Un demi-siècle de littérature engagée aux Antilles françaises (1939 ...

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Antilles, qui n'est elle-même qu'une étape dans la construction de la relation à l'Autre, vers une prise en compte de la totalité du Divers, qu'il nomme le ...

Publié le : mercredi 18 avril 2012
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1
Un demi-siècle de littérature engagée
aux Antilles françaises (1939-1989),
de Césaire à Confiant.
Linda Gil
(Université de Paris III)
L’un des défis auxquels sont confrontés aujourd’hui les territoires de la Caraïbe est à
la fois identitaire et politique. Seule en effet une réappropriation de la mémoire et de l’identité
pourrait permettre une re-connaissance régionale qui renverserait les « frontières impériales »
imposées par les puissances coloniales au fil des siècles, et qui font qu’aujourd’hui un
Martiniquais se sent plus proche de la France que d’Haïti, pour ne pas parler de l’Amérique
Centrale. Or, cette réflexion identitaire a été menée, et continue de l’être, de façon dynamique,
aux Antilles françaises.
Après trois siècles d’aliénation et de silence sous le joug colonial, la seconde moitié du
XXème siècle a été marquée, à la Martinique et à la Guadeloupe, par une succession de
manifestes poétiques engagés dans une dénonciation de la domination coloniale, fondée sur le
système esclavagiste et ses avatars modernes, dans une reconquête de la mémoire historique
et, surtout, dans une quête de l’identité antillaise.
Cet ensemble de textes, portant tout à la fois sur des questions d’esthétique, de
littérature, mais aussi de mise en perspective culturelle, identitaire et politique, a fécondé un
corpus romanesque et poétique très riche de ces interrogations vitales sur l’identité et le
devenir antillais. De Césaire à Confiant, la question s’est donc posée du rapport entre le
poétique et le politique.
Au-delà des polémiques, parfois virulentes, que ces débats ont suscitées, c’est d’un
modeste bilan de la mise en perspective des étapes et éléments constitutifs de ce phénomène
littéraire que je souhaiterais tirer quelques pistes de réflexion dans cette contribution, pour
tenter d’évaluer l’impact de ce processus, fondé sur un exceptionnel enchaînement d’oeuvres
littéraires prenant position, dénonçant les formes de la domination coloniale et les aliénations
identitaires qu’elle engendre.
Manifestes et mouvements littéraires
Nous avons choisi d’interroger le demi-siècle écoulé, marqué par une succession de
manifestes poétiques, porteurs d’une esthétique qui s’apparente à un projet de société, et
instruments de multiples revendications.
Fortement engagée dans une réflexion sur la situation de son peuple, la prise de parole
de Césaire est fondatrice. Le cri initiatique lancé dans le
Cahier d’un retour au pays natal
, en
1939, qui met en oeuvre le concept de Négritude, eut pour fonction d’exorciser, en son temps,
le vieux complexe d’infériorité maladive de l’Antillais, victime acculturée d’un mimétisme
servile de la culture blanche. Dénonçant la misère des Antilles colonisées, dans une
condamnation du passé esclavagiste, Césaire proclamait à la face de l’Europe la fin du culte
de la « mère-patrie » et exaltait la fierté du Noir désormais tourné vers ses racines africaines,
son « ascendance prodigieuse »
1
. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un manifeste
poétique, Césaire publia cependant, dans la revue
Tropiques
2
, une version abrégée de son
2
poème, intitulée « En guise de manifeste littéraire », montrant par là les intentions conscientes
d’une forme de prosélytisme esthétique et intellectuel. Cette version du
Cahier
se veut avant
tout déclaration d’intention d’une génération qui s’insurgeait contre l’injustice d’un pouvoir
colonial aveugle et essentiellement policier, dans la tradition des manifestes surréalistes. Ainsi
le poète, s’adressant aux « faces de tréponème pâle », métaphore pour le moins insultante par
laquelle il désigne les Occidentaux : « Parce que nous vous haïssons, vous et votre raison,
nous nous réclamons de la démence précoce, de la folie flambante, du cannibalisme tenace. »
A la question cardinale : « Qui et quels nous sommes ? », le
Cahier
propose certes une
réponse exaltant la part nègre et les ancêtres africains, mais il suggère aussi une définition
moins réductrice : « véritablement les fils aînés du monde / poreux à tous les souffles du
monde / (…) chair de la chair même du monde palpitant du mouvement / même du
monde ! »
3
, où se trouve déjà ébauchée l’un des concepts que développera Edouard Glissant,
celui de la
Relation
au
Tout-Monde
.
Ce texte fait indéniablement date dans l’histoire littéraire des Antilles françaises, en ce
sens qu’il inaugure une « tracée »
4
littéraire fondée sur une poétique du cri et du refus, dans
laquelle s’inscrira, en langue créole, le poète guadeloupéen Sonny Rupaire. Ses poèmes,
essentiellement réunis dans un recueil intitulé
Cette igname brisée qu’est ma terre natale
5
, ont
force et valeur de manifestes. Prenons l’un d’entre eux, l’un des derniers, en forme de bilan,
daté de 1987
6
, et qui a pour titre « Je suis Guadeloupéen », que je citerai ici dans sa version
française. Sur un mode incantatoire et lancinant, le poète entreprend une violente
dénonciation des méfaits historiques de l’esclavage : « des femmes et des hommes dont vous
avez démembré les familles(…) / des femmes et des hommes que vous avez marqués comme
des bestiaux / des femmes et des hommes qui trimèrent sous les coups de vos fouets, / Maîtres
(…) Et vous en avez tant fait que tant de force ne leur aura servi qu’à creuser de leurs mains
leurs propres tombes, Maîtres ! » Sur la base de ce réquisitoire, le poète affirme le caractère
définitivement irréconciliable des identités blanche et noire : « Et après tout cela / Oseriez-
vous me faire croire / Que je suis semblable à vous / Que vous êtes semblable à moi ? » Face
à cette impossible assimilation, le « je » du poète s’érige en une revendication identitaire qui
s’enracine dans la terre, en une filiation douloureuse, née des traumatismes d’une Histoire
barbare : « Je suis le fils inquiet d’une île inquiète / Une petite île qui vit apparaître et
disparaître / -- siècle après siècle -- / disparaître et apparaître / des femmes et des hommes
… », rappelant ainsi le caractère désormais essentiel, ontologique, de cette peur immémoriale,
constitutive de l’identité antillaise.
Parallèlement s’inaugure une autre « tracée » dans la littérature engagée des Antilles
françaises. S’il a déjà publié deux recueils de poèmes
7
, c’est en 1955, avec
Soleil de la
conscience
, qu’Edouard Glissant entame une longue série d’essais, dans lesquels s’élabore
une réflexion identitaire et philosophique. Au « déracinement antillais »
8
, produit de
l’assimilation et de ses corollaires (mimétisme politique, imposition arbitraire de valeurs,
désastre économique), qu’il résume ainsi : « En Martinique, (…) nous naviguons sur les
illusions renouvelées du progrès social et économique.»
9
, viennent s’ajouter le « déracinement
initial, l’absence de références collectives, la méconnaissance de notre passé subi, (…) (et)
l’isolement paralysant dans l’entour caraïbe et américain »
10
.
Glissant établit dès lors l’urgence de construire – ou plutôt de
reconstruire– « un sens
collectif » fondé sur une « poétique de la Relation », prenant en compte la « diversité »
constitutive des Caraïbes. Là encore, la question qui se pose est d’abord identitaire : poétique
et politique sont ici indissociablement liées, puisque c’est la politique d’Assimilation à la
France
11
qui est cause d’une telle annihilation de l’identité des Antillais. Si Césaire proposait
l’africanité comme substitut au vide identitaire des Antillais, Glissant, lui, propose de porter
un regard géographique sur les Antilles, pour se réapproprier les composantes archipéliques,
mais aussi continentales de l’aire Caraïbe. L’africanité peut alors s’associer à l’américanité,
3
dans un processus de métissage complexe, que Glissant nomme l’antillanité. Il définit ainsi
une démarche de mise en « relation » des différentes composantes ethniques et culturelles des
Antilles, qui n’est elle-même qu’une étape dans la construction de la relation à l’Autre, vers
une prise en compte de la totalité du Divers, qu’il nomme le « Tout-Monde ». Ainsi, les îles
des Caraïbes inaugurent un processus extrêmement moderne, que viennent confirmer les
dynamiques de globalisation à l’oeuvre de plus en plus rapidement dans d’autres parties du
monde.
En 1989, deux jeunes romanciers, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, publient,
avec Jean Bernabé, linguiste spécialiste de la langue créole, un manifeste intitulé
L’Eloge de
la Créolité
. Ils y poursuivent cette « quête douloureuse d’une pensée plus fertile, d’une
expression plus juste, d’une esthétique plus vraie. »
12
Les trois auteurs affirment d’emblée
leur filiation et leur dette envers Césaire, dont ils se nomment « fils à jamais » et Glissant,
dont ils reconnaissent la validité des analyses, et en particulier la pertinence du concept
d’antillanité. Cette variante régionale de l’américanité se fonde, selon eux, sur la nécessité de
reconnaître et d’accepter ce qui fonde l’être antillais, et qu’ils définissent par le terme
« créolité », résultat d’un processus de métissage complexe et inédit entre peuples, langues et
cultures amérindiens, africains, européens, asiatiques, indiens et arabes, dont la langue créole
est le produit. La créolité, c’est
« le monde diffracté mais recomposé »
13
, un « état
d’humanité intermédiaire»
14
et inédit, que seul l’Art est à même d’explorer et d’exprimer,
travail « préalable à notre affermissement identitaire »
15
et « porteur de l’espoir (…) d’une
confédération caraïbe, seul moyen de lutter efficacement contre les différents blocs à vocation
hégémonique qui se partagent la planète. »
16
Ainsi, du poème accusateur et libérateur de Césaire à
L’Eloge de la Créolité
, en
passant par les nombreux manifestes de Glissant en faveur de l’Antillanité, la filiation
s’affirme : Césaire, en revendiquant avec fierté les valeurs du Noir, « a assuré une promotion
poétique jamais vue aux valeurs de la créolité : négritude-debout, onirisme antillais, réalisme
merveilleux, surréalisme populaire… ».
17
Au cours de ce demi-siècle, on assiste à un
mouvement continu de réflexion et de définition du rôle de l’écrivain et de la littérature qui ne
peut ignorer que l’entreprise de réécriture de l’Histoire et la quête de l’identité qui l’anime
sont intrinsèquement liées aux problématiques politiques, sociales et économiques.
L’engagement littéraire
Pour tous ces écrivains, « écrire en pays dominé »
18
revenait à inscrire au coeur de
l’oeuvre littéraire les interrogations identitaires, d’ordre anthropologique, historique et culturel
et les problématiques socio-politiques les plus urgentes, nées des mutations politiques de
l’après-guerre, dont les processus de décolonisation et les redéfinitions qu’ils entraînèrent
influencèrent fortement les Antilles françaises. Au cours de cette période, l’écrivain antillais
est « en situation », et la notion d’engagement prend ici une coloration nettement politique.
Laissons de côté le rôle politique joué par Césaire, à la mairie de Fort-de-France mais
surtout en tant que Député des Antilles-Guyane, pour nous intéresser essentiellement à
l’oeuvre littéraire. A quel titre, et selon quelles modalités, l’oeuvre littéraire possède-t-elle ce
pouvoir
politique
, au sens étymologique du terme ?
Césaire concevait la poésie comme un mode de lecture du monde, non pas
scientifique, et par là « appauvrissant », mais, pour reprendre les termes de Mallarmé, qu’il
cite dans son texte « Poésie et connaissance », un mode d’ « explication orphique de la Terre,
qui est le seul devoir du poète.»
19
Dans le
Cahier
, l’affirmation de la Négritude assumée se
fait au terme d’un parcours initiatique douloureux, au cours duquel le poète transcende les
traumatismes nés de la traite, de l’esclavage, comme ici sur un registre tragique : « Que de
4
sang dans ma mémoire ! (…) J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les
hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… »
20
et de ses avatars
modernes, la déshumanisation et surtout l’intériorisation de ce racisme dont le Nègre des
Antilles a été victime tout au long des
« trois siècles qui soutiennent mes droits civiques et
mon sang minimisé »
21
, comme il le dit ici avec ironie, au terme de cette descente aux Enfers :
« on est nègre comme commis de seconde classe : attendant mieux et avec possibilité de
monter plus haut (…) Ne faites pas attention à ma peau noire : c’est le soleil qui m’a brûlé. »
22
Cette constante référence à la situation du Noir Antillais à la fin des années 1930,
ancré dans un espace qui s’affiche en une série de vignettes aux cadrages de plus en plus
précis (l’île de la Martinique, la baie de Fort-de-France, la ville, la rue Paille, la case
familiale) et dans un discours illocutoire, ponctué par une série de verbes performatifs
«J’honore »
23
, « je refuse », « je défie »
24
, « je salue »
25
, « je réclame »
26
, « j’accepte »
27
, « je
dis »
28
, marque l’avènement prophétique d’un nouveau règne, permettant le passage de la
vieille négritude honteuse et rampante à la nouvelle négritude « debout » et fière. Si cette
valeur performative du discours de Césaire, fondé sur une esthétique du refus en fait « la plus
authentique synthèse des aspirations révolutionnaires et du souci poétique»
29
, Césaire a
« maintenu l’anthropologie de la négritude dans une perspective seulement esthétique et
morale ».
30
Elle est restée à l’état de manifeste littéraire, elle n’a pas été érigée en idéologie ni
en programme politique. Le
Cahier
fut, certes, une « arme miraculeuse », mais ses conquêtes
sont celles d’un langage, d’une esthétique, d’une mémoire et d’un mythe des origines, tous
éléments qui ont permis d’entreprendre une quête de l’identité antillaise. C’est en ce sens que
le
Cahier
est un texte engagé, porteur d’une démarche consciente.
Dans les manifestes poétiques comme dans les poèmes ou les romans qu’ils continuent
de féconder, l’aliénation que dénoncent ces écrivains est multiforme, de l’oppression
économique aux manipulations idéologiques, en passant par la corruption politique qui
perpétuent l’ordre colonial. Que l’esclavage ait été aboli et que la colonie soit désormais
devenue un département français n’a rien changé d’une organisation sociale foncièrement
inégalitaire. Raphaël Confiant, dans un roman publié en 1996,
La Vierge du Grand Retour
,
met en scène, sur un registre résolument farcesque, la collusion éhontée des pouvoirs
économiques, religieux et politiques qui élaborent une machination grossière, qu’il résume
ainsi : « Eglise et caste békée, main dans la main, avaient manigancé cette vaste supercherie
du Retour, après les revers qu’elles avaient subi pendant la guerre, juste pour reprendre le
dessus sur les nègres et les mulâtres. ».
31
Mobilisant les foules dans une ferveur soumise, la
venue de la Vierge (il s’agit d’une vulgaire statue en plâtre, bien entendu), a également permis
de récolter une somme d’argent et de bijoux considérable. Confiant stigmatise donc
explicitement l’utilisation de la religion comme instrument de domination, et dénonce l’état
de misère, d’exploitation et de ségrégation raciale, sociale et économique qui persiste en
Martinique cent ans après l’abolition de l’esclavage.
Au-delà de cet engagement en faveur des opprimés, à qui ils redonnent voix et dignité
(les paysannes, dans
Pluie et vent sur Télumée Miracle
de Simone Swarz-Bart en 1972, les
grévistes des bananeraies, dans
Malemort
, de Glissant en 1975, les habitants des bidonvilles
de Fort-de-France, dans
Texaco
, de Chamoiseau en 1992, pour ne prendre que quelques
exemples significatifs), mettant explicitement en scène un rapport de force, l’engagement
littéraire se caractérise non par son caractère ponctuel, contre une forme de domination
conjoncturelle, comme ce fut le cas, par exemple, des « poètes de la Résistance », en France
pendant l’Occupation, mais par sa nature à la fois rétrospective, à travers la quête des origines
du peuple antillais, et prospective, puisqu’il s’agit, au-delà de l’identité antillaise, de
construire son mode de relation au monde.
5
Une nouvelle anthropologie
Dès lors, ces écrivains se donnent pour tâche de construire une nouvelle anthropologie,
fondée sur l’identité, la culture et le passé retrouvés. Tout est à réinventer, à examiner, à
redéfinir : le temps, à travers l’Histoire et la mémoire, l’espace, le langage, le corps,
le genre.
Tous ces concepts – et c’est ce que nous tenterons de montrer brièvement dans cette dernière
partie, font l’objet, chez ces écrivains, d’une mise en scène problématisée, constitutive de
cette entreprise de redéfinition des représentations de l’homme et de la femme antillais.
La quête du langage est primordiale, qui prend la forme d’une réflexion continue au
long de ce demi-siècle. Césaire a tenté, comme il s’en est expliqué dans de nombreux articles,
d’élaborer un nouveau langage, à même d’exprimer la Négritude : « J’ai voulu faire entrer
dans le français un élément qui lui est étranger. Le rythme est une donnée essentielle de
l’homme noir. »
32
Le
Cahier
met en scène le processus de récupération de la parole, fondateur
de l’acte de rébellion : « Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes
combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais
arbre. »
33
Pour Césaire, le Verbe possède ce pouvoir transcendant sur les choses et sur le
monde, qu’il a capacité de transformer. Dans
La Lézarde
34
, Glissant a tenté de combler le
fossé séparant la littérature écrite de la tradition orale créole, longtemps seul mode de
résistance au coeur même de la nuit plantationnaire. Inscrire la figure du conteur (à travers le
personnage de Papa Longoué) au coeur de l’oeuvre littéraire, faire du récit, par le jeu de la
mise en abyme, un mode de représentation spéculaire de revendication de l’élaboration de la
parole et de l’oeuvre littéraires, affirmer ainsi la valeur libératrice, voire révolutionnaire, de ce
processus conquérant, qui permet d’échapper à l’aliénation sociale, politique, historique et
identitaire dont sont victimes les personnages du roman, grâce à une esthétique de
l’oraliture
35
, tel nous semble être l’enjeu fondamental de ce récit qui a marqué l’histoire
littéraire des Antilles françaises.
Dans les deux oeuvres que nous venons d’évoquer, la quête du langage passe par la
langue française. D’autres écrivains ont tenté de forger une langue littéraire à partir du créole,
en faisant l’élément moteur d’une revendication identitaire. Cette entreprise a commencé
véritablement dans les années 1950, avec les oeuvres de Gilbert Gratiant en Martinique ou de
Sonny Rupaire en Guadeloupe, pour nous en tenir aux Antilles françaises. Plus récemment,
Raphaël Confiant a commencé son oeuvre en langue créole, avant de revenir au français, pour
des raisons à la fois linguistiques et éditoriales. Dans l’
Eloge de la Créolité
, on relève une
certaine ambiguïté à ce sujet : l’usage littéraire de la langue créole est exalté en français, et on
ne peut que constater que la plupart des oeuvres de leurs défenseurs sont publiées en français.
Un compromis semble avoir été trouvé par les romanciers Confiant et Chamoiseau dans un
usage fortement créolisé du français, que Confiant définit ainsi : « un français habité par les
mots et surtout l’imaginaire créoles ».
36
Le combat identitaire et politique passe également par une reconquête de la mémoire
historique et des origines du peuple antillais, qui s’amplifie et s’enrichit, d’une oeuvre à
l’autre, d’un écrivain à l’autre, dans un dialogue fécond et permanent. L’exploration du
Temps est donc constitutive de cette quête identitaire, comme l’expliquent les auteurs de
L’éloge de la Créolité
: « Seule la connaissance poétique, la connaissance romanesque, la
connaissance littéraire, bref, la connaissance artistique pourra nous déceler, nous percevoir,
nous ramener évanescents aux réanimations de la conscience. (…) C’est en cela que notre
littérature nous restituera à la durée, à l’espace-temps continu (…) et qu’elle sera
historique.»
37
La domination coloniale s’appuie en effet sur une négation, une ablation
officielle de l’Histoire, ne retenant que la geste, héroïque et européo-centrée, de la
« Découverte » et de la colonisation des Antilles. Remettant en question les lieux et symboles
de cette mémoire coloniale, les écrivains de notre corpus entreprennent donc, à l’instar de
6
nombreux romanciers latino-américains, de réécrire l’Histoire. Pour Césaire et pour Rupaire,
le Temps historique commence avec la traite négrière. Glissant et les écrivains de la Créolité,
tout en continuant à travailler sur cette base matricielle, cherchant « à exprimer la temporalité
chaotique, brisée qui forme l’expérience historique de nos peuples »
38
s’efforcent de mettre à
jour des strates plus anciennes du passé, remontant à la civilisation amérindienne.
Dans un petit roman exemplaire à cet égard,
L’Esclave vieil homme et le molosse
39
,
Patrick Chamoiseau retrace l’itinéraire halluciné et hallucinant d’un vieil esclave qui, un soir,
pris d’une « décharge », décide de fuir vers les Grands-Bois. Au-delà de ce parcours qui
constitue la trame narrative, Chamoiseau représente de façon symbolique l’ensemble du
processus historique fondateur de la blessure de la mémoire et de l’identité antillaises, qui a
conduit à la destruction de la civilisation et du peuple Caraïbe puis à la traite des Noirs
d’Afrique et à leur mise en esclavage, puisque l’itinéraire de la plantation aux grands-bois
conduit le vieil homme jusqu’au coeur de la civilisation Caraïbe, représenté ici par une
mystérieuse Pierre sacrée. La dynamique du texte réside dans la fusion corps/espace, unis par
la souffrance et la mémoire. Le corps de l’esclave est en effet le dépositaire du souvenir du
voyage traumatisant de l’Afrique aux Caraïbes, le corps de la Terre des Caraïbes étant celui
de la mémoire amérindienne. Cette dialectique s’organise grâce à l’articulation narrative et
symbolique du parcours spatial et du parcours intérieur, à la superposition des différents
espaces du drame historique (l’Afrique, l’Océan, la Plantation, les Grands-Bois), à
l’inscription progressive du Temps et de la mémoire dans l’espace, contribuant à l’élaboration
d’un mythe des origines multiple, représentatif des métissages à l’oeuvre dans la littérature
antillaise et emblématique de la poétique de la Créolité.
J’espère donc avoir réussi à montrer, au cours de cette étude, les enjeux poétiques,
politiques, et anthropologiques de cette entreprise de réflexion menée aux Antilles françaises
depuis une soixantaine d’années maintenant. Partie d’un double postulat de domination et
d’aliénation culturelle et politique, cette réflexion a transcendé les données politiques
immédiates pour s’attacher à reconstruire le matériau anthropologique brisé et éparpillé par le
maëlstrom de la conquête, de la colonisation et du métissage.
On assiste ainsi, aux Antilles françaises, dans les dernières décennies, à l’émergence et
à l’affirmation d’une démarche intellectuelle originale, fondée sur une appréhension géo-
historique de la réalité culturelle et des combats identitaires de cet espace insulaire. Si les îles
des Caraïbes partagent une histoire commune, si leur peuplement s’est constitué au fur et à
mesure des arrivages successifs de populations d’Amérique, puis d’Europe, d’Afrique, et
enfin d’Asie, les identités se sont forgées différemment dans les différentes îles. Au-delà des
particularités culturelles et politiques, les intellectuels antillais tentent aujourd’hui de dépasser
les « frontières impériales » en quête de ce qui constitue l’unité de l’espace
caraïbe, de leur
histoire et de leur identité communes. Ainsi, dans un archipel fait de territoires éclatés par la
géographie et, surtout, par l’histoire coloniale, qui tente difficilement de réaliser une
intégration économique, si ce n’est politique, les Antilles françaises apparaissent comme le
centre névralgique d’une réflexion fondée sur le concept de la Créolité, qui n’a cessé de se
développer
depuis que Césaire en a jeté les bases, faisant de l’écriture l’arme de ce combat, et
je lui laisse le mot de la fin :
« C’est par l’image, l’image révolutionnaire, l’image distante,
l’image qui bouleverse toutes les lois de la pensée, que l’homme brise enfin la barrière.»
40
Linda Gil
Université de Paris III
7
1
Aimé Césaire,
Cahier d’un retour au pays natal
, Présence Africaine, 1983, p. 44.
2
Tropiques
, n°5, avril 1942.
3
Aimé Césaire,
op. cit
., p. 46.
4
Pour reprendre un terme utilisé par Chamoiseau et Confiant dans leur ouvrage
Lettres créoles
, Gallimard, 1999.
5
Sonny Rupaire,
Cette igname brisée qu’est ma terre natale
, Ed. Caribéennes, 1982.
6
Inédit. Cité par Daniel Bebel Gisler,
Leonara
, Ed. Seghers, 1987.
7
Un Champ d’îles
, en 1953 et
Les Indes
en 1955.
8
Edouard Glissant,
Le Discours antillais
, Ed. Gallimard, 1997, p. 20.
9
Ibid
., p. 33.
10
Ibid
., p. 29.
11
Votée en 1946 sur proposition et combats d’Aimé Césaire, qui transforme la colonie en un département
français.
12
Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant,
Eloge de la Créolité
, Ed. Gallimard, 1989, p. 13.
13
Ibid
, p. 27. Les auteurs empruntent cette expression à Edouard Glissant.
14
Ibid
., p. 62.
15
Ibid
., p. 29.
16
Ibid
., p. 56.
17
René Depestre, « Les aventures de la créolité », in
Ecrire la « parole de nuit ». La nouvelle littérature
antillaise
, Gallimard, 1994, p.166.
18
Patrick Chamoiseau,
Ecrire en pays dominé
, Gallimard, 1997.
19
Mallarmé,
Lettre à Verlaine
.
20
Césaire,
op. cit.,
pp. 35 et 39.
21
Ibid.,
p. 41.
22
Ibid
., pp. 58-59.
23
Ibid
., p. 37.
24
Ibid
., p. 38.
25
Ibid
., p. 41.
26
Ibid
., p. 42.
27
Ibid
., p. 52.
28
Ibid
., p. 60.
29
Sartre, « Orphée noir », préface à l
’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française
,
PUF, 1948, p.XXIX.
30
René Depestre,
Aimé Césaire
, République internationale des Lettres, 1994.
31
Raphaël Confiant,
La Vierge du Grand Retour
, Grasset, 1996, p. 330.
32
Aimé Césaire, Afrique, 1961.
33
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, p. 21.
34
Edouard Glissant,
La Lézarde
, Ed. du Seuil, 1958.
35
Patrick Chamoiseau en donne la définition suivante : il s’agit d’une production orale qui se distingue de la
parole ordinaire par sa dimension esthétique. « Que faire de la parole ? »,
in
Ecrire la « parole de nui t ». La
nouvelle littérature antillaise
, Gallimard, 1994.
36
Raphaël Confiant, « Questions pratiques d’écriture créole »,
ibid.
37
Bernabé, Chamoiseau, Confiant,
op. cit
., p. 38.
38
Raphaël Confiant,
op. cit..
39
Patrick Chamoiseau,
L’esclave vieil homme et le molosse
, Gallimard, 1997.
40
Aimé Césaire, « Poésie et connaissance », conférence prononcée en 1944 à Port-au-Prince, publiée en 1945,
Tropiques
n°12
.
Références bibliographiques
ANTOINE, Régis,
Rayonnants écrivains de la Caraïbe
, Paris, Maisonneuve & Larose, 1998.
BERNABE, Jean, CHAMOISEAU, Patrick, CONFIANT, Raphaël,
Eloge de la Créolité
,
Paris, Gallimard, 1993 (rééd.).
CHAMOISEAU, Patrick,
Ecrire en pays dominé
, Paris, Gallimard, 1997.
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