Le rôle des reines de France aux IXe et Xe siècles - article ; n°3 ; vol.142, pg 913-932

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1998 - Volume 142 - Numéro 3 - Pages 913-932
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Monsieur Jean Dufour
Le rôle des reines de France aux IXe et Xe siècles
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 3, 1998. pp. 913-
932.
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Dufour Jean. Le rôle des reines de France aux IXe et Xe siècles. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 3, 1998. pp. 913-932.
doi : 10.3406/crai.1998.15918
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1998_num_142_3_15918COMMUNICATION
LE RÔLE DES REINES DE FRANCE
AUX IXe ET X' SIÈCLES, PAR M. JEAN DUFOUR
Dans mon Recueil des actes de Louis VI, paru en 1992-1994, j'ai
pris le parti de donner plusieurs appendices : l'un d'eux concern
ait les actes de la reine Adélaïde de Maurienne (mariée à Louis VI
à la fin de mars 1115, morte en 1154). Cela est à l'origine de mon
travail actuel sur les actes des reines de France ; après quelques
hésitations, j'ai décidé de les prendre en compte depuis l'époque
mérovingienne jusqu'en 1206, date de la mort d'Adèle de Champ
agne, troisième et dernière femme de Louis VII ; mon propos est
de les éditer et d'en faire si possible une étude diachronique.
Ce travail prend pour base les éditions renommées — et parfois
contestées — des Monumenta Germaniae historica pour le haut
Moyen Âge, des Chartes et diplômes pour les Carolingiens français,
pour Philippe Ier, Louis VI et Philippe Auguste. Constamment, je
bénéficie en outre de l'aide précieuse de M. Olivier Guyotjeannin
(chargé de l'édition des actes des premiers Capétiens) pour le
XIe siècle et de M. Michel Nortier (chargé de l'édition des actes de
Louis VII et de la fin de celle des actes de Philippe Auguste) pour
la seconde moitié du XIIe siècle.
Les travaux sur les reines de France, de qualité très inégale,
s'inscrivent dans une bibliographie beaucoup plus vaste relative à
la femme médiévale, sujet très en vogue actuellement.
En peu de temps, j'ai pu réunir une masse importante de don
nées, grâce au dépouillement des sources tant documentaires que
narratives. Il m'a paru indispensable de les organiser, en établis
sant pour chacune des reines un plan-type, comportant deux part
ies distinctes :
— une introduction, présentant le curriculum vitae de chacune
d'entre elles, avec des rubriques consacrées notamment à sa filia
tion, à son mariage, à son douaire, à ses attributions, à son mécén
at, à son personnel, à sa mort, etc. ;
— une partie documentaire proprement dite, rassemblant tant les
actes intitulés à son nom que ses interventions auprès du souver
ain, ses souscriptions au bas des actes ou encore les lettres qu'elle
a pu recevoir. 914 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
II va de soi que bon nombre de reines ne sont pas concernées
par l'ensemble de ces rubriques.
J'ai pris le parti de limiter cette communication au rôle des
reines des IXe et Xe siècles. Je voudrais montrer comment, au-delà
de leurs qualités ou défauts propres, elles sont proches bien
entendu de la royauté, avec des attributions particulières, mais
aussi des grands, au sommet de la pyramide desquels elles sont
placées par leur état.
La bibliographie particulière sur les diverses reines de France
de cette période est rarement importante. Il s'agit le plus souvent
de notices dans des dictionnaires biographiques, rarement d'ar
ticles.
En Francia occidentalis, qu'est-ce qu'une reine ? Ce n'est
constamment que la femme du roi. Elle n'exerce jamais le pouvoir
de droit, mais seulement de fait, comme par exemple Brunehaut
au tournant des VIe et VIIe siècles1. Un tel fait s'inscrit dans la durée
et est hérité de l'Ancien Testament : en effet, le monde juif ne
connaît pas de reine, si ce n'est Esther, exilée à Babylone et reine,
comme épouse du roi Assuérus. Gela a plusieurs conséquences :
les termes employés pour désigner l'épouse du souverain — uxor,
conjux — dans les documents du haut Moyen Âge occidental sont
souvent d'une grande banalité. De plus, son statut peut être
encore flou au Vlir siècle, avec la présence de Friedelfrauen2, que
l'on peut situer entre concubines et épouses légitimes, comme
Himiltrude aux côtés de Charlemagne : les sources documentaires
préfèrent les passer sous silence.
D'origine aristocratique, voire royale, les reines de Francia occi
dentalis sont choisies le plus souvent dans des familles lointaines
et même étrangères ; ainsi les rois espèrent-ils échapper à l'accu
sation d'alliances incestueuses, que poursuivent les canonistes à
partir du Vlir siècle ; ces derniers interdisent alors, on le sait, les
mariages jusqu'au sixième degré, puis, lors du concile de Douzy
(874), même septième3 ; cependant, sont admises parfois
des unions au quatrième degré, comme entre Charles le Chauve et
1. En réalité, la première vraie régente est Adèle de Champagne, en 1190-1191, lors de
la Troisième Croisade ; et encore son pouvoir est-il étroitement contrôlé par son frère
Guillaume aux- Blanches -Mains, archevêque de Reims, et par un groupe de bourgeois de
Paris, détenteurs du sceau.
2. A ce propos, cf. notamment R. Le Jan-Hennebicque, «Aux origines du douaire médiéval (Vïïe-Xe siècle) », dans Veuves et veuvage dans le haut Moyen Âge. Etudes réunies par
M. Parisse, Paris, 1993, p. 113.
3. Cf. R. Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (v/f-x'siècle). Essai d'anthropologie
sociale, Paris, 1995, p. 313 ; M. Aurell, La noblesse en Occident (V -XV siècle), Paris, 1996, p. 87
et 88. RÔLE DES REINES DE FRANCE (lXe-XlT S.) 915
Ermentrude4, ou entre Louis le Bègue et Adélaïde Ire 5. Bien év
idemment, pour des raisons diverses, les rois tournèrent la diffi
culté, notamment en faisant établir de fausses généalogies leur
permettant soit un mariage, soit une répudiation6. Le rang des
futures reines tend d'une manière générale à s'élever. En effet, au
IXe siècle, elles sont le plus souvent filles de comtes, de Francia
orientalis (comme Judith, fille de Welf, comte de Bavière), de
Lotharingie Richilde, fille du comte Bivin), plus rarement
de Francia occidentalis (comme Ermentrude, fille d'Eudes, comte
d'Orléans). Puis au Xe siècle, elles sont fréquemment issues de
familles royales : Edwige, deuxième femme de Charles le Simple,
est fille d'Edouard Ier l'Ancien, roi de Wessex ; Gerberge, femme
de Louis IV, d'Henri Ier l'Oiseleur ; Emma II, femme de Lothaire,
fille de Lothaire II, roi d'Italie. D'une manière générale, rares sont
les reines dont l'origine reste inconnue : Frérone, première femme
de Charles le Simple, est de noble naissance, sans plus de préci
sion.
Les sources narratives ou figurées nous renseignent assez
précisément sur la personnalité des diverses reines, même s'il
faut faire parfois la part du panégyrique. Hildegarde, femme de
Charlemagne, la sainte, est dite, à la fin du VIIIe siècle, beatissima
regina' ou nobilissima piissimaque regina*. Nous savons que Judith
avait séduit Louis le Pieux par sa beauté, difficile à apprécier sur
un dessin contemporain, fait probablement à Reims9. De
Richilde, seconde femme de Charles le Chauve, sont connus
deux portraits, également contemporains, l'un sur le coffret
d'Ellwangen10, l'autre sur la peinture initiale de la Bible de
4. Cf. R. Le Jan, op. cit. (n. 3), p. 318 et n. 200.
5. Ibid.,p. 320.
6. Cf. J. Gaudemet, Le mariage en Occident. Les mœurs et le droit, Paris, 1987, p. 205.
7. Thégan, Gesta Hludowici imperatoris, E. Tremp éd., M. G. H. , Scriptores rerum Germa-
nicarum in usum scholarum (désormais SRG), Hanovre, 1995, p. 176.
8. Astronome, Vita E. Tremp éd., M. G. H., SRG, Hanovre, 1995,
p. 286.
9. Genève, Bibl. publ. et univ., lat. 22 (Raban Maur, Expositio in libros Judith, Esther et
Maccabaeorum), fol. 3v ; cf. B. Gagnebin, L'enluminure de Charlemagne à François!".
Manuscrits de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève, Genève, 1976, p. 23, n° 1 ;
P. E. Schramm, Die deutschen Kaiser und Kônige in Bildern ihrer Zeit (751-1190). Neuau-
flage..., Munich, 1983, p. 159, n° 17 ; p. 295, pi. 17.
10. Stuttgart, Wùrttembergisches Landesmuseum ; sur ce reliquaire, découvert en
1959, cf. notamment G. S. Graf Adelmann, « Das Ellwanger Reliquienkàstchen », Ellwangen
Jahrbuch, 1958-1959, p. 35 ; Fr. Volbach, « Das », dans
Ellwangen 764-1964. Beitràge und Untersuchungen zur Zwôlfhundertjahrfeier, hg. imAuftragder
Stadt Ellwangen von Victor Burr, 1964, p. 767-774, pi. 5 ; P. E. Schramm, « Neuentdeckte
Bildnisse Karls des Kahlen, seiner Gemahlin und seines Sohnes (876/877) : ein Beleg fur
die den Byzantinern nachgeahmte Krone », àznsFestschriftjurHermann Aubin, Wiesbaden,
1965, t. II, p. 615-624 ; P. E. Schramm, op. cit. (n. 9), p. 177, n° 48. 916 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Saint-Paul-hors-les-murs11, où, placée à gauche de Charles le
Chauve et accompagnée d'une femme de son entourage, elle a
fière allure. Raoul Glaber décrit Emma Ire, femme de Raoul,
comme une personne sensu... atque aspectu insignemn et, aux yeux
de Richer13, Gerberge est multa virtute memorabilis .
Si la question du sacre et du couronnement des rois a fait l'ob
jet d'importants travaux14, si les ordines utilisés à cette occasion
sont faciles à consulter grâce à leur édition récente15, les cérémon
ies correspondantes concernant les reines sont encore assez mal
connues ; à vrai dire, comme l'a souligné G. Lanoë16, « le couron
nement des reines pose dès l'origine bien des problèmes ». Cela
tient bien sûr aux sources, relativement abondantes pour le temps
de Louis le Pieux et de Charles le Chauve, plus éparses et laco
niques pour la suite. Leur examen montre que n'existe aucune
constante ; à ma connaissance, plusieurs reines ne reçurent
d'ailleurs pas la moindre bénédiction.
L'intronisation d'Ermengarde et d'Ermentrude, femmes respec
tivement de Louis le Pieux et de Charles le Chauve, se fit plus de
vingt ans après leur mariage, tandis qu'elle fut plus rapide pour
Richilde ; celle-ci eut d'ailleurs le privilège d'apparaître couron
née et de recevoir les laudes des Pères du concile de Ponthion
(juillet 876), en même temps que l'empereur17, puis, l'année sui
vante, en septembre 877, d'être consacrée et couronnée par le
pape Jean VIII, à Tortona18. En revanche, le même Jean VTII refusa
tout simplement de couronner la seconde femme de Louis le
11. Cf. Biblia sacra. Codex membranaceus saeculi IX. Edizione in fac-similé dall' originale di
proprieta délia abbazia diS. Paolo Juori le Mura..., Rome, 1992 ; E. Kantorowicz, « The Caro-
lingian king in the Bible of S. Paolo fuori le mura », dans Late classical and mediaeval studies
in honor of Albert M. FriendJr., Princeton, 1955, p. 287 sq. ; J. E. Gaehde, «The Bible of
S. Paolo fuori le mura in Rome : its date and its relation to Charles the Bald », dans Gesta,
t. V, 1966, p. 9 sq. ; J. E. Gaehde, « Studies on the pictorial sources of the Bible of S. Paolo »,
dans Frù'hmittelalterliche Studien, t. V, 1971, p. 359 sq. ; t. VIII, 1974, p. 351 sq. ; t. IX, 1975,
p. 359 sq. ; P. E. Schramm, op. cit. (n. 9), p. 170, n° 41 ; p. 313, pi. 41.
12. Raoul Glaber, Les cinq livres de ses histoires, M. Prou éd., Paris, 1886, p. 7.
13. Richer, Histoire de France, R. Latouche éd., Paris, 1. 1, 1930, p. 212.
14. Le sacre des rois. Actes du colloque international d'histoire sur les sacres... Reims, 1975,
Paris, 1985 ; D. Gaborit- Chopin, Regalia. Les instruments du sacre des rois de France, Paris,
1987 ; R.-H. Bautier, « Sacres et couronnements sous les Carolingiens et les premiers Capét
iens. Recherches sur la genèse du sacre royal français », Annuaire-Bulletin de la Société de
l'Histoire de France, 1987-1988 [19891, p. 7-56 (repris dans Recherches sur l'histoire de la France
médiévale: des Mérovingiens aux premiers Capétiens, Aldershot, Variorum reprints, 1991).
15. R. A. Jackson éd., Ordines coronationis Franciae. Texts and ordines for the coronation of
Frankish andFrench kings and queens in the Middle Ages, 1. 1, Philadelphia (Pa.), 1995.
16. « Uordo du couronnement de Charles le Chauve », dans Kings and kingship in médié
val Europe, A. J. Duggan éd., Londres, 1993, p. 52, n. 40.
17. Annales de Saint-Bertin, F. Grat, J. Vieillard et S. Clémencet éd., Paris, 1964, p. 204
sq.
18. 7^.,p.215sq. RÔLE DES REINES DE FRANCE (lXe-XlT S.) 917
Bègue, Adélaïde Ire 19, en considérant Ansgarde, première épouse
de celui-ci, encore vivante, toujours comme la reine légitime.
Les lieux de sacre varient aussi : c'est Reims, pour Ermengarde,
Frérone, Emma Ire et sans doute Gerberge, Aix-la-Chapelle pour
Judith ; mais Ermentrude et Richilde (en juillet 876) sont sacrées
lors de réunions ecclésiastiques (synode ou concile), à Saint-
Médard de Soissons pour l'une, à Ponthion pour l'autre ; quant à
Adélaïde II, femme de Louis V, elle est couronnée par les évêques,
sans doute de la province de Bourges20. Les prélats consécrateurs
dans ces deux cas sont les Pères conciliaires, représentant l'e
nsemble du clergé du royaume, mais le plus souvent il s'agit du
pape (Etienne IV, Jean VIII) ou de l'archevêque de Reims. En fait,
ce fut seulement Urbain II qui reconnut, le 25 décembre 1089, aux
archevêques de Reims le privilège de sacrer les reines21, privilège
qui d'ailleurs resta lettre morte au XIIe siècle.
Le déroulement ou les diverses phases de la cérémonie n'obéis
sent à aucune règle précise : Etienne IV, avant de célébrer la messe,
couronna Louis le Pieux, puis Ermengarde, après l'avoir qualifiée
d'augusta22. Pour Judith, il y eut successivement couronnement,
appellation d'augusta, enfin acclamation par l'ensemble de l'assi
stance. Mais le document le plus intéressant pour les IXe et Xe siècles
reste Yordo du couronnement d'Ermentrude, dû à Hincmar de
Reims, le premier connu pour une reine de France23 : la cérémonie
comporta une allocution de deux des Pères du concile de Saint-
Médard de Soissons, une courte oraison (pour le sacre), le couron
nement et enfin une bénédiction. Pour le Xe siècle, nous sommes
dans le flou: les quelques mentions relevées font part soit d'un
sacre (par exemple pour Frérone [benedictio olei et consecratio) et
Emma Ire [consecratio}), soit d'un couronnement (pour Adélaïde II).
Le premier rôle de toute reine est à l'évidence de donner un
héritier mâle au souverain. La stérilité fut la cause probable de la
répudiation de plusieurs d'entre elles, peut-être de la fille de
Didier, roi des Lombards, dont Charlemagne se sépara au bout
d'un an. Mais le fait que la reine mette au monde seulement des
filles est presque aussi difficile à supporter pour le roi : Fastrade,
femme de Charlemagne, a deux filles, dont Théodrade, future
abbesse d'Argenteuil, puis de Schwarzach ; Richilde ne donne vie
19. /&</., p. 227.
20. Richer, Histoire de France, R. Latouche éd., Paris, t. II, 1937, p. 118 ; cf. R.-H. Bau-
tier, art. cit. (n. 14), p. 51 et n. 157.
21. Éd. P. L. , t. CLI, col. 309, n° XXVII ; cf. Jaffé, n° 5415 (4042) ; F. Bany, La reine de
France, Paris, 1964, p. 82 et n. 3.
22. Sur le terme iïaugustus, cf. Lexikon des Mittelahers, 1. 1, 1980, col. 1232 (H. Wolfram).
23. R. A. Jackson éd., op. cit. (n. 15), p. 82, n° VI. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 918
qu'à un fils mort-né et à une fille, Rothilde ; et surtout Frérone,
mère de six filles en moins de dix ans, dut mourir prématurément,
peut-être en accouchant.
Les reines ont disposé de biens, dont l'origine est souvent
difficile à déterminer : proviennent-ils d'une dot, donnée par
leurs parents, ou bien d'un douaire, concédé par leur mari ?
Les sources ne le précisent pas toujours ; de plus, le mot dos est
souvent amphibologique dans les textes et peut signifier tout
aussi bien « dot » que « douaire ». Il convient d'ajouter que jus
qu'au milieu du XIe siècle, la veuve put jouir des revenus prove
nant de la dos ; puis, à compter de cette époque, ce ne
fut plus possible, car, à sa mort, ce dont elle disposait pour sub
venir à ses besoins dut faire retour sans aucune perte aux
héritiers.
Quelques exemples des divers biens détenus par les reines et
des problèmes qu'ils peuvent poser :
Ermengarde dispose de la villa Pociolos, sise peut-être en
Rouergue, au profit de l'abbaye de Saint- Antonin : le diplôme de
Louis le Pieux, à la source de cette information, manque de clarté.
On peut cependant supposer qu'outre ce bien, d'importance
apparemment restreinte, Ermengarde en avait d'autres dans la
même aire géographique, sans doute plus importants ; cela expli
querait que ses actes ou interventions concernent uniquement
Saint- Antonin ou Aniane.
Judith possède en douaire des biens très dispersés : d'une part,
à Mons-en-Montois24, non seulement la villa, « mais en fait tout le
petit pays qui va devenir le Montois féodal»25; d'autre part, San
Salvatore de Brescia. En outre, le fait que ses missi commettent des
exactions dans le diocèse de Toul semble indiquer qu'elle y avait
aussi des possessions.
Le même phénomène de dispersion se retrouve pour les
biens d'Ermentrude : son douaire se composait notamment de
Feuquières-en-Vimeu (dépendant du fisc de Roye en Amié-
nois)26 et elle détenait Yabbatia tant de Chelles que de Morien-
val ; enfin, d'après un acte faux intitulé à son nom et à celui de
24. Disposition mentionnée dans un diplôme de Charles le Chauve pour Saint-Martin
de Tours du 23 avril 862 ; G. Tessier éd., Recueil des actes de Charles II le Chauve, roi de France
(désormais Charles le Chauve), Paris, t. II, 1952, p. 32, n° 239.
25. Cf. R.-H. Bautier éd., Recueil des actes d'Eudes, roi de France (888-898), Paris, 1967,
p. 168, n. 7.
26. Cf. diplôme de Charles le Chauve du 3 octobre 856 (G. Tessier éd., Charles le Chauve,
t. I, p. 492, n° 189 ; cf. aussi, t. III, p. 204 ; J. Hyam, « Ermentrude and Richildis », dans
Charles theBald: court and kingdom, 2' éd., Aldershot, 1990, p. 168). RÔLE DES REINES DE FRANCE (DT-XlT S.) 919
Charles le Chauve27, l'église de Saint- Gabriel près d'Arles
aurait fait partie de son donativum.
Un acte, sans doute interpolé, de Carloman II28 surprend : en effet,
il interdit de donner le monastère de Sainte-Croix de Poitiers en
bénéfice à une reine ou à qui que ce soit: pour M. R.-H. Bautier,
« l'histoire de Sainte -Croix, si elle était mieux connue, permettrait
sans doute de déterminer à quel moment le monastère a couru le
risque d'être mis à la disposition d'une reine et par conséquent de
dater l'interpolation » ; mais selon Mme Y. Labande-Mailfert29, favo
rable à l'authenticité du document, « il semble que [divers] cas...
— en particulier celui de la reine Richilde... — permettent de pen
ser que le risque était permanent au IXe siècle pour tout monast
ère. Sainte-Croix, en 884, pouvait plus aisément obtenir cette
clause " étrange ", parce qu'il s'agissait d'un très jeune souverain
qui n'était pas encore sous l'influence d'une reine, souvent avide
de tels bénéfices ».
Il faut attendre le début du Xe siècle pour trouver un acte
conservé constituant le douaire d'une reine, en l'occurrence un
diplôme de Charles le Simple du 19 avril 90730 pour Frérone : par
celui-ci, le roi confère à sa femme deux fiscs, d'une part Corbeny
(dans le comté de Laon), avec la celle de Saint-Marcoul et Saint-
Pierre, et une église à Craonne, d'autre part Ponthion (en Per-
thois). Frérone, richement pourvue, possédait encore des terres à
Compiègne et à Venette. A sa mort (en février 917), son douaire fut
partagé entre Saint-Remi de Reims, Saint- Corneille de Comp
iègne et Saint-Clément de Compiègne, c'est-à-dire trois des
principales églises auxquelles le roi demanda de prier pour la
reine défunte.
Emma Ire, femme de Raoul, reçoit, à l'instigation de son frère
Hugues le Grand, des biens pris sur les possessions de Saint-Mart
in de Tours, situés notamment d'une part à Rouvillers, Épineuse
et Chevrières, d'autre part à Mons-en-Montois : indice que cer
tains biens (comme Mons-en-Montois) peuvent constituer à plu
sieurs reprises les domaines des reines.
L'histoire du douaire de deux autres reines du Xe siècle fut mouv
ementée. Louis IV confisqua les domaines et palais royaux de sa
27. G. Tessier éd., Charles le Chauve, t. II, p. 567, <n° 473>.
28. R.-H. Bautier éd., Recueil des actes de Louis II le Bègue, Louis III et Carloman II, rois de
France (877-884), Paris, 1978, p. 190, <n° 74> ; cf. aussi, p. XCV
29. Histoire de Sainte-Croix de Poitiers. Quatorze siècles de vie monastique, Poitiers, 1986, p. 87.
30. Ph. Lauer éd., Recueil des actes de Charles III le Simple, roi de France (désormais
Charles le Simple), Paris, t. I, 1940, p. 120, n° LVI ; cf. J. Flach, Les origines de l'ancienne
France. .F et XF siècles, t. III, La renaissance de l'État. La royauté et le principal, Paris, 1904,
p. 409, n. 1.
1998 59 920 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
mère Edwige, en raison de son remariage avec Herbert II de Ver-
mandois, et les transféra à sa femme Gerberge31. Cette dernière
posséda aussi d'autres biens importants, acquis lors de son pre
mier mariage avec Gilbert, duc de Basse-Lorraine ; à la mort de ce
dernier, ils furent pillés par Rénier, comte de Hainaut ; mais Ger
berge réussit à les récupérer ; pour cela, elle aurait fait enlever la
femme et les enfants de Rénier et les aurait échangés contre ses
biens.
Si ces possessions leur servirent essentiellement à partir de leur
veuvage, les reines purent aussi disposer tout au long de leur vie de
revenus, puis d'attributions propres. Dès l'époque mérovingienne,
elles reçurent le produit des redevances (pibuta) qui étaient perçues
sur leurs domaines32. Puis, dès le début du IXe siècle, leurs attribu
tions se précisèrent. Tout d'abord, par le capitulaire de villis
(chap. 16 et 4733), « Charlemagne délégua à sa femme une autorité de
gestion dans ses domaines; elle eut pouvoir de commander aux
intendants, aux ministériaux, au sénéchal et au bouteiller, aux ser
vices de vénerie et de fauconnerie, de veiller à l'exécution des
ordres et de prendre les sanctions nécessaires ». Comme le souligne
J. Chélini34, « le rôle que la reine jouait dans le palais était donc
important ». Puis, trois quarts de siècle plus tard, Hincmar, dans son
De ordinepalatif5, prescrit que l'administration intérieure du palais,
à l'exception de l'entretien des chevaux, tout comme la réception
des dons annuels des vassaux appartiennent à la reine et, sous ses
ordres, au chambrier, pour ajouter plus loin que les dons apportés
par les diverses ambassades concernent le chambrier, à moins que,
sur ordre royal, il en confère avec la reine ; tout cela vise, conclut-il,
à ce que le roi, déchargé des soucis domestiques sur la reine et le
chambrier, puisse se consacrer totalement à l'organisation et au
maintien de l'ordre du royaume.
Plus surprenant : Emma II, femme de Lothaire, aurait même
disposé du droit de battre monnaie, vers 965, au même titre que
31. Richer, op. cit. (n. 20), 1. 1, p. 293.
32. Cf. par exemple Fortunat, VitaRadegundis, c. 3, R. Favreau éd., La vie de sainte Rade-
gonde par Fortunat (Poitiers, Bibl. mun., ms. 250 [136]), Paris, 1995, p. 64. A ce sujet, cf.
J. Tardif, Études sur les institutions politiques et administratives de la France. Études sur les insti
tutions mérovingiennes, Paris, 1881 (réimpr. Genève, 1980), p. 222.
33. A. Boretius éd., Capitularia regum Francorum, M. G. H.,Leges, Hanovre, t. I, 1883,
p. 84 et 87 ; trad. J. Chélini, L'aube du Moyen Âge. Naissance de la chrétienté occidentale, Paris,
1991, p. 217. Il n'est guère possible de savoir si la première reine concernée par ces textes
fut Fastrade ou Liutgarde.
34. Loc. cit.
35. Hincmar, De ordine palatii epistola, M. Prou éd., Paris, 1885, p. 56, chap. XXII ; cf.
J. Flach, op. cit. (n. 30), p. 408, n. 1 ; F. Bany, Les droits de la reine sous la monarchie française
jusqu'en 1789, Paris, 1932, p. 63 sq. RÔLE DES REINES DE FRANCE (lXe-XlT S.) 921
des grands, le droit régalien de monnayage ayant alors en grande
partie échappé au souverain36.
Ainsi, la reine, sans rôle politique officiel, peut-elle être consi
dérée comme l'auxiliaire du roi, consors regni, expression présente
dans divers actes à compter de la seconde moitié du IXe siècle, spé
cialement à propos d'Ermentrude37.
Consors regni, la reine l'est de diverses manières. Ainsi que je l'ai
déjà indiqué, elle peut recevoir comme le roi les laudes d'une
assemblée religieuse38 ou être représentée à ses côtés. Elle bénéfic
ie également de prières de la part de nombreuses églises.
L'intention tripartite de la prière (« pro statu Ecclesiae et salute
régis et (vel) patriae ...»), fréquente à l'époque mérovingienne, a
très probablement une origine liturgique. Sous les Carolingiens,
ce type de formules, assez stéréotypé — bien que variant dans le
détail — se développe pour prendre en compte également
l'épouse du roi (conjux, dite exceptionnellement reine ou impérat
rice) et la descendance royale (proies)39. Tout d'abord la formule
est banale ; parfois, cependant, un adjectif affectueux est ajouté
pour la reine dans les actes de Charles le Chauve, comme cara40,
dulcissima^, amantissimaa ou amanda®. Peu à peu, les rédacteurs
sont plus précis : ainsi sont sollicitées des prières à la fois pour
Ermentrude, décédée, et Richilde, vivante44. Puis, à partir de
Charles le Chauve, apparaissent les fondations d'anniversaires,
avec dotation de biens pour les églises et mention précise des
jours où les clercs devront prier pour elles : le jour de l'anniver
saire de la reine est tantôt confondu avec celui du souverain, tan-
36. A ce propos, cf. Fr. Dumas, « Emma Regina », dans Actes du & Congrès international de
Numismatique. New York-Washington, septembre 1973, Paris-Bâle, 1976, p. 405-413.
n° 238 37. (862, Cf. G. 20 Tessier avril) ; éd., p. 103, Charles n° 269 le Chauve, (864, 20 juin) t. I, p. ; p. 549, 156, n° n° 220 299 (860, (867, 31 20 août) juin) ; ; t. p. II, 158, p. 29, n°
300 (867, 29 août). A propos de cette tournure, cf. notamment P. Delogu, « Consors regni. Un
problema carolingio », dans Bulletino dell'Istituto storico italiano per il Medio Evo e Archivio
muratoriano 76, 1964, p. 47-98 ; J. Verdon, « Les veuves des rois de France aux Xe et
XIe siècles », dans Veuves et veuvage.. . , op. cit. (n. 2), p. 189 ; Fr. -R. Erkens, « SicutEsther regina.
Die westfrânkische Konigin als consors regni », Francia 20/1, 1993, p. 15-38.
38. Cf. pour Judith, Annales Mettenses priores, ann. 830, B. von Simson éd., M. G. H.,
SRG, Hanovre-Leipzig, 1905, p. 95 ; - pour Ermentrude, en juillet 876, cf. supra, p. 916 et
n. 17.
39. Cf. E. Ewig, « La prière pour le roi et le royaume dans les privilèges épiscopaux de
l'époque mérovingienne », dans Mélanges offerts à Jean Dauvillier, Toulouse, 1979, p. 256.
40. Cf. G. Tessier éd., Charles le Chauve, 1. 1, p. 28, n° 12.
41. Ibid.,t. I, p. 413, n° 157.
42. Ibid.,l. II, p. 117, n° 275.
43. Ibid.,t. II, p. 120, n° 277.
44. Ibid. , t. II, p. 488, n° 441 ; p. 497, n° 444. Déjà les mots pro uxoribus nostris se ren
contrent dans des actes de Charlemagne de 787, E. Mûhlbacher éd., Die Urkunden Pippins,
Karlmanns und Karls des Grossen, M. G. H., Diplomata (désormais Diplom.), Hanovre, t. I,
1906, p. 211, n° 156 ; p. 212, n° 157.

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