Les nouveaux textes babyloniens de Ras-Shamra (campagne 1955) - article ; n°1 ; vol.100, pg 126-135

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1956 - Volume 100 - Numéro 1 - Pages 126-135
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1956
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Monsieur Jean Nougayrol
Les nouveaux textes babyloniens de Ras-Shamra (campagne
1955)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 100e année, N. 1, 1956. pp. 126-
135.
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Nougayrol Jean. Les nouveaux textes babyloniens de Ras-Shamra (campagne 1955). In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 100e année, N. 1, 1956. pp. 126-135.
doi : 10.3406/crai.1956.10566
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1956_num_100_1_10566126
COMMUNICATION .
les nouveaux textes babyloniens de ras-shamra
(campagne 1955), par m. jean nougayrol.
Cette année encore, M. Cl.-F.-A. Schaeffer a bien voulu me confier
l'étude des 98 tablettes ou fragments babyloniens1 qu'il vient de
découvrir à Ras-Shamra. D'après leurs genres littéraires on peut les
répartir ainsi :
Textes économiques 71
Lettres 7 (dont 1 de caractère international)
Textes politiques (inte
rnationaux) 4
Textes juridiques 6 (dont 3 de caractère international
et 2 « actes royaux »)
Frustes ou indéterminés 10
II est plus intéressant que jamais de rattacher ces groupes à leurs
sites archéologiques. Les archives d'Ugarit, je le souligne encore,
sont des archives en ordre. Les documents « égarés » y demeurent
exceptionnels. Historiquement, cela signifie sans doute que la mort
s'est abattue brusquement sur la ville, c'est-à-dire, d'après d'autres
vraisemblances, que les assiégés n'ont pas eu le temps de mettre
ces archives à l'abri et que les vainqueurs ne se sont pas souciés
de les détruire systématiquement ou de les disperser. Les seuls
dommages constatés proviennent apparemment de l'incendie et
de l'écroulement des murs, non du sac de la cité.
Un excellent exemple nous est fourni cette fois par les textes éc
onomiques qui l'emportent de fort loin sur les autres et qui proviennent
presque exclusivement du « nouveau Palais » ou de ses abords, et,
plus précisément, de ses chambres 203 (38 tablettes babyloniennes)
et 204 (22). En dehors des documents de ce genre on n'a retrouvé
jusqu'à présent dans ce Palais que : 1 lettre, 1 texte politique, et
3 textes juridiques. Nous en conclurons que ces deux pièces étaient
des bureaux de commerce ou d'impôt.
De quoi y traitait-on ? De matières et denrées diverses, intéres
sant l'alimentation et l'habillement (céréales : blé amidonnier,
froment, semences — huile — lait — poissons — moutons et chèvres
— laines, étoffes, vêtements), ou encore la construction et l'outillage
(bois — cuivre et bronze — armes — instruments de travail —
vases). De personnes aussi : nous avons ici des recensements dont
plusieurs sont établis en vue de « services publics », selon la formule :
1. Une vingtaine de grands fragments hourrites a. été réservée par M. Schaeffer à
M. E. Laroche. NOUVEAUX TEXTES BABYLONIENS DE RAS-SHAMRA 127
Un tel réside (maintenant) dans telle ville, il ne peut donc fournir
le service pour telle autre. Nous avons également des comptes de
recettes et des comptes de dépenses, souvent difficiles à distinguer
faute d'indications suffisantes. Mais, presque toujours, ces comptes
sont, à coup sûr, des comptes publics : ils portent sur des villes, des
corporations, ou des individus groupés d'après les obligations aux
quelles ils sont soumis ou les avantages auxquels ils ont droit.
On m'excusera de ne pouvoir entrer dans plus de détails. La plu
part de ces tablettes ont souffert et ne peuvent être interprétées
que par comparaison avec des documents analogues de Ras-Shamra
ou d'autres sites archéologiques de même époque, ce qui représente
un travail assez long. Ce travail, je dois avouer que je l'ai à peine
abordé. Je me bornerai donc à remarquer que Yhorizon géographique
de ces nouvelles archives économiques s'ouvre nettement vers le
Sud, quand il dépasse les bornes du royaume. Ainsi apparaissent
les noms anciens de : Arwad, Byblos, Tyr, Saint-Jean d'Acre, et
même Ashod et Ascalon. Ce n'est pas sans doute par hasard que ces
toponymes étrangers relevés au cours d'une première lecture dési
gnent tous des ports. Bien que peu de nos tablettes mentionnent
explicitement des bateaux, nous pouvons imaginer que le cabotage
était, en ces temps, beaucoup plus fructueux, et surtout plus sûr,
que les transports par voie de terre.
Il n'y a rien à dire sur les textes juridiques dont les découvertes
des années précédentes ont permis de fixer les principes essentiels
et les modalités. Parmi les lettres de la 19e campagne, nous retien
drons seulement celle qu'un scribe adresse à un de ses collègues
plus haut placé que lui, et qui commence ainsi :
« Salut à toi ! Lés dieux te gardent !
Mon frère, pourquoi es-tu irrité contre moi et n'as-tu plus à mon
égard les mêmes dispositions que jadis ?
S'il est une faute à tes yeux, couche-la sur une tablette et mande-le
à ton frère !
Maintenant qu'il n'y a plus un pois, gros ni fin, dans la maison
de ton frère,
ne va pas me refuser la présente demande I » -
Dès cette dernière phrase, l'auteur de la lettre 19.53, en bon scribe,
fait des « effets de plume » : il écrit « gros pois » et « petits pois »
idéographiquement, avant de gloser ces mots en clair, par politesse.
Mais, au paragraphe suivant, grisé de son savoir, il joue tant et si
bien du calame que, jusqu'à présent, nous perdons pied devant COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 128
certains groupes de signes : s'est-il embrouillé lui-même ou son
correspondant était-il plus fin que nous ?
Quatre textes de caractère politique semblent bien peu de chose
auprès de la centaine découverte par M. Cl.-F.-A. Schaeffer au cours
des deux saisons précédentes. Surtout si on précise que de ces rares
pièces une seule est intacte. Mais, même un fragment d'une dizaine
de lignes à demi brisées comme 19.81 ne nous laisse pas indifférents,
puisqu'il suffit à confirmer que sous Tudhaliya iv la sécession entre
Ugarit et Siyannu n'était pas encore définitivement réglée, malgré
le vieil édit de Mursil n1. Et, de sa ligne 12, dont il ne reste que
7 signes intacts : « les salines de Atallig », ne pouvons-nous pas
conclure aussi, maintenant que grâce à M. Virolleaud nous tenons
Atallig pour un port, que ces « salines », comme sans doute toutes
celles qui figurent dans les documents d'Ugarit, désignaient en réa
lité des marais salants ? Je crois que l'exploitation du sel marin
n'a jamais été attestée si tôt, tout au moins en Asie antérieure.
La Place qui séparait le « nouveau Palais » de 1' « ancien » nous
réservait d'ailleurs une surprise beaucoup plus importante pour
l'histoire d'Ugarit et de la Syrie ancienne. Je veux parler de la
tablette 19.68 qui y a été retrouvée. Par son aspect extérieur, la
couleur de son argile et la forme assez particulière de ses « clous »,
elle nous a aussitôt rappelé la « corbeille de mariage » de la princesse
Ahatmilku, qui, dès 1952, annonçait — trop discrètement pour nous
— la proche découverte des archives diplomatiques2. La tablette
de 1955 clôt sans doute cette série brillante, inespérée. Les deux
documents se rapprochent aussi par l'empreinte de cylindre-sceau
qu'ils portent l'un comme l'autre, de Aziru, roi d'Amurru.
Aziru ! Existe-t-il dans l'histoire du Proche-Orient ancien un
personnage plus curieux, et mieux documenté ?3 Ce renard se fait
ermite quand il écrit au pharaon de Tell el Amarna : l'Egypte
n'aurait pas, à l'en croire, de plus fidèle sujet que lui. Sans doute,
il ne va pas visiter son suzerain, comme on l'y invite, mais il a tou
jours les meilleures raisons d'en être empêché. On le calomnie, on
lui en veut, voilà tout ! Seulement, Ribaddi de Byblos nous dévoile,
en même temps qu'au Pharaon, l'envers de ce bon apôtre, ses empié
tements incessants, ses intrigues tortueuses. Et, sous ce double
éclairage, le personnage prend un relief saisissant. D'ailleurs, il
jettera le masque quand il jugera que la partie est jouée. Pris au
1. Cf. ci -dessus, 1954, 240 s.
2. Cf. ci-dessus, 1953, 45 ss., et Palais Royal d'Ugarit, III, 182 ss.
3. Cf. Friedrich, Reallexikon der Assyriologie, I, 326, qui fournit une base bibliogra
phique, Recueil Edouard Dhorme, 128 ss., E. Cavaignac, Subbiluliuma et son temps,
passim, et, de façon générale, toutes les études historiques sur la période amarnienne
en Syrie. NOUVEAUX TEXTES BABYLONIENS DE RAS-.SHAMRA 129
piège quelque temps, c'est-à-dire : retenu dans la vallée du Nil où
il avait dû se rendre en fin de compte, il mettra de son côté toute
la Syrie du Nord quand il pourra rentrer dans son pays, et il nouera
alors une alliance officielle, définitive, avec Suppiluliuma.
Pour plusieurs raisons, je suppose que la tablette 19.68 appartient
à l'avant-dernière phase de cette politique, au « noyautage » des
États voisins d'Amurru. Elle illustre de façon frappante la lettre 98
des archives amarniennes : « Tous les pays, depuis Byblos jusqu'à
Ugarit sont maintenant devenus hostiles, à la suite de Aziru ».
Dans le plan que Aziru a imaginé, Ugarit, par sa position géogra
phique entre Hatti et Amurru, constitue une pièce essentielle. Aussi
ne recule-t-il devant aucun sacrifice, ou, tout au moins : aucune
promesse, pour obtenir son amitié. Oublions le passé, laisse-t-il
d'abord entendre, et, payant d'exemple, il renonce solennellement
à faire valoir ses droits dans des affaires qui opposent les deux
royaumes depuis de longues années. Affaires de Niqmepa — peut-
être un frère aîné de Aziru monté sur le trône aussitôt après l'assas
sinat de Abdiasirta — contre Ammistamru, père de Niqmadu (n).
Affaires de Ba'aluya — autre frère présumé, et déjà attesté, de
Aziru, qui avait pu exercer temporairement le pouvoir en Amurru,
au temps du « voyage en Egypte » — , et de Aziru lui-même, contre
Niqmadu (n) son contemporain, ou contre Abdihebat, en qui il est
vraisemblable de voir un prince de Siyannu vassal du roi d'Ugarit.
Ugarit est riche : elle n'hésitera pas à verser 45 kilos d'argent pour
ces désistements.
Elle y gagnera aussi que, dans l'avenir, les troupes d'Amurru
défendront ses frontières contre toute menace ou agression. Mieux
encore, si l'hostilité latente d'un vassal de Niqmadu (n) — en qui,
d'après son nom ou surnom, nous devinons un prince de Zinzaru —
se démasque soudain, l'intervention armée de Aziru en faveur du
roi d'Ugarit se déclenchera de la même façon, c'est-à-dire : automa
tiquement.
Ainsi, le royaume de Niqmadu (n) est reconnu et garanti par
Aziru jusqu'aux limites méridionales de son influence, voisines
d'Amurru, Siyannu et Zinzaru, comme il l'est, au Nord, par Sup-
piluliuma1, et sa double alliance avec les Hittites et les gens d'Amurru
le met à l'abri du danger. Si l'engagement de Aziru est sans contre
partie, ou, du moins, sans réciprocité militaire, ce peut être parce
que les forces d'Ugarit, d'après le plan d'ensemble hittite, sont
réservées au front du Bas-Oronte et du Nuhasse2.
1. Cf. ci-dessus, 1954, 34 ss.
2. On ne saurait oublier, d'autre part, que Aziru est une sorte de condottiere autant
qu'un ioi, au contraire du souverain d'Ugarit dont le pays commerçant et riche n'aspire
sans doute qu'à la paix. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956' 130
Je suppose, pour ma part, que le réseau d'alliances ainsi conçu
a été instauré dans l'ordre chronologique : Traité Suppiluliuma-
Niqmadu (n), Traité Aziru-Niqmadu (n),
Aziru ; mais ces trois éléments qui font de la Syrie du Nord, après
la conquête du Mukis, un bloc inféodé aux Hittites, me paraissent
étroitement liés, bien que tout à fait indépendants dans leur présen
tation.
Voici maintenant le texte de l'accord 19.68. Fruste en plusieurs
endroits, cette tablette peut cependant être lue et comprise à l'excep
tion d'un court passage, vers la fin.
« A dater d'aujourd'hui, Niqmadu, roi d'Ugarit, et Aziru, roi
d'Amurru, ont fait entre eux (cet accord par) serment :
« Les affaires de Aziru contre l'Ugarit, et celles d'autrefois —
celles de Niqmepa contre Ammistamru, celles de Ba'aluya contre
Niqmadu, contre Abdihebat, contre Siyannu — , au jour où (cet
accord par) serment est instauré, sont périmées. De toutes (ces)
affaires, comme le Soleil est « pur », il est « pur », Aziru, à l'égard de
Niqmadu et de Abdihebat, à l'égard de l'Ugarit et de Siyannu. Par
ailleurs, 5.000 (sicles d')argent sont remis à Aziru, et il est « pur »
comme le Soleil.
« D'autre part, s'il est un roi qui fasse acte d'hostilité contre le
roi de l'Ugarit, Aziru, avec ses chars et ses soldats, combattra contre
lui. Si les soldats d'un roi ennemi attaquent son1 pays, Aziru, avec
chars et soldats, contre son ennemi combattra. Si au sein de son
pays ils pénètrent (?), Aziru, (avec) ses esclaves et ses soldats, à
son secours viendra.
« D'autre part, Zizaruwa, bien que sujet du roi (, et ses gens), le
mal (?) est dans leur bouche : si Zizaruwa se déclare ennemi de (son)
roi, Aziru, avec ses chars et ses soldats, contre Zizaruwa combattra.
Par ailleurs, 30... »
(Le texte se termine par une malédiction : le dieu maître du se
rment et le Soleil du jour puissent-ils sévir contre le contrevenant
éventuel 1)
♦V
M. René Dussaud a été particulièrement frappé par le traité
découvert. Il est évident que lorsqu'une somme est donnée à un
prince pour un service à rendre dans l'avenir c'est bien l'affirmation
de la suprématie de celui qui paie sur celui qui reçoit. Ainsi est bien
démontré la suprématie des rois d'Ugarit. Il fait cependant quelques
réserves au sujet du changement de personne.
1. Dans cette phrase et la suivante, le scribe, pourtant d'Amurru, emploie le pronom
suffixe de la lre personne sg. pour celui de la 3e, comme s'il parlait au nom du roi d'Ugar
it. Quelles que soient ses raisons, le sens ne fait pas de doute. TEXTES BABYLONIENS DE RAS-SHAMRA 131 NOUVEAUX
M. Nougayrol pense qu'Aziru est un condottiere et signale que
son sceau sera, par la suite, employé « dynastiquement ».
de' M. Claude F.-A. Schaeffer remercie M. Nougayrol de la part
la Mission archéologique de Ras-Shamra pour le concours précieux
qu'il lui a prêté une fois de plus pour l'étude d'une centaine de
documents inédits qui pourront ainsi rapidement être utilisés par
les historiens.
Il faut évidemment patienter jusqu'à ce que le déchiffrement soit
achevé et publié, avant de formuler une opinion sur les conclusions
provisoires d'un premier examen de cet ensemble de nouveaux
textes.
M. Nougayrol a fort bien mis en lumière l'importance du courant
économique qui, au xive et xnie siècle avant notre ère, se dirigeait
d'Ugarit vers le Sud, c'est-à-dire vers la zone égyptienne de la
Phénicie ancienne.
Quand nos textes égéo-chypriotes seront déchiffrés (les chances
ont augmenté par la découverte l'an dernier de deux nouveaux
spécimens de ces textes), on verra qu'un courant commercial non
moins puissant reliait Ugarit à la même période, à Chypre et au
monde mycénien en Grèce propre.
Vers le Nord, c'est-à-dire en pays hittite, l'archéologie et l'épi-
graphie sont d'accord : Ugarit n'envoyait que des tributs et ne
commerçait que modestement avec les pays à la frontière sud de
la zone anatolienne.
Malgré tous leurs efforts, les Hittites, de Suppiluliuma à Toudha-
lija iv, n'avaient pas réussi à détourner à leur profit la fructueuse
activité commerciale du royaume d'Ugarit. Et tandis que dans les
traités imposés aux rois d'Ugarit sous la menace militaire, ils se
déclarent être leur maître (formule d'ailleurs avant tout protocol
aire, on le sait), le roi Niqmad épousa une princesse égyptienne et
lui et ses successeurs embellissaient leur palais d'albâtres importés
de la vallée du Nil, et d'ivoires et de meubles de style égyptien en
bannissant radicalement tout ce qui pouvait rappeler leurs rela
tions avec les rois hittites.
Nous voyons ainsi que les communications vers le Sud et vers
l'Egypte, quand sous la menace hittite elles ont dû devenir tempo
rairement souterraines, n'avaient cessé à aucun moment durant
les xive et xme siècles.
Si dans certaines de leurs dépêches les gouverneurs civils et mili
taires d'Egypte en Syrie signalent qu'ils ne pouvaient plus envoyer
leurs bateaux jusqu'aux environs d'Ugarit et que ces pays n'étaient
alors plus sûrs, on s'aperçoit, en tenant compte de l'ensemble de la
documentation de Tell el Amarna, que cela voulait dire que les corn- COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956 132
munications vers le Nord étaient temporairement coupées pour
l'Egypte. Les nouveaux textes d'Ugarit et autres trouvailles de
Ras Shamra permettront précisément de vérifier dans quelle mesure
les informations des correspondants du Pharaon, qui avaient intérêt
à noircir le tableau, correspondaient à la réalité.
La politique d'Ugarit, nos textes et trouvailles l'attestent, visait
constamment à gagner du temps par des concessions aux rois hit
tites, jusqu'à ce que ces derniers aient épuisé leur force de pénétra
tion vers la Syrie de l'intérieur, car sur la côte, en Ugarit et en
Amurru, ils n'avaient jamais pu prendre pied militairement. L'essouf
flement d'ailleurs venait plus vite qu'on ne l'a admis jusqu'ici.
Déjà le plus puissant des rois hittites, Suppiluliuma vers 1350
avant notre ère n'a pas osé violer la frontière nord d'Ugarit. Et un
siècle plus tard, Touthalija iv a dû accepter le refus du roi d'Ugarit
de lui fournir des armes et se trouvait dans l'obligation de lui remettre
une garantie écrite, pour s'assurer de sa neutralité dans le conflit
dangereux qui l'opposait à la puissance assyrienne, qui montait
alors en flèche.
N'oublions pas, non plus, que dès le début du xme siècle, les Hit
tites devaient baisser pavillon devant les armées égyptiennes. Et
si Ramsès n n'a pas remporté la victoire éclatante que les histori
ographes égyptiens lui attribuent, du moins a-t-il pu mettre un verrou
solide à la pénétration hittite en Syrie centrale, ce qui est confirmé
par le traité d'amitié hittito-égyptien conclu vers 1269.
En ce qui concerne Ugarit, entre temps, c'est-à-dire pendant le
siècle entre le règne de Suppiluliuma et Toudhalija iv, se place
l'obscure affaire de la perte, dans la capitale d'Ugarit, » de la seule
matrice de sceau royal hittite jusqu'ici connue, celle de Mursil n.
De quelque façon qu'on veuille l'expliquer, elle constitue un témoi
gnage irréfutable, sinon d'une défaite des Hittites, du moins d'un
affaiblissement de leur prestige à Ugarit.
Et maintenant, un nouveau texte de Ras Shamra, dont M. Nou-
gayrol vient de nous signaler le contenu, confirme que deux princi
pautés au Sud, qui avaient essayé de se soustraire à l'autorité du
roi d'Ugarit pour reconnaître Karkemish inféodé aux Hittites,
encore du temps de Toudhalija iv n'avaient pas réussi leur plan.
La sécession que Mursil n semblait pouvoir trancher de sa propre
autorité, n'avait donc pas eu lieu en réalité et, sans doute, ne l'a
alors jamais été, car sous Toudhalija iv, Ugarit avait retrouvé assez
de liberté de manœuvre pour ne plus avoir à obéir aux injonctions
des Hittites.
Un mot enfin à propos d'Aziru, cité dans le traité entre Ugarit
et Amurru que vient de commenter M. Dussaud. NOUVEAUX TEXTES BABYLONIENS DE RAS-SHAMRA 133
M. Nougayrol n'a jamais mis en doute la parole des rois hittites
quand celle-ci nous parvenait sur des tablettes trouvées à Ugarit.
Je crois que Aziru mérite le même traitement, ne serait-ce que par
objectivité historique.
Si son ennemi politique, Ribaddi de Byblos, lui-même suspect à
la cour de Tell el Amarna, accuse, selon les paroles de M. Nougayrol,
ce bon apôtre Aziru d'empiétements incessants et d'intrigues tortueuses,
on peut trouver parmi les lettres de Tell Amarna autant de témoi
gnages à décharge. On doit citer aussi la dépêche du même Ribaddi
dans laquelle l'ennemi d'Aziru suggère au Pharaon de le faire arrêter
à Damas « pour que le pays du Pharaon soit pacifié », dit-il (lettre 107
de l'édition Knudtzon).
L'on sait que le Pharaon n'a pas suivi le conseil. Par les communic
ations de ses gouverneurs et de ses rois protégés en Asie-Proche, il
a dû posséder les éléments pour une appréciation d'ensemble de la
situation en Syrie. Il devait savoir que Amurru (comme Ugarit)
ne pratiquait cette politique de concession vis-à-vis des Hittites
que pour sauver son indépendance. Et que cette politique n'était
qu'en apparence dirigée contre l'Egypte.
Les agents de la diplomatie égyptienne en Syrie qui avaient à
subir les répercussions de cette politique de non-intervention alors
pratiquée par l'Egypte à l'égard des Hittites et de leurs alliés, devaient
évidemment par moment perdre confiance et courage. Les lettres
de Tell Amarna résonnent de leurs appels au secours. Ils ne voyaient
et ne pouvaient voir que leur secteur restreint. Ils ignoraient les
grandes lignes de la politique d'Aménophis iv qui visaient à gagner
du temps jusqu'à ce que l'entreprise hittite eût provoqué assez de
réactions défavorables à la poussée des Anatoliens, ce qui est d'ail
leurs arrivé.
Nous apprenons, par une autre lettre d'El-Amarna que l'homme
qui devait être arrêté à Damas, comme traître à la cause égyptienne,
recevait lui-même de longues dépêches de la cour d'El-Amarna.
Le Pharaon continuait à lui reconnaître le titre de roi d' Amurru.
Et quand il lui adresse quelques reproches au sujet de son attitude,
il admet prudemment qu'Aziru avait pu dire la vérité ou avait pu
agir correctement. Voyez l'extraordinaire lettre 162 d'El-Amarna,
chef-d'œuvre de la diplomatie égyptienne.
En vérité, les lettres d'El-Amarna le confirment, la position du
roi d'Amurru obligé de composer avec les Hittites, reste si forte à
la cour égyptienne qu'il pouvait, sans craindre d'être arrêté ou traîné
devant la Haute Cour, se rendre finalement auprès du Pharaon
pour lui exposer de vive voix les mobiles de ses actes. Et les ennemis
de la cause égyptienne en Amurru, les timides et les hittitophiles
écrivent à son fils qui assurait l'intérim, pour le menacer et pour 134 COMPTES RENDUS DE I,' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1956
jubiler (voyez la lettre 169 d'El-Amarna) : « Jamais, Aziru ne sortira
d'Egypte ».
Ils se trompaient. Aziru a été autorisé par le Pharaon à regagner
son pays. Et s'il a, par la suite, poursuivi sa politique de concession
vis-à-vis des Hittites, il serait difficile d'admettre que le chef amorite
ait pu le faire sans un accord secret avec la chancellerie de Tell
Amarna qu'il venait de quitter.
Ses successeurs ont adopté la même attitude, jusqu'à ce que la
reprise de l'offensive égyptienne en Syrie, sous Sethi ier, dès 1310,
leur ait permis de jeter le masque, non pas face au Pharaon, mais
envers les Hittites. La révolte ouverte oblige Mouwatallu à inter
venir et à faire arrêter et exiler Bentesina, alors roi d'Amurru.
Mais son coup de force s'est retourné contre les intérêts hittites.
Hattousil se hâta de le réparer. Bentesina est réinstallé en Amurru.
Mais ce fut trop tard pour faire de ce pays un allié sincère du roi
de Boghazkeuy. Bientôt Bentesina osa se frotter ouvertement contre
les alliés des Hittites, comme l'atteste la fameuse lettre d'Hattousil
au roi de Babylone publiée par Winckler. Elle se termine par ces
mots : « Car si Bentesina porte préjudice au pays de mon frère,
ne fait-il pas de même envers moi ?» .
Ainsi l'accord entre Ugarit et Amurru dont M. Nougayrol vient
de nous lire le texte sur la nouvelle tablette historique de Ras
Shamra, signifie que les deux pays sur la côte de la Syrie du Nord
avaient décidé d'aligner leur politique envers le principal ennemi com
mun. Celui-ci, comme souvent dans ces textes susceptibles d'être
interceptés lors des transmissions, n'est pas nommé. Mais vu la
situation générale au xive siècle avant notre ère en Syrie, il ne peut
s'agir que des Hittites ou de leurs alliés aux confins de l'Anatolie
et de la Syrie septentrionale.
M. Edouard Dhorme insiste sur le fait que l'histoire du Proche-
Orient dans la seconde moitié du deuxième millénaire avant notre
ère nous est connue par la documentation que nous ont laissée les
scribes babyloniens d'Ugarit, d'El-Amarna, de Boghazkeui. Il
montre l'influence exercée par cette écriture et cette langue sur les
populations de Syrie, de Palestine, du pays hittite à cette haute
époque. La Bible elle-même, dans les récits des premiers chapitres
de la Genèse, est toute remplie de réminiscences babyloniennes :
création, déluge, tour de Babel, migration d'Abraham, etc., etc.
M. Charles Virolleaud observe que le nom de la ville d'AZdd
•se rencontre assez souvent dans les textes alphabétiques de Ras-
Shamra, sous la forme du gentilice aZddy, mais que cette graphie
ne correspond pas exactement au nom biblique de la ville philistine
d'Asdod.

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