Le nouveau sanctuaire de Déméter à Cyrène et découvertes récentes - article ; n°1 ; vol.149, pg 61-86

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 2005 - Volume 149 - Numéro 1 - Pages 61-86
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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Professeur Mario Luni
Le nouveau sanctuaire de Déméter à Cyrène et découvertes
récentes
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 149e année, N. 1, 2005. pp. 61-
86.
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Luni Mario. Le nouveau sanctuaire de Déméter à Cyrène et découvertes récentes. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 149e année, N. 1, 2005. pp. 61-86.
doi : 10.3406/crai.2005.22831
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_2005_num_149_1_22831COMMUNICATION
LE NOUVEAU SANCTUAIRE DE DÉMÉTER A CYRÈNE
ET DÉCOUVERTES RÉCENTES, PAR M. MARIO LUNI
J'ai eu l'honneur de pouvoir présenter à l'Académie des Ins
criptions et Belles-Lettres - il y a trois ans - les résultats des pre
mières fouilles à Cyrène du nouveau Temple dorique hexastyle1 ;
à ce moment-là, on ne connaissait pas encore exactement le nom
de la divinité à laquelle il était consacré2.
Le titre de la communication publiée dans les Comptes rendus
de l'Académie en 2001 faisait seulement une référence générale à
un grand Temple dans le sanctuaire à cette époque à peine décou
vert hors de la porte sud de Cyrène.
Après trois années de nouvelles fouilles et recherches, avec
l'excellente collaboration du Département des Antiquités de la
Libye, nous pouvons maintenant affirmer que cette découverte-ci
est en rapport avec le grand sanctuaire archaïque de Déméter ;
les résultats des dernières études, encore en cours, sont présentés
pour la première fois, d'une manière préliminaire et synthétique.
Le professeur Jean Leclant, que je remercie d'avoir honoré de sa
visite au mois de septembre nos chantiers de fouilles à Cyrène, a
pu observer à quel point le projet de fouille du parc du sanctuaire
est en train de se développer, comme pour le Grand Sanctuaire
d'Apollon et comme pour celui de Zeus.
1. J'ai pu bénéficier d'un concours des plus efficaces et des plus amicaux pour le travail
sur le terrain de la part des autorités libyennes ; mes remerciements vont à M. Ali el-Kha-
douri, président du Département des Antiquités, ainsi qu'à MM. Abdelkader Mzeini,
contrôleur des Antiquités à Shahat (Cyrène), à Faraj Abdulaati et Said Belhazan, inspec
teurs des Antiquités. Valeria Purcaro, Anna Lia Ermeti, Francesca Uttoveggio, Claudia Car-
dinali, Oscar Mei et Filippo Venturini, membres de la Mission archéologique italienne à
Cyrène, ont été pour moi des précieux collaborateurs lors de mes recherches. La Mission
archéologique italienne à Cyrène est financée par l'Université d'Urbino, le Ministère des
Affaires étrangères et par le M.I.U.R., vers qui va toute ma reconnaissance ; l'Ambassade
d'Italie à Tripoli et le Consulat à Benghazi ne cessent de nous apporter l'appui le plus effi
cace, et j'en sais gré à Francesco Trupiano et à Giovanni Pirrello. Le rapport général sur l'ac
tivité de recherche conduite sur le Sanctuaire sera publié dans Libya Antiqua.
2. M. Luni, « Le temple dorique hexastyle dans le sanctuaire découvert hors de la porte
sud à Cyrène », CRAI 2001, p. 1533-1552. 62 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Je suis tout particulièrement heureux d'être présent dans cette
glorieuse institution, parce que cette découverte a permis de
connaître le grand sanctuaire dédié à une divinité qui était bien
connue à Cyrène grâce aussi aux études du professeur François
Chamoux, publiées dans un livre extraordinaire sur l'histoire de
la ville sous la monarchie des Battiades (Paris, 1953).
L'amitié et la collaboration qui relient la Mission archéolo
gique italienne à la Mission française en Libye, maintenant
dirigée par le professeur André Laronde, ont des racines pro
fondes ; autrefois, mon regretté maître de l'Université d'Urbino,
le professeur Sandro Stucchi, avait présenté les résultats alors
inédits de ses recherches à Cyrène, ici-même, sur l'invitation du
professeur Chamoux.
I. Le nouveau sanctuaire de Déméter à Cyrène
Les fouilles, en cours depuis quelques années, ont permis de
mieux connaître une série de structures monumentales conser
vées, en partie écroulées uniformément et en partie sur une élé
vation de quelques mètres, car protégées par le sol raviné de la
pente située au-dessus3 (fig. 1).
Le nouveau grand temple dorique hexastyle, situé sur une
petite colline immédiatement au dehors de la porte méridionale
de Cyrène, a été reconnu récemment par l'étude de la photo
aérienne de la ville ancienne (fig. 2).
Dans la première phase de la recherche, on a procédé au relevé
du sol superficiel arable et les structures fondamentales du plan
du temple ont été mises en évidence, en 1999 ; ont été mises au
jour une des colonnades de la cella et celle de la façade, tombées
à terre avec une certaine uniformité, en même temps que l'enta
blement4.
Le relevé graphique et photographique du monument a permis
de documenter les éléments survivants du plan, des maçonneries
écroulées, et chaque bloc aussi.
3. Je voudrais témoigner une profonde gratitude et exprimer mes remerciements aux
nombreux collaborateurs libyens et italiens qui ont pris part à cet absorbant travail avec
passion et attention : dirigeants et techniciens du Département des Antiquités de Cyrène
tous ensemble, professeurs d'archéologie de l'Université Garyounis de Benghazi aussi.
4. M. Luni, « La Missione archeologica italiana a Cirene dell'Università di Urbino »,
dans // dialogo interculturale nel Mediterraneo. La collaborazione italo-libica in campo
archeologico, Rome, 2002, p. 66-72, fig. 34-38. SANCTUAIRE DE DÉMÉTER A CYRÈNE 63 LE
Fig. 1. - Plan du nouveau sanctuaire de Déméter, découvert au-dehors de la
porte méridionale de Cyrène (O. Gessaroli). 64 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Sur la base des premières données repérées, ce temple se pré
sente comme l'un des plus grands et des plus anciens temples de
Cyrène, contemporain de ceux d'Apollon et de Zeus ; il était
placé dans un sanctuaire très étendu, avec son autel monumental
(fig. 3), les propylées et le portique adjacent, et avec un théâtre
aussi, creusé dans la pente rocheuse, découvert en dernier lieu.
Dans la couche d'éboulement ont été découvertes trois statues
en marbre presque complètes, près du mur de fond de la cella,
parmi lesquelles celle de Déméter ; à côté ont été récupérées
deux autres statues, une masculine avec un personnage barbu et
une couronne (travaillée à part) et une féminine, avec cuirasse,
plus grande que nature5. Ont été découverts aussi les restes en
marbre de deux sphinx et de l'acrotère central, placés dès l'ori
gine sur la façade principale. Ces derniers morceaux de sculptures
des acrotères peuvent être comparés aux œuvres de l'époque
archaïque tardive, aux limites du style retenu « sévère » et de
toute façon ils apparaissent comme le produit du même climat
culturel. Cette étude a été publiée dans les Comptes rendus de
l'Académie des Lincei de 20036. Comme preuve des conclusions
tirées à l'époque, on peut signaler la récente découverte de la tête
d'un kouros, au-dessous de l'écroulement des colonnes de la cella.
Il va probablement être mis en rapport avec l'acrotère central du
temple ; il entre dans le même cadre chronologique que les deux
sphinx et on peut le dater aussi de la fin de l'époque archaïque.
A la même période remonte aussi l'ensemble, d'ordre dorique,
des structures subsistantes de l'édifice de culte, aussi bien les
deux étages à l'intérieur de la cella, que les autres structures vers
l'extérieur. Cette datation est confirmée aussi par les matériaux
récupérés lors des fouilles jusqu'au niveau du rocher en place, en
relation avec les fondations du monument7.
On a poursuivi l'étude des fragments de terres cuites architec-
toniques de l'époque archaïque tardive, présentant des traces de
décoration en couleur, qui peuvent se rapporter à la phase origi
nelle du temple8.
5. L'étude des trois statues est en cours par G. Cellini.
6. M. Luni, E. Fabbricotti, L. Lazzarini et B. Turi, « Le statue greche in marmo di età
arcaica a Cirene », Rendiconti Accademia dei Lincei 14 (2003), p. 423-448.
7. Les matériaux mentionnés sont en cours de publication par O. Mei.
8. M. Luni et F. Uttoveggio, L'attività récente délia Missione archeologica italiana a
Cirene, dans E. Fabbricotti (éd.), Cirenaica : studi, scavi e scoperte, parte I : nuovi dati da città
e territorio, BAR Intern. Séries 1488, Oxford, 2006, p. 469-480. LE SANCTUAIRE DE DÉMÉTER A CYRÈNE 65
Fig. 2. -Temple de Déméter : écroulement uniforme de colonnes doriques, avec,
l'entablement correspondant (S. Silvestrini, 2000).
Fig. 3. -Vue du temple de Déméter, durant la phase de restauration, et des restes
de l'autel, au premier plan (C. Cardinali). 66 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
On peut rattacher à la période suivante les 94 lampes utilisées
pour les cérémonies nocturnes, découvertes récemment, dans un
sondage approprié, avec de la céramique de table ; dans ce dépôt
votif, de l'époque hellénistique tardive, situé dans la nef méridio
nale du temple, ont été , découverts aussi des os de porcelets,
mêlés à de la cendre et à du charbon9. Ce matériel archéologique
peut être mis en relation avec les cérémonies nocturnes dans le
sanctuaire, à l'occasion des Thesmophories.
On a obtenu, de cette façon, une preuve supplémentaire de la
dédicace du temple à Déméter et de sa chronologie fixée désor
mais à la fin de l'époque archaïque, avec une continuité du culte,
plus largement à classique et hellénistique, et jusqu'au
moins au début de la période romaine ; une inscription sur la
façade est probablement en relation avec une restauration dans
cette dernière période. Vient ensuite une phase de décadence
puis d'abandon définitif vers le milieu du IVe siècle ap. J.-C. Ce
sanctuaire se révèle l'un des trois plus importants lieux sacrés de
Cyrène, en même temps que celui d'Apollon et celui de Zeus, à
l'origine tous situés sur des aires près de la colline sur laquelle, à
l'époque archaïque, a été fondée Cyrène. On peut maintenant
ajouter que le temple de Déméter a été construit environ dix ans
après l'édifice sacré d'Apollon et, en outre, il apparaît qu'il est un
peu plus ancien que le temple de Zeus.
L'autel archaïque
La recherche dans le sanctuaire a été étendue aussi au grand
autel en calcaire découvert devant le temple et avec la même
orientation. Sont conservés toutes les fondations, laprotysis, avec
quatre marches sur le côté regardant vers le temple, et quelques
blocs avec la corniche provenant de la première assise de la
table10.
9. La découverte d'os de porcelets mêlés à quelques os de colombe et à un os de che
vrette est significative, comme on l'a déjà signalé dans une aire sacrée à Déméter du Uadi
Bel Gadir : D. White, The Extramural Sanctuary ofDemeter and Persephone at Cyrène. Final
Reports. 1, Background and introduction to the excavations, Philadelphie, 1984, p. 21. En plus
des 94 lampes entières, de nombreux autres fragments ont été découverts parmi lesquels de
la céramique de table (en cours d'étude par C. Panico et A. L. Ermeti).
10. Les analogies avec l'autel du temple d'Apollon, dans sa phase la plus ancienne, et
avec celui du temple d'Artemis sont intéressantes : L. Pernier, « II tempio e l'altare di
Apollo a Cirene », Africa Italiana 5 (1935) ; S. Stucchi, Architettura Cirenaica, Rome, 1975,
p. 29-31. LE SANCTUAIRE DE DÉMÉTER A CYRÈNE 67
Fig. 4. - Sanctuaire de Déméter (cliché de 2004) : structures subsistantes du pro
pylée et du portique contigu (C. Cardinali).
Les matériels récupérés dans les fouilles jusqu'au niveau de la
roche et en relation avec les fondations du monument, les carac
téristiques structurales et les modénatures conservées de l'autel
autorisent une datation de la fin de l'époque archaïque, en accord
avec celle du temple pour lequel il a été réalisé et dans le
contexte du même programme de construction.
De nombreuses statuettes en terre cuite, pour la plupart de
Déméter, et des monnaies, parmi lesquelles une en argent, ont été
récupérées lors les fouilles sur le sol ancien et peuvent se dater de
la période hellénistique11.
Le propylée hellénistique
A l'extrémité nord-est du sanctuaire ont été découverts aussi
les restes du propylée monumental et d'un portique contigu,
placés devant la plus importante route extra-urbaine de Cyrène,
vers les villes du Sud-Ouest (fig. 4). Les structures de ces deux
édifices, construits dans la première période hellénistique, sont
11. Les matériaux votifs en terre cuite sont en cours de publication par C. Cardinali. 68 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
conservées en élévation, enterrées sur plus de trois mètres, ayant
été englobées dans le sol raviné de la pente voisine, formé ici
après l'abandon définitif à époque tardive. Le propylée est carac
térisé sur sa façade par la présence de quatre demi-colonnes
doriques avec une base ionique, la présence d'un entablement
dorique, avec le tympan de couronnement qui s'y rapporte.
Plus simple apparaît la décoration de la façade de l'édifice vers
l'intérieur de l'aire du sanctuaire, avec une grande porte centrale
à corniche simple, encadrée par deux piliers angulaires. Comme
dans le sanctuaire d'Apollon12, on a réalisé pour celui de Déméter
un propylée dorique monumental, quelques siècles après la
construction des structures architecturales plus anciennes.
Deux essais de fouilles jusqu'au rocher ont été exécutés pour
reconnaître la plus ancienne phase de vie du monument et celle
en rapport avec la première fréquentation de l'aire13, déjà
occupée à l'époque archaïque exactement comme celle du
temple et de l'autel. Cette recherche récente a permis de recon
naître aussi les structures intérieures du propylée, y compris
celles d'une deuxième porte plus petite sur le côté oriental,
réservée aux seuls piétons ; la plus grande, orientée nord-sud et
d'une importance monumentale, est accessible par un chemin
plat, sans marches. On a donc acquis la preuve archéologique que
le grand propylée pouvait être traversé par des chars, y compris
celui qui portait le calathos de Déméter.
Par conséquent, il a été possible de reconnaître définitivement
le parcours des processions qui, à l'occasion des Thesmophories,
se déroulaient depuis un petit monument circulaire hellénistique
du culte à la déesse, situé sur l'agora de Cyrène14. Les fidèles par
couraient la Skyrota vers l'est et traversaient ensuite la ville en
direction du sud pour arriver à la grande porte méridionale et à
l'aire sacrée voisine ; après un kilomètre environ depuis l'agora,
la procession pouvait entrer dans le sanctuaire extra-muros de
Déméter, où étaient placés le grand édifice de culte de la déesse
et le théâtre récemment découverts (fig. 5).
12. S. Stucchi, op. cit. (n. 10), p. 16-21.
13. Je remercie F. Venturini pour la collaboration à l'exécution des sondages.
14. C. Anti, « Sulle orme di Callimaco a Cirene », Africa Italiana 2 (1928), p. 217 sq. ;
F. Chamoux, Cyrène sous la monarchie des Battiades, Paris, 1953, p. 267 ; S. Stucchi, op. cit.
(n. 10), p. 104 ; L. Bacchielli, « I luoghi délia celebrazione politica e religiosa a Cirene nella
poesia di Pindaro e Callimaco », dans B. Gentili, Cirene. Storia, mito, letteratura, Urbino,
1988, p. 5-33 ; M. Luni, op. cit. (n. 2), p. 1533-1552. • - t
CibY
F
LE SANCTUAIRE DE DÉMÉTER A CYRÈNE 69
Fig. 5. - Plan du nouveau sanctuaire de Déméter (5) et du quartier de l'Agora
(1), avec la voie des processions entre les deux aires de culte (O. Gessaroli).

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