Des dolmens à couloir au péril des mers actuelles - article ; n°1 ; vol.9, pg 57-66

De
Revue archéologique de l'ouest - Année 1992 - Volume 9 - Numéro 1 - Pages 57-66
L'exemple de la sépulture à chambre et à couloir de la plage d'Ezer (Loctudy, Finistère), met en relief les problèmes des monuments anciens de bas-niveau, et leurs relations avec le bord de mer.
The case of the passage-grave on the beach of Ezer (Loctudy, Finistère), shows up the problems of the ancient monuments at low-level, and their relations to the sea-shore.
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Pierre-Roland Giot
Hervé Morzadec
Des dolmens à couloir au péril des mers actuelles
In: Revue archéologique de l'ouest, tome 9, 1992. pp. 57-66.
Résumé
L'exemple de la sépulture à chambre et à couloir de la plage d'Ezer (Loctudy, Finistère), met en relief les problèmes des
monuments anciens de bas-niveau, et leurs relations avec le bord de mer.
Abstract
The case of the passage-grave on the beach of Ezer (Loctudy, Finistère), shows up the problems of the ancient monuments at
low-level, and their relations to the sea-shore.
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Giot Pierre-Roland, Morzadec Hervé. Des dolmens à couloir au péril des mers actuelles. In: Revue archéologique de l'ouest,
tome 9, 1992. pp. 57-66.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rao_0767-709X_1992_num_9_1_979Rc\: archéol Ouest, 9, 1992, p. 57-66.
DES DOLMENS A COULOIR
AU PERIL DES MERS ACTUELLES
Pierre-Roland GIOT* et Hervé MORZADEC*
Résumé: L'exemple de la sépulture à chambre et à couloir de la plage d'Ezer (Loctudy, Finistère), met en relief les
problèmes des monuments anciens de bas-niveau, et leurs relations avec le bord de mer.
Abstract: The case of the passage-grave on the beach of Ezer (Loctudy, Finistère), shows up the problems of the
ancient monuments at low-level, and their relations to the sea-shore.
Mots-clés: Finistère, Sépulture à chambre et couloir, Loctudy, niveau marin.
Key-words: passage-grave, Loctudy, sea-level.
Une des caractéristiques communément admises pour mers moyennes de vives eaux d'après la ligne des algues,
mais évidemment les vives eaux de tempête pouvaient les sépultures mégalithiques du type des dolmens à
chambre et à couloir est de se trouver perchées près de monter bien plus. A l'époque, le cordon dunaire, à l'est
sommets topographiques dominant un paysage. Certes de l'angle du C.V. de Loctudy à Lodonnec, présentait
une belle hauteur. Sur la carte marine n° 5368 levée en toutes ne sont pas sur des collines, et dans les régions à
très faible relief la dénivelée peut être modeste, de 1903-1905, on en avait représenté la morphologie tout
l'ordre du mètre, par rapport au plateau environnant. spécialement comme une dune allongée en une ellipse
Rares sont celles implantées sur une surface à moins de de 200 m.
5 m d'altitude par rapport au niveau moyen des mers
actuelles (0 N.G.F.), mais le cas de celles qui sont ARCHITECTURE (fig. 2, 3, 4)
attaquées par le flot du fait de la remontée continue du
niveau marin est intéressant. Par contre on n'est pas On décida un nettoyage de ces pierres qui fut effectué
étonné par la situation en bas-fond ou sur les estrans dans les jours suivants. Neuf pierres plantées dessi
actuels des monuments plus tardifs que sont les allées naient un ovale orienté presque nord-sud de 4 m sur 3 m,
couvertes, tout comme les menhirs. avec deux interruptions, les pierres voisines étant pres
que jointives. A l'interruption est, large de 0,70 m
I - LE DOLMEN DE LA PLAGE D'EZER environ, correspondait à 1 m de son bord sud une autre
A LOCTUDY (Finistère) (fig. 1) petite pierre plantée orthogonalement, qui aurait pu
border un «couloir». L'interruption ouest, large d'envi
En septembre 1950, l'aîné d'entre nous (P.-R. G.), ron 1,60 m se faisait remarquer par le fait que la dalle qui
fouillant à St-Urnel avec la collaboration de J. Cogné lui succédait à son nord était un peu déviée vers l'exté
(qui a terminé sa carrière comme professeur de géolo rieur. Ce fut le seul orthostate qui fut sondé jusqu'à son
gie à l'Université de Rennes), de LE. Jones (qui a pied, sa hauteur totale faisant 1,26 m. Les autres pierres
terminé sa carrière comme professeur de géographie à principales s'élevaient de 0,80 à 1,00 m au-dessus de ce
qui restait du vieux sol sous le sable de la dune et de l'Université de Birmingham) et de feu C. Thépot (qui
termina sa carrière d'enseignant de sciences naturelles l'estran, et on évita de sonder à leur pied de peur de les
comme proviseur du lycée de Lannion), une excursion déchausser en dérangeant leurs pierres de calage. Il
dominicale nous amena à découvrir sur l'estran de la était évident qu'on se trouvait en présence d'une cham
plage d'Ezer en Loctudy, dépassant de quelques déci bre dolménique délimitée par ces orthostates. Le pro
mètres du sable, un petit cercle de pierres fort suspect, blème était celui de l'aboutissement du couloir, soit au
où jouaient les enfants. Le cordon dunaire, suite à nord-est comme la petite pierre le suggérait, ou à
quelques tempêtes avait subi un fort recul de ses parties l'ouest, ce qui serait une orientation insolite; on pouvait
penser que de ce côté une ou deux pierres avaient déjà basses, et l'estran un démaigrissement. Le sommet des
pierres pouvait correspondre au niveau des plus hautes été perdues. Plus bas sur l'estran il dépassait trois ou
U.P.R. 403 du CNRS., Laboratoire d'Anthropologie, Université de Rennes I, Campus de Beaulieu, 35042 RENNES Cedex.
Manuscrit reçu le 05/03/1992, accepté le 16/03/1992. 58
quatre pierres qui semblaient être des têtes de rocher,
comme on se trouvait à peu près dans l'axe d'un des \ \ -1 // Penalan platiers rocheux figurés sur les cartes (la marine, et les \r
1/25 000 allemand de 1943 et I.G.N. de 1972). Le
dolmen aurait été installé sur le point le plus élevé de ce
haut-fond rocheux relatif, entre deux vallons. Le mar-
nage maximum actuel dans cette zone est de 5,52 m.
Une fois le sable de l'estran enlevé, à part quelques
pierres volantes arrivées comme galets ou comme ébou-
^Lodonnec lis, on se trouvait devant un vieux-sol résiduel de couleur
très noire, à trame sablo-arénacée, hydromorphe, et Éz correspondant bien à celui pouvant s'être formé sous un t marais littoral derrière cordon dunaire, et dont précis
ément le marais actuel se trouvait au NNE en arrière du
site, dans son tracé de 1967 sur la carte I.G.N., mais qui
a été asséché depuis. On doit penser que ce sol s'est ^\ formé à un moment où le cordon littoral était en avant
M' \ de son emplacement subactuel; et dans ce sol, il traînait
quelques tessons de poterie commune gallo-romaine.
Il se trouve que les estrans de Loctudy sont particuli^ x \ J r~\
èrement riches en gisements de dépôts organiques litt'\f?-omte de S/ Oual oraux, dits souvent «tourbières» sinon «forêts» sous-
marines. On en a signalé dans toutes les baies et criques,
d'ouest en est, au sud de Kerizur et de Kerfriant, avec
nombreux troncs de chênes; à Ezer même où A. Guil-
Fig. 1: Situation du dolmen détruit sur l'estran de la plage d'Ezer à cher les a vues affleurant à 3 m sous les plus hautes mers; Loctudy; sur le fond de carte I.G.N. modifié on a rétabli l'emplace à Beg Kerafédé où l'épaisseur atteignait le mètre; à ment du marais derrière le cordon littoral actuellement asséché.
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 2: Les pierres du dolmen le jour de la découverte, 3 septembre 1950 (cliché J. Cogné). La laisse de mer est au coin supérieur.
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 3: La chambre en cours de dégagement, 10 septembre 1950 (cliché J. Cogné). La laisse de mer est toute proche. 59
tement au sec.
Dans une structure mégalithique démantelée à ce
point, et dont l'intérieur avait dû être exposé en surface
du sol pendant de longues périodes, on devait s'attendre
à ne rien retrouver de l'époque néolithique, à part
quelques résidus lithiques descendus dans des fentes de
dessiccation ou par le piétinement, ou associés aux
calages des fosses de fondation des petites dalles. La
couche humique de couleur noire décapée, grande fut
notre surprise de constater que dessous le sable arénacé
assez fin, moins coloré (en séchant à la longue il prit une
teinte beige), renfermait les restes dispersés et très
fragmentés du mobilier néolithique. Celui-ci fut so
igneusement recueilli, mais toujours dans la crainte de
déchausser les orthostates en danger devant les hautes
mers actuelles, surtout les jours de tempête, on se garda
de creuser dans le sous-sol arénacé proprement dit. Il
est possible que cette discrétion conservatoire ait laissé
derrière d'autres éléments du mobilier, et que cette
fouille de sauvetage extemporanée n'ait pas été suff
isamment complète. Fouille de sauvetage avant la lettre,
puisqu'à cette époque cette notion n'avait pas encore
émergé.
Nous sommes revenus visiter les lieux à de nombreus
es reprises par la suite. Les années suivantes le sable
était revenu tout recouvrir, la couverture aérienne I.G.N.
de 1952 ne laisse d'ailleurs rien apercevoir. Mais à la
faveur d'un autre démaigrissement de l'estran nous Fig. 4: Plan du dolmen détruit d'Ezer, avec élévation hors sol des avons pu voir les têtes de quelques orthostates par une orthostates. On suppose que l'ouverture sur le couloir était au nord- fois au cours des années cinquante, puis depuis plus est.
jamais rien. Il est possible que ce soient les engins ayant
Corn Guernic, avec des troncs d'arbres jadis exploités procédé à la pose de la canalisation d'assèchement du
comme combustible; à Kervilzic, aux nombreux troncs marais derrière le cordon qui ont détruit le monument.
De toutes manières la fréquentation estivale et les d'arbres encore, c'est le site le plus bas, à 5 m sous les
plus hautes mers, étudié palynologiquement de manière aménagements ayant amené dès 1960 une dégradation
sommaire par G. et C. Dubois; à Kergall, étudié récem considérable de la dune, à défaut d'une intervention
ment au point de vue palynologique par M.T. Morza- municipale, en 1964 les riverains propriétaires ont enga
dec-Kerfourn (1982, 1985), site s'étageant entre le n gé des mesures de protection, achevant de modifier
iveau des plus hautes mers de mortes eaux jusqu'en- l'aspect de l'estran.
dessous du niveau moyen, et qui dépasse donc larg Aujourd'hui, le paysage a complètement changé, la
ement le mètre d'épaisseur également; enfin vers Lan- plage est encore plus érodée, et comme de nombreuses
goz. maisons ont été construites sur la dune elle-même qui a
Le dépôt de Kergall montre un paysage de marais été entièrement lotie, divers apports de protection ont
littoral derrière cordon sableux, évoluant entre deux été amenés à son pied du fait des attaques qu'elle subit
approches marines vers le début de notre ère ou un peu de temps en temps. Un mur de défense a été construit à
avant, et subissant ensuite l'influence d'une autre datée l'extrémité orientale de la plage, au pied des propriétés
les plus menacées. Il est à peu près certain qu'il ne de 1410 ± 90 ans B.P., soit l'intervalle 560 à 670 CAL.
AD. (GIF n° 2192); ensuite la tourbe fut recouverte de subsiste plus rien du monument mégalithique, ni même
sable de plage, témoin de la migration vers l'intérieur de du vieux sol environnant, au-dessus du haut-fond ro
la ligne de rivage proprement dite, événement qui se cheux qui le supportait.
Dès 1911, le Cdt A. Martin avait distingué une catégorsitue donc vers le très Haut Moyen-Age.
Le petit résidu noir du dolmen d'Ezer doit donc se ie particulière de dolmens à chambre circulaire, dél
placer vers la fin de ces cycles, vers l'époque gallo- imitée par des orthostates jointifs, mais où il mélangeait
romaine ou juste après, et ensuite est venu l'envahiss des structures à petites pierres incapables de supporter
ement de la crique par le sable dunaire à nouveau déplacé une couverture en grandes tables, et d'autres plus soli
vers l'intérieur. Du côté de la baie d'Audierne, à Ker- des. Quoiqu'il ait fouillé en 1899 le dolmen de Tossen-
boulen et Kerharo en Plomeur, nous avons également ar-Run en Yvias, à parois de pierres sèches encorbel-
des monuments mégalithiques déjà démantelés à l'épo lées, le premier du genre reconnu en Bretagne (à part la
que gallo-romaine, entourés de sols cultivés à cette chambre en pierres sèches du dolmen à deux couloirs de
période, sols posés sur des restes de dunes plus ancien Run-Aour en Plomeur il est vrai), il ne fit pas de
nes, et ensuite enfouis sous les épaisses dunes médiéval rapprochement; Z. Le Rouzic n'avait reconnu une telle
structure en pierres sèches à l'Ile Longue en Larmor- es.
Le sommet des orthostates d'Ezer laissait voir par Baden qu'en 1905; il y manquait les orthostates jointifs.
places de légers débuts d'érosion, soit par les sables C'est en 1955 que le dégagement de la chambre D du
remués par les marées, soit par les sables déplacés par cairn secondaire de Barnenez montra définitivement
le vent. On peut estimer le bas accessible des pierres à que de tels petits orthostates étaient plaqués devant une
environ 1,75 m au-dessus du niveau moyen. De toutes muraille en pierres sèches, ce que nous soupçonnions
manières, à l'époque de la construction, les fosses de depuis notre première visite en 1951 au dolmen de l'Ile
fondation les plus profondes devaient se trouver Bono aux Sept-Iles. Kerbors et La Ville-Richard en 60
Pléneuf sont d'autres exemples. LA CERAMIQUE (fig. 6)
Le dolmen d'Ezer devait donc avoir eu des parois
réelles en pierres sèches, se terminant en encorbelle La poterie néolithique est représentée par environ
ment, et être contenu dans un petit cairn de pierres 150 tessons et petits fragments, à partir desquels on peut
assurant la stabilité du «tas de charges». Toute cette esquisser plusieurs vases et un résidu de tessons divers.
masse de pierres aura disparu, et cela dès l'époque Une quarantaine de très petits tessons disparates,
gallo-romaine au plus tard. Elle aura été récupérée pour dont très peu se raccordent, viennent d'un vase en pâte
des murettes ou des constructions. On peut se demand fine, micacée, rouge à rouge-brun, peu épais (moyenne
er si son démantèlement n'aurait pas commencé avec 3 mm, allant de 2,5 à 3,5 mm selon les tessons), d'un
la courte phase de plus haut niveau marin que les diamètre au rebord voisin de 150 mm, ce qui fait déjà un
données palynologiques permettent souvent de soup grand vase. Ce rebord est très légèrement éversé, et
çonner dans le cours de l'Age du Bronze, avant la ourlé vers l'extérieur. Sept tessons de la panse se raccor
régression du Bronze Final et de l'Age du Fer qui dant montrent les restes de deux «moustaches» en
perdure jusque dans le cours de l'époque gallo-romaine. relief, de 2 mm maximum environ, disposés en arcs
Il est probable que ce qui restait du mobilier de la subverticaux opposés, séparés par un espace d'environ
tombe n'est qu'une fraction de ce qu'on aurait pu y 12 mm au plus étroit. C'est une caractéristique de
trouver si le monument était resté intact. En tout cas il quelques rares vases du style Carn, mais dans ce cas,
est très significatif. d'après d'autres tessons, le rayon de courbure du fond
est très grand, la forme devait être plus trapue que dans
LE LITHIQUE (fig. 5) la majorité des profils sensiblement hémisphériques.
Une cinquantaine de tessons se raccordent pour
Le matériel lithique recueilli comprend une petite constituer les deux-tiers incomplets d'un vase à fond
lame de silex (58 mm), avec des petites encoches d'uti rond, en pâte fine, brune à beige, d'une épaisseur
lisation sur les deux bords vers la pointe; un petit nucléus moyenne variant de 4 mm au fond jusqu'à 7 mm au
(reste d'utilisation d'un de ces petits rognons qu'on sommet de la panse. Le diamètre au rebord est de
trouve comme galets dans les cordons littoraux de la l'ordre de 160 mm, la hauteur de l'ordre de 108 mm. Le
région, et qui sont la source locale secondaire d'un silex rebord est éversé et ourlé assez irrégulièrement. A
souvent de qualité médiocre) et 8 éclats et déchets de environ 45 mm sous le rebord on observe de part et
taille. Un galet de quartz très grossièrement arrondi d'autre du vase deux bourrelets de préhension horizon
présente une cassure qui a pu être rosie par un passage taux en relief, celui entier long de 40 mm, larges de 8mm,
au feu (diamètres 4,5 à 5 cm); un galet allongé de granité «ornés» pour l'un à son bord inférieur de petites inci
(longueur 11,5 cm) a pu servir à frapper à une extrémité; sions verticales, pour l'autre les incisions traversent
un galet de gneiss lité plat (longueur 12 cm), avec une complètement le bourrelet; ceci sans doute pour rendre
face plus quartzique, a pu servir de lissoir. la préhension plus efficace. Ici des spicules sont visibles
L'objet lithique le plus remarquable est une belle dans la pâte, surtout à la face interne, rarement sur la
pendeloque à deux trous de suspension, de forme sub face externe engobée et lissée, à l'examen au binocul
trapézoïdale (48 mm de plus grande dimension, l'autre aire.
étant 26 mm; épaisseur 8,5 mm), aux bords et angles L'étude pétrographique confirme la présence dans la
soigneusement arrondis. Les deux trous ont été percés matrice, de fragments de spicules de silicisponges, mais
à partir de chaque face selon la méthode classique, par surtout de nombreuses diatomées pennées également
deux cônes se rejoignant, puis régularisés à 3 et 5 mm d'origine marine. L'argile utilisée est donc d'origine
environ. D'un beau rouge violacé, cet objet est en sédimentaire marine plio-pléistocène; à l'époque, puis
hématite rouge; on se souviendra que le dolmen D du que le niveau de la mer devait être sensiblement plus
cairn III de l'île Guennoc a donné un bloc d'hématite bas, on devait avoir accès à un gisement d'une telle
rouge, à une face polie par l'usage, pour lequel on argile, dans le remplissage du fond ou des rives d'une ria,
hésitait entre le Néolithique et l'Age du Fer. comme la ria du Ster de Lesconil, sinon celle de la rivière
de Pont-PAbbé. Il est à noter que dans plusieurs sites
mégalithiques de la région, notamment celui de Qué-
larn en Plobannalec, il y a de la poterie néolithique à
spicules, et que le site d'habitat du promontoire du
Goudoul en Plobannalec (Giot, 1985), vers la transition
Bronze final - Premier Age du Fer, nous donne de
nombreux tessons à spicules dont l'argile provient sans
doute de la même source.
La matrice de la poterie néolithique d'Ezer est faibl
ement orientée, sauf autour des gros fragments de dé
graissant où l'on observe nettement un phénomène de
fluage. Ce dégraissant contient essentiellement du quartz,
des plagioclases, de plus rares feldspaths potassiques et
des micas (muscovite surtout). Il est constitué de grains
minéraux isolés; les fragments de roche sont rares et
certains montrent l'association quartz + feldspaths +
muscovite. Quelques restes de matière organique sont
encore visibles, avec une auréole charbonneuse autour
du trou dans lequel on peut encore discerner des struc
tures cellulaires végétales.
Une dizaine de tessons assez semblables, foncés,
épais de 4,5 à 5 mm, peuvent provenir plutôt d'un autre Fig. 5: Objets lithiques du dolmen d'Ezer petite lame de silex et vase de facture similaire. pendeloque en hématite à double perforation. 61
Fig. 6: Poterie du dolmen d'Ezer; a: vase le plus complet avec deux bourrelets de préhension horizontaux incisés; b: pot à profil en s; c: rebord et
restes de «moustaches» à la panse d'un vase très fin; d: «crosse» sur un tesson d un vase de Parc-ar-Hastel en Treguennec, pour comparaison.
Une demi-douzaine de tessons proviennent d'un pot Enfin une cinquantaine de tessons à pâte beaucoup
avec un profil en S plus accentué, sans que vraiment la plus grossière, à inclusions granito-gneissiques, d'épais
panse soit carénée. La pâte est fine, tend à se déliter seur variant de 5 à 10 et parfois 12 mm, sont trop
parallèlement aux surfaces, beige à brun, l'intérieur dépareillés pour qu'on puisse en déduire les formes.
montrant des traces de lissage à la spatule. Le diamètre Le décor à «moustaches», connu évidemment dans le
au rebord est voisin de 180 mm. Ce rebord est éversé, dolmen central de l'Ile Carn, se retrouve, comme d'au
son sommet est un peu aplati, l'ourlet extérieur peut être tres moulures en relief, aussi dans bien des poteries
un peu anguleux. On discerne également quelques spi- néolithiques. Dans la région bigoudène, il est connu
cules d'épongés siliceuses. dans le dolmen à chambre compartimentée de Kervadel
Quelques tessons de pâte encore fine, mais montrant en Plobannalec, ce qui montre qu'il n'est pas spécifique
en surface de grandes paillettes de mica blanc, et aussi d'une catégorie de monuments. Profitons de l'occasion
quelques spicules, d'un vase de forme indiscernable. pour en signaler un autre tesson, où une moulure en 62
«crosse» se trouve appliquée sur la courbure la plus brûlées ont donné la date radiocarbone GIF n° 5510:
accentuée d'une panse, par-dessus une zone de jonction 5800 +_ 100 BP, ce qui après calibration correspond à
l'intervalle 4925 à 4450 CAL B.C. environ. L'étude de deux colombins au surplus, provenant de découverte
ancienne sur le promontoire de Parc-ar-Hastel en Tré- anthracologique de ces charbons de bois par D. Marg
guennec (fig. 6) en conditions de gisement inconnues uerie montre qu'ils proviennent tous de chêne, de gros
(on a tout lieu de suspecter sur ce lieu des dolmens à éléments, troncs ou grosses branches, à rythme de
chambre compartimentée). Si la surface interne de cette croissance moyen, la largeur des cernes variant de 1,5 à
3 mm par an. poterie de belle qualité est brune, l'extérieure se carac
térise par une belle surface lissée d'une teinte rouge Dans l'ensemble la poterie, très dépareillée, est à pâte
violacée. relativement fine vue par ses surfaces engobées, mais les
sections montrent un dégraissant granitique souvent
II - LE CAIRN DE L'ILOT DE ROC'H-AVEL fort grossier eu égard aux épaisseurs variant entre 3 et 10
EN LANDEDA (Finistère) mm. Il n'y a que deux fragments de rebords, fins, à lèvre
éversée légèrement marquée.
Découvert en 1925 par le commandant E. Morel et Le cairn de Roc'h-Avel contenait donc côte-à-côte
étudié jusqu'à sa mort en 1927 de manière rigoureuse deux sépultures à chambre et à couloir, à chambre en
comme le montrent ses figures et son texte inachevé que encorbellement de pierres sèches, dont l'une avec des
petits orthostates plaqués. Il se situe sur le sommet nous avons publié (Giot, Hallegouët, Monnier, 1979), ce
cairn, tranché jusqu'à sa moitié par l'érosion marine, relatif (car il y a à côté des rochers un peu plus élevés)
devait avoir une vingtaine de m de longueur nord-sud. d'une très petite élévation rocheuse par rapport aux bas-
Ses structures sont posées sensiblement au niveau des fonds et vallées environnantes des deux abers les plus
plus hautes mers de vives-eaux actuelles, l'amplitude connus. Il est possible que sous la dune du même îlot, à
maximum dans cette zone étant de 8,80 m. Près du son nord, se trouve un autre cairn. C'est une zone de
centre E. Morel vit alignées 4 ou 5 petites dalles vertica basses terres où depuis le cadastre de 1841 une vingtaine
les dessinant un côté de chambre. En 1955 l'aîné d'entre de parcelles se sont évanouies dans les flots entre les
eux nous trouva celles-ci en partie déchaussées, et 2 à deux parties désormais séparées de l'île Tariec, sans
3m plus au nord, il se dessinait la paroi semi-circulaire compter ce qui n'était pas cadastré. La partie solide de
d'une chambre en maçonnerie de plaquettes de granité Tariec doit supporter, sous la dune encore, un autre
montées à sec. L'érosion continuant, il était visible que cairn, à une altitude dominante plus conforme aux
les trois orthostates survivants, un grand entre deux usages de la région, où les monuments sont perchés sur
petits jointifs, étaient plaqués devant un reste de maçonn des sommets dominant de beaucoup le paysage, comme
erie sèche; à leur pied il fut découvert vers 1968 des actuellement par devant ce littoral et en pleine mer les
tessons et des charbons (E. Morel y avait trouvé un cairns de l'île Guennoc, et dans la même région celui de
fragment de calotte crânienne) dans le limon du plan l'île Carn.
cher. Ces pierres basculaient à leur tour dans la grève Le cairn de l'île Carn, à Ploudalmézeau (Finistère),
avant 1972, et une reprise de l'érosion en 1979 motiva fort exposé aux embruns, n'est pas directement au péril
une intervention de sauvetage dans ce qui restait de la de la mer, puisque posé sur une surface granitique
chambre à parois de pierres sèches, dont il subsistait au s'étageant à peu près entre 10 et 12 m au-dessus du
niveau de son plancher environ le tiers de son pourtour niveau moyen, quoique les embruns l'arrosent et que
(fig. 7 et 8). surtout, comme tant d'autres cairns mégalithiques
La maçonnerie sèche repose sur un niveau arénacé de armoricains, il a été abîmé pendant la dernière guerre.
limon, peu au-dessus de hauts-fonds du substratum Comme son dolmen central, que nous avons fouillé en
rocheux, lequel est apparent à peu de distance plus loin. 1954 et en 1964, présente le plus beau cas connu de
Des prélèvements faits avec D. Marguerie en 1986 dans structure de condamnation, nous profitons de l'occasion
ce vieux-sol sous le cairn ne montrèrent aucun pollen pour en publier deux photographies restées inédites
préservé. Le plancher de la chambre était garni, au- depuis 1954. Elles ne couvrent chacune qu'une partie
dessus de ce niveau arénacé, d'un limon plus argileux, des deux murets de condamnation successifs, il faut
d'une épaisseur moyenne de 0,15 m, montant jusqu'à tenir compte de ce que les ampoules de flash de l'époque
affleurer le sommet des pierres de base du muret, ce qui étaient peu fiables (fig. 10 et 11).
montre bien que c'est un apport, très noirci, autour
d'une accumulation de quelques pierres brûlées, au sud- III - LES DOLMENS DE KERROYAL
ouest; parmi celles-ci un galet de granité rougi et cra DANS LA RIVIERE D'AURAY,
quelé au feu, et un amas de charbons de bois. Il y avait DEVANT PLOUGOUMELEN (Morbihan)
deux autres petits de de bois. Autour et
entre ces pierres brûlées et la paroi sud-ouest, il y avait Le plus grand des deux dolmens, séparés par 80 m,
des os dispersés, d'au moins trois individus, deux adultes situés dans la slikke de la rivière de Pont-Sal, partie
et un jeune. Dispersés dans le limon argileux il y avait 55 haute de la rivière du Bono, affluent de la rivière
éclats de silex, seulement des déchets de taille, et 90 d'Auray, fut découvert en 1906 par L. Lallement et visité
tessons de poterie (fig. 9). Il est certain que si au lieu par lui et E. Ducourtioux; le site fut visité en 1908 par G.
d'avoir affaire à un petit reliquat de la surface d'utilisa d'Ault Dumesnil (fig. 12) et Z. Le Rouzic, en 1909 par L.
tion de cette chambre, on en avait eu tout, on aurait eu Bonneau qui en fit un plan, et le même année par le Cdt
comme mobilier et comme ossements bien davantage. A. Devoir et Z. Le Rouzic, qui fouilla l'intérieur. A.
Plusieurs circonstances géochimiques locales ont fait Devoir revint faire une étude marégraphique restée
que la conservation relativement convenable des os soit inédite, après 1916, complétant ses observations de
possible; quelques-uns seulement présentent des traces 1909, en ce qui concerne le dolmen à cabinet latéral,
d'exposition au feu. Ces os sont dissociés et déplacés; dont la partie accessible du bas des supports se trouve à
mais au moins l'une des accumulations, au pied du 1,95 m au-dessus du niveau moyen. Le deuxième monu
muret, suggère un groupement d'os longs en «botte». ment eut aussi un plan de L. Bonneau. Le marnage doit
Les charbons associés à l'accumulation de pierres se trouver entre 5 et 5,50 m. 63
Fig. 7: Ilot de Roc'h-Avel, Landéda. Section du cairn au niveau des plus hautes mers, vue prise vers 1967 (auteur inconnu), montrant au milieu
trois orthostates jointifs de la chambre sud (pierres depuis déchaussées et tombées), et à droite une partie de la paroi en pierres sèches de la
chambre nord.
Fig. 8: La paroi en pierres sèches de la chambre nord de Roc'h-Avel, tranchée par les hautes mers, en 1979.
Le dolmen à cabinet latéral se trouve dans une partie resserrée. Des sommets de 25 m (Kerroyal) et de 23 m
déjà large du «marais» de Pont-Sal, non loin du chenal, (Tenno) n'étaient pas tellement distants si on avait
à la limite de la slikke et du schorre, à peu près en face voulu obéir à la «loi des sommets»; c'est donc le bord de
de l'anse de Tenno, tandis que l'autre monument, peut- la rivière qui était recherché, les monuments étant bien
être une allée couverte, se trouve dans une partie plus entendu construits sur des hauts-fonds rocheux. On 64
A 2
□ 3
0 5M
Fig. 9: Plan de la fouille de novembre 1979 du plancher subsistant de la chambre nord de Roc'h-Avel. 1: ossements. 2: silex. 3: tessons de poterie.
4: amas de charbon de bois. 5: galet de granité rougi et craquelé au feu, surmontant une masse de charbon de bois, de cendres et de pierres brûlées.
peut hésiter, dans cette région morbihannaise, sur la
date de construction du dolmen à cabinet latéral, et le
soupçonner d'être moins ancien que les sépultures d'Ezer
et de Roc'h-Avel, aussi nous en parlons surtout pour
mémoire.
Parce qu'ils se trouvent implantés sur des unités
géologiques différentes, nous éviterons les comparai
sons de niveau avec les monuments au sud de la Loire.
IV - CONCLUSION
Tout en tenant compte que, du fait des différences
d'amplitude des marées, le niveau moyen actuel n'a
qu'une signification relative comme niveau de référence
pour ces périodes déjà lointaines, on peut constater que
la sépulture mégalithique d'Ezer semble celle située au
plus bas, pour ce qui est des dolmens à chambre et à
couloir. Son style et son mobilier font penser que c'est
un monument des séries anciennes, comme celui de
Roc'h-Avel, pour ce qui est de ceux à bas niveaux, mais
comparable aux autres monuments à chambre encor-
bellées ou non qui sont perchés en positions dominantes
sur les paysages, comme Carn, Guennoc ou Barnenez.
Le problème serait de savoir s'il y en avait beaucoup
d'autres, à ce niveau ou plus bas encore, qui ont pu être
démantelés et détruits par les flots, sinon aux racines
enfouies sous des bancs de sables marins. Il nous paraît
fort vraisemblable que les terres submergées, réduites à
l'état de platiers rocheux et de basses, comme les Etocs
Fig. et chambre 10: Une du partie dolmen du muret central de condamnation du cairn de l'Ile de Carn l'entrée à Ploudalmé-du couloir au o 5ua j ae j Penmarc'h renmarc ft> Uirreg-Hir Carrea-Hir au an «inH sud Hn au OUilvinec, Gnilviner
zeau, 1954. 65
sont si nombreux jusque quelques mètres en-dessous du
niveau moyen qu'il ne fait aucun doute que des surfaces
considérables de terrains fertiles et densément occupés
sont disparus. Ce que nous entrevoyons juste avant sa
disparition irrémédiable n'est que la «partie émergée de
l'iceberg». La distribution principalement littorale des
sépultures mégalithiques à chambre et à couloir serait
encore plus majoritaire si l'on pouvait tenir compte des
destructions pour cause agricole dans les ceintures dorées
et pour causes naturelles sous le niveau des mers actuell
es. Ceci dit, il ne faut pas rêver, on connaît assez bien le
profil des courbes de remontée des eaux marines au
postglaciaire pour savoir qu'il ne faut pas espérer
grand'chose de plus bas que dix mètres environ en-
dessous du niveau moyen actuel.
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GIOT, P.R-, 1985 • Chronique, Un habitat de promontoire néolithiques, repérés avant leur ultime démantèlement,
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 12: Le dolmen à cabinet latéral du marais de Pont-Sal, près de Kerroyal dans la rivière d'Auray (cliché G. d'Ault-Dumesnil, 12 octobre 1908).

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