Marché unique et système productif européen : les fondements d'une politique industrielle commune - article ; n°4 ; vol.6, pg 177-226

De
Revue française d'économie - Année 1991 - Volume 6 - Numéro 4 - Pages 177-226
On constate aujourd'hui que les firmes européennes, en retard de taille et de compétitivité, sont tentées de surmonter ce handicap en s'internationalisant davantage et surtout en dehors de la C.E.E. Il en résulte une multiplication des opérations de croissance externe avec des partenaires extra-communautaires, qui n'est pas favorable à la constitution d'un véritable système productif intégré. Compte tenu des avantages qu'il y aurait pour la C.E.E. à consolider d'abord une base industrielle communautaire, on examine ci-dessous les fondements d'une politique concertée d'encouragement aux alliances intra-communautaires (coopérations et concentrations).
Lysiane Cartelier Common market and European productive system : the basis for an industrial policy. It is a commonplace to say today that European firms suffer a double gap of size and competitiveness. They try to fill it by internationalisation specially with extra-CEE partners. The outcome is the development of external growth operations with triad partners which is not favourable to the formation of a truly integrated European productive system. According to the gains for CEE to first consolidate a European industrial basis, we examine below the foundations of a concerted policy in order to implement intra-CEE partnerships (cooperations and concentrations).
50 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
Lecture(s) : 50
Nombre de pages : 51
Voir plus Voir moins

Lysiane Cartelier
Marché unique et système productif européen : les fondements
d'une politique industrielle commune
In: Revue française d'économie. Volume 6 N°4, 1991. pp. 177-226.
Résumé
On constate aujourd'hui que les firmes européennes, en retard de taille et de compétitivité, sont tentées de surmonter ce
handicap en s'internationalisant davantage et surtout en dehors de la C.E.E. Il en résulte une multiplication des opérations de
croissance externe avec des partenaires extra-communautaires, qui n'est pas favorable à la constitution d'un véritable système
productif intégré. Compte tenu des avantages qu'il y aurait pour la C.E.E. à consolider d'abord une base industrielle
communautaire, on examine ci-dessous les fondements d'une politique concertée d'encouragement aux alliances intra-
communautaires (coopérations et concentrations).
Abstract
Lysiane Cartelier Common market and European productive system : the basis for an industrial policy. It is a commonplace to say
today that European firms suffer a double gap of size and competitiveness. They try to fill it by internationalisation specially with
extra-CEE partners. The outcome is the development of external growth operations with triad partners which is not favourable to
the formation of a truly integrated European productive system. According to the gains for CEE to first consolidate a European
industrial basis, we examine below the foundations of a concerted policy in order to implement intra-CEE partnerships
(cooperations and concentrations).
Citer ce document / Cite this document :
Cartelier Lysiane. Marché unique et système productif européen : les fondements d'une politique industrielle commune. In:
Revue française d'économie. Volume 6 N°4, 1991. pp. 177-226.
doi : 10.3406/rfeco.1991.1298
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfeco_0769-0479_1991_num_6_4_1298Lysiane
CARTELIER
Marché unique et
système productif
européen :
les fondements d'une
politique industrielle
commune
Hors que la compétitivité de l'i
ndustrie européenne est un objectif constamment recher- Lysiane Cartelier 178
ché, aucune politique industrielle concertée n'a jusqu'ici
été considérée comme nécessaire. Non prévue par le Traité
de Rome, qui ne la mentionne même pas, la politique
industrielle n'a concerné que la reconversion des secteurs
en déclin. La mise en œuvre de l'Acte unique n'a pas mod
ifié ce point de vue. L'argument central qui continue de
prévaloir est que l'avantage global à attendre de la sup
pression des « coûts de la non-Europe » devrait à plus ou
moins long terme, et sous réserve de quelques mesures
d'accompagnement, bénéficier à tous les pays. Dans cette
perspective, où la concurrence est créditée d'une capacité
naturelle à éliminer tous les surcoûts, la politique indust
rielle se confond avec celle de la concurrence.
Les lourdes pertes enregistrées depuis 1990 par
les groupes européens de l'électronique, la pénétration
accrue des importations japonaises dans la branche auto
mobile, commencent pourtant à provoquer un certain
changement de perspective, qui ne concerne d'ailleurs pas
que ces secteurs sensibles. De façon plus générale, l'idée
fait son chemin que les conditions pour bénéficier des
avantages du marché unique ne sont pas toutes remplies.
Au premier rang de celles-ci, ne l'est notamment pas la
capacité des groupes européens à rester ou à devenir
compétitifs sur une base européenne, c'est-à-dire en pri
vilégiant des alliances entre groupes européens, afin que
la logique d'intégration l'emporte sur la logique de groupe
et permette la constitution d'un véritable espace productif
européen.
D'autre part, il est de plus en plus admis qu'en
concurrence imparfaite, les avantages du libre-échange ne
sont pas garantis pour tous les pays également. L'avantage
comparatif ne dépend pas, en effet, que des dotations
factorielles. Il aussi de la capacité des firmes natio
nales à faire partie des oligopoles mondiaux afin d'obtenir
une partie des profits gagnés au détriment des consom- Lysiane Cartelier 179
mateurs étrangers qui achètent les produits. Ceci implique
donc — et c'est la logique de la politique commerciale
stratégique — que tout Etat capable d'aider ses firmes à
rester ou à devenir membres des oligopoles mondiaux
obtient sa part des profits oligopolistiques, qui existent
nécessairement du fait de la nature imparfaite des marchés.
Appliqué à l'Europe, cet argument justifie l'idée de régu
lation industrielle macroéconomique. La politique indust
rielle est ainsi réhabilitée dans son principe, comme
moyen de créer un avantage comparatif en faveur de l'i
ndustrie européenne. Une réhabilitation que la Commission
européenne elle-même n'exclut plus1, même si elle réaf
firme la nécessité d'inscrire cette politique dans le respect
des lois du marché.
Le point de vue que nous voudrions défendre ici
est dès lors le suivant : l'achèvement du marché européen
est une condition nécessaire mais non suffisante de l'amé
lioration de l'efficacité du système productif communauta
ire. La mise en œuvre de l'Acte unique débouche au
mieux sur une Europe-marché mais ne constitue pas l'Eu
rope comme système productif intégré (U. Muldur [1988]
et G. de Bernis [1989]) parce qu'elle ne suffit pas à restau
rer la compétitivité des entreprises européennes. Pour ce
faire et garantir en même temps la capacité de la Commun
auté économique européenne à rester l'un des trois
grands pôles de croissance au plan mondial, une politique
concertée d'encouragement aux alliances entre firmes eu
ropéennes semble nécessaire afin de consolider une base
communautaire de développement et constituer un espace
productif véritablement intégré. 180 Lysiane Cartelier
L'achèvement du marché unique,
condition nécessaire mais non
suffisante à la constitution d'un
espace productif intégré
La plupart des études empiriques consacrées aux effets de
la libéralisation des échanges en concurrence imparfaite
(Smith et Venables [1988] et Richardson [1989]) établissent
l'existence d'un gain en bien-être imputable pour l'essent
iel à la rationalisation des structures industrielles (rempla
cement d'entreprises moins efficientes par des entreprises
plus efficientes) et à une plus grande compétitivité globale.
Ces travaux considèrent donc l'élargissement du marché
comme une condition nécessaire à l'amélioration du sy
stème productif européen. C'est également dans cette pers
pective que l'on se placera en précisant toutefois les condi
tions de réalisation des ajustements escomptés ainsi que
les raisons de les compléter par une politique industrielle
plus active.
Une condition nécessaire si les ajustements sont
toujours vertueux
La nature des ajustements escomptés
Le choc d'offre recherché par la mise en contact des
marchés et l'intensification de la concurrence intra-C.E.E.
est supposé entraîner à moyen terme (Cecchini [1988]) :
— une amélioration de la compétitivité-prix grâce à une
baisse des prix de l'ordre de 6 %,
— une croissance du produit intérieur brut communauta
ire comprise entre 4,5 et 7%, selon que le marché unique
sera accompagné ou non de politiques de soutien, Lysiane Cartelier 181
— une amélioration du solde commercial d'environ 1%
du produit intérieur brut.2
L'union douanière étant déjà réalisée quasi-int
égralement pour les marchandises3, les principaux vecteurs
de ces gains escomptés sont, d'une part, ceux prévus par
l'Acte unique — l'ouverture des marchés publics et la pours
uite de l'intégration financière — d'autre part, et surtout,
les économies d'échelle que l'on attend de l'élargissement
du marché pertinent pour nombre d'activités.
Rappelons rapidement les avantages classiqu
ement attendus de ces trois types de prolongements, en ne
retenant que ceux qui ont un rapport précis avec la poli
tique industrielle.
L'ouverture des marchés publics est supposée en
traîner (Catinat [1988]) outre une baisse des prix des achats
publics, et donc des coûts de production des entreprises
publiques et des administrations, une modification de la
structure des fournisseurs des marchés publics. Elle devrait
faire passer les producteurs d'une situation relativement
protégée d'oligopole ou de monopole à une situation de
concurrence communautaire, voire mondiale, selon le
degré d'ouverture de ces marchés. Les conséquences a
ttendues sur la structure de l'offre sont conformes à la
logique de la concurrence : suppression des rentes de
monopole des fournisseurs nationaux et, corrélativement,
développement des échanges intra-C.E.E., modification
des parts de marché en faveur des fournisseurs les plus
efficaces, rapprochement des taux de pénétration des
marchés publics de ceux observés sur les marchés privés.
Le gaspillage dû au cloisonnement des marchés
publics a été évalué à 20 milliards d'ECU par an, soit un
peu moins de la moitié du budget global de la Communauté
(46 milliards d'ECU en 1989). On mesure ainsi le coût que
ce manque d'intégration fait peser sur les finances pu
bliques européennes. 182 Lysiane Cartelier
De l'achèvement de l'intégration financière, et no
tamment de la suppression des derniers obstacles aux mou
vements de capitaux et de la libéralisation des services
financiers, il est attendu une augmentation de l'investi
ssement au plan macroéconomique. Les modalités de ce
résultat globalement avantageux sont :
— au plan microéconomique, l'amélioration des circuits
de financement et la baisse corrélative du coût de l'inter-
médiation, auxquelles on peut ajouter une réduction des
risques pour les emprunteurs qui pourront s'adresser
désormais à un marché plus large et offrant des produits
plus diversifiés ;
— au plan macroéconomique, un déplacement des capi
taux vers les pays les moins développés de la Communauté
économique européenne où la rentabilité du capital est,
en principe, plus élevée ; il devrait en résulter une réallo
cation des ressources régionalement avantageuse et une
meilleure adaptation globale entre l'épargne et l'investi
ssement.
Quant aux économies d'échelle permises par
l'élargissement de la taille des entreprises désormais obli
gées d'adapter l'échelle de leur production à celle de leur
nouveau marché, elles sont, dans tous les travaux empir
iques, invoquées comme la cause principale des gains de
productivité escomptés. Il convient donc de préciser les
modalités des enchaînements vertueux escomptés.
Il est généralement admis les points suivants :
— une taille inférieure à la taille minimale efficiente, défi
nie comme celle pour laquelle les coûts unitaires de pro
duction sont les plus faibles, ne permet pas d'exploiter
toutes les économies d'échelle,
— l'élargissement du marché incite les entreprises à ac
croître l'échelle de leur production. Le handicap de compéti
tivité résultant d'une taille insuffisante risque donc d'être
aggravé si les entreprises ne s'adaptent pas rapidement, Lysiane Cartelier 183
— mais la taille minimale efficiente, jouant aussi comme
barrière à l'entrée, l'élargissement du marché, en dimi
nuant la concentration relative, abaisse cette barrière d'au
tant et permet l'entrée de nouvelles firmes.
Il est donc logique de s'attendre à voir les firmes
européennes se concentrer afin d'atteindre sinon la taille
optimale du moins une taille plus adaptée à celle de leur
nouveau marché pertinent. En même temps, l'abaissement
de la barrière à l'entrée que constitue la taille laissera la
concurrence s'exercer réellement puisque, en théorie au
moins, un plus grand nombre d'entreprises pourront coexist
er.
Le chiffrage effectué par la Commission européenne
[1988] montre que les économies d'échelle restant à exploi
ter sont particulièrement importantes dans des secteurs
comme les moyens de transport, la chimie, les machines de
bureau, le matériel électrique et électronique, l'imprimerie,
etc., tous secteurs dont la position est aujourd'hui très me
nacée (sauf la chimie), alors qu'ils représentent ensemble
plus de la moitié de la production industrielle européenne.
L'achèvement du marché unique serait donc particulièr
ement avantageux pour ces secteurs.
Admettons ce constat d'un gain potentiel d'écono
mies d'échelle restant à exploiter — même si son ampleur
est assez largement indéterminée — tant divergent d'un
auteur à l'autre les estimations de la taille minimale efficiente
et du surcoût subi par toute firme qui fonctionne en
dessous4.
Il en est attendu un mouvement de recompositions
sectorielles favorable aux entreprises et aux secteurs les
mieux placés en termes de coûts. On passerait ainsi d'une
structure de champions nationaux en position de monopole
sur chaque espace national à une structure plus concurrenti
elle où plusieurs entreprises de taille optimale seraient
présentes dans chaque secteur et capables aussi d'affronter 184 Lysiane Cartelier
la concurrence de leurs homologues mondiaux. Reste év
idemment à se demander à quelles conditions ce potentiel
sera bien exploité dans le sens de l'intérêt communautaire,
ce qui implique que celui-ci soit défini ou, au minimum,
qu'une certaine préférence industrielle de structure ou de
politique économique soit indiquée.
Les conditions de réalisation
II est clair qu'un grand nombre de conditions doivent être
remplies pour que les effets escomptés soient tous vertueux
au sens où on vient de l'indiquer. On ne retient dans ce qui
suit que celles qui ont trait à l'efficacité du système productif
communautaire, laissant ainsi de côté non seulement toutes
les autres5 mais également les coûts directs liés à la dispari
tion des entreprises et/ou des secteurs les plus compétitifs.
Ces coûts sont en effet considérés, dans l'optique libérale
qui prévaut dans la plupart des études, comme le prix à payer
à court terme pour les avantages attendus à moyen terme.
L'ouverture des marchés publics ne provoquera la
rationalisation attendue de la structure de l'offre que si les
fournisseurs européens des marchés publics peuvent sou
tenir la concurrence internationale sur leur propre marché
et surtout sur le marché communautaire. Ceci dépend des
modalités d'ouverture des marchés publics. Limitée à l'e
space communautaire, une telle ouverture est favorable aux
fournisseurs européens les plus efficients et au solde
commercial global. Elle est également favorable à l'intégra
tion du système productif européen si elle permet de rem
placer des pratiques préférentielles non justifiées économi
quement en faveur des fournisseurs nationaux par un
développement des échanges intra-C.E.E. L'ouverture des
marchés publics limitée à l'espace communautaire peut donc
être considérée comme globalement bénéfique même si le
gain n'est pas partagé également entre tous les pays. On
notera toutefois au passage qu'elle enlève à chaque Etat un Lysiane Cartelier 185
instrument essentiel de politique industrielle nationale qu'il
faudra bien remplacer par un surcroît de coordination à un
niveau supérieur.
Mais si elle est étendue aux marchés extra-C.E.E.,
l'ouverture des marchés publics ne sera bénéfique aux four
nisseurs européens que si elle est réciproque et soutenable
(M. Catinat [1988]). Il est clair, par exemple, que tant que les
marchés publics japonais resteront aussi fermés qu'ils le sont
actuellement et aussi compétitifs, il risque de ne résulter de
cette ouverture qu'une détérioration du solde commercial
communautaire et même, le cas échéant, du budgétaire
sans restructuration de l'offre.
Une décision sur l'ouverture des marchés publics
européens et les négociations sur la réciprocité relèvent
manifestement du niveau supranational et engagent des
orientations en matière industrielle pour la Communauté
économique européenne dans son ensemble.
Les effets de la libéralisation financière restent très
incertains au plan macroéconomique. Les phénomènes de
délocalisation financière et fiscale de l'épargne ont été sou
vent soulignés et on ne s'y attardera pas ici, considérant que
le risque n'est pas tant celui d'une perte au plan communauta
ire que d'un partage inégal selon les pays du gain à attendre
de la nécessaire harmonisation de la fiscalité sur l'épargne
(P. Rollet et M. Lelart [1989]).
En revanche, la question de savoir si une mobilité
accrue des capitaux peut aider à résoudre certains problèmes
structurels de l'Europe reste posée (faible croissance, chô
mage élevé, insertion plutôt défavorable dans les échanges
internationaux), le déplacement des capitaux vers les pays
européens les moins développés n'est, en effet, nullement
garanti. Une réallocation des ressources régionalement avan
tageuse ne s'opérera qu'aussi longtemps que ces pays auront
une efficacité marginale du capital supérieure à l'efficacité
moyenne. Ceci dépend, pour une large part, des différences

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.