Les Iraniens de Californie : si la République islamique n'existait ...

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Publié le : lundi 11 juillet 2011
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L e s É t u d e s d u C E R I N75 - mai 2001
Les Iraniens de Californie : si la République islamique n'existait pas...
Fariba Adelkhah
Centre d'études et de recherches internationales Sciences Po
Les Iraniens de Californie : si la République islamique n'existait pas...
Fariba Adelkhah CERI, Sciences Po
 Venue à Los Angeles pour réaliser une étude sur la communauté iranienne de conf ession musulmane en Californie, il m'aura suf f i de parcourir quelques dizaines de mètres en sortant de mon hôtel, le jour même de mon arrivée, pour entrer dans le vif du sujet. Certes, je n'avais pas choisi par hasard de descendre dans le quartier de Westw ood. Outre la proximité de UCLA, au nord, je savais que celui-ci abrite un nombre important d'Iraniens. Mais je ne pus m'empêcher d'être surprise en voyant le nombre de magasins le long de Westw ood Boulevard, entre Whilshire et Olympic Boulevard, qui présentaient des enseignes bilingues en américain et en persan : librairies, rédactions de journaux, restaurants, pâtisseries, agences de change, salons de coif fure, cabinets d'avocat, agences de voyage, épiceries, salons de photographe, boutiques de photocopie, galeries d'antiquité, commerces de tapis, disquaires, ateliers de conf ection, cours de dessin et de langue persane, médecins, opticiens, agences immobilières et assurances se succédaient numéro après numéro. Le quartier s'af fiche clairement comme étant iranien, et l'un de mes interlocuteurs, anglais, me dira d'aileurs, quelques semaines plus tard, en réponse à ma surprise de l'entendre parler le persan, qu'il l'avait appris non pour des raisons personnelles, mais par ce qu'il n'avait pas eu le choix s'il voulait f aire ses courses à Westw ood !  Le poids de la diaspora iranienne à Los Angeles, depuis la Révolution de 1979, est un f ait bien connu, et l'on a pu parler, à propos de la mégapole, d'« Irangeles »1. Néanmoins, à y regarder de plus près, l'on y est moins en Iran qu'à Téhéran - un journaliste parle de 1Ron Kelley et al.,Irangeles. Iranians in Los Angeles, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1993. Les Etudes du CERI – n75 - mai 2001
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« petit Téhéran »2 une espèce de plus précisément, dans un Téhéran suranné,- et même, réinvention ou de reconstitution quelque peu nostalgique du Téhéran des années 1970. La plupart des enseignes se réf èrent implicitement, pour un habitant de la capitale iranienne, à des lieux qui étaient en vogue à cette époque :Shamshiri un restaurant, pour en hommage à un cuisinier renommé pour seschelokebab ait, qui a f premières ses armes dans le milieu du bazar ;Tochal pour une épicerie, en souvenir de la promenade hebdomadaire dans la montagne ;Dehkhoda une librairie/bibliothèque, en pour commémoration du grand encyclopédiste du règne de Reza Shah ;Band-o abrou un pour salon de coif fure, qui se place ainsi, sans aucun complexe, sous les auspices de techniques anciennes de rasage et d'épilation au pays de l'électronique et autres systèmes lasers ;Gol-o bolbol pour un glacier, qui clame de la sorte sa f idélité à une variété de dessert appréciée desbazaridans les années 19603. C'est bien la culture urbaine de la Téhéran impériale de Mohammad Reza Shah que le voyageur redécouvre soudain, une capitale que marquaient non seulement la célébration de la monarchie mais également les derniers f eux des pratiques sociales du bazar, avec ses commerçants et sesjavânmard par l'argent du, la montée en puissance des classes moyennes dopées pétrole, l'arrivée d'un nombre croissant de travailleurs venus des provinces, une certaine libéralisation des mœurs. Un tel f lash back est d'autant plus remarquable que dans les années 1970 les Téhéranais avaient coutume d'occidentaliser les enseignes de leurs commerces. Il se conf irme en l'occurrence que la délocalisation, la déterritorialisation - ici sous la f orme de l'exil et de l'émigration - d'une population donnée l'incite à produire du local, du particulier, du territorial, au moins sur un plan af f ectif4.  Deuxième surprise, il ne me f allut pas plus d'un marchand de journaux pour trouver, bien exposée et distribuée gracieusement - parmi des publications importées d'Iran, des titres célébrant les f astes de l'Empire, des magazines prof essionnels, politiques ou sportif s -une revue musulmane,Iman America - North - pour Iranian Muslim Association of oi) f (la alors que l'on dit la diaspora iranienne en Californie vouée au « show biz », à l'argent et à la consommation plutôt qu'à la dévotion : dans l'enquête de réf érence menée à la f in des années 1980 par Mehdi Bozorgmehr, Georges Sabagh et Claudia Der-Martirosian, seuls 2 % des interview és conf essaient une pratique religieuse, et le sécularisme des musulmans était particulièrement notable5 la religion ne joue pas un rôle critique dans; « l'identité des musulmans iraniens à Los Angeles », écrivent encore aujourd'hui ces auteurs6. Sur son présentoir, la revueIman, épaisse que les autres journaux plus gratuits, attirait l'œil : d'excellente présentation, paraissant à intervalles presque réguliers, ses colonnes ne f aisaient pas que restituer un monde révolu. Les publicités y étaient plutôt rares et elles ne se contentaient pas de vanter les mérites de tel produit de beauté, 2aHnageyasmhaft/In-eh, 15 août 2000, 1998, p. 1. 3M.M.J. Fischer et M. Abedi une remarque similaire au sujet de Houston, fontDebating Muslims. Cultural Dialogue in Postmodernity and Tradition, Madison, The University of Wisconsin Press, 1990, p. 263. 4B. Meyer, P. Geschiere eds., closure Dialectics of flow andGlobalization and Identity., Oxford, Blackwell, 1999. 5M. Bozorgmehr, G. Sabagh, C. Der-Martirosian,Religious Ethnic Diversity among Iranians in Los Angeles, Los Angeles, UCLA Center for Near Eastern Studies, 1991, multigr. p. 14. 6 Georges Sabagh,Mehdi Bozorgmehr,The Salient Identities of Iranian Muslims in Los Angeles, communication présentée au « Muslim Identities in North America Conference », Irvine, Humanities Research Institute, University of California, 20-21 mai 2000, multigr., p. 20. Les Etudes du CERI – n75 - mai 20013
de telle agence immobilière, de tellawyer ses clients aux prises avec endrecapable de déf les mille et un contentieux qui émailent la vie quotidienne aux Etats-Unis. Les violentes polémiques et les anathèmes politiques y semblaient ignorés. Surtout, l'adresse donnée dans l'ours n'était pas une coquille vide : on y répondait au téléphone et on s'y montrait disponible, contrairement aux autres publications dont je f is l'achat. Ce f ut donc par le biais de cetteImanque j'entrai dans mon sujet. Il s'avéra vite que la composante islamique de la communauté iranienne en Californie était plus importante que ne le laissait penser l'aura de celle-ci, singulièrement à Los Angeles. Sous les paillettes, et derrière les f eux de la rampe, la f oi ?
LA COLONIE IRANIENNE DELOSANGELES
 Sans reprendre une étude sociologique de la diaspora iranienne aux Etats-Unis, et plus spécialement à Los Angeles, qui a déjà été menée dans plusieurs ouvrages et articles de qualité7 la suite, rappelons quelques données essentielles. A de 1979 la présence iranienne en Amérique du Nord a changé de nature. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à une époque où triomphaient les sentiments antibritanniques, f lattés par Mohammad Mossadegh, les Etats-Unis étaient devenus une destination appréciée des Iraniens pour des séjours touristiques et universitaires ou pour des f ormations prof essionnelles, notamment militaires. En outre, de 1950 à 1977, l'Immigration and Naturalization Service avait dénombré 35 000 immigrants en provenance d'Iran, le f lux s'étant accéléré à partir du boompétrolier de 1974.  A partir de 1979, les Etats-Unis ont accueilli nombre d'Iraniens f uyant le nouveau régime, puis la guerre avec l'Irak, la conscription et la crise économique, ou plus simplement voulant rejoindre parents, enf ants ou époux. On estime parf ois les Iraniens qui s'y sont installés de f açon plus ou moins durable à plus d'un million, mais la communauté a tendance à surestimer son poids démographique8, et on verra d'ici peu que les statistiques sont dif f iciles à interpréter de f açon précise.  Il f aut d'abord relever que cette communauté iranienne a f ait souche, que son origine sociale était bien délimitée (les classes moyennes ou les grandes f amiles de l'Empire), qu'el remarquablement éduquée et f aite était de ce f qu'e ortunée,le était pluriconf essionnelle (avec une surreprésentation des minorités religieuses : Juif s, Bahaïs, Arméniens, Assyriens, Zoroastriens), et que son orientation politique était largement monarchiste et/ou areligieuse, sans néanmoins être exclusive d'autres sensibilités politiques. Cette caractérisation générale de la communauté iranienne a pu évoluer avec le temps, au f il des regroupements f amiliaux, des f lux internes à la diaspora, de l'évolution 7Hamid Naficy,The Making of Exile Cultures Ron, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1993 ; Kelley et al.,op. cit.; Maboud Ansari,The Making of the Iranian Community in America York,, New Pardis Press, 1992 ; Barbara Ann Neibel,In Search of Health : Cultural Factors Influencing Health Care Decision-Making and Utilisation of Health Services by Iranian, Salvadoran and Vietnamian Refugees, Ph.D. in Anthropology,University of California, Los Angeles, 1991 ; Claudia Der-Martirosian,Economic Embeddedness and Social Capital of Immigrants : Iranians in Los Angeles, Ph.D. Dept. of Sociology, UCLA, 1996. 8 et alRon Kelley.,op. cit 70.., p. Les Etudes du CERI – n75 - mai 2001
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de la République islamique et de ses relations avec les Etats-Unis. En particulier des personnes moins f ortunées et éduquées l'ont rejointe pour des raisons strictement économiques, et les allers et retours entre l'Amérique et l'Iran se sont banalisés. C'est sans doute en f onction de ces évolutions que l'islam s'est progressivement à nouveau af f irmé dans le jeu de la colonie irano-américaine au cours des années 1990, parf ois à l'initiative du clergé métropolitain, après qu'eut été dissoute l'Association islamique, très active avant la Révolution, mais dont les principaux animateurs avaient regagné la mère patrie9 lexions. Cependant de telles inf loin de gommer sont éléments structurants de les départ, dont la prégnance suscite précisément ce sentiment de suranné que dégage le milieu : l'iconographie de la presse ou des devantures reste très marquée par une époque révolue, ainsi que nous en avons d'emblée f ait l'observation, et la communauté continue de nourrir une sourde déf iance à l'encontre de la République, bien que l'arrivée au pouvoir de Mohammad Khatami ait incontestablement modifié le climat et que les échanges avec le pays se soient multipliés en dépit du maintien des obstacles administratif s du côté américain.  Los Angeles est aujourd'hui la porte d'entrée des Etats-Unis pour la majorité des immigrants, toutes nationalités conf ondues, comme l'était jadis New York, mais la mégapole exerce depuis longtemps une f ascination particulière sur les Iraniens, ne serait-ce que pour son climat, l'aura de Hollyw ood et de Beverly Hills, le prestige de USC et de UCLA. Il était donc inévitable que la « vile globale » capte une bonne partie des exilés de 1979 et se transf orme en « Irangeles ». Néanmoins le chif fre d'un million d'Iraniens résidant en Californie du Sud est très exagéré selon l'éditeur du Directory Yellow Iranian Pages gracieuse de sa f usion la dif de Bijan Khalili, qui, sur la base de Los Angeles, publication - 40 000 exemplaires - avance l'hypothèse de 500 000 Iraniens en Californie, dont 250 000 dans Los Angeles County10. Les quartiers et les villes de prédilection de la communauté sont Westw ood, Beverly Hills, San Fernando Valley, Encino, Glendale, Santa Monica, sans qu'il y ait jamais une concentration de la communauté telle que l'on puisse parler d'une « Iran Tow n », comparable aux China Tow n ou Little Italy des grandes villes américaines. Certains de ces quartiers semblent avoir une connotation ethnique ou religieuse. En particulier les Arméniens habitent souvent Glendale où se trouve St Mary, leur église apostolique, les Bahaï Santa Monica/West Los Angeles, les musulmans Santa Monica/Palms, tandis que les commerces des Juif s, notamment les joaileries, sont souvent situés dans Dow ntow n et que ces derniers résident volontiers à Westw ood ou à Beverly Hills11 quelques années, la ville de Irvine, dans Orange County, tend à. Depuis s'ériger en pôle musulman avec la construction de plusieurs centres culturels et religieux, 9avait été Mohammad Yazdi, qui possédait la double nationalité iranienne et de ses leaders  L'un américaine, devint ministre des Affaires étrangères et succéda à Mohammad Ali Bazargan à la tête du Mouvement de libération nationale. 10Entretien. La radio AM 670, en citantL.A. Times auditeurs, évalue à 600 000 le nombre de ses dans le Sud de la Californie, et le Centre islamique de Beverly Hills avance pour la même zone le nombre d'un million de musulmans, dont 500 000 seraient des chiites iraniens. Mehdi Bozorgmehr et Georges Sabagh arrivaient en 1988 à un chiffre de 341 000 Iraniens aux Etats-Unis, dont 74 000 à Los Angeles. Le recensement de 1990 estimait à 216 000 le nombre des personnes nées de parents iraniens et à 235 000 celui des personnes d'ascendance iranienne vivant aux Etats-Unis (dont respectivement 117 000 et 108 000 en Californie). 11M. Bozorgmehr,Internal Ethnicity : Armenian, in Los Angeles Bahai, Jewish, and Muslim Iranians, UCLA, Ph.D Dissertation, 1992, pp. 168-169.
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par contraste avec une L.A. plus marquée par le dynamisme des Juif s dans les af f aires, le monde du spectacle et l'audiovisuel.  La plupart des travaux de réf érence insistent sur ces particularismes ethno-conf essionnels et sur leur territorialisation par quartiers. Mais en réalité la circulation et les échanges entre ceux-ci sont permanents, et les Iraniens de la Californie du Sud f orment un ensemble, comme l'illustre l'analyse du monde de la pop music : les musiciens sont souvent musulmans ou arméniens, et les producteurs juif s12. La colonie est ainsi parcourue par un double mouvement, moins contradictoire qu'il n'y paraît. D'une part, chacun de ces sous-ensembles ethno-conf essionnels développe une vie communautaire propre avec le souci de préserver sa f oi, ses traditions, son identité et, d'une certaine manière, l'expérience de l'émigration a exacerbé ces consciences culturelles, en partie du f ait de la concurrence économique entre opérateurs. De l'autre, il existe bel et bien une communauté iranienne que cimentent des représentations et des habitudes convergentes, une sociabilité partagée, de multiples échanges entre les f amiles, dans le monde des af f aires, dans celui du spectacle, et même dans le champ religieux, y compris en l'occurrence par le biais de conversions croisées d'une conf ession à l'autre ou par celui de pratiques similaires, telles que les vœux ou les dons. Certains analystes vont jusqu'à parler d'une « nation en exil » et à se réf érer à l'ouvrage classique de Benedict Anderson sur « la communauté imaginée ». Il est par ailleurs révélateur que les blagues ethnoconf essionnelles - par exemple au détriment des Turcs, des Rashti, des Ispahanais, des Arabes ou des Juif s - sont proscrites des ondes communautaires, à l'instar de ce qui se passe en Iran même.  Faute de statistiques recoupant l'appartenance religieuse et la nationalité d'origine, f orce est de s'en remettre à nouveau à l'équipe deYellow Pages pour appréhender la diversité conf essionnelle de la communauté. Sur ces 500 000 Iraniens de Californie, 35 000 13 seraient juif s, 5 000 bahaïs, 5 à 7 000 zoroastriens, 20 000 arméniens, 5 000 assyriens . Les deux derniers sous-ensembles ont d'aileurs tendance, du f de leur langue, à se ait détacher de la communauté iraniennepour être absorbés par leurs coreligionnaires d'autres origines14 juif des, au contraire persanophones qui ont leurs propres s synagogues et écoles. Quoi qu'il en soit de ces ordres de grandeur, la majorité ( près de 80 %) de la communauté iranienne est musulmane, au moins culturellement. Cette donnée sociologique de base doit être gardée à l'esprit car elle a été trop souvent occultée par la proéminence du monarchisme et du monde de l'argent et du spectacle, ou par le surcroît d'influence, f ictif ou réel, que la composante juive de la communauté iranienne est censée avoir tiré de ses liens avec ses coreligionnaires, réputés avoir, à tort ou à raison, un accès privilégié au pouvoir, aux af f aires, aux médias.
12H. Naficy,op.cit., p. 57. 13 Etats-Unis - environ 140 000 personnes - réside àL'essentiel de la communauté assyrienne aux Chicago. 14Néanmoins, survivance ou renouveau, deux églises arméniennes, l'une à Irvine et l'autre à San Diego, proposaient encore, via les journaux, les affiches publicitaires et lesYellow Pages, des messes en langue persane au printemps 2000. Les Etudes du CERI – n75 - mai 2001
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L'EMIGRATION COMME EVENEMENT
 Quelle que soit l'importance numérique de la colonie iranienne à Los Angeles, on peut estimer que la « vile globale » - ou « vilage mondial » (dehkadeh jahâni) selon la revue Hamsâyegân érence voisins), naturellement par réf Luhan à la thèse de Mac est - (Les d'une certaine manière une ville iranienne à part entière qui pèse sur le devenir de la mère patrie, du moins par sa production culturelle et, de f açon plus dif f icile à cerner, par sa puissance f inancière. Sans doute y a-t-il une part d'exagération quand on dit que Los Angeles est la principale agglomération iranienne à l'étranger, la « capitale des Iraniens hors d'Iran » selon l'expression persane consacrée. Dubaï, voire Istanbul pourraient à juste titre rivaliser avec elle, encore ue ni regroupementsfamiliauxenbonneetduqeforme1l'5.Naémniosnilestvraiqu'ilnieunreut'alodnnneueàeilplusdesestdeen plus dif f icile de comprendre certaines transf ormations de la société iranienne sans intégrer le f acteur californien. L'un des problèmes de la République islamique n'a t-il pas été, jusqu'à une date récente, de limiter la circulation des cassettes et des vidéos, dites dépravées, enregistrées à Los Angeles, qui rencontrent un succès indéniable auprès de la jeunesse ? Il est donc utile de préciser le processus de migration et de f ormation d'une diaspora qui relie l'Iran à Los Angeles, et réciproquement - processus qui à bien des égards rend assez vaine la quête statistique.  En ef f et ce processus relève de l« événementiel » avant de devenir structurant. Pour les acteurs concernés, il consiste en une série d'étapes qui constituentin fine un itinéraire. Ces étapes sont vécues de f açon plus ou moins dramatique ou héroïque, elles sont également plus ou moins partagées. Ainsi, l'exil au lendemain de la Révolution ou durant la guerre avec l'Irak a représenté une épreuve collective intensément vécue, qui continue de marquer la conscience socio-politique de la communauté. Il f aut en particulier insister sur l'épisode de la prise des otages, qui a placé cette communauté, et singulièrement ses membres musulmans, entre le marteau de la colère de l'opinion américaine qui conf ondait islam, terreur révolutionnaire et République, et l'enclume de sa propre détestation du régime. Plusieurs de mes interlocuteurs m'ont conf ié qu'ils dissimulaient à l'époque leur identité et se f aisaient passer pour des étudiants sud-européens ou des Af ghans16 f iciles,. En ces temps politiquement très dif les relations avec l'Iran avaient par ailleurs été presque complètement interrompues et les membres de la communauté étaient coupés de leurs f amiles. Il a f allu attendre la victoire chevaleresque des Iraniens sur les Américains à Lyon, lors de la Coupe du monde de f ootball, puis et surtout le match amical entre les deux équipes nationales, à Row sboll (Pasadena, Los Angeles County), le 16 janvier 2000, qui s'était f ort opportunément soldé par un score nul, pour que ce sentiment de malaise, voire de honte, se dissipe et pour que 15Fariba Adelkhah, « Le retour de Sindbad. L'Iran dans le Golfe »,Les Etudes du Ceri53, 1999. 16de l'« effet Ben Laden » au coursEn revanche les Irano-Américains ne semblent pas avoir souffert de ces dernières années. Les Etudes du CERI – n75 - mai 2001
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l'iranité devienne à nouveau un motif de f ierté.  Mais ces événements collectif s, « heureux » ou « malheureux », sont eux-mêmes interprétés à travers le prisme d'histoires individuelles et f amiliales qui ont beaucoup en commun et cependant sont absolument irréductibles les unes aux autres. L'émigration, l'exil, l'expatriation sont af f aires de départs, de voyages, de naissances, de deuils, de séparations, de rencontres, de retrouvailles, de succès, d'échecs, de retours. Il s'agit des biens et des relations que l'on laisse derrière soi en Iran sans toujours avoir réellement réf léchi à (ou mesuré) la durée de la rupture ; de peurs et d'enthousiasmes devant l'inconnu ; du sentiment de déclassement que provoquent les dif f icultés matérielles de l'exil et le changement de mode de vie ; de nostalgie pour la terre natale et surtout pour ce temps que l'on n'arrive pas à rattraper, celui du passé ou de sa propre jeunesse. Il y a aussi le ravissement d'avoir la chance d'être là où - pense-t-on - l'avenir se f orge. Et ce d'autant plus que le monde entier, et notamment tant de proches, semblent vous envier. De ce point de vue Los Angeles et plus largement la Californie occupent une place à part dans l'émigration des Iraniens. C'est par excelence la terre des opportunités, où il est aisé de trouver un travail qualif ié - et non pas seulement un emploi dans un parking ou la restauration, comme ailleurs en Amérique - et qui constitue ainsi le vrai tremplin pour la réussite sociale. C'est également la terre de l'égalité et du multiculturalisme, où la barrière raciale entre WASP et émigrés s'atténue, au moins dans la conscience iranienne et pour ce qui est du domaine prof essionnel. En outre, cette nouvelle f rontière a elle-même sa nouvelle f rontière, le Mexique, où les Iraniens ne sont pas les derniers à se projeter économiquement. Los Angeles est bien la destination f inale naturelle - le « bout du monde » (akhar-e donyâ) - à laquelle aspirent tous les migrants iraniens, y compris ceux d'entre eux qui résident ailleurs aux Etats-Unis ou au Canada.  Ainsi, pour la plupart des personnes concernées, et notamment pour celles qui n'ont pu suivre la procédure normale f aute de s'y être prises suf f isamment tôt, avant l'af faire des otages (novembre 1979), le processus de migration et de f ormation d'une diaspora se conf ond, au cas par cas, avec une série de micro-événements individuels ou f amiliaux, que l'on peut résumer par le modèle suivant : Séquence 1- un membre de la f amile, le père, ou la mère avec les enf ants, ou encore le f ils aîné, quitte l'Iran, légalement ou clandestinement, pour s'installer en Europe, notamment du Nord, éventuellement via la Turquie, le Pakistan, l'Irak, la Chine, la Thaïlande ou Taiw an. Cette première séquence, qui peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années, donne éventuellement lieu à un premier regroupement f amilial, principalement sur une base nucléaire. Séquence 2 Départ vers l'Amérique du Nord, directement vers - la Californie ou avec des étapes intermédiaires dans d'autres Etats, le Canada étant un sas commode. Séquence 3- Obtention de lagreen card, puis de la citoyenneté américaine, chacun de ces statuts administratif s of f rant de nouvelles possibilités de voyage, y compris de séjours en Iran avec possibilité de retour aux Etats-Unis, et permettant de réaliser de nouvelles phases de regroupement f amilial au prof it de parents, de f rères et de sœurs, de neveux ou de nièces. C'est en particulier la naturalisation qui ouvre la voie à la délivrance de nouvelles green cards les parents. Dix ans sont pour nécessaires parf ois pour qu'une f amil réuniee élargie se trouve ainsi17. 17 Grâce soutien de leurs coreligionnaires, les Iraniens juifs ou arméniens peuvent raccourcir et au simplifier cet itinéraire migratoire et se voient faciliter le regroupement familial.
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 Ce qui est f rappant, dans cet enchaînement de séquences, c'est que les statuts administratif s les plus f avorables et l'intégration à la société américaine sont simultanément producteurs d'iranité. Il n'est pas rare que le détenteur d'une green card passe la moitié de l'année en Iran tout en attendant sa naturalisation, qui seule f avorisera un regroupement f amilial18. Celui-ci ne sera pas pour autant renonciation des nouveaux venus à leur terre d'origine, mais plutôt accélération ou multiplication des allers et retours entre celle-ci et la Californie, avec leurs lots d'échanges économiques, matrimoniaux et culturels.  A l'échelle des individus, ce modèle séquentiel est vécu en termes d'histoires de vie singulières, avec leurs événements universels et pourtant spécif iques, tels que les naissances, les unions, les divorces, les décès, - et aussi en termes d'aventures personnelles. De ce f ait l'émigration s'exprime à travers des récits épiques qui peuvent revêtir, nous l'avons vu, une dimension collective - les grandes f orces de l'Histoire y sont présentes : la Révolution, la guerre, le terrorisme, la répression, - mais qui relèvent aussi de la quotidienneté et de la banalité, érigées en saga. Quand on les suscite, chacun de ces récits prend un temps considérable. Additionnés les uns aux autres, ils f orment un narratif de f ond dans les réunions ou les conversations privées, dans les émissions radiophoniques qui accordent une grande place aux interventions des auditeurs19, dans le courrier des lecteurs, ou encore, sur un mode indirect, dans les romans à l'eau de rose, les f euilles éditoriaux de la presse communautaire. Lesetons,  f érentes dif étapes du modèle séquentiel sont constamment citées comme repères par les locuteurs ; les dif f érents épisodes sont situés par rapport aux villes successives de résidence dont la chaîne constitue comme un parcours obligé, tant et si bien que chaque discussion s'apparente à un tour du monde virtuel. Par exemple l'une de mes inf ormatrices, d'origine shirazi, étudiante à Santa Monica (Los Angeles County), résidait auparavant au Canada, avait des parents en Bosnie et en Allemagne, avait vécu le temps d'un mariage malheureux au Kow eit. Et une lettre dans un courrier des lecteurs relate la mésaventure suivante d'une f emme en quête d'assistance : ayant perdu son premier mari en Iran, elle épouse en Allemagne un ami de celui-ci ; son nouveau conjoint f ait des af f aires avec Dubaï et l'Iran ; mais elle apprend au cours d'une conversation téléphonique f ortuite l'existence d'une co-épouse, de nationalité turque, dont les parents ont des af f aires en Asie centrale et en f ont prof iter leur gend20 re .  On ne peut comprendre l'expérience de la migration et de la diaspora si l'on ne saisit pas ce caractère d'épopée du quotidien qui lui est centrale et s'érige en mythe f ondateur d'une nouvelle iranité, vécue en termes de « génération victime » ou « égarée » (âvâreh), de 18LelawyerBijan Assil, qui précise avoir été l'avocat de Sofia Loren et de Arnold Schwarzenegger, publie à intervalles réguliers dans la presse communautaire l'annonce suivante : « Aux Iraniens propriétaires d'une usine ou commerçants, petits (kaseb) ou grands (tâdjer ou). Que vous soyez en Iran partout ailleurs dans le monde, vous pouvez, en créant une succursale de votre affaire aux Etats-Unis, obtenir en trois mois une green gard vos enfants âgés aussi valable pour votre épouse et. Celle-ci sera de moins de 21 ans. N'oubliez pas que vous pouvez obtenir votre green card sans être physiquement présent sur le territoire américain. Les citoyens canadiens et mexicains peuvent obtenir en moins de sept jours un permis de travail valable un an. Les citoyens américains peuvent obtenir une green card pour leurs parents ou leurs enfants ». 19 combinaison de insiste sur l'importance de cette la radio et du téléphone dans laHamid Naficy formation de l'imaginaire de la communauté irano-californienne,op. cit., p. 39. 20Javânân681, 23 juin 2000, p. 9.
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résistance à la tyrannie des clercs et d'injustice des conf iscations. Cette épopée de l'émigration est clairement f amiliale. Néanmoins on ne doit pas occulter sa dimension plus strictement individuelle, que révèle par exemple l'importance des relations d'amitié, y compris prof essionnelles, tout au long de son déroulement.  A bien des égards la mise en scène épique de l'aventure migratoire est une compensation nécessaire à la perte de ce que l'on a laissé derrière soi et à l'étroitesse, ressentie comme telle, de son existence réelle. Elle est également une f açon de rehausser sa réussite et de maximiser les ef f ets de distinction que l'on en tire. Mais il y a plus. Le mode épique est un mode d'appropriation de l'émigration et de l'existence quotidienne, par transf ormation de sa propre petite histoire, parf ois burlesque, en Histoire. Il exprime également le ref us du f atalisme ou d'un temps révolu, que le train-train quotidien f ait amèrement ressentir au militant engagé et enthousiaste d'hier. Il lui permet ainsi de se resituer au cœur de l'action. « Heureux les gens qui ont cessé de penser qu'il y a un « là-bas ». La vie, c'est ce qu'on a maintenant et ici. Mais c'est tellement dif f icile de se le dire comme cela », me conf ie l'une de mes interlocutrices, après avoir insisté sur la rupture de ses liens avec l'Iran depuis la mort de sa mère.
L'INVENTION CONSERVATRICE DE L'IRANITE
 Même si la proportion en son sein des immigrants ordinaires est f inalement élevée21, la matrice de la diaspora iranienne en Californie a été l'exil politique qu'ont provoqué la Révolution de 1979, puis la répression au nom de l'islam ou de la sécurité nationale au début des années 1980. On pourrait en attendre une rupture claire avec l'ordre moral instauré par la République. Mais ce serait sans compter avec le caractère en déf initive prof ondément conservateur du milieu dont cette communauté est généralement issue, conservatisme social que ne doit pas occulter la réputation « progressiste » du Shah. En ef f et, à trop insister sur la Révolution blanche (1963) et ses suites supposées, à trop voir dans l'Empire le vecteur de la modernisation et de l'occidentalisation, par opposition à l'obscurantisme supposé des religieux, on s'interdit de remarquer combien le régime verrouillait le changement social sous couvert de contrôle absolu du champ politique, et ce jusqu'au sein de l'armée, toujours suspectée d'être tentée par le nationalisme ou ce que l'on n'appelait pas encore l'islamisme, toujours soupçonnée également de menacer à terme la prééminence du monarque. Les politiques publiques de l'Etat, aussi réf ormatrices f ussent-elles, n'étaient pas par ailleurs en prise directe avec les dynamiques sociales du pays prof ond, hormis le f ait qu'el partie de laes s'étaient heurtées à l'opposition d'une classe dirigeante avant même celle du clergé. D'une part, la société iranienne était habitée par un solide traditionalisme que blessaient la Révolution blanche et l'occidentalisation. De l'autre, elle était traversée par de réelles mobilisations culturelles, religieuses, sociales, 21 Are années 1980, selon Mehdi Bozorgmehr et Georges Sabagh (« the à la fin des57 % characteristics of exiles different from immigrants ? The case of Iranians in Los Angeles »,Sociology and Social Research71 (2), 1987, pp. 77-84.) Les Etudes du CERI – n75 - mai 200110
voire politiques qui étaient immédiatement assimilées à une menace sur la sécurité nationale.  Mais, au-delà, le f ait majeur de cette époque était probablement la quête, par tous les acteurs politiques, d'une authenticité ébranlée par l'« occidentalite »22. Aussi bien les nationalistes laïques que les communistes ou les islamistes entendaient œuvrer à la sauvegarde de cette identité culturelle. Tel était l'objectif du Shah lui-même, ou du moins son système de légitimation, dès lors qu'il se plaçait sous le signe de la Perse immémoriale en célébrant les f astes de Persépolis (1971). En tant que mouvement de retour sur soi, cette idéologie de l'authenticité avait un f ort potentiel conservateur, voire chauvin, de par son caractère exclusif et autoritaire. Les sentiments et les pratiques démocratiques n'étaient pas les qualités premières des oppositions à la monarchie, et on oublie trop souvent que des auteurs comme Alexis Carrel ou Erich Fromm, traduits en persan, f iguraient parmi leurs réf érences privilégiées23. Naturellement l'œuvre de ces derniers ne revêtait pas f orcément, en Iran, la même signif ication que dans la France de l'entre-deux guerres. Et la société était en proie à une soif d'ouverture, notamment en matière de mœurs, qui contredisait bien souvent sa recherche d'iranité authentique, parf ois chez ceux-là même qui s'en réclamaient. Ce genre de contradictions étaient notamment f réquentes chez les militants.  Néanmoins, sous le régime du Shah, les jeunes qui se voulaient « être-en-société » et investir l'espace public, pouvaient - au moins jusqu'au début des années 1970 - être emmenés à la gendarmerie ou se voir raser la tête (pour les garçons) s'ils étaient surpris accompagnés d'une personne du sexe opposé « sans raisons valables ou légitimes ». La police des mœurs, le contrôle social que l'on impute à la République islamique sont en réalité une af f aire beaucoup plus ancienne - la période Mossadegh avait notamment été marquée par la réhabilitation nationaliste d'un certain ordre moral - et ils n'ont f ait contraste qu'avec les dernières années de l'Empire, du f ait de la libéralisation mise en œuvre dans ce domaine par le gouvernement de Abbas-Ali Hoveida - une ouverture dans laquelle plus d'un intel corruption (ectuel laïque n'a vu que le comble de lafesâd) et du désordre (bi band-o bâri poète Mehdi Akhavan Sales.), à l'instar du grand  C'est précisément cet Iran en quête de son identité et de son authenticité que les émigrés ont transplanté en Californie et qu'ils continuent de f aire vivre, quitte à se transf ormer en « super-Iraniens »24. A les observer, on se surprend à penser que si la République islamique n'existait pas il leur f audrait l'inventer... De f açon assez classique, l'expérience sociale de l'immigration a joué le rôle de conservatoire d'une iranité constamment remodelée sur un mode passablement rétrograde.
22 référence au fameux Par de Djalal Al-e Ahmad, essaiL'Occidentalite. Gharbzadegui, Paris, L'Harmattan, 1988. 23Houchang Chehabi, Religious Modernism. The Liberation Movement of IranIranian Politics and under the Shah and Khomeini, Londres, Tauris, 1990, pp. 47, 50, 70. 24 Ron Kelley et al.,op. cit., p. 168. Les Etudes du CERI – n75 - mai 2001
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