Le problème indigène dans l'Union sud-africaine - article ; n°223 ; vol.40, pg 47-61

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Annales de Géographie - Année 1931 - Volume 40 - Numéro 223 - Pages 47-61
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1931
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Jacques Weulersse
Le problème indigène dans l'Union sud-africaine
In: Annales de Géographie. 1931, t. 40, n°223. pp. 47-61.
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Weulersse Jacques. Le problème indigène dans l'Union sud-africaine. In: Annales de Géographie. 1931, t. 40, n°223. pp. 47-61.
doi : 10.3406/geo.1931.10329
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1931_num_40_223_1032947
LE PROBL ME INDIG NE
DANS UNION SUD-AFRICAINE
Dans Afrique Occidentale comme dans Afrique Equatoriale
la question indigène est essentiellement une question de travail une de main-d uvre comment arriver faire travailler les
Noirs par quelles méthodes parvenir les faire coopérer avec les
Blancs la mise en valeur des pays ils habitent En Afrique
Australe le problème qui se pose est entièrement différent Passée la
frontière du Congo Belge dès notre entrée dans la Rhodesia du Nord
nous ne sommes plus dans une colonie exploitation mais dans une
colonie de peuplement white country Sur ce point fonda
mental tous les Africains du Sud sont accord Nationalistes Her
zog ou partisans de Smuts Boers ou Anglais Afrikanders ou Bri
tishers Sud-Africains de Union ou Rhodesiens tous sont prêts
faire front unique contre le péril noir et tous affirment solennelle
ment que Afrique australe est et doit rester un pays blanc
Malgré tout ils ne peuvent faire disparaître les indigènes/et les sta
tistiques sont là
ASIATIQUES BOP ENS INDIG NES ET TIB
624 140 642 211 Rhodesia du Nord recensement 1925
39 174 926 545 612 du Sud 1926)....
678 146 276 242 019 006 Union Sud-Africaine recensement 1911).
700 000 100 000 estimation 1928 ......
Comment intégrer cette énorme et croissante population indigène
dans un pays de civilisation blanche sans mettre cette dernière en
péril Tel est le difficile problème qui se pose hui et chaque
jour une fa on plus aiguë dans toutes les contrées de Afrique
Australe
Pour la clarté de exposition nous laisserons de côté les deux
Rhodesia et les territoires de protectorat impérial pour ne nous
occuper que de Union Sud-Africaine La Rhodesia du Nord qui
est encore colonie de la Couronne et la du Sud qui jouit
déjà du Self-Government toutes deux nées politiquement en 1923 de la
fameuse de Cecil Rhodes The British South Airica Company) ■
48 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
ont adopté une politique mixte, une politique d'équilibre entre Blancs
et Indigènes, qui se rapproche assez de la Dual Policy, si en faveur
actuellement dans les colonies de l'East-Africa. Quant aux protec
torats, — Betchouanaland, Swaziland, Basoutoland, — ils dépen
dent directement du Gouvernement impérial, par l'intermédiaire des
Hesidents-Commissionners de chacun d'entre eux, et du Haut-Comm
issaire pour l'Afrique du Sud. La politique anglaise y est plus ou
moins liée par les engagements solennels pris envers les autorités
indigènes qui y ont conservé leurs pouvoirs ; l'émigration et la colo
nisation blanches y sont, ou interdites, ou très restreintes, si bien que
le problème indiqué plus haut ne s'y pose pour ainsi dire pas. Le nœud
de la question réside donc dans l'Union, dont l'expansion économique
dépasse largement, comme nous le verrons, les frontières politiques,
et c'est de la solution qu'elle adoptera que dépendent le sort et
l'avenir de toute l'Afrique du Sud.
Au moment de la conquête blanche, qui occupa tout le dernier
siècle, les tribus Bantoues, qui forment la quasi-totalité de la popula
tion indigène, vivaient de leur traditionnelle économie mi-agricole,
mi-pastorale, économie qui se survit encore dans le Betchouana et
le Basoutoland. Par la conquête, les Blancs s'emparèrent des terres
qui leur paraissaient les plus riches, puis, comme ils ne pouvaient ni
ne voulaient cultiver par eux-mêmes, ils prirent à leur service — en
esclavage d'abord, en domesticité ensuite — tous les indigènes dont
ils pouvaient avoir besoin pour la mise en valeur de leurs fermes. Les
autres, le restant qu'on ne pouvait pas utiliser, on les refoula dans
des «réserves» : locations ou Native territoires.
L'introduction de l'industrie, de la grande industrie minière de
Гог et des diamants surtout, amena une nouvelle révolution ; il
fallait maintenant de la main-d'œuvre industrielle et à tout prix :
on se mit à puiser largement dans les réserves indigènes ; ce sont elles
qui fournirent et fournissent encore le matériel humain qui emplit
tous les compounds des grandes villes Sud-africaines.
Enfin l'instruction, les œuvres missionnaires, le travail à l'eur
opéenne dans les grands centres amenèrent la formation d'une nouvelle
classe d'indigènes, ayant adopté le standard européen, le « Standard
civilisé», comme l'on dit dans l'Union. Quelle est la situation actuelle
de ces différentes classes d'indigènes ? est la politique que l'on
veut pratiquer envers chacune d'elles et quelles en seront les consé
quences économiques et politiques ?
I. — La question agraire
A partir du début du xxe siècle, l'essor qui suivit la guerre des
Boers, l'augmentation simultanée des deux populations blanche et ...- -w. ï-4- yïZ
LE PROBL ME INDIG NE EN AFRIQUE AUSTRALE 49
indigène posèrent vite le problème de la terre La crainte naquit dans
les milieux Sud-africains que les indigènes ne parvinssent récupérer
peu peu tout le sol par voie achat en en chassant ainsi les Blancs
De cette peur légitime ou non naquit idée de séparer légalement
Blancs et Noirs en délimitant les territoires qui seraient réservés
exclusivement chaque race est le atives Land Act de 1913 qui
est origine de toute la politique actuelle la politique de ségré
gation Dans chaque province la loi de 1913 fixait un certain nom
bre de territoires scheduled areas strictement réservés aux
indigènes Mais ces areas étaient dès 1913 et la loi le
reconnaissait insuffisantes Aussi prévoyait-elle un nouveau règle
ment législatif qui trancherait définitivement la question des terres
indigènes est le bill amendement au Natives1 Land Act de 1913
rédigé en 1927 par le gouvernement nationaliste du général Herzog
est sur lui été engagée1 la campagne électorale de 1929 qui terminée par le triomphe du gouvernement il donc toutes
les chances être finalement voté
Le bill de 1927 accuse plus nettement encore la politique de ségré
gation mais en lui conférant un caractère hostilité envers les indi
gènes inconnu alors Les terres concédées aux indigènes en
1913 mises part il divise le reste du territoire en deux catégories
les released areas qui seront ouvertes concurremment aux Blancs et
aux Indigènes et les proclaimed areas sur lesquelles les indigènes
seront soumis une législation spéciale quoi correspondent en
fait ces deux catégories
Les released areas sont selon les paroles mêmes du général Herzog2
la réalisation de la promesse faite aux indigènes en 1913 de leur
donner de nouvelles terres Cette promesse ne pouvait pas ne pas
être tenue en apparence du moins mais en apparence seulement car
alors que acte de 1913 délimitait des territoires scheduled areas où
indigène avait le droit exclusif acheter le le bill de 1927 laisse
dans les nouveaux territoires released areas la compétition ouverte
entre Blancs et Noirs Or pour qui connaît tant soit peu Afrique
du Sud est la lutte du pot de fer contre le pot de terre le sol est
déjà trop cher pour le colon blanc moins il ne dispose de très
gros capitaux plus forte raison est-il pour le Noir qui ne possède
que de très faibles ressources et auquel le régime traditionnel de
tenure communale point en outre donné habitude acheter des
terres Une disposition spéciale de la loi en révèle bien esprit elle
Concurremment avec trois autres projets de loi concernant les indigènes dont
nous parlerons par la suite The representation of atices in Parliament Bill 1927
The Union Native Council Bill 1927 The Coloured Persons Rights Bill 1927
want to see the Native in possession of the land which became his heritage
under the law of 1913 conference Dec 1925.
AW DE OQ XLe ANN ANNALES DE OGRAPHIE 50
accorde le droit achat aux tribus reconnues et non pas aux
associations libres de type moderne syndicats ou coopératives Le
but vers lequel elle tend est de maintenir indigène dans son état
traditionnel de empêcher de se moderniser
Mais objet principal de la loi apparaît mieux encore on
arrive aux proclaimed areas intérieur de celles-ci la résidence des
indigènes est soumise des règles extrêmement sévères moins
il ne soit propriétaire ce qui est tout fait exceptionnel
tout indigène sera désormais contraint de engager au service du
propriétaire blanc sur la propriété duquel il se trouve Dans quelles
conditions Beaucoup entre eux étaient alors squatters est-
à-dire ils cultivaient avec leurs propres animaux et suivant leurs
propres traditions une partie de ferme européenne charge de don
ner une part des bénéfices au propriétaire était là une forme de
métayage mais une forme très relâchée et peu productive indigène
travaillant mal avec des procédés primitifs et sans désir intensifier
la production Entre propriétaire et squatter il avait en général
point de contrat le squatter vivant avec sa famille sur le même sol
et dans la même hutte la même vie avaient vécue ses pères pen
dant innombrables générations Cette classe indigènes est dure
ment frappée par la nouvelle loi elle impose chaque chef de famille
une licence annuelle de livres licence dont il ne peut maté
riellement pas acquitter en fait la loi impose la licence au proprié
taire mais cela revient au même Ne pouvant payer le malheureux
squatter devra ou bien quitter les lieux et en aller dans les terri
toires indigènes déjà surpeuplés ou bien descendre dans la catégorie
des labour-tenants
Le labour-tenant est un indigène nécessaire la prospérité des
terres de son maître et obligé de le servir au moins pendant cent
quatre-vingts jours par an En échange de quoi le propriétaire lui
accorde le droit de résider et un petit terrain pour trouver sa sub
sistance et celle de sa famille Il est dans entière dépendance de son
maître qui peut le renvoyer la fin de chaque année et ce maître
désormais il ne peut même plus le choisir En effet la loi pré que
chaque labour-tenant devra avoir une licence laquelle sera accor
dée chaque année par un Bureau spécial siégeant en chaque district
et qui aura la charge de répartir les travailleurs suivant les nécessités
du moment Si par exemple un fermier manque de labour-
tenants alors un autre fermier en possède en abondance le
Bureau pourra refuser des licences pour les accorder alors
les labour-tenants de seront contraints émigrer avec leurs familles
sur les terres de
Ainsi le labour-tenant aura aucune garantie de résidence pour
plus un an il sera la merci de ses maîtres et du Bureau qui LE PROBL ME INDIG NE EN AFRIQUE AUSTRALE 51
pourront le déplacer leur fantaisie Le Bureau du District disposera
de lui et des siens comme de bêtes de somme on mène travailler
sur une terre ou sur une autre chez un maître ou chez un autre sans
tenir compte de ses préférences ou de ses volontés uniquement sui
vant les besoins des propriétaires Aura-t-il gagné beaucoup Ia
suppression de esclavage
En fait plutôt que accepter cette situation précaire ce perpé
tuel vagabondage beaucoup préféreront abdiquer leur statut de
labour-tenant pour rentrer dans la dernière des catégories tolérées
par la loi celle des serviteurs des domestiques complets full-time
servants Non pas que cette position soit plus enviable loin de là
mais parce ils ne pourront guère faire autrement La situation du
serviteur est en tout cas sans espoir il ne peut espérer épargner quoi
que ce soit puisque la plupart des fermiers ne payent aucun gage en
espèces Il devra pourtant accepter ce contrat désespéré pour avoir le
droit occuper une place si petite soit-elle sur la surface de la Terre
Il aura choisir entre le service et la prison car quitter le ser
vice de son maître signifiera pour lui cesser avoir un domicile et il
est pas permis un indigène être sans domicile sur une proclaimed
area
Le but de la loi de toute la politique agraire du gouvernement est
donc simple Elle est que expression des ux des fermiers afri
kanders Ils conservent les urs et esprit de leurs pères du temps
de esclavage Ce ils souhaitent est une main-d uvre indigène
abondante et souple et on ait point besoin de payer Et leur
la politique actuelle le réalise pleinement tout indigène dans
une proclaimed area est-à-dire sur une terre de colonisation blanche
sera obligé de devenir serviteur des fermiers blancs et ayant pas le
choix acceptera tout contrat de travail quelque dur il soit
Dans les réserves indigènes et les locations1 la situation des
Noirs paraît abord plus favorable Ils sont leurs maîtres et ont con
servé en général toute leur vieille organisation tribale fondée sur une
sorte de communisme agricole Dans tous ces territoires fermés
exploitation des Blancs mais ouverts leur influence mission
naires et administrateurs ont obtenu heureux résultats exemple
classique est le grand développement pris depuis la fin du siècle der
nier par les territoires du Trans-Ke qui étendent tout le long
de océan Indien de la rive septentrionale du Great Kei2 la
frontière méridionale du Natal On introduit avec prudence et
Ces deux termes indiquent pas une différence de nature mais simplement de
dimensions la location peut ne comprendre que quelques villages et même un seul
alors que le Native Territory groupe en un seul bloc toutes les terres une grande
tribu
Le Great Kei prend sa source dans la chaîne des Stormbergen et se jette dans la
mer une quarantaine de milles au Nord East London ANNALES DE OGRAPHIE 52
succès la tenure individuelle Glen Grey Act 1894 qui seule permet
amélioration des méthodes agricoles et le système de la Eunga
ou conseil indigène élu et responsable sous la surveillance des
Magistrats blancs nommés par le Gouvernement de Union
Mais la réussite fut si on peut dire trop complète la suppres
sion des guerres tribales amélioration des conditions de culture
assistance médicale amenèrent un accroissement véritablement
extraordinaire de la population Comme les terres indigènes avaient
été accordées suivant les besoins de la population époque de la
conquête sans prévoir aucune augmentation future il en résulte dès
maintenant un inquiétant surpeuplement Quand on aper oit comme
au pied des monte Amal la autour de Fort Beaufort ou Adélaïde
les innombrables petites huttes rondes et grises regorgeant de femmes
et enfants qui hérissent les pentes nues des collines au milieu
des pauvres champs minuscules on ne peut empêcher de se deman
der quel est le miracle qui fait vivre des populations si denses Et
est presque un en effet car sans or et les diamants du
Transvaal la moitié entre elles serait réduite la plus complète
famine1 est des villes industrielles et surtout du Witwatersrand
où ils expatrient pour travailler ils tirent le supplément de
ressources nécessaires entretien de leurs familles restées au pays
le Kraal indigène ne se suffit plus lui-même il est plus que an
nexe du Compound urbain
II LE PROBL ME INDUSTRIEL
La main-t ceuvre indigène dans les mines du Rand Au mo
ment où se créait autour de Johannesburg la grande industrie
aurifère la question de la main-d uvre se posa une fa on sou
daine et aiguë Où trouver les bras nécessaires pour creuser chaque
Jour plus profond dans le Reef aurifère Les ouvriers blancs ne for
mèrent jamais une petite minorité dès 1896 il avait près de
000 Noirs contre 000 Blancs On songea un moment aux Chi
nois ces coolies universels en 1906 il en avait plus de 50 000
mais expérience plutôt fâcheuse des Hindous du Natal la crainte
de voir surgir côté du péril noir côté du péril brun un nouveau
péril jaune décidèrent les Sud-Africains abandonner cette tentative
hui recensement avril 1928) il près de 200 000 ouvriers
noirs employés dans les mines or contre 21 520 ouvriers blancs
presque dix pour un
At any given moment nearly halt the able-bodied men. are earning the money
for the support of their families in areas outside these Territories Lt.-Col H.W
MULLER Address on The Administration of the Transkeian before Empire
Parliamentary Delegates 1924. é- :- - . .-
LE PROBL ME INDIG NE EN AFRIQUE AUSTRALE 53
Mais on ne pouvait point songer faire de cette foule de Noirs
des ouvriers permanents Les indigènes eux-mêmes auraient refusé
le Bantou comme les autres Noirs Afrique ailleurs est pas fait
pour le travail continu Et puis pouvait-il abandonner sa tribu sa
femme ses enfants Il acceptait bien de travailler mais pour un laps
de temps déterminé et condition de rentrer après cela dans son
pays dans sa tribu est de là est né le fameux système du com
pound indigène vient usine ou la mine pour un temps très court
trois mois six mois rarement pour un an Inutile donc de construire
des cités ouvrières le compound abri provisoire et commode pour
des ouvriers de passage tous célibataires par la force des choses
imposait donc avec la stricte discipline il comporte seul moyen
de tenir dans ordre une telle masse hétérogène et flottante de main-
uvre non qualifiée
La difficulté était alimenter toujours coulant un flot égal
ce fleuve de cheap labour venant se déverser sur le Rand des quatre
coins de Union et même au delà de ses frontières du Basouto-
land du Betchouanaland et du Mozambique portugais Il fallut créer
ce formidable organisme la Witwatersrand Native Labour Associa
tion en abrégé la A. dont on voit flotter le fanion
dans tous les Kraals de Afrique Australe Partout elle ses recru
teurs cafres qui battent le rappel et les candidats aux mines dans
les territoires indigènes congestionnés ne manquent point Par trains
entiers ils sont dirigés sur le centre de la aux portes
de Johannesburg où ils sont soigneusement examinés Le transport
continu de telles masses hommes sur un aussi vaste territoire
créerait en effet les pires dangers infection et épidémie il était
pas rigoureusement surveillé est un curieux spectacle que de voir
arriver ces recrues de tout âge et de toute race revêtues des plus fan
taisistes défroques dans la gare de triage de la A. dont
les clairs bâtiments blancs espacent au milieu des vastes cours soi
gneusement ratissées et où des médecins en blouse blanche les atten
dent Les tout jeunes ont un air apeuré et hagard de moutons en trou
peaux beaucoup sont venus là seulement pour gagner la dot
achat de leur fiancée car tout est cher en Afrique du Sud même
en territoire indigène autres les chevaux de retour comme
disait un médecin ont pris goût au travail des mines ils ont un air
désinvolte dégagé et plaisantent avec les gardiens qui les accompa
gnent Ils viennent pour trois mois six mois pour amasser quelque
argent et rentrer chez eux dans leur kraal natal où ils joueront aux
grands seigneurs et feront la fête au nez scandalisé des vieux notables
La visite médicale terminée ceux qui sont reconnus bons pour
le service sont répartis suivant les besoins des diverses mines dans
leurs compounds respectifs Il en est affreux et de lamentables et ANNALES DE GÉOGRAPHIE 54
d'autres qui sont presque bien. Beaucoup sont en ciment armé : une
série de «boxes» en quadrilatère autour d'une vaste cour, chaque salle
entièrement ceinturée à l'intérieur de couchettes superposées —
deux, trois, parfois quatre rangées, à 40 ou 50 cm. d'intervalle.
Chaque chambre peut contenir de dix à cinquante individus. Aucun
meuble, il va de soi ; point de fenêtre, et la porte sans portière assure
à la fois la police et la ventilation. Le soir, après le travail de la jour
née, on voit les « ouvriers» se réunir par groupes, suivant les parentés
de tribus, et, accroupis dans la poussière, essayer de recréer par des
chants et de la musique — plaisirs mélancoliques et les seuls permis
à ces reclus dans leur ca-mpement d'exilés volontaires — l'atmo
sphère de leurs kraals lointains.
Le prolétariat indigène. — Pourtant cette greffe monstrueuse et
hardie d'une grande industrie ultra-moderne sur une population
indigène ultra-primitive n'est pas sans danger : malgré les hauts
murs nus des compounds, malgré les grilles des portes et la surveil
lance des guichetiers, des idées nouvelles, étranges, pénètrent peu à
peu ; parmi le flot sans cesse renouvelé des travailleurs indigènes qui
roulent des kraals du Veldt ou de la savane aux compounds des
mines d'or, il en est qui contractent des goûts ou des vices qui les
éloignent pour toujours de leur sol natal : ce sont les « détribalisés»,
qui ont rompu à tout jamais avec l'économie traditionnelle qui fut la
leur. Malgré les défenses et les restrictions, ils trouvent moyen de s'in
staller autour des villes, misérables, mais libres, dans de sinistres fau
bourgs : ce sont les slums où ils vivent des mille et un métiers sans nom
qui foisonnent, champignons vénéneux, autour de toute grande cité.
Alors surgit, sous un autre aspect et sur un autre terrain, le
redoutable problème que. nous avons déjà signalé pour l'agriculture.
L'Afrique du Sud est « un pays de Blancs», donc son sol doit rester
aux Blancs, et les indigènes ne pourront y travailler qu'en domest
iques perpétuels. L'Afrique du Sud est un pays de Blancs, donc
son industrie doit rester aux mains des Blancs, et les indigènes n'y
seront admis qu'à titre de prolétaires perpétuels, ou même, pourrait-
on dire, de «sous-prolétaires». Si un règlement législatif n'interve
nait pas, comment empêcher, en effet, la libre concurrence de jouer
en faveur de l'ouvrier indigène, qui peut vivre pour presque rien, au
détriment de blanc qui a besoin de hauts salaires pour
maintenir son « standard de civilisé» dans ce pays de vie chère ? Ou
bien l'ouvrier noir élimine le Blanc, et crée par là un terrible chô
mage, ou bien il entraîne la baisse générale des salaires et réduit
l'ouvrier blanc à son propre niveau de vie.
Pour résoudre ce problème en apparence insoluble, les Sud-Afri
cains ont imaginé une mesure ingénieuse : c'est la « Barre de Cou- PROBLÈME INDIGÈNE EN AFRIQUE AUSTRALE 55 LE
leur», the Colour Bar, qui réserve à l'ouvrier blanc, et à l'ouvrier
blanc exclusivement, tout travail qualifié, tout skilled labour. Cette
mesure était depuis très longtemps appliquée dans les mines du
Witwatersrand ; mais elle n'était point légale ; elle l'est devenue
depuis 1926 par le Colour Bar /Ici, voté malgré l'opposition tenace du
Sénat, et qui, non seulement lui donne force de loi dans les mines,
mais l'étend encore à toutes les entreprises de l'Union, sans aucune
exception. Ainsi, désormais, aucun indigène, quelles que soient ses
qualités personnelles ou ses aptitudes au travail, quelle que soit son
application à la tâche, quel que soit môme le désir de son patron de
le garder et de l'élever en grade, ne peut plus exercer aucun métier
dit «qualifié». On imagine difficilement quelle répercussion peut
avoir dans l'âme du travailleur noir une telle législation, sans précé
dent peut-être dans l'histoire, et qui, suivant les propres paroles d'un
des hommes d'État de l'Union1, « sous prétexte de sauvegarder la
civilisation blanche, en viole à la fois les principes moraux et les
principes économiques». Mais, grâce à elle, on a pu maintenir l'énorme
différence qui sépare les salaires de l'ouvrier qualifié de ceux de l'ou
vrier non qualifié, différence qui est de 1 à 7 ou même de 1 à 10. et
qui est le trait fondamental de l'industrie Sud-africaine aujourd'hui :
aux ouvriers noirs, des salaires de famine, qui leur permettent tout,
juste de maintenir leur déplorable «standard de vie» de sauvages;
aux ouvriers blancs, de très hauts salaires qui en font vraiment des
«bourgeois» et leur permettent de sauvegarder leur «dignité de
Blancs». Quant aux patrons, le bon marché de la première main-
d'œuvre leur permet de compenser la cherté de la seconde : tout
s'arrange donc, encore une fois, sur le dos du malheureux Noir.
Les «poor Whites». — Mais une telle violation des principes éc
onomiques a entraîné de curieuses et graves répercussions et donné
naissance à l'un des plus douloureux problèmes actuels de l'Union :
celui des pauvres Blancs, des poor Whites. En effet, tant que le Blanc
peut rester propriétaire de sa ferme ou qu'il peut gagner sa vie comme
ouvrier qualifié, il jouit de tous les avantages que la politique faro
uchement blanche et raciale de l'Union procure à ses citoyens. Mais,
pour peu qu'il tombe de cet artificiel piédestal, il est irrémédiable
ment perdu : qu'une sécheresse survienne, que la récolte soit mauv
aise, le voilà obligé de vendre sa ferme ; dès lors, plus d'occupation
possible pour lui, ni fermier, ni métayer, ni ouvrier agricole ; les
indigènes occupent toutes les places, et il ne veut ni ne peut se mêler
à eux. Il va dans la ville, mais on ne peut s'improviser en quelques
jours mécanicien, horloger ou électricien : il ne reste que les gros tra-
1. Sir William Beaumom, Chairman of the Government Committee lor native
Affairs, 1913-1916.

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