre, c’est dans les notes marginales apportées à la cor-respondance entre Ricardo et Say, telle qu’elle est reproduite dans le volume de Mélanges que Menger possédait. Décrivons donc cette source que Menger annote avec intérêt : l’échange a commencé par une lettre envoyée par Ricardo à Say le 18 août 1815, après que Say lui a rendu visite en sa propriété de Gatcombe Park ; l’échange s’étendit sur plusieurs années, les deux économistes ayant entamé un débat sur des questions fondamentales qui se transforma rapidement en un affrontement à fleurets mouche-tés. Tout en restant d’une politesse exquise et d’une déférence jamais démentie de la part de Say envers Ricardo, l’opposition de vues est assez explicite pour fournir des éléments de réflexion théorique tout à fait pertinents. Say est certes désireux de ne sur-tout pas offenser son correspondant si fameux, mais la manière dont il reformule les thèses de celui-ci, dans le but de les discu-ter à son tour, comme ses propres énoncés d’ailleurs, suscitent un doute croissant chez Ricardo quant à la compréhension que Say manifeste pour ses positions : est-il sincère ? Est-il trop poli ? Comprend-il ce que, lui, Ricardo, tient pour vrai ? Est-il d’ac-cord, alors que ses propos laissent si souvent entendre le contraire ? Les notes de Menger dans ces passages sont fréquentes ; elles montrent, sans laisser aucun doute, que Menger essayait de tirer les deux points de vue au clair et qu’il sut, en dépit des formules précautionneuses de Say, y pointer les réticences et les opinions véritables du Français. Ou plutôt, l’incompréhension n’était-elle pas mutuelle ? Non seulement Ricardo poursuivait l’échange en reprochant à Say de ne pas saisir sa pensée sur des points fondamentaux, mais il présentait des contre-exemples aux propositions de Say qu’il trouvait toujours ambiguës : c’est que, de fait, elles ne s’accor-daient pas à ses propres vues ! Et elles ne traduisaient pas de simples ambiguïtés, mais des antagonismes profonds qui perçaient sous les proclamations d’allégeance réitérées de Say à l’égard du Bri-tannique. Or, les concepts en jeu figurent parmi les plus impor-tants de l’économie politique classique : la nature de la valeur, la relation des facteurs de production au prix, etc. Les annotations
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