Les produits alimentaires stratégiques - article ; n°1 ; vol.115, pg 3-17

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Économie rurale - Année 1976 - Volume 115 - Numéro 1 - Pages 3-17
S'il est bon de s'interroger sur la capacité productive agro-alimentaire en tant qu'instrument stratégique utilisable par une nation ou un groupe idéologique, il est également indispensable de s'interroger sur la stratégie à mettre en oeuvre pour vaincre le problème mondial de la faim. Les débats internationaux récents qui se sont développés notamment au sein de la Conférence Mondiale de l'Alimentation ont contribué à faire connaître un peu mieux les politiques à adopter pour atteindre cet objectif tant au niveau national dans les pays en voie de développement qu'au niveau international. Cette stratégie de lutte contre la faim doit s'occuper en priorité de ceux qui produisent les armes, à savoir les agriculteurs. Lutter contre la faim c'est d'abord créer les conditions d'un développement satisfaisant de l'agriculture. Au titre des conditions nécessaires, les accords internationaux sur les produits, le développement de l'aide alimentaire en provenance des pays riches, le soutien à l'organisation des agriculteurs notamment dans les pays en voie de développement paraissent prioritaires. Ces conditions ne peuvent pas être remplies dans un contexte de lutte politique et idéologique permanente. Les gouvernements ne devraient-ils pas comprendre que dans le domaine de la lutte contre la faim seule une collaboration large et ouverte permettra de progresser dans une stratégie qui soit à la hauteur de l'enjeu.
Strategic Foodstuffs - Although it is wise to give thought to the productive capacity of the farming-food industry as a strategic instrument for a nation or an ideological group, it is also indispensable to give thought to the strategy that must be worked out to overcome the problem of hunger in the world. The recent international discussions that have taken place, particularly at the World Food Conference have led to a greater awareness of the policies that must be adopted to reach this goal both on the national level in developing countries and on the international level. This strategy of war on want must first of all consider those who produce the means of fighting against it, in other words the farmers. To overcome hunger one must first of all create the conditions for a satisfactory development of farming. Amongst the necessary conditions, international agreements on foodstuffs, the development of food aid from the wealthy nations, support for the organization of farmers, particularly in developing countries seem most important. These conditions cannot be assured in a climate of permanent political an ideological disagreement. Surely governments should understand that in the field of war on want only broad general collaboration will enable progress to be made towards a strategy capable of dealing with the cause.
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
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P. Cracknell
Les produits alimentaires stratégiques
In: Économie rurale. N°115, 1976. pp. 3-17.
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Cracknell P. Les produits alimentaires stratégiques. In: Économie rurale. N°115, 1976. pp. 3-17.
doi : 10.3406/ecoru.1976.2436
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ecoru_0013-0559_1976_num_115_1_2436Résumé
S'il est bon de s'interroger sur la capacité productive agro-alimentaire en tant qu'instrument stratégique
utilisable par une nation ou un groupe idéologique, il est également indispensable de s'interroger sur la
stratégie à mettre en oeuvre pour vaincre le problème mondial de la faim. Les débats internationaux
récents qui se sont développés notamment au sein de la Conférence Mondiale de l'Alimentation ont
contribué à faire connaître un peu mieux les politiques à adopter pour atteindre cet objectif tant au
niveau national dans les pays en voie de développement qu'au niveau international. Cette stratégie de
lutte contre la faim doit s'occuper en priorité de ceux qui produisent les armes, à savoir les agriculteurs.
Lutter contre la faim c'est d'abord créer les conditions d'un développement satisfaisant de l'agriculture.
Au titre des conditions nécessaires, les accords internationaux sur les produits, le développement de
l'aide alimentaire en provenance des pays riches, le soutien à l'organisation des agriculteurs notamment
dans les pays en voie de développement paraissent prioritaires. Ces conditions ne peuvent pas être
remplies dans un contexte de lutte politique et idéologique permanente. Les gouvernements ne
devraient-ils pas comprendre que dans le domaine de la lutte contre la faim seule une collaboration
large et ouverte permettra de progresser dans une stratégie qui soit à la hauteur de l'enjeu.
Abstract
Strategic Foodstuffs - Although it is wise to give thought to the productive capacity of the farming-food
industry as a strategic instrument for a nation or an ideological group, it is also indispensable to give
thought to the strategy that must be worked out to overcome the problem of hunger in the world. The
recent international discussions that have taken place, particularly at the World Food Conference have
led to a greater awareness of the policies that must be adopted to reach this goal both on the national
level in developing countries and on the international level. This strategy of war on want must first of all
consider those who produce the means of fighting against it, in other words the farmers. To overcome
hunger one must first of all create the conditions for a satisfactory development of farming. Amongst the
necessary conditions, international agreements on foodstuffs, the of food aid from the
wealthy nations, support for the organization of farmers, particularly in developing countries seem most
important. These conditions cannot be assured in a climate of permanent political an ideological
disagreement. Surely governments should understand that in the field of war on want only broad
general collaboration will enable progress to be made towards a strategy capable of dealing with the
cause.LES PRODUITS ALIMENTAIRES
STRATEGIQUES
Secrétaire général de la Fédération P. internationale CRACKNELL des producteurs agricoles (F1PA)
S'il est bon de s'interroger sur la capacité productive agro-alimentaire en tant qu'instrument stratégique util
isable par une nation ou un groupe idéologique, il est également indispensable de s'interroger sur la stratégie à mettre
en uvre pour vaincre le problème mondial de la faim. Les débats internationaux récents qui se sont développés
notamment au sein de la Conférence Mondiale de l'Alimentation ont contribué à faire connaître un peu mieux les
politiques à adopter pour atteindre cet objectif tant au niveau national dans les pays en voie de développement qu'au
niveau international. Cette stratégie de lutte contre la faim doit s'occuper en priorité de ceux qui produisent les armes,
à savoir les agriculteurs. Lutter contre la faim c'est d'abord créer les conditions d'un développement satisfaisant de
l'agriculture. Au titre des conditions nécessaires, les accords internationaux sur les produits, le développement de
l'aide alimentaire en provenance des pays riches, le soutien à l'organisation des agriculteurs notamment dans les pays
en voie de développement paraissent prioritaires. Ces conditions ne peuvent pas être remplies dans un contexte de
lutte politique et idéologique permanente. Les gouvernements ne devraient-ils pas comprendre que dans le domaine de
la lutte contre la faim seule une collaboration large et ouverte permettra de progresser dans une stratégie qui soit à la
hauteur de l'enjeu.
Strategic Foodstuffs
Although it is wise to give thought to the productive capacity of the farming-food industry as a strategic
instrument for a nation or an ideological group, it is also indispensable to give thought to the strategy that must be
worked out to overcome the problem of hunger in the world. The recent international discussions that have taken
place, particularly at the World Food Conference have led to a greater awareness of the policies that must be adopted
to reach this goal both on the national level in developing countries and on the international level. This strategy of
war on want must first of all consider those who produce the means of fighting against it, in other words the farmers.
To overcome hunger one must first of all create the conditions for a satisfactory development of farming. Amongst the
necessary conditions, international agreements on foodstuffs, the development of food aid from the wealthy nations,
support for the organization of farmers, particularly in developing countries seem most important. These conditions
cannot be assured in a climate of permanent political an ideological disagreement. Surely governments should under
stand that in the field of war on want only broad general collaboration will enable progress to be made towards a
strategy capable of dealing with the cause.
INTRODUCTION Depuis, cela s'est tassé : on s'est habitué à payer plus
cher son pain ; on apprend que les prix du marché
Si 1975 était l'année internationale de la femme, mondial baissent. Alors, l'Occident revient à ses
on peut dire que 1974 est apparu comme l'année inter préoccupations antérieures tandis que 600 millions de
nationale des produits alimentaires. Mais tout comme les concitoyens du monde, invisibles dans nos pays
les problèmes de la femme n'ont pas commencé le riches et sans moyens d'expression ou de pression,
1er janvier pour disparaître le 31 décembre 1975, de continuent à connaître la malnutrition chronique. Pour
même, les problèmes de la faim n'ont nullement trouvé eux, n'importe quel produit alimentaire permettant la
une solution du fait qu'en 1974 s'est tenue une grande survie est stratégique.
Conférence Mondiale de l'Alimentation. On continue donc d'avoir besoin d'une stratégie
Voilà bien longtemps que le problème croissant de de lutte contre la faim. Mais depuis peu l'emploi des
l'approvisionnement adéquat de la population mondial produits alimentaires comme arme diplomatique a fait
e en produits alimentaires est étudié et que l'on essaie son entrée dans plusieurs discours politiques. L'ab
en vain d'attirer l'attention sur sa gravité. Si en 1973 sence de l'une et l'apparition de l'autre sont tout aussi
et 1974 l'Occident s'est enfin ému, ce n'est pas par un inquiétants.
soudain élan de sympathie envers ses frères d'Asie et
d'Afrique mais tout simplement parce que certaines (*) FIPA : 1, rue d'Hauteville, 75010 Paris. pénuries se sont fait sentir jusque dans le budget des L'auteur présente ici ses opinions personnelles qui n'engaménages en France, aux Etats-Unis et au Japon. On gent ni la FIPA ni l'une ou l'autre des organisations
s'est ému parce qu'on se sentait touché directement. niembres. I. ETAT DES ARMES ET DES ACTEURS
Les tableaux en annexe donnent quelques indica mencé à donner une plus haute priorité au développe
tions sur la situation alimentaire mondiale ; les don ment agricole.
nées sont bien connues et se passent de commentaires. Ceci dit, de façon générale, la CMA a au moins le Il semble bien que sans de très importants change mérite, grâce à des relations de presse bien menées, ments, qui dépendent non seulement de très gros inves de faire prendre conscience à beaucoup de gens de la tissements mais aussi de modifications profondes des véritable dimension du problème. Depuis la deuxième structures économiques, politiques et sociales dans la guerre mondiale, il y a eu, bien sûr, des crises alimentplupart des pays en voie de développement, la lutte aires à retentissement international et plus spéciaentre la population et les ressources alimentaires sera lement en Inde en 1965-66. L'aide alimentaire était fort difficile à gagner (tableaux 1 et 2). Déjà, à la là pour combler le déficit. moitié de la deuxième décennie du Développement,
on est très loin d'atteindre les objectifs fixés dans le Mais pendant toute cette période il n'est venu à
domaine agricole (37,5 °/o de réalisation). l'esprit de personne de s'imaginer qu'un jour, par la
combinaison de mauvaises récoltes à répétition dans La Conférence Mondiale de l'Alimentation, tenue plusieurs régions, et par suite d'une croissance régulière en novembre 1974, à Rome, était un énorme état- de la demande, le monde serait obligé de faire appel major réuni pour préparer la stratégie contre la faim. même à ses réserves alimentaires d'urgence, comme Elle a rassemblé environ 4.000 représentants gouverne c'est le cas aujourd'hui (tableau 3). La crise de 1974, mentaux dont de très nombreux ministres. Trois réu toujours présente, a également montré les limites nions importantes l'ont préparée. Elle a discuté deux de l'aide alimentaire comme solution : la seule vraie documents volumineux et très bien préparés par la solution, ce sera de développer la capacité productive FAO présentant une analyse du problème et des pro de chaque pays. Depuis deux décennies, c'est le positions pour une stratégie de lutte contre la faim. contraire qui se passe (tableaux 4 et 5). Elle a adopté au total vingt-deux résolutions (de valeur
très inégale puisqu'elles portent aussi bien sur le paie La grosse lacune de la « recette » de la Conférence
ment des frais de voyage pour les représentants des Mondiale de l'Alimentation se trouve dans ses résolu
mouvements de libération et sur une charte mondiale tions qui se lisent un peu comme la description de
des sols, que sur la création d'un Fonds International l'Utopie, tellement les objectifs vont loin et englobent
de Développement Agricole et sur des programmes et tous les problèmes. La recette, c'est à peu près ceci :
politiques pour améliorer la nutrition).
« Prendre 31,6 millions de tonnes d'engrais, 800.000
Dans l'ensemble, dans la mesure où les résolutions tonnes de pesticides, 150 milliards de dollars pour
touchaient les agriculteurs, la FIPA a été fort encou les infrastructures routières et commerciales, et en
ragée de trouver dans des textes officiellement adoptés réseaux d'irrigation, mettre en place des établissements
et donc entérinés par les gouvernements, tout un ensemb de crédit et leur donner les fonds nécessaires ; bien
le de propositions préconisées depuis trente ans par mélanger et prier le Bon Dieu qu'il envoie la pluie
elle. Dans un sens, les vux des agriculteurs étaient et le soleil à bon escient ! »
comblés... sur le papier. Nous verrons brièvement plus
Ce qui manque dans cette recette, c'est bien sûr loin les lacunes de ces formules.
l'élément humain. Or, il n'y a pas d'activité économiMais des résolutions à l'action, surtout aux Nations que où l'action de l'homme, tout petit dans son champ, Unies, il y a un grand pas qui trop souvent n'est pas soit plus importante. '"«.TC/rfc **-ar>^iaifiSSlBBa* franchi. Ce serait faux de prétendre que cette Confé
On peut avoir des facultés sans professeurs, remrence a été un échec. Elle a effectivement défini les
éléments d'une stratégie. Mais sa conception sur le placés par des postes de télévision, des magnétophon
es ; on peut avoir des restaurants self-services sans terrain, la recherche des moyens de sa mise en uvre,
serveuses ; on peut avoir des hamburgers sans viande. et la légion d'actions tactiques pour gagner cette batail
le se font encore attendre. Pous ne prendre que deux Mais on ne peut pas avoir une production agricole
exemples, la décision d'établir le Fonds International sans agriculteurs. C'est donc eux, leurs besoins et
leurs motivations qu'il faut d'abord examiner pour de Développement Agricole, prise il y a dix-sept mois,
établir une stratégie de lutte contre la faim. La résone s'est encore soldée que par de nouvelles réunions
lution II de la CMA, consacrée aux priorités pour le dont une des plus récentes en février 1976, est loin
d'avoir été concluante. Deuxièmement, il n'est pasu tout développement agricole et rural, est assez faible sur
la notion de motivation des agriculteurs. évident que la plupart des gouvernements aient
4 STRATEGIE DE LUTTE CONTRE LA FAIM IL
Cette stratégie est excessivement complexe, à tel de ces échecs sont à chercher dans le manque de
point que l'on est en droit de se demander si la souplesse des dispositions qui ne s'adaptaient pas aux
plupart des pays, et surtout le monde au niveau inter conditions changeantes du marché, dans la mauvaise
national, disposent de généraux et d'états-majors capa volonté de certains gouvernements, et dans l'influence
bles de l'appliquer. Il faut aussi insister sur les effets omniprésente de très grandes firmes comme conseillers
néfastes de formules simplistes du genre « quand on des gouvernements dans les négociations et surtout
mange un beefsteak on mange un petit enfant du comme « opérateurs » sur le marché.
Sahel (par les céréales nécessaires pour élever le Des accords sur les principaux produits stratégiques buf) ». permettraient d'en stabiliser l'offre tout en découra
geant la spéculation. Mais sur le plan de la distribution Que demandent donc les agriculteurs ? Leurs espoirs
des produits alimentaires, pour bon nombre de pays se formulent dans des termes assez simples. Ils veu
en voie de développement il faudra encore longtemps lent la confiance, la stabilité et la sécurité. Stabilité
avant qu'ils ne soient en mesure de satisfaire leur raisonnable des cours de leurs produits ; stabilité de
demande interne par la production nationale ou les leur droit d'occupation des terres ; stabilité des polit
importations commerciales et que tous disposent de iques agricoles. Confiance en l'avenir en sachant que
revenus permettant de satisfaire les besoins familiaux leurs dépenses sont couvertes par les prix reçus ;
à des prix suffisants pour les producteurs. confiance en un avenir à plus long terme avec l'espoir
d'une vie rurale meilleure pour y retenir leurs enfants Ceux qui tiennent le raisonnement : « Puisqu'il comme exploitants ; sécurité apportées par l'adoption y a des gens qui ont faim dans le tiers-monde, il de politiques adéquates garantissant stabilité et confianc y a des débouchés (illimités) pour l'agriculture euroe. C'est déjà tout un programme ; si les ministres péenne » feraient bien de considérer quelques instants reconnaissaient seulement l'importance de cet élément la situation et les perspectives de la balance des paiehumain, de grands progrès seraient accomplis. ments de ces pays (tableau 6). Et si vraiment ils croient
à ces débouchés, ils feraient bien d'exiger que leurs
ACTION INTERNATIONALE partenaires potentiels puissent exporter en Europe des
produits manufacturés : le commerce doit se faire dans
Pour mettre en uvre ce programme, la FIPA les deux sens. soutient depuis longtemps qu'il faut des accords
internationaux sur les produits. Elle a formulé et publié En effet puisque l'augmentation de la production
des propositions détaillées en 1971 sur les produits interne ou des possibilités d'importation commerciales
laitiers ; en 1972 sur les céréales. De tels accords des pays déficitaires ne pourra se réaliser que lent
devraient fournir l'assurance de la stabilité du marché ement les producteurs estiment que l'aide alimentaire
et d'une rémunération adéquate des producteurs sous continuera d'être un facteur durable dans la stratégie
forme de prix minimum et maximum et de dispositions de lutte contre la faim.
corollaires nécessaires relatives à la gestion des marc
L'aide alimentaire, pendant et après la guerre, a été hés. Les propositions sur les produits laitiers aussi
utilisée comme un palliatif à la pénurie qui s'était bien que sur les céréales prévoient que les dispositions
développée dans différentes régions, y compris l'Europour l'aide alimentaire soient intégrées dans les accords.
pe. Elle a pu être étendue et développée dans les
années cinquante du fait que les Etats-Unis notamConcernant les céréales, les propositions des product
eurs de 1972 contenaient d'importants développements ment, disposant d'importants excédents par l'opération
sur le rôle des stocks, idées qui ont été reprises par la de leurs politiques de soutien agricole, pouvaient satis
FAO dans son Engagement sur la Sécurité Aliment faire la demande commerciale internationale. Ce pays
aire Mondiale. Toutefois, les agriculteurs ne soutien a fourni ainsi 80 % de toute l'aide alimentaire donnée
nent pas des propositions tendant à établir des stocks jusqu'ici.
en dehors d'un cadre de régulation du marché leur
A l'époque, on avait peu d'expérience des effets de fournissant des garanties contre l'effondrement des prix.
l'aide alimentaire. Elle peut, par exemple, décourager
Mais, objectera-t-on, on a bien vu que les accords la production interne en déprimant les marchés ; elle
sur les produits ne marchent pas. Certes, les a également permis à certains gouvernements de se
n'ont pas toujours répondu dans le passé aux espoirs soucier peu de leur agriculture vivrière (puisqu'en
que l'on mettait en eux. Mais les causes de beaucoup cas de pénurie on pouvait toujours faire appel à elle).
5 Des échanges plus rémunérateurs (produits semi- Puis l'aide alimentaire est devenue aussi une arme
finis et manufacturés) pour les pays pauvres pourraient dans la conquête des marchés, en période d'excédents
généralisés, par le biais des « ventes liées » : on se substituer à l'aide, mais ils se heurtent à des obsta
cles de toutes sortes. Car les égoïsmes nationaux suboffre une quantité d'aide alimentaire sous condition
sistent dans les pays industrialisés : la moitié seulement que le pays concerné s'engage à se fournir pour ses
du transfert de ressources prévu (0,7 %> du PNB) besoins commerciaux auprès du pays originaire de cette
est effectué chaque année, et la part diminue ; les aide. Pour ces raisons et d'autres, l'aide alimentaire a
industries de transformation continuent à réussir à acquis un bien mauvais renom.
s'opposer à un régime d'importation plus favorable Et pourtant, de grands progrès ont été accomplis. pour les produits semi-finis et manufacturés ; les exporOn a notamment trouvé des moyens très efficaces pour tateurs d'agrumes des Etats-Unis s'élèvent contre les utiliser les produits alimentaires dans des projets à accords facilitant l'accès au marché de la CEE pour grand rendement économique et social : construction les agrumes du Maghreb. de routes, mise en valeur de terres, établissement et
En même temps, dans de nombreux pays en voie fréquentation de services sanitaires et d'enseignement.
de développement, des gouvernements nullement issus
En outre, il existe depuis vingt ans un Comité spé d'une quelconque volonté populaire mènent des polit
cial, basé à Washington, où toutes les transactions iques où le mieux-être social ne semble concerner qu'une
d'aide alimentaire sont examinées en vue d'éviter qu'el petite couche d'élites. Là où des concessions sont arra
les aient des effets de distorsion pour les échanges chées aux pays riches, elles ne sont guère exploitées,
commerciaux. Enfin on confie une part de plus en par exemple dans le cas du Système Généralisé de
plus importante quoiqu'encore relativement modeste, Préférence.
de l'aide alimentaire à des organismes multinationaux, Cependant, ces pays semblent s'organiser ; des dirnotamment le Programme Alimentaire Mondial (re igeants pragmatiques commencent à prendre le devant ssources en 1974-75 : 750 millions de dollars) et de la scène, et peut-être verra-t-on donc une collabol'UNICEF, ceux-ci garantissent que l'aide soit apoli ration plus poussée imposée là où elle n'est pas concétique, ce qui n'est pas sûr quand elle est apportée par dée : la Convention de Lomé n'en est sans doute les gouvernements sur un plan bilatéral. qu'un premier exemple.
Les agriculteurs, aussi bien des pays industrialisés Quant aux actions internationales de grande enver
que des pays bénéficiaires de l'aide alimentaire, est gure ayant leur origine dans les organisations du
iment qu'elle a une place importante dans une stratégie système des Nations Unies, on est obligé de constater
de lutte contre la faim. Mais ils ajoutent que cette qu'elles sont presque toutes demeurées au stade de
aide doit être planifiée à l'avance et engagée ferme projets.
en produits et non en termes monétaires, pour que les Par exemple, la FAO a proposé il y a plus de deux quantités fournies ne dépendent plus de l'existence ans et demi un projet de Sécurité Alimentaire Mondd'excédents occasionnels ou de fluctuations des cours ial consistant en un engagement de coordonner les internationaux. Il faut donc prévoir les engagements politiques nationales de stockage (notamment de céréald'aide alimentaire en établissant les plans de product es) et d'échange rapide et systématique d'informations ion. Enfin des produits éventuellement disponibles sur la situation et les perspectives alimentaires dans dans les pays en voie de développement devraient être chaque pays. Il se peut qu'au milieu de 1976 on achetés pour passer dans des programmes d'aide aliment commence de nouveau à accumuler des « excédents » aire. Tous ces points, depuis longtemps préconisés de céréales ; ce ne seront nullement des « réserves par la FIPA, sont passés dans la politique gouverne mondiales de sécurité » car les grouvernements ont
mentale lors de la CMA. jusqu'ici été incapables de se mettre d'accord sur les
quantités, leur répartition entre pays et encore moins Pour mettre en uvre toute stratégie, il faut des
sur les règles communes pour stocker et déstocker. ressources financières. Dans le cas d'une lutte à long
Quant au système d'alerte, inutile de dire qu'il ne terme contre la faim mondiale, et cela sur tous les
fonctionne pour ainsi dire pas en raison de refus de plans et pas seulement celui de la production agri
l'URSS et de la Chine d'y participer et de l'incapacité cole, les moyens requis sont très importants (tableaux
de nombreux pays de fournir des données fiables. 7 et 8).
De même, depuis un an, le Comité des Produits de Les perspectives économiques, les graves problèmes
la CNUCED discute du fameux « programme intégré ». posés par le coût de l'énergie, et un certain désenchan
En décembre il a « terminé » ses travaux sans s'être tement de la part des pays donateurs que ne fait
mis d'accord ni sur les produits entrant en ligne de qu'aggraver la confrontation choisie par de nombreux
compte, ni sur les objectifs du programme, ni sur les pays demandeurs, laissent très sceptique sur les chan
mesures internationales pour le mettre en uvre. ces d'atteindre les objectifs et de mener à bien les
programmes projetés. La FIPA a très souvent déploré Ou bien les généraux sont incapables de se mettre
l'insuffisance de l'aide mais il est bien difficile, en d'accord pour des actions pratiques et réalisables, ou
tout réalisme, de voir comment y remédier. bien ils préparent des projets parfaitement irréalistes.
6 Le problème dans les pays pauvres est à la fois EXIGENCES NATIONALES
semblable et fort complexe. Dans ces pays aussi la
politique gouvernementale joue un rôle fondamental. Pour la FIPA, la stratégie de lutte contre la faim
doit s'occuper en priorité de ceux qui produisent les
Depuis quelques années, l'agriculture des pays pau« armes », à savoir les agriculteurs. Lutter contre la
vres est la victime directe de l'inflation dans les pays faim, c'est d'abord créer les conditions d'un déve
riches, sous forme de fortes augmentations pour les loppement sain de l'agriculture. Bien sûr, il s'agit aussi
prix de la quasi-totalité de leurs intrants. Non seulbien de celle des pays industrialisés que des pays
ement la base économique est trop étroite pour permettpauvres.
re des subventions, mais au contraire les gouverne
Les besoins résiduels du monde en produits aliment ments imposent souvent des taxes quasi-fiscales à aires de base seront évidemment couverts pendant enco l'importation.
re longtemps par les pays riches. Mais faut-il que ces
pays cherchent aussi à augmenter leur auto-suffisance au Pour tous les agriculteurs, et surtout pour les petits
maximum? On a tendance, dans la CEE dernière exploitants, l'accès au crédit à des conditions raison
ment, à répondre par l'affirmative : « En cas de pénur nables est fondamental. Or, des organisations membres
ie, ce sont ceux qui peuvent payer qui sont servis de la FIPA ont cité le cas de prêts de la Banque
les premiers ; de nombreux pays en voie de dévelop Mondiale à très bas taux d'intérêt pour le crédit agri
pement sont importateurs ; donc moins les pays riches cole qui parvient aux paysans par la voie officielle à
importeront, plus il y aura pour les pays pauvres et à 10 % et plus !
des prix plus bas ».
Autre exemple de découragement des agriculteurs Mais le coût de la production agricole, même pour par leurs gouvernements, le prix payé pour leurs prola maintenir au niveau actuel, ira croissant. Autrefois, duits. Dans beaucoup de pays le prix à la production quand l'inflation était presque négligeable, la product
des produits d'exportation ne correspond qu'à une ivité agricole augmentait suffisamment au moins pour
fraction du prix du marché mondial (tableau 12). A permettre une quasi-stagnation des prix à la product
quoi bon des Conventions de Lomé ou des accords ion. Aujourd'hui, les prix des intrants, du crédit, de
sur le café et le cacao si la stabilité et l'augmentation la main-d'uvre progressent à un rythme qui rend
des cours qui en résulte ne profitent pas aux productirréalisable de compenser par une avance dans le
domaine de la productivité (tableau 10). D'où la forte eurs ? Bien sûr, il y a des intermédiaires exploiteurs
hausse des prix agricoles depuis quelques années dans des paysans, mais les cours sont également fixés, notam
les pays très concurrentiels (tableau 11). ment en Afrique, par des Marketing Boards et Caisses
de Stabilisation qui dépendent directement des gouverLe Ministère de l'Agriculture américain a calculé nements. que le coût de production d'un boisseau de blé, tous
facteurs inclus, est aujourd'hui de 3,50 dollars. Il est Enfin, le même problème d'organisation des agridonc nécessaire de repenser sérieusement la notion culteurs se pose dans les pays pauvres, mais leur de rémunération adéquate. Cependant, la loi du mar principal besoin est de se défendre vis-à-vis des politiché « loi de la jungle » d'après le sénateur Hump ques gouvernementales. Dans ce domaine les populathrey à la Conférence de la FIPA joue encore en ions ne sont simplement pas consultées. Ne serait-ce grande partie. Plutôt que des décisions rationnelles pourtant pas un excellent moyen de leur permettre d'exbasées sur des notions de rentabilité, cette loi du marché primer leurs vux dans les domaines économiques et dictera l'évolution des cours et donc de la production. sociaux? Or, les exemples abondent de cas où l'oOn peut s'attendre encore à de fortes fluctuations à rganisation spontanée des paysans non seulement n'est l'avenir. pas encouragée mais est découragée, parfois active
Autre facteur qui a son importance pour l'agricul ment. Ce ne sont pas, sauf exception, des coopératives
ture des pays riches, c'est la constante concentration dirigées par des fonctionnaires, ou des syndicats
agricoles installés par le parti unique qui constides partenaires des agriculteurs alors que leurs propres
organes de regroupement et de défense demeurent tueront la voie de communication nécessaire, ou qui
permettront aux paysans d'être véritablement représentfaibles ou ne se renforcent que lentement. Par la
és et leurs intérêts défendus. En plus, une bonne dose fixation des prix des intrants, par les conditions inscri
tes dans les contrats de fourniture, par l'intégration d'humilité chez les hommes politiques et les vulgari
verticale, le contrôle du secteur échappe de plus en sateurs ne ferait pas de mal. Ils devraient mieux recon
naître que leurs paysans illettrés sans diplômes sont plus chaque jour aux agriculteurs eux-mêmes. Qui
peut dire si cela aidera ou freinera la lutte contre souvent, malgré tout, de bon conseil à propos des condi
tions locales et de la production agricole. la faim ?
7 PRODUITS ALIMENTAIRES ET DIPLOMATIE III.
Avant d'aller plus loin, reconnaissons que les pro bureaucratique que même les journaux soviétiques
duits alimentaires ont depuis toujours été utilisés comme déplorent. Le résultat est une intervention intem
arme politique ou militaire. Les sièges des villes avaient pestive de ce pays sur les marchés mondiaux, soit
pour objet d'empêcher la population de se nourrir ; comme gros exportateur, soit, dernièrement comme gros
la destruction des récoltes avait le même objet. L'accès importateur de céréales (tableau 13). Dans les deux
à des sources de produits alimentaires a été le but cas, tous les autres pays en ont souffert et notamment
de certaines guerres. les pays en voie de développement. La plupart des
principaux bouleversements de marchés depuis vingt-
Mais, dans le passé, il s'agissait d'empêcher l'accès cinq ans ont leur origine dans les interventions de de l'ennemi à ses ressources propres. Aujourd'hui, c'est l'URSS et il est très probable que l'URSS demeurera l'accès aux ressources des autres dont on parle et on un facteur important à l'avenir aussi (tableau 14). réclame un « droit d'accès » à ces ressources, qu'il
s'agisse de l'accès au pétrole arabe pour les pays occ Le troisième pays, ce sont les Etats-Unis. On est
identaux ou au blé américain pour les pays pauvres. obligé de constater que depuis 1945 le monde en dépend
de plus en plus pour ses besoins marginaux (tableau 15). L'indépendance économique des pays du Tiers Mond Qu'il s'agisse de FInde en 1965-66, de l'Europe dans e, toute partielle tant tous les pays dépendent des le domaine des protéines, ou de l'URSS pour les céréalautres pour certains produits et certains services, est es, on a dû se tourner vers ce pays car aucun autre en partie hypothéquée du fait de leur dépendance n'a été en mesure de fournir les quantités nécessaires. alimentaire. Il se peut que des prix plus élevés stimuleront à l'ave
nir la production dans d'autres régions (évolution qui De façon générale, les membres de la FIPA est
semble déjà entamée en matière de protéines et d'huiiment que l'agriculture a la capacité de nourrir la
les végétales) mais pour l'instant les Etats-Unis domipopulation même en l'an 2000. Mais ce ne sera possi
nent par le volume et par la souplesse de leur appareil ble qu'à la condition fondamentale de la mise en
de production. uvre rapide de politiques et moyens qui stimuleront
les producteurs, de l'adoption de techniques nouvelles, Comme il semble bien que, dans un contexte de de rapides progrès dans les domaines de la génétique fortes fluctuations, les pénuries plutôt que les excéet d'autres solutions qui ont encore le goût de la dents caractériseront les marchés à l'avenir, c'est ce
science fiction. Ajoutons que plus les progrès quantit grand pays fournisseur qu'il faut considérer d'abord.
atifs et qualitatifs dépendront de la recherche très
avancée et se réaliseront donc dans les pays riches,
UN ATOUT INALIENABLE plus 1a dépendance alimentaire des pays pauvres
augmentera.
Cela vaut la peine de réfléchir à la nature de l'atout Dans ces conditions, on est frappé par le fait que que constitue l'agriculture américaine. La capacité proles gouvernements des pays en voie de développement ductive des Etats-Unis dépend assez peu d'apports se soient si peu occupés de leur agriculture vivrière et extérieurs ; elle consiste en des terres fertiles, des condiqu'aujourd'hui encore on soit obligé de les pousser tions climatiques pour la plupart favorables, des moyens à changer de politique face aux découragements dont de production provenant des sources nationales et on a déjà donné quelques exemples. Faire si peu sur surtout d'une communauté d'hommes dont le génie, ce plan, agir ainsi revient à s'exposer au chantage aidé par les techniques également développées dans le aussi sûrement que la cigale de la fable. pays, a mis en valeur ces ressources. Bien entendu,
l'agriculture américaine est grande consommatrice
TROIS PAYS DOMINENT d'énergie. Mais elle combine les différents facteurs de
manière à produire de grandes quantités de produits
alimentaires dont le monde a besoin. D'autres pays Dans le monde d'aujourd'hui, trois pays dominent
le tableau. La Chine a jusqu'ici réussi à nourrir conve ont, peut-être bien, un potentiel aussi grand ; pour
nablement sa population depuis 1950, mais qu'en l'instant ils ne l'exploitent pas.
sera-t-il à l'avenir ?
Imaginons une guerre chaude provoquée par un
Quant à l'URSS, on sait qu'elle souffre de conditions manque de produits alimentaires et perdue par les
climatiques peu favorables à une production agricole Etats-Unis. On pourrait emporter leurs richesses sous
stable et croissante ; jointe à cela vient l'incompétence forme de butin ou de « réparations » de guerre ; confis-
8 leurs patentes ; démanteler usines ou armements. DANGERS DES ACCORDS BILATERAUX quer
Mais il est physiquement impossible d'emporter la A LONG TERME
capacité productive de l'agriculture américaine ou
même de la commander ou de l'annexer. On ne peut Mais outre ce risque, il est évident aussi que plus pas en maintenir par la force la productivité les marchés seront politisés, moins on pourra espérer
qui dépend tellement de l'intervention et de la motivat voir conclure des accords de stabilisation multilaté
ion des agriculteurs. raux. Un accord multilatéral implique des contraintes
librement acceptées mais bénéfiques pour tous les Qu'on le veuille ou non, on est bien obligé d'accept participants. De telles contraintes elles-mêmes rener le fait de la domination des Etats-Unis comme draient bien difficiles des arrangements politiques. fournisseur résiduel dont l'importance est en propor
tion inverse de l'importance des récoltes dans d'au Pour cette raison, les agriculteurs, au sein de la
FIPA et en dehors d'elle, ont exprimé leurs appréhenstres régions.
ions à l'égard de l'accroissement des contrats bilaté
Faut-il donc voir dans cette crise alimentaire un raux à long terme (les Etats-Unis avec l'URSS notam
complot à long terme de la CIA? Donnant de mauv ment mais aussi avec d'autres pays est-européens et
ais conseils aux pays en voie de développement, on avec le Japon ; l'Australie avec le Japon et la Chin
a réussi à en augmenter la dépendance alimentaire. e...). Si de tels accords bilatéraux apportent une
Ouvrant des possibilités de crédits très importants à certaine stabilité, surtout la prévisibilité des achats
l'URSS, on l'a amenée à améliorer le régime aliment russes, leur effet risque d'être déstabilisateur pour la
aire de sa population et sa demande d'importation part du marché non couverte. Il faudrait convenir
alimentaire, processus irréversible. Exportant des d'un cadre général dans lequel ces accords se négo
techniques améliorées d'alimentation animale en Europ cieraient ; mieux, il faudrait un accord global.
e, on l'a amenée à accroître sa dépendance du soja
Allant plus loin, je dirais que l'accord Etats-Unis- américain ?
URSS a été acquis avec trop de facilité pour celle-
Pour ma part je n'y crois pas. Mais ce serait naïf ci. En effet, l'URSS a refusé de participer aux ten
de penser qu'un pays disposant d'un tel autout inalié tatives de la FAO pour améliorer la connaissance du
nable ne soit pas tenté de l'utiliser pour promouvoir marché et introduire une certaine stabilité. Ces tenta
sa façon de voir le monde. Chaque fois que M. Ford tives répondaient à l'intérêt général ; ou aurait pu
ou M. Butz ou M. Kissinger jure que le « pouvoir souhaiter que des pressions soient exercées sur les
alimentaire » des Etats-Unis ne sera pas mis au pays récalcitrants pour les inciter à participer : ceux
service de sa diplomatie, ils soulignent à quel point qui fournissent les renseignements nécessaires pour
les autres pays dépendent de ces approvisionnements. prévoir les besoins seront servis les premiers ; en cas
Bien sûr, dans le système du « free enterprise », le de pénurie les autres seront servis s'il en reste. Au
gouvernement américain n'a pas de contrôle direct sur lieu de cela, c'est l'URSS qui a bénéficié la première
les approvisionnements. Mais son influence est beau d'une assurance d'approvisionnement à long terme ; le
coup plus grande que la philosophie de non-intervent vieux client des Etats-Unis, le Japon, n'a pu signer
ion dans les affaires économiques ne le laisse croire. son accord à long terme que par la suite.
La très grande majorité des agriculteurs considèrent Ajoutons à cela, quand même, que l'URSS a main
tenant un engagement d'acheter 6 millions de tonnes avec inquiétude ces développements. De façon générale,
de céréales par an ; en supposant que certaines années il est clair que plus les échanges de céréales et autres
sa récolte soit abondante, et les possibilités d'exporproduits alimentaires dépendront de décisions politi
tation de sa propre récolte limitées, cela l'obligera à ques, plus les producteurs deviendront des pions dans
constituer des stocks, ce qui serait dans l'intérêt de un schéma qu'ils contrôlent bien moins encore que
tous. En effet l'absence d'une politique de stockage leurs marchés actuels. Il n'y a qu'à examiner les effets
semble être à la base de la plupart de ses interprofonds des embargos de 1973 et des contrôles de
ventions sur le marché international. Les agriculteurs 1975 sur les agriculteurs américains pour comprend
ajoutent enfin leur incrédulité devant le fait que re leurs sentiments à cet égard : « on nous a dit de
l'accord avec l'URSS ne semble être assorti d'aucune produire au maximum et puis, pour des raisons politi
disposition sur les prix de vente qui seront le prix ques, on empêche les ventes pour mettre un plafond
de marché au moment de la transaction. sur les prix ».
9 Conclusions
La lutte entre idéologies (ou entre les impérialismes tous les pays ; et pourtant l'URSS refuse de collaborer
qu'elles camouflent) reçoit bien plus d'appui et de pour mieux prévoir ses besoins. La puissance potentiell
e de la CEE est très importante ; et pourtant de moyens que la lutte contre la faim. De même, toutes
sortes de considérations entrent en ligne de compte graves lacunes dans la concertation entre les neuf
lorsque les Etats entreprennent des engagements inte pays rendent très difficile une action à l'échelle de ce
rnationaux. La première, bien entendu, c'est l'intérêt potentiel.
national. Depuis plusieurs années, on ne parle que Il est important de continuer à espérer une améliod'interdépendance et de solidarité : les actions n'ont
ration des rapports entre Etats, mais tant que ces guère suivi ces bonnes paroles.
rapports seront placés sur le plan de la confrontation
La lutte contre la faim sera menée et gagnée en les perspectives seront mauvaises. Force est de constat
Inde, aux Philippines et au Ghana. Mais pour la er que, hormis les pays producteurs de pétrole, les
gagner, il faut des moyens qui devront provenir en pays pauvres ont très peu de moyens de pression sur
grande partie des pays riches. A la question de savoir les pays riches. Pour réaliser des progrès, il faut donc
si les pays riches peuvent laisser aux pays pauvres le rechercher la collaboration.
soin de mener cette lutte seuls, on semble répondre
Beaucoup de choses doivent être améliorées dans les par un non justifié, car l'effort accepté est loin de
rapports entre Etats, et plus encore peut-être au sein correspondre aux besoins reconnus. Notamment sur le
des Etats. Ces changements nécessiteront des pressions plan de la collaboration internationale, trente années
de toutes sortes ; ils ne se réaliseront pas seuls. Mais n'ont pas apporté grand-chose. Il n'y a pas de raisons
les gouvernements devraient comprendre et le plus particulières de croire ou d'espérer une grande amél
tôt sera le mieux que, sur le plan de la production ioration dans ce domaine.
et des échanges alimentaires, plus la collaboration sera
Donc il faut regarder du côté des actions bilatérales. large et ouverte, moins grandes seront les possibilités
Ce n'est pas le marché libre qui garantira la stabilité de pressions politiques.
de marchés et des approvisionnements équitables ; et
Pour la vaste majorité de la population mondiale pourtant le pays qui domine le marché mondial prati
que justement cette philosophie : elle pourrait se solder la seule chose qui compte, aujourd'hui et pendant
par un effondrement des cours en juillet-août 1976 longtemps à l'avenir, c'est de manger à sa faim.
Quel gouvernement peut se permettre de ne pas en et une récolte insuffisante en 1977. Des interventions
massives sur le marché ont des effets fort néfastes pour tenir compte?
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