La frontière entre protestantisme et catholicisme en Europe. - article ; n°588 ; vol.105, pg 119-140

De
Publié par

Annales de Géographie - Année 1996 - Volume 105 - Numéro 588 - Pages 119-140
The frontier between protestantism and Catholicism in Europe. A fault line separates the protestant north of Europe from the catholic south. The break is clean along most of its length except where it runs erratically through Switzerland and Germany. This frontier, which mainly originates from the sixteenth century, no longer represents (except in Northern Ireland) a major discontinuity. Even so it still has a marked influence on economic, political and socio-cultural patterns and behaviours. This study highlights the specificities of the two Europes and the evolution of relationships between them. It will more specifically focus on the case of those states where the problems of two religions coexisting side by side have to be managed.
Une ligne de fracture, de tracé plus confus en Allemagne et en Suisse, sépare une Europe du Nord protestante d'une Europe du Sud catholique. Cette frontière, qui s'est fixée pour l'essentiel au milieu du XVIe siècle, ne constitue plus aujourd'hui, sauf en Irlande du Nord, une coupure majeure dans l'espace européen ; malgré tout, elle influence encore sensiblement les comportements économiques, politiques et socio-culturels. L'étude cherche à mettre, en évidence les spécificités des deux Europe et l'évolution de leurs relations ; elle s'attache plus particulièrement au cas des États bi-confessionnels qui ont eu à gérer la cohabitation des deux religions.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 31
Nombre de pages : 23
Voir plus Voir moins

M. Jean-Claude Boyer
La frontière entre protestantisme et catholicisme en Europe.
In: Annales de Géographie. 1996, t. 105, n°588. pp. 119-140.
Abstract
The frontier between protestantism and Catholicism in Europe. A fault line separates the protestant north of Europe from the
catholic south. The break is clean along most of its length except where it runs erratically through Switzerland and Germany. This
frontier, which mainly originates from the sixteenth century, no longer represents (except in Northern Ireland) a major
discontinuity. Even so it still has a marked influence on economic, political and socio-cultural patterns and behaviours. This study
highlights the specificities of the two Europes and the evolution of relationships between them. It will more specifically focus on
the case of those states where the problems of two religions coexisting side by side have to be managed.
Résumé
Une ligne de fracture, de tracé plus confus en Allemagne et en Suisse, sépare une Europe du Nord protestante d'une Europe du
Sud catholique. Cette frontière, qui s'est fixée pour l'essentiel au milieu du XVIe siècle, ne constitue plus aujourd'hui, sauf en
Irlande du Nord, une coupure majeure dans l'espace européen ; malgré tout, elle influence encore sensiblement les
comportements économiques, politiques et socio-culturels. L'étude cherche à mettre, en évidence les spécificités des deux
Europe et l'évolution de leurs relations ; elle s'attache plus particulièrement au cas des États bi-confessionnels qui ont eu à gérer
la cohabitation des deux religions.
Citer ce document / Cite this document :
Boyer Jean-Claude. La frontière entre protestantisme et catholicisme en Europe. In: Annales de Géographie. 1996, t. 105,
n°588. pp. 119-140.
doi : 10.3406/geo.1996.21673
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1996_num_105_588_21673La frontière entre protestantisme
et catholicisme en Europe
Jean-Claude Université Paris BOYER VIII
Résumé. — Une ligne de fracture, de tracé plus confus en Allemagne et en
Suisse, sépare une Europe du Nord protestante d'une Europe du Sud
catholique. Cette frontière, qui s'est fixée pour l'essentiel au milieu du
xvf siècle, ne constitue plus aujourd'hui, sauf en Irlande du Nord, une
coupure majeure dans l'espace européen; malgré tout, elle influence encore
sensiblement les comportements' économiques, politiques et socio-culturels.
L'étude cherche à mettre, en évidence les spécificités des deux Europe et
l'évolution de leurs relations ; elle s'attache plus particulièrement au cas des
États bi-confessionnels qui ont eu à gérer la cohabitation des deux religions.
Abstract. — The frontier between protestantism and Catholicism in Europe.
A fault line separates the protestant north of Europe from the catholic south.
The break is clean along most of its length except where it runs erratically
through Switzerland and Germany. This frontier, which mainly originates
from the sixteenth century, no longer represents (except in Northern Ireland)
a major discontinuity. Even so it still has a marked influence on economic,
political and socio-cultural patterns and behaviours. This study highlights
the specificities of the two Europes and the evolution of relationships between
them. It will more specifically focus on the case of those states where the
problems of two religions coexisting side by side have to be managed.
Mots clés : protestantisme, catholicisme, histoire religieuse, comportements,
géographie politique, Irlande, Pays-Bas, Allemagne, Suisse.
Key words: protestantism, Catholicism, religious history, behaviour, political
geography, Ireland, the Netherlands, Germany, Switzerland.
Ann. Géo., n° 588, 1996, pages 119-140, © Armand Colin ANNALES DE GEOGRAPHIE 120
Introduction
L'Europe comporte deux grands clivages religieux : l'un, méridien,
sépare l'orthodoxie du catholicisme (et du protestantisme en Lettonie,
Estonie et Finlande), l'autre distingue une Europe du Nord protestante
d'une Europe du Sud catholique. Ce second clivage a sans doute perdu
de son acuité aujourd'hui, mais il conserve une influence indirecte sur
les comportements sociaux, politiques, culturels, voire économiques.
La frontière entre protestantisme et catholicisme est parfois très
tranchée, mais elle peut aussi se diluer dans des zones mixtes plus ou
moins étendues, notamment en Irlande du nord et dans l'espace rhénan
(fig. 1) ; dans certains cas, elle respecte les frontières politiques, dans
d'autres, elle les ignore. Très septentrionale à l'ouest (Irlande du nord)
et à l'est (frontière nord de la Lituanie), elle atteint son point le plus
méridional en Suisse. Héritée du xvf siècle, elle n'a guère bougé depuis
lors et cette permanence géographique pose question.
L'étude de cette frontière est cependant compliquée par une fausse
symétrie : autant l'Église catholique présente peu de différences d'un
État à l'autre, car elle obéit à un pouvoir supranational, celui du Pape,
autant le protestantisme apparaît multiple, un des grands enseignements
3 region mixte protestante-catholiques
200 km
Russie
Lituanie } ORTHODOXIE
J-'~N
Roumanie i y / ^j
Fig. 1 - Frontières politiques et frontières religieuses en Europe.
Political and religious frontiers in Europe. PROTESTANTISME ET CATHOLICISME EN EUROPE 121
des réformateurs — Luther surtout — ayant été de redonner aux
croyants la maîtrise de leur foi, sans passer par la médiation des
clercs. S'il n'y a pas autant de protestantismes que d'individus, c'est
parce que les logiques nationales et institutionnelles ont constitué des
« Églises », mais le protestantisme porte en germe le débat et la
différenciation. En outre, il a existé plusieurs courants dans la
Réforme, et les princes ont utilisée celle-ci pour asseoir leur pouvoir
sur des églises nationales. « Réalité incarnée, le protestantisme est,
dès le départ, une réalité multiforme. Et sa survie, du point de vue
de l'historien, dépendait en partie de l'appui que lui donneraient des
détenteurs de pouvoirs politiques » (Baubérot, 1993). Si bien que la
trilogie luthéranisme-calvinisme-anglicanisme est encore réduct
rice de la diversité du protestantisme ; le calvinisme néerlandais
comprend ainsi deux Églises principales, tandis que les Églises ou les
sectes se sont multipliées sur le terreau du luthéranisme et de
l'anglicanisme. Les instances internationales du protestantisme ont été
longues à se mettre en place, et jouent plus un rôle de coordination
que de décision, de l'Alliance évangélique, fondée à Londres en 1846,
au Conseil œcuménique des Églises dont l'assemblée constitutive eut
lieu à Amsterdam en 1948 (mais qui ne regroupe pas la totalité des
Églises protestantes). Quand on parle des positions du « protestan
tisme », on se réfère donc à un point de . vue majoritaire plus souvent
qu'unanime.
Tableau I. — Répartition (en %) des confessions en 1990
dans quelques États européens (d'après Baubérot 1994)
Sans religion Catholiques Protestants et autres
A. États catholiques
Irlande 93 2 5
Belgique 65 1 35
56 2 42 France
B. États protestants
Danemark 1 91 8
Suède 1 80 19
C. États pluri-confessionnels
Royaume-Uni 8 40 52
Pays-Bas 29 23 48
44 Allemagne (Ouest) 44 12 122 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
/. Cujus regio, ejus religio ?
A.- La fixation de la frontière religieuse
Elle ne date pas de l'époque de la Réforme mais d'un accord
ultérieur entre princes catholiques et protestants. En effet, la Réforme
avait gagné une grande partie du continent, connaissant un . succès
indéniable parmi les élites, alors que les campagnes restaient souvent
majoritairement catholiques ; cette pénétration , sélective du protestan
tisme provenait surtout du rôle de l'écrit dans sa diffusion, qui limitait
l'impact des nouvelles doctrines dans les catégories populaires. Em
manuel Todd (1990) souligne l'importance de l'alphabétisation dans la
diffusion du protestantisme, mais considère que son impact a été plus
fort dans la noblesse que dans la bourgeoisie — c'est probablement
vrai en Europe méridionale et orientale, plus discutable en Europe du
Nord. Il tempère cependant cette remarque en faisant intervenir un
autre facteur, la distance aux foyers majeurs des deux religions,
l'Allemagne et Rome : « plus une société locale est proche de l'All
emagne, lieu de naissance du protestantisme, plus ses chances d'être
atteinte par la doctrine luthérienne sont élevées ». Les structures
familiales jouent en revanche un rôle plus ambigu : après avoir écrit
que « la Réforme trouve ses points d'appui fondamentaux dans les
régions de famille souche » et que « la Contre-Réforme s'établit en pays
de famille nucléaire égalitaire », Emmanuel Todd montre en fait que
les structures familiales rendent plus compte de variantes internes à
chaque religion que du tracé de la frontière qui les sépare.
En tout cas, sans intervention du pouvoir politique, le clivage entre
Nord et Sud aurait été beaucoup moins marqué, chaque État conservant
des minorités importantes à côté de la confession dominante. Mais aux
XVIe et xvn6 siècles, l'idée de liberté religieuse n'est pas encore entrée
dans les mœurs ; le poids de la religion comme facteur de cohésion
nationale et comme outil de contrôle politique et social est trop
important pour que le pouvoir séculier ne songe pas à l'utiliser; les
Églises protestantes ont ainsi souvent joué un grand rôle dans l'aff
irmation des États-nations, dans lesquels elles se sont moulées d'autant
plus facilement qu'elles ont très tôt utilisé les langues vernaculaires,
alors que le latin restait en vigueur dans l'Église catholique jusqu'au
milieu du XXe siècle. Mais d'une manière générale, la compétition entre
les religions a incité les Églises à rechercher, bon gré mal gré, l'appui
du pouvoir politique. Le compromis d'Augsbourg (1555) met proviso
irement fin à cette lutte d'influence en définissant un modus vivendi :
le partage de l'Europe est fondé sur la religion du Prince, à laquelle
devront obligatoirement adhérer les sujets (cujus regio, ejus religio : « tel
roi, telle religion »), la tolérance des deux cultes ne concernant que
certaines villes libres. Dans beaucoup de campagnes d'Europe du Nord, PROTESTANTISME ET CATHOLICISME EN EUROPE 123
le ralliement au protestantisme se fera ainsi par raison plus que par
conviction.
Dès lors, les conflits religieux vont surtout prendre la forme de
guerres entre États, d'autant que le catholicisme est repassé à l'offensive
avec la , Contre-Réforme. Au milieu du xvn6 siècle, il a ainsi consolidé
son emprise en Autriche et en Bavière, et reconquis la Bohême et le
Palatinat. .Mais la guerre de Trente Ans (1618-1648) mêle des aspects
religieux et des aspects purement politiques ; si l'on comprend que le
roi de Suède (luthérien) vienne au secours, des protestants allemands,
l'aide que lui apporte Richelieu vise uniquement à contrer les ambitions
de l'Empereur. Les traités de Westphalie (1648-49) assouplissent le
cujus regio, ejus réligio : dans plusieurs États ■ allemands comme le
Palatinat et le , Brandebourg, le pluralisme confessionnel est admis,
même s'il subsiste une Église officielle en droit ou en fait.
Ce monopole religieux est appliqué avec plus ou moins de sévérité ;
dans certains cas, on ferme les yeux sur l'exercice discret des cultes
minoritaires ; mais souvent, notamment dans les pays catholiques, les
protestants n'ont le choix qu'entre la conversion et l'exil : en France,
la révocation de l'Édit de Nantes (1685) marque l'aboutissement de
cette campagne d'éradication de la , « religion prétendue réformée ».
Quelques noyaux peuvent subsister, dans les grandes villes ou dans des
campagnes isolées, mais globalement la frontière religieuse se calque
sur la limite des États. Comment expliquer alors qu'il existe des
exceptions à cette règle ?
B. Une première catégorie d'exceptions : les États pluralistes
Deux États déjà constitués au XVIIe siècle échappent au schéma du
monoconfessionnalisme : l'Angleterre étales Pays-Bas. Du fait de
conquêtes militaires, ces États protestants incluent en effet des minorités
catholiques, et qui sont restées telles.
La domination lointaine exercée par l'Angleterre sur l'Irlande depuis
le Moyen Age se durcit à partir du xvn6 siècle avec l'immigration de
colons britanniques, mais les pratiques discriminatoires exercées à
l'encontre des catholiques ne parviennent pas à éliminer cette religion,
qui au contraire devient le symbole de la résistance à l'« occupant » ;
d'autre part, si le prosélytisme des presbytériens (Écossais) est incont
estable, l'anglicanisme apparaît plus soucieux de contrôle politique que
de conversion des individus. La loi de tolérance de 1689 donnera aux
catholiques (on en compte alors une centaine de milliers en Angleterre
même) la liberté de pratiquer leur religion mais pas les droits politiques
ni la possibilité d'accéder à des emplois publics.
Malgré tout, le catholicime irlandais régresse en milieu urbain,
notamment à Belfast et à Dublin, où la plus ancienne université
irlandaise, le Trinity College, est- d'obédience protestante. La plupart 124 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
des colons . protestants sont concentrés dans le nord-est de l'île, ce qui
va justifier aux yeux des Britanniques la partition à laquelle l'Irlande
doit consentir pour obtenir l'indépendance (1921). Beaucoup de protes
tants quittent alors le nouvel État pour se réfugier en Irlande du nord ;
celle-ci n'est pourtant pas homogène : le mélange des religions, jusqu'au
cœur des villes, empêchait de tracer une frontière séparant rigoureu
sement les confessions ; en; «taillant large», la Grande-Bretagne inté
grait la majorité des protestants de . l'île,- mais aussi une minorité
catholique dont le sort sera à l'origine du conflit d'Irlande du nord.
Dans le cas : des Provinces-Unies, la frontière « entre ; la ■. nouvelle
république et les « Pays-Bas espagnols » (future Belgique) ne s'est fixée
ni sur la frontière linguistique ni sur la . frontière religieuse ; au
XVIe siècle,- celle-ci est encore: relativement' confuse, les villes de* la
Belgique actuelle (Gand, Anvers, ...) abritant de fortes minorités pro
testantes. Mais le sort des armes fixe à la fin du XVIe siècle et au début
du XVIIe siècle une -frontière politique qui sépare les possessions d'un
État - catholique . militant d'une " république calviniste ; alors que les
protestants quittent massivement la Belgique actuelle, les catholiques
des Provinces-Unies, appartenant à des couches sociales beaucoup plus
modestes, ne peuvent que subir la domination hollandaise. L'adhésion
du Sud catholique (Brabant septentrional, Limbourg néerlandais, sud
de la.Gueldre) à l'État néerlandais restera longtemps réticente :* des
tendances^ centrifuges se' manifesteront' encore en 1830 lorsque la
Belgique se séparera du grand Royaume des Pays-Bas . mis en place
par le Congrès de Vienne. Les catholiques des Provinces-Unies ne sont
pas l'objet de tentatives de conversion forcée : la liberté de conscience
est admise, et la liberté de culte plus ou moins tolérée selon les lieux
et les époques ; toutefois les catholiques restent des citoyens de seconde
zone : aux XVIIe et xvni6 siècles, les « pays de Généralité » ne bénéficient
pas ■ de l'autonomie provinciale et sont gouvernés . directement depuis
La Haye, tandis que les catholiques resteront longtemps , exclus de la
fonction publique (la Constitution libérale, de 1848 leur accordera
l'égalité des droits). ,
C. Une deuxième catégorie d'exceptions :
les États tardivement constitués
Une autre cause : de pluriconfessionnalisme est • le rassemblement
tardif de territoires de religion différente en un État unique. L'Alsace,
rattachée à la France après les traités de Westphalie (qui scellaient les
positions acquises), . conserva en droit la liberté du culte : protestant,
malgré les entraves que tenta d'y mettre la monarchie de Louis XIV;
elle compte aujourd'hui environ 12 % de protestants, surtout concentrés
dans le Bas-Rhin, et les Églises y ont gardé un statut spécial, hérité
du concordat de 1801. Mais ce processus concerne surtout l'Allemagne PROTESTANTISME ET CATHOLICISME EN EUROPE 125
et la Suisse, créations du xixe siècle ; l'intolérance religieuse a alors
reculé, et la multiplicité des Églises ne constitue plus un obstacle
majeur à une unification, même si elle en accroît la difficulté.
L'Allemagne du Saint Empire était une mosaïque d'États protestants
et catholiques, ceux-ci dominant dans le Sud et dans une partie du
bassin rhénan ; mais quelques-uns de ces États avaient déjà fait
l'apprentissage du pluralisme, notamment à la suite des traités de
Westphalie. L'unification se fit autour de la Prusse, c'est-à-dire d'un
État protestant ; cependant le poids économique et politique des régions
catholiques facilita leur intégration après des débuts* difficiles. Les
changements territoriaux de 1945 et la division de l'Allemagne renfor
cèrent considérablement les catholiques en République fédérale, où ils
firent jeu égal avec les protestants, alors que l'Allemagne orientale était
très majoritairement protestante ; la réunification de 1990 modifia à
nouveau cet équilibre : on estime aujourd'hui qu'il y a en Allemagne
environ 30 millions de protestants pour 28 millions de catholiques.
Ceux-ci dominent nettement en Autriche et dans l'ex-Tchécoslova-
quie, qui comptent 7 % de protestants, et en Hongrie, où l'on trouve
les principales minorités protestantes d'Europe orientale (plus de 20 %
de la population se réclamant d'une religion). Mais ces protestants sont
dispersés dans tout le pays ou constituent des « poches » isolées —
comme dans le Languedoc — si bien que l'on ne peut pas considérer
que la « frontière » religieuse traverse ces États.
En Suisse, les hasards. des avancées et des reculs de la Réforme
ont légué une marqueterie particulièrement complexe de cantons à
dominante protestante ou catholique (voir fig. 2) ; les tensions ont été
ici plus fortes qu'en Allemagne, le calvinisme ne le cédant en rien au
catholicisme pour son intransigeance. En 1847, la guerre du Sonderbund
oppose cantons catholiques et protestants, sur des bases mi-religieuses
mi-politiques puisque les premiers s'opposent à la centralisation prônée
par les seconds ; la Confédération helvétique se constitue cependant en
1848.
//. Protestantisme, capitalisme et... social-démocratie
A: Protestantisme et
Max Weber, en expliquant par le protestantisme l'avènement plus
précoce du capitalisme en Europe du nord, a été l'un des • premiers à
attirer l'attention sur l'impact * de la religion en dehors de la sphère
socio-culturelle. Alors que le catholicisme a longtemps jeté l'opprobre
sur l'enrichissement excessif, le protestantisme non seulement admet la
réussite économique mais y voit aussi un signe de la bienveillance 126 ANNALES DE GEOGRAPHIE
50 km Cantons ou groupes de cantons où la
population résidente (suisse ou étrangère) est :
Source: Lane et Ersson à forte majorité protestante
à majorité protestante
___ frontière linguistique français-allemand à catholique
à forte majorité catholique
Fig. 2 - La mosaïque suisse.
The Swiss mosaic.
divine. Cela n'exclut pas des divergences entre théologiens protestants
sur la légitimité du prêt à intérêt ; cela ne signifie pas non plus que
le protestantisme approuve le luxe ostentatoire : au contraire, ce sont
les courants puritains (pays anglo-saxons) et piétistes (pays germaniques,
en particulier la Ruhr) qui joueront le rôle principal dans l'avènement
du capitalisme industriel ; et la discrétion dans l'usage de la richesse,
caractéristique d'une tradition suisse ou hollandaise, doit beaucoup à
l'héritage protestant. Mais en valorisant l'effort, le travail, l'accompli
ssement personnel, en favorisant la mobilité des individus, le protestan
tisme a encouragé les innovations économiques des XIXe et XXe siècles.
La thèse est intéressante, mais comme toutes celles qui s'appuient
sur des causalités simples, elle rend difficilement compte de la
complexité des sociétés humaines. Si nous parcourons les régions-
frontières des deux religions, nous ne trouvons pas partout confirmation
de la théorie : ainsi c'est surtout l'Allemagne rhénane à forte représen- .
PROTESTANTISME ET CATHOLICISME EN EUROPE 127
tation catholique qui adopte la « révolution industrielle », tandis que
les Pays-Bas calvinistes sont plus tardivement touchés que la Wallonie
et la France du Nord catholiques. On perçoit bien que d'autres facteurs
interfèrent : certains, comme l'urbanisation, peuvent présenter des liens
avec le protestantisme, mais la proto-industrialisation ou a fortiori la
présence de . gisements charbonniers aisément exploitables relèvent
d'autres principes de répartition. Et surtout il est difficile de démêler
ce qui relève de * la < religion et de l'« ethnicité » : sans qu'il y ait
coïncidence parfaite, l'Europe protestante recouvre largement l'Europe
germanique et l'Europe catholique l'Europe latine ; mais cette répartition
elle-même est-elle le fait du hasard ou s'appuie-t-elle sur des différences
culturelles profondes ?
En outre, d'autres clivages sont venus brouiller ceux-là, sans pour
autant totalement les effacer: la distinction que fait Michel Albert
(Capitalisme contre capitalisme, Paris, Seuil, 1991) entre capitalisme
« rhénan » et capitalisme « néo-américain » coupe en deux l'Europe
protestante puisqu'elle rejette plutôt la Grande-Bretagne du côté de
l'Amérique. Mais on pourra répondre à cela que l'anglicanisme a
toujours été un protestantisme peu théologique et que tout « néo
américain » qu'il soit, • le . capitalisme britannique s'est accompagné —
et. s'accompagne encore,3 malgré le passage au pouvoir de . Margaret
Thatcher — de caractéristiques de l'État-providence plus 7 proches de
celles du « modèle rhénan »....
B. Le religieux et le social
Au fond, on peut se demander si les produits du protestantisme ne
sont pas autant la démocratie parlementaire et la social-démocratie que
le capitalisme. « Dans le même mouvement, écrit Jean Baubérot (1993),
se sont d'ailleurs développées des formes nouvelles d'organisation* ca
pitaliste et des formes nouvelles d'organisation politique démocratique.
Conjonction pas forcément éternelle mais en tout cas historique ».
Plusieurs auteurs (cf. Lane et Ersson, 1994) ont insisté sur le fait que
le protestantisme est par essence pluraliste alors que le catholicisme
apparaît beaucoup plus monolithique ; une religion qui veut imposer
sa morale et sa conception de la société à l'ensemble de la population
ne favorise pas l'expression des différences, contrairement à une religion
où la foi est plus l'affaire de l'individu que des institutions. Tout un
courant politique et culturel a ainsi ses racines dans l'Europe protes
tante : non seulement la démocratie parlementaire stricto sensu, mais
aussi la conception des droits de l'homme, de la liberté d'expression,
du rôle de la femme dans la société, etc. « Le protestantisme < est le
sans-culottisme de la religion, écrivait avec aigreur Joseph de Maistre
(cité par Baubérot, 1993), il a brisé la souveraineté pour la distribuer
à la multitude ». De ce fait, l'anticléricalisme est plus un contre-produit

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.