Les graffiti de l'église de Moings (Charente-Maritime) - article ; n°3 ; vol.130, pg 555-571

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1986 - Volume 130 - Numéro 3 - Pages 555-571
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Monsieur Jean Glenisson
Monsieur Marc Seguin
Les graffiti de l'église de Moings (Charente-Maritime)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130e année, N. 3, 1986. pp. 555-
571.
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Glenisson Jean, Seguin Marc. Les graffiti de l'église de Moings (Charente-Maritime). In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 130e année, N. 3, 1986. pp. 555-571.
doi : 10.3406/crai.1986.14423
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1986_num_130_3_14423COMMUNICATION
LES GRAFFITI DE L'ÉGLISE DE MOINGS (CHARENTE-MARITIME),
PAR MM. JEAN GLÉNISSON ET MARC SEGUIN
Le 2 avril 1971, M. Michel de Bouard présentait à l'Académie les
graffiti carolingiens de Doué-la-Fontaine qu'il datait du premier
quart du xie siècle et dont il disait qu'ils avaient pour principal
intérêt de montrer, à côté de dessins sans grande signification, de
véritables scènes « assez savamment composées, empruntées au
répertoire iconographique » contemporain1.
Telles sont aussi les caractéristiques des dessins que M. Marc
Seguin et moi-même soumettons aujourd'hui à votre attention et à
vos savantes observations : les graffiti de l'église de Moings.
Moings est situé à sept kilomètres au nord-est de la petite ville
de Jonzac, sous-préfecture la plus méridionale du département de
la Charente-Maritime. La première mention de ce village minuscule
se rencontre dans le cartulaire de Saint-Étienne de Baignes. Il y est
relaté que l'église de Moenx (il n'existe pas, à notre connaissance,
de forme latinisée) est dédiée à saint Martin et qu'elle fut donnée
à l'abbaye de Baignes par l'évêque de Saintes, Ramnulfe (1098-1107).
L'abbé Cholet, éditeur du cartulaire, fait remarquer que Saint-
Martin de Moings ne se trouve pourtant pas dans la liste des églises
relevant de l'abbaye en 1121 et 1232. Au xme siècle, l'église de
Moings est à la nomination du prieur de Saint-Vivien de Saintes, qui
nommait aussi à plusieurs églises du voisinage2.
André Debord, qui a récemment consacré à La société laïque dans
les pays de la Charente un ouvrage remarquablement informé, ne
semble pas avoir rencontré, du xe au xne siècle, les seigneurs de
Moings. Ceux-ci apparaissent au milieu du xive siècle seulement
dans divers documents concernant les seigneurs de Jonzac. Ils
appartiennent alors à une ancienne famille de petite noblesse : les
Chesnel. C'est à peu près tout ce que l'on peut dire de l'histoire
médiévale d'une commune qui ne compte aujourd'hui que 203 habi-
1. Michel de Bouard, Les graffiti carolingiens de Doué-la-Fontaine (Maine-et-
Loire), dans les Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, 1971, avril-juin, p. 236-251. Du même, De l'aula au donjon :
les fouilles de la motte de la chapelle à Doué-la-Fontaine (Xe-XIe siècles), dans
Archéologie médiévale, t. 3-4 (1973-1974), p. 5-110.
2. Cholet (l'abbé), Cartulaire de l'abbaye de Saint-Etienne de Baigne (en
Saintonge), Niort, 1868, p. 32 et p. 360. 556 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Fig. 1. -— Église de Moings. LES GRAFFITI DE L'ÉGLISE DE MOINGS 557
tants et dont le terroir n'était sans doute guère plus peuplé quand
la Saintonge se couvrait d'églises romanes3.
Si l'on excepte les restes — du xvne siècle — d'un manoir, l'église
de Moings est, en effet, le seul vestige digne d'intérêt qui se puisse
trouver dans le village. L'édifice, inscrit depuis 1945 à l'Inventaire
supplémentaire des Monuments historiques, n'a attiré jusqu'ici
l'attention des archéologues que par son clocher, dont la décoration
« très spéciale... fait un monument unique en son genre dans la
province et sans doute bien au-delà » (fig. 1).
C'est que ce clocher, d'un seul étage, a reçu « appliqués l'un sur
l'autre deux ensembles d'ornementation... Chaque face a d'abord
été percée de deux fenêtres ornées de colonnettes et sur chaque angle,
largement abattu, d'une semblable, ouvrant ainsi douze fenêtres
très rapprochées » sur une construction « de dimensions modestes,
ce qui constitue déjà une disposition remarquable. Mais le maître
d' œuvre », dit Charles Connoué à qui nous empruntons intention
nellement ces observations, « ne s'est pas arrêté là... Cet étage si bien
ajouré, il l'a ceinturé d'une haute et belle arcature ininterrompue.
Sur tout son pourtour, il a... posé, plaqué une suite de cintres et de
colonnes : quatre cintres sur les plats et deux sur les angles, portés
par des colonnes alternativement doubles et simples... En défini
tive, ce clocher percé de douze ouvertures est orné de 36 cintres
plus ou moins travaillés, de 24 petites colonnes et de 36 grandes,
soit 60 colonnes au total sur un seul étage 1 Chiffre jamais rencontré
dans une église rurale »4.
Ce clocher remarquable, la coupole sur pendentifs qu'il surmonte,
le chevet demi-circulaire : autant de constructions que l'on peut
dater avec assurance du courant du xne siècle. En revanche, la nef,
très simple, existait déjà à l'extrême fin du xie siècle, quand l'évêque
Ramnulfe concéda Saint-Martin de Moings à l'abbaye de Baignes.
Il n'est pas interdit de supposer que le chœur, le clocher, l'abside
furent édifiés lorsque l'église passa des mains des abbés de Saint-
Étienne de Baignes à celles des prieurs de Saint- Vivien de Saintes,
largement possessionnés dans le sud de la Saintonge (fig. 2, plan).
Aujourd'hui, on descend à l'intérieur de l'église par plusieurs
marches. Il y a trente-cinq ans, ces marches n'existaient pas, ou elles
étaient dissimulées. En effet, le sol intérieur était, depuis une date
sans doute fort lointaine, recouvert d'une épaisse couche de terre
qui le mettait de plain-pied avec l'extérieur. Des travaux furent
entrepris en 1953. Le creusement du sol mit au jour les bases des
3. André Debord, La société laïque dans les pays de la Charente. X-XIIe s.,
Paris, 1984.
4. Charles Connoué, Les églises de Saintonge. Livre V, Jonzac et ses environs,
Saintes, [1961], p. 93-94. 2. — Plan de l'église. — Relevé Y. Blomme et J. Lenceint. Fig. Fio. 2. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 560
colonnes. Des grattages firent apparaître une belle litre avec des
armoiries assez bien conservées, parfaitement identifiables et datant
des xvne et xvme siècles. Nul, en revanche, ne semble avoir remar
qué la présence des graffiti, cependant aujourd'hui bien visibles, qui
se développent entre les pilastres délimitant le chœur, à la moitié
inférieure des murs nord et sud. Sur chacun de ces murs, les graffiti
que nous allons décrire couvrent une bande rectangulaire, longue de
4,27 m, large de 1,30 m et dont la base s'étend à 0,35 m au-dessus
du sol. Une figure gravée se distingue en outre au fond de l'abside.
Les incisions sont très nombreuses. Nous avons compté 28 figura
tions humaines. Elles nous semblent avoir été tracées par une main
utilisant une pointe métallique, de toute évidence un clou. Le trait
est ferme, le tracé régulier, la profondeur de pénétration dans la
pierre de taille varie de 1,5 mm à 2 mm.
Quoiqu'il nous paraisse évident, pour des raisons que nous déve
lopperons plus loin, qu'un auteur unique ait opéré, l'intérêt et la
valeur des graffiti sont inégaux et une différence très nette existe
entre l'ensemble du mur sud et celui du mur nord.
La bande gravée du mur nord ne présente aucune unité. Elle
est semée de dessins peu soignés : l'ébauche d'une tour de pierre, un
théorie de cavaliers munis d'une lance et d'un bouclier, deux oiseaux,
deux écussons...
Au contraire, la bande gravée du mur sud étale sur toute sa surface
une véritable composition graphique : une scène de guerre. Au reste,
les graffiti de l'église de Moings sont dans leur écrasante majorité
des figurations d'hommes de guerre et de scènes guerrières.
La composition du mur sud
Elle s'organise entre deux constructions fortifiées (deux châteaux
ou peut-être une ville et un château) assises, à gauche et à droite,
entre les pilastres qui délimitent la paroi du chœur.
A gauche, s'élève une construction de pierres de taille (le quadril
lage des pierres est nettement figuré) qui est assez importante pour
faire figure de ville enfermée dans une enceinte, d'autant que deux
portes monumentales s'ouvrent dans la muraille. D'une porte que
dissimule la tour crénelée et couverte qui la flanque, passent le cou
et la tête d'un cheval ; le précèdent trois cavaliers munis d'une lance
et d'un bouclier (fig. 3 et 4). Immédiatement au-dessous, on di
stingue avec une grande netteté l'image, de dimensions relativement
élevées (24 cm de hauteur x 30 cm de largeur) et de facture part
iculièrement soignée, d'un cavalier casqué que protège un énorme
bouclier et qui pointe vers le sol un gonfanon à trois fanons. Comme
les cavaliers du registre supérieur, celui-là se dirige vers la droite
(fig. 5). Un cavalier de plus petite taille (dont le tracé est tributaire LES GRAFFITI DE L EGLISE DE MOINGS 561
Fig. 3. — Mur sud, partie gauche.
Fig. 4. — Mur sud, partie gauche. La sortie de la forteresse. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 562
des inégalités naturelles de la pierre) lui fait face, la lance dressée
verticalement et le bouclier masquant son corps (fig. 6). Tout ce
groupe occupe à peu près le tiers gauche de la surface de la bande
gravée.
La partie centrale (un tiers environ de la surface totale) est occupée
par deux groupes de cavaliers, semblablement armés et équipés,
qui s'avancent l'un vers l'autre dans le dessein évident de s'affronter.
A droite — occupant le dernier tiers de la surface gravée — se
dressent des constructions. La première, munie d'une très large
porte, semble avoir été surmontée d'un toit à double pente (on en
discerne très faiblement les traces sous l'enduit qui le recouvre
encore). Une croix pourrait bien figurer sur la porte. S'agit-il d'une
église ? Deux lignes grossièrement parallèles s'élèvent ensuite vers
la droite, que nous interprétons comme la figuration d'un chemin
qui mène de la première construction vers ce qui est, d'évidence, un
château fort à double enceinte crénelée. La première des murailles
est précédée d'une palissade, la seconde enferme une tour couverte.
Plusieurs cavaliers se dirigent vers cette forteresse. La lance de
l'un d'entre eux, pointée vers le château, montre que la troupe
s'apprête à l'attaquer.
Dans la partie inférieure de la paroi, un second registre offre, à
gauche, le schéma d'une construction qui a toutes les apparences
d'une église; à droite, deux graffiti superposés : un cavalier a été
gravé sur un fond architectural et le quadrillage des pierres apparaît
avec netteté sous le corps du cheval.
La bande gravée du mur nord
Elle porte au moins sept cavaliers, qui ne diffèrent en rien de ceux
qui sont gravés sur la paroi sud. Ils s'avancent en ligne continue,
se dirigeant vers la droite, et semblent venir d'une forteresse crénelée
qui s'élève à gauche. Une figure au tracé étrange et, semble-t-il,
inachevé, qui occupe le centre de la bande, pourrait être interprétée
comme celle d'un homme d'armes à pied, casqué et muni d'une
cotte de maille. Dans la partie droite, deux oiseaux, dont l'un, très
nettement gravé, est, sans doute possible, un paon (fig. 7). Au
registre inférieur, deux écus. L'ensemble, dont on saisit le dis
parate, est actuellement peu visible du fait de la couche de chaux non
encore dégagée, ainsi que des moisissures qui verdissent le mur et
qui emplissent les incisions.
Le guerrier de l'abside.
Une dernière figure, qui est encore celle d'un cavalier, en tout
point semblable à ceux qui viennent d'être identifiés, a été gravée GRAFFITI DE L EGLISE DE MOINGS 563 LES
Fig. 5. — Mur sud, registre inférieur. Le « Grand cavalier ».
Fig. 6. — Mur sud, partie gauche.
Cavalier s'avançant à la rencontre du « Grand cavalier ».
1986 37

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