Îles et villes de la Méditerranée sur une mosaïque d'Ammaedara (Haïdra en Tunisie) - article ; n°3 ; vol.141, pg 825-858

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1997 - Volume 141 - Numéro 3 - Pages 825-858
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Monsieur Fathi Bejaoui
Îles et villes de la Méditerranée sur une mosaïque d'Ammaedara
(Haïdra en Tunisie)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 3, 1997. pp. 825-
858.
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Bejaoui Fathi. Îles et villes de la Méditerranée sur une mosaïque d'Ammaedara (Haïdra en Tunisie). In: Comptes-rendus des
séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 3, 1997. pp. 825-858.
doi : 10.3406/crai.1997.15786
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1997_num_141_3_15786COMMUNICATION
ÎLES ET VILLES DE LA MÉDITERRANÉE SUR UNE MOSAÏQUE
D'AMMAEDARA* (HAÏDRA, TUNISIE), PAR M. FATHI BEJAOUI
Le site de Haïdra, l'antique Ammaedara, ville de l'Afrique Pro
consulaire située à environ 260 km au sud -ouest de Carthage et
à 35 km de Tébessa, antique Theveste (Algérie), est surtout célèbre
pour avoir abrité, d'Auguste à Vespasien, le camp de la IIIe légion
Auguste ; on y a dégagé ou reconnu de nombreux monuments,
notamment plusieurs églises, ainsi qu'une forteresse byzantine
construite sous le règne de Justinien, et il a fourni un nombre
important d'inscriptions antiques, païennes et chrétiennes1. Les
recherches entreprises ces dernières années par l'Institut du Patr
imoine de Tunisie ont découvert et sauvegardé un certain nombre
de pavements de mosaïque d'intérêt inégal, qui vont du simple
motif géométrique ou floral à des représentations beaucoup plus
diversifiées2 et, parmi celles-ci, une grande composition couvrant
le sol d'une pièce appartenant à un édifice dont la nature exacte
est encore mal définie (fig. 2). Ce bâtiment est situé sur la rive
gauche de l'oued Haïdra, non loin de l'un des mausolées majeurs
conservés sur le site et à quelques dizaines de mètres de l'antique
* Voir la fig. 1.
1. Je tiens à exprimer ici ma gratitude, pour ses conseils et son patronage, à M. Maurice
Euzennat, membre de l'Institut. Je ne saurais oublier MM. Robert Turcan, François Chamoux
et Azedine Beschaouch, également membres de l'Institut, ainsi que Hédi Slim, Latifa Slim et
François Baratte, sans compter mes amis Mustapha Khanoussi, Mansour Ghaki, Véronique
Blanc-Bijon et Jean-Claude Golvin, qui m'ont aidé à réunir les documents bibliographiques
indispensables à l'élaboration de la présente communication. Sur le site d' Ammaedara, voir
F. Baratte, N. Duval, Les ruines d'Ammaedara, Tunis, 1974 ; N. Duval, « Topographie et urba
nisme d'Ammaedara (actuellement Haïdra, Tunisiej », dans Aufstieg und Niedergang der
romischen Welt, 11/10, 1982, p. 649 ; plus récemment, Z. Ben Abdallah, « Ammaedara (Haïdra)
sous le Haut-Empire. Aspects historiques et topographiques », Africa XIV, 1996, p. 65 sqq ;
F. Bejaoui, « Une nouvelle découverte d'époque byzantine à Haïdra », dans Africa romana XI,
Carthage, 1994, Sassari, 1996, p. 1385 sqq. ; F. Baratte, « Recherches franco -tunisiennes sur
la citadelle byzantine d'Ammaedara (Haïdra; », ('RAI, 1996, p. 125 sqq. ; Z. Ben Abdallah,
Y. Le Bohec, « Nouvelles inscriptions d'Haïdra concernant l'armée romaine », MEFRA 109,
1997, 1, p. 41 sqq.
2. Les pavements récemment dégagés, suite à des découvertes fortuites, sont en cours
d'étude ; on y trouve figurés non seulement des représentations géométriques mais aussi
une allégorie des saisons, motif également rencontré sur un grand pavement découvert à
Haïdra en 1940 dans une maison et qui est actuellement exposé au siège des Nations unies
à New York. :
COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 826
A
FlG. 1 - Carte de la Méditerranée avec l'emplacement des lieux figurés sur la mosaïque et le site de Haidra.
voie qui reliait Carthage à Thevestë' ; une partie seulement, la plus
menacée par le ruissellement des eaux pluviales, a été fouillée, révé
lant une grande salle à laquelle on accédait par un long couloir,
presque carrée (6 x 5,30 m) et encadrée par trois exèdres rectan
gulaires légèrement surélevés.
Le seuil de l'exèdre axial était constitué ou doublé par un bloc
allongé en calcaire (fîg. 3) sur lequel avaient été gravés, à gauche ce
qui pourrait être un arc monumental schématisé, au centre un
profil masculin grossièrement figuré4, à droite un instrument évo
quant une cisaille ou un compas et, plus loin, peut-être la trace
d'un E très incertain. A l'arrière de l'arc, dont l'appareillage figuré
est fantaisiste, deux lignes obliques pourraient faire songer au
tracé d'une voie, peut-être celle reliant Carthage à Théveste dont
l'arc de S eptime- Sévère, aujourd'hui caché par la forteresse byzant
ine, marquait à l'ouest l'entrée dans la ville5.
3. Sur ce mausolée, cf. F. Baratte, N. Duval, op. cit. (n. 1), p. 24-25, n° 8 du plan (= N. Duval,
art. cit. [n. 1], pi. VI, 9 ; Z. Ben Abdallah, art. cit. [n. 1], p. 84, fig. 21).
4. Ce profil rappelle curieusement celui qui figure sur une mosaïque de la basilique
théodorienne d'Aquilée que certains ont voulu reconnaître comme une allusion à l'exo
rcisme prébaptismal G. Bovini, Antichità cristiane di Aquileia, Bologne, 1972, p. 118 sqq., fig.
25 ; J.-P. Caillet, L'évergétisme monumental chrétien en Italie et à ses marges d'après l'épigraphie
des pavements de mosaïque (iV'-Vlf s.) (Collection de l'E.F.B., 175), Rome, 1993, p. 134 sqq.
5. Sur cet arc, cf. F. Baratte, N. Duval, op. cit. (n. 1), p. 26 sqq., fig. 8 et 9. LA MOSAÏQUE AUX ÎLES 827
FlG. 2 - Croquis provisoire du monument (J.-Cl. Golvin).
L'ensemble de l'espace dégagé — couloir axial, grande salle et
ses annexes - est entièrement recouvert de mosaïques à décors
floraux, végétaux ou géométriques (fig. 4), à l'exception du
pavement central, qui s'insère dans une série africaine bien
connue figurant divers types de bâtiments associés à des
scènes inspirées le plus souvent de la vie quotidienne : repré
sentations de grands domaines et de villas de plaisance dans
un paysage nilotique, comme sur les mosaïques de Garthage6,
6. La littérature étudiant le décor de ces mosaïques et la représentation des monuments
dans les diverses formes d'art est abondante. On ne citera ici que les principales : T. Sar-
nowsky, Les représentations de villas sur les africaines tardives, Varsovie, 1978 ;
N. Duval, « Les des monuments dans l'Antiquité tardive. A propos de deux
livres récents », Bulletin monumental 138, 1980, p. 78 sqq. ; Id., « L'iconographie des " villas
africaines " et la vie rurale dans l'Afrique romaine de tardive », dans les Actes du
III colloque sur l'Afrique du Nord, Montpellier, 1985, Paris, 1986, p. 163 sqq. ; Id., « L'archi
tecture sur le plat en argent dit " à la ville maritime " de Kaiseraugst (première moitié du
rv siècle) : un essai d'interprétation », Bulletin monumental 146, 1988, p. 341 sqq. ; J. M. Blàz-
quez, « El entorno de las villas en los mosaicos de Africa e Hispania », dans Africa Bomana X,
Sassari-Oristano, 1992, Sassari, 1994, p. 1171 sqq. ; H. Slim, La mosaïque en Tunisie: l'archi
tecture, ouvrage collectif, Tunis-Paris, 1994, p. 126 sqq. Pour l'Italie, on se reportera surtout 3 - La dalle en calcaire gravée. FlG. :
LA MOSAÏQUE AUX ÎLES 829
FlG. 4 - Mosaïque géométrique de l'exèdfe nord-ouëst.
aux mosaïques de Piazza Armerina où une influence africaine a souvent été reconnue :
cf. G. V Gentili, La villa impériale di Piazza Armerina, Rome, 1951 ; Id., La villa Erculia di
Piazza Armerina, Milan, 1959. Les études les plus récentes datent ces pavements de la pre
mière moitié du IV* siècle : cf. C. Ampolo, A. Carandini, « La villa del casale a Piazza Armer
ina», dans MEFRA 83, I, 1971, p. 41 sqq. On pourra également consulter les analyses
architecturales et se reporter à la restitution des bâtiments qui viennent d'être présentées
par M. Bordino, « Riconfigurazione délia villa di Piazza Armerina », dans Nature e arteficio
neWiconografia Ennese. Architettura, arte e ambiente nellefonti letterarie-artistiche dalsec. Va.
c. al sec VLI. d.c, Palerme, 1995, p. 44 sqq. En Espagne, des bâtiments associés, comme
fond, à différentes scènes (Corpus des mosaïques d'Espagne, fasc. VII) : cf. J. Blazquez,
A. Mezquiriz, Mosaicos romanos de Navara, Madrid, 1985, pi. 50 (rve s.). Outre la représenta
tion des villas, l'image de la ville, surtout pour la période chrétienne, a été l'un des thèmes
principaux du XIe Congrès international d'Archéologie chrétienne cf., tout particuli
èrement, J. G. Deckers, « Tradition und Adoption, Bemerkungen zur Darstellung der christ-
lichen Stadt », dans les Actes du XI' Congrès international d'Archéologie chrétienne Lyon-
Vienne- Grenoble- Genève- Aoste, 1986, Paris-Rome, 1989, p. 1283 sqq., et F. Bisconti, «Le
representazione urbane nella pittura cimiteriale romana : Dalla città reale a quella idéale »,
ibid., p. 1305 sqq. Pour les pavements de Carthage : cf. M. Yacoub, Le musée du Bardo, Tunis,
1993, p. 134 et 170, fîg. 97et 150, notamment. t- 8,5a
830 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FlG. 5 - La mosaïque après sa pose sur nid d'abeille. LA MOSAÏQUE AUX ÎLES 831
Fie. 6 - Disposition d'ensemble (croquis de J.-Cl. GoKdn). COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 832
d'El Alia7, d'Henchir Toungar8 ou encore de Tabarka9, site où a
été découverte l'unique représentation connue en Tunisie
d'un édifice du culte chrétien. La mosaïque d'Haïdra, que
nous avons appelée « mosaïque aux Iles » se distingue des
autres par la situation des édifices, représentés sur des « por
tions de terre » dont la forme générale, avec ses angles pointus,
est toujours irrégulière, petits territoires que baigne une mer
traitée au moyen de tesselles bleues diversement nuancées, que
l'on retrouve ailleurs utilisées comme éléments constitutifs
dans d'autres motifs, notamment les arbres, l'ombre des murs,
des détails du paysage ou des personnages. Chacune de ces
vignettes10 est accompagnée d'un nom qui permet de recon
naître ce qu'elle veut représenter. Parmi ces territoires, qui sont
pour l'essentiel des îles, figurent également quelques espaces
côtiers ; enfin, certaines villes représentées à proximité de la
mer en sont en réalité éloignées, à l'exemple d'Idalium, fra
nchement située à l'intérieur de l'île de Chypre. L'ensemble fait
penser à une sorte de carte simplifiée, couvrant une partie de la
Méditerranée orientale et évoquant, dans une certaine mesure,
la célèbre mosaïque plus tardive de Madaba11.
Cette (fig. 5 et 6) couvre la totalité du sol de la
grande salle, soit une trentaine de mètres carrés12. Son motif
central est entouré par deux bandes d'encadrement. La première,
large de 17 cm, est décorée de chevrons en zig-zag; la seconde,
d'une largeur de 33 cm, évoque un fond marin avec ses rochers
et diverses espèces de poissons et de coquillages (fig. 7 a et b).
Les tesselles bleues utilisées dans cette bordure sont beaucoup
7. Cette mosaïque datée du III'' siècle est actuellement conservée au musée du Bardo :
cf. T. Sarnowsky, op. cit. n. 6), p. 64, fig. 28 et 29 ; M. Yacoub, op. cit. 'n. 6), p. 114, fig. 112 ;
G.-Ch. Picard, « Mosaïques et sociétés dans l'Afrique romaine, les mosaïques d'El Alia
Tunisie; », dans les actes du colloque E.F.R.-I.N.A.A., L'Afrique dans l'Occident romain frs.
av. J.-C- IV s. ap. J.-C.j, Rome, 1987 Collection de l'E.F.R., 134), Rome, 1990, p. 3 sqq.
8. Sur la mosaïque du III'' siècle d'Henchir Toungar [Cincari en Tunisie) : cf. T. Sarnowski,
op. cit. 'n. 6), p. 75 sqq., fig. 33 ; M. Yacoub, op. cit. :'n. 6), p. 190, fig. 166.
9. M. Yacoub, op. cit. 'n. 6), p. 123, fig. 85 b et c.
10. Le terme « vignette » est d'un emploi courant dans nombre d'études sur les villes ou
les monuments représentés dans les diverses formes d'expression artistique ; nous l'em
ploierons ici pour désigner les « portions de territoire » figurées sur la mosaïque.
11. Cf. A. Avi-Yonah, The Madaba Mosaic Map, Jérusalem, 1954; M. Piccirillo, / Mosaici
in Giordania dal VIII sec. d. c. , Rome, 1982. Pour une étude de 1' architecture figurée sur ces
mosaïques, voir N. Duval, « L'iconographie architecturale dans les mosaïques de Jordanie »,
dans Mosaïques byzantines de Jordanie, Lyon, 1989, p. 207 sqq.
12. Cette mosaïque a été déposée, puis reposée sur nid d'abeille grâce aux précieux
concours de M. le maire de Lattes, de MM. A. Gragueb, H. Bel Hassen i'ANEP), Ch. Landes
'musée de Lattes], J.-L. Lafifont iToulouse), M. Abada, M. Zayani, K. Achouri et (). Achouri
(I.N.P.). La société Gâches-Chimie a gracieusement fourni les produits nécessaires à cette
opération. Qu'ils trouvent tous ici l'expression de mes remerciements. 3
3
LA MOSAÏQUE AUX ÎLES 833
FlG. 7 a et b - Bordure du grand pavement.

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