05/2000 L'EUROPE OCCITANE Par Robert Lafont* Le titre va ...

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05/2000. L'EUROPE OCCITANE. Par Robert Lafont*. Le titre va surprendre: cet adjectif tombé on ne sait d'où, accolé au nom d'un continent ou d'une ...

Publié le : lundi 16 avril 2012
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05/2000
L'EUROPE OCCITANE
Par Rober
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Le titre va surprendre: ce
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jectif tombé on ne sai
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ù, accolé au nom
d'un continen
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ou d'une construction politique en cours, qu'en faire ?
Recevan
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le Prix Charlemagne, Bill Clinton vien
t
de citer l'Écosse, le
Pays de Galles, l'Irlande du Nord, la Catalogne, la Lombardie, le Piémont,
la Silésie, parmi ces pays sous les États-Nations que la dévolution a déjà
chargés ou va charger nouvellemen
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es responsabilités majeures de la vie
publique. Il n'a pas parlé de l'Occitanie. Il ne peu
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r. Il
connaî
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es problèmes chauds de l'heure e
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es ba
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ts de la compétition
économique. Il n'a pas la vue d'une grande e
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de articulation du
Continent, dans l'espace e
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ns les siècles. Peu de personnes l'ont. Il
n'es
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as de bon ton de dire l'avoir. E
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C'étai
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au trou noir de la dernière guerre européenne, sous l'Occupant
nazi, en 1942. À Marseille, une jeune juive qui brûlai
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dée civique et
d'ardeur morale (elle devai
t
en mourir bientôt), l'avait, elle, comprise et
apprise en lisan
t
un admirable poème du XIIIe siècle, la Chanson de la
Croisade albigeoise. Dans la destruction de la civilisation d'oc par
l'alliance de la couronne française e
t
de l'Église romaine, Simone Weil, qui
signe Émile Novis, voi
t
un fai
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essentiel autour duquel l'histoire tourne.
La force s'installe là où émergeai
t
le droit, une humanisation de la vie
sociale, un message spirituel son
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és par les armes e
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es bûchers.
"En ce cas comme en
plusieurs autres, l'espri
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te frappé de stupeur en
comparan
t
la richesse, la complexité, la valeur de ce qui a péri avec les
mobiles e
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le léxanisme de la destruction".
Elle devine les suites déplorables de ce
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de l'Éta
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"à la
française": une suite ininterrompue d'aventure militaires e
t
de répressions
internes, qui culmine dans l'éblouissemen
t
quand Versailles efface le
massacre des paysans bretons e
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l
es Fêtes de l'Île Enchantée célèbren
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le faste don
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L
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olière, la conquête sauvage de la
Franche-Comté. Un demi millénaire, où l'Europe se me
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à ce
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te école...
Potsdam imite Versailles e
t
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es Prussiens d'un pas de charge français
parten
t
à l'assau
t
d
es antiques constructions fédérales d'Empire.
Simone Weil, la Juive humaniste travaillée de message christique, a déjà en
1940 osé aller au noeud inavouable du problème. Au chauvinisme français qui
se moule dans l'antifascisme, elle oppose que le totalitarisme germain est
l'achèvemen
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me du proje
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É
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t, conçu e
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ré en France (
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).
Une autre date d'histoire. Complétons Simone Weil. 1789: une Nation naî
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contra
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ique, qui proclame les droits universels de l'Homme. L'État
change de principe, de contenu, de légitimité. Mais il ne change pas de
forme. La Nation succède aux nations, mais l'Éta
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re e
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ne à
l'Ancien Régime. Il y faudra peu d'années e
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un traumatisme corse, qui fait
passer la famille Bonaparte de la défense d'une patrie que Paoli vien
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faire entrer dans les temps modernes aux commandements militaires chez
l'ennemi. La République devien
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e. L'Europe es
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un champ de
massacres.
Tou
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cela aujourd'hui verse au passé, avec la suite: la Grande
avant-dernière de 1914-1918 e
t
l
'immense de 1939-1945, où la France périt,
puis se restaure pour dix-sep
t
années de guerres coloniales, e
t
ne cesse de
confondre son message fondateur avec un vertige de puissance, de plus en
plus dérisoire.
Voici que nous construisons l'Europe. Correction: les États-Nations ont
construit, de Rome à Amsterdam, un marché où ils on
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onné de leur
substance économique, y compris leur monnaie nationale, tou
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en préservant
leur souveraineté, qui les fai
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es absolus d'un territoire e
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arbitres de la vie publique. Un monstre d'histoire. Parmi les plus entêtés,
il y a naturellemen
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la France, qui, ayan
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le feu, entend bien tirer
les dernières cartouches. En toute innocence perverse. Ce qu'un Ministre de
l'Intérieur es
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capable de dire de l'Europe e
t
de l'Allemagne "éternelle"
devan
t
le danger d'un desserremen
t
du corse
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il tien
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es lacets!
Une philosophie délacée de l'histoire devrai
t
apprendre aux citoyens
français deux vérités enfouies dans leur passé.
La vérité d'un principe: une Nation fondée sur l'adhésion civique e
t
l
e
s
droits de l'Homme ne se justifie que du renouvellemen
t
de l'adhésion e
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d
e
la mise à jour des droits. E
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s
ur ce sujet, les "minoritaires", Basques,
Bretons ou Corses, qui on
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té pris au contra
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yé d'adhésion, en
saven
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ur la France autan
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que les "souverainistes" qui se disen
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jacobins,
mais ne son
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que césaristes. E
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de droi
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ur elle. Y compris
celui d'en faire une Europe en dévolution.
La vérité d'une charnière double des temps. Au XIIIe siècle, la France
s'inventai
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e, sur les ruines d'une Europe que la "question occitane"
définissai
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t: comme un carrefour d'échanges, une gare de triage des
cultures. L'Europe signifie, inéluctablement, aujourd'hui la déclôturation,
externe e
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e, de la forteresse étatique, e
t
la Nation démocratique se
rejustifie de ce dépassement. Tel es
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le temps que nous vivons. On peu
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retarder l'échéance. On ne pourra l'interdire. Il fau
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se faire une raison:
raison humaine e
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on raison d'État. L'"Europe occitane" es
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de retour,
juste après ce fond de barbarie que l'étatisme a a
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ux Balkans, e
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qui
étai
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aimen
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ne fin des temps. Il ne fau
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re ni le scandale ni le
prétendu ridicule de le dire.
E
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is si d'aucuns trouven
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que le Présiden
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icain es
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en mal
venu de se mêler de nos affaires européennes. Ne discutons pas de ses
intentions e
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de ses arrière-pensées. Ils son
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ussi mal venus, eux, de
s'enfermer dans des frontières d'un autre âge.
(
1
) - Cf. le livre récen
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de Domenic
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C
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i, L'Intelligence e
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A
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,
(Beauchesne, 2000), p.32.
* - auteur de La Révolution régionaliste e
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S
ur la France (Gallimard, 1967
e
t
1968), Nous, Peuple européen (Kimé, 1991 ), La Nation , l'État, les
Régions ( Berg International, 1993), coauteur (avec B. Étienne e
t
H
.
Giordan) de Le Temps du Pluriel (L'Aube, 1999).
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