Nouvelles découvertes à Apamée d'Osrhoène - article ; n°1 ; vol.143, pg 75-105

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1999 - Volume 143 - Numéro 1 - Pages 75-105
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 32
Nombre de pages : 32
Voir plus Voir moins

Monsieur Alain Desreumaux
Madame Justine Gaborit
Monsieur Jean-Sylvain Caillou
Nouvelles découvertes à Apamée d'Osrhoène
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 1, 1999. pp. 75-
105.
Citer ce document / Cite this document :
Desreumaux Alain, Gaborit Justine, Caillou Jean-Sylvain. Nouvelles découvertes à Apamée d'Osrhoène. In: Comptes-rendus
des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 1, 1999. pp. 75-105.
doi : 10.3406/crai.1999.15965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1999_num_143_1_15965COMMUNICATION
NOUVELLES DÉCOUVERTES À APAMÉE D'OSRHOÈNE,
PAR M. ALAIN DESREUMAUX,
AVEC LA COLLABORATION DE MTO JUSTINE GABORIT
ET M. JEAN-SYLVAIN CAILLOU
Les villes de Séleucie et d'Apamée sur l'Euphrate contrôlaient
dans l'Antiquité un point important de traversée institué en
300 av. notre ère par Séleucos Ier pour relier les centres vitaux de
l'Empire, de la Méditerranée aux Hautes Satrapies septentrio
nales. Ce point remplaçait le célèbre gué de Thapsaque où tra
versa Alexandre1. Séleucos fonda alors les deux cités de part et
d'autre du fleuve pour commander l'accès au nouveau passage :
Séleucie, place forte en rive droite, dominant toute la vallée flu
viale des contreforts du Taurus aux premiers méandres du fleuve
en aval et, en vis-à-vis, Apamée dans la large plaine alluviale sur la
rive gauche (fîg. 1).
Séleucie s'identifia à ce passage au point que, dans l'usage, le
nom dynastique de la ville laissa progressivement la place à un
toponyme « Zeugma »2 (nom grec qui signifie « le lien » et même
« pont de bateaux ») inspiré par la présence du passage, bac ou réel
pont de (fig. 2)\ De l'époque républicaine au Bas -Empire,
Séleucie-Zeugma connut une longue prospérité et joua un rôle
militaire de premier plan, soit comme forteresse sur la frontière
orientale de l'Empire stabilisée en 31 sur l'Euphrate, soit comme
« tête de pont » des conquêtes successives de la Mésopotamie. Si
l'essentiel de l'histoire de Séleucie pouvait être déduit des ment
ions très nombreuses des auteurs grecs et latins, l'existence
d'Apamée n'est que très pauvrement attestée par les textes
anciens. Apamée est citée par Isidore de Charax à la fin du Ier siècle
de notre ère4, comme la première des étapes en territoire parthe
du grand axe commercial qui menait de la Méditerranée au Golfe
1. Arrien, Expédition d'Alexandre VII, 19, 5 ; Strabon, Géographie XVI, 1, 11.
2. Sur Zeugma, voir Polybe, Histoire V, 43 ; Plutarque, Vie de Crassus 19 ; Philostrate, Vie
d'Apollonios 1, 20, 1 et 1, 38, 2 ; Itinéraire antonin 185-191 ; Procope, DeAedificiis 96, II, 19
sq. ; Stéphane de Byzance, s. v.
3. Les clichés sont dus à la mission Zeugma.
4. Mansiones Parthicae 1 ; K. Mûller, Geographi graed. Minores : « Diabantôn ton Euphra-
tèn kata to Zeugma, polis estin Apameia. > 76 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FlG. 1. — La vallée de l'Euphrate, vue prise vers le nord depuis Balkis Tepe.
et à l'Inde. Échappant ensuite au contrôle de Rome, la cité tombe
dans l'oubli et les mentions de Pline5 proviennent bien évidem
ment des compilations de sources beaucoup plus anciennes.
Au XIXe siècle, savants, érudits et historiens, déroutés par l'asso
ciation des trois toponymes, Séleucie, Apamée et Zeugma, dont
les liens chronologiques et géographiques restaient obscurs, cher
chèrent en vain à localiser les deux cités sur les rives de» l'Eu
phrate. En 1917, le savant belge Franz Cumont rétablit l'identité
entre Séleucie et Zeugma6 et mit fin à une série de localisations
erronées : il reconnut la ville de Séleucie-Zeugma dans les ruines
situées à l'actuel village de Balkis, qu'il avait repérées en 1907 en
rive droite à 20 km en amont de Birecik. Cependant, cette locali
sation n'a encouragé aucune exploration archéologique sur le site
de Séleucie-Zeugma en dépit de la célébrité de cette dernière et
de la richesse des vestiges.
En ce qui concerne Apamée, sa localisation resta une déduction
logique de l'identification du site de Séleucie, F. Cumont n'ayant
pas eu le temps de traverser le fleuve. La première investigation
sérieuse ne fut menée qu'en 1991 lors d'une exploration générale
5. Histoire naturelle V, 86 : « construite par Séleucos, le fondateur des deux villes » et Hist
oire naturelle VI, 119.
6. F. Cumont, Études syriennes, Paris, 1917. 1Km
FlG. 2. — Carte de Zeugma (d'après Kennedy). 78 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
réalisée par l'équipe de G. Algazé sur les sites archéologiques
destinés à disparaître lors de la mise en eaux du futur barrage de
Birecik en 2000.
D'importantes fouilles de sauvetage furent entreprises par la
mission archéologique franco-turque Zeugma-Moyenne Vallée de
l'Euphrate, de la D.G.R.C.S.T. du ministère français des Affaires
étrangères et du musée de Gaziantep. Cette mission créée en 1995
à l'initiative de P. Leriche7, est dirigée par C. Abadie-Reynal8 et
R. Ergeç9. Elle est installée au nord du barrage de Birecik, en Tur
quie, près de la frontière syrienne10.
Les fouilles d'Apamée11
En trois campagnes, les éléments essentiels à la connaissance
du site d'Apamée ont été réunis. L'établissement du plan du site,
le tracé des fortifications12 et l'organisation urbaine ont révélé
l'image d'une ville en tout point conforme au modèle de la cité
hellénistique. Apamée colonisée au XIXe siècle par les vergers et le
village de Tilmusa n'était signalée par aucun vestige d'importance
et se présentait a priori comme un site peu attractif. L'exploration
archéologique du site s'est pourtant avérée fructueuse parce
qu'elle a su diversifier et adapter ses méthodes en fonction du ter
rain et des contraintes liées à une fouille de sauvetage : la pros
pection géophysique et la prospection pédestre ont été ainsi asso
ciées aux méthodes de fouilles classiques. Les prospections
géophysiques ont été réalisées à la fois dans un but exploratoire
dans des zones sélectionnées sur le tracé supposé des fortifica
tions ou à la découverte du plan d'urbanisation, mais aussi pour
contrôler des hypothèses tirées de la simple observation du terrain
ou d'un raisonnement déductif quotidien. C'est ainsi que la loca
lisation de certaines des portes de la ville situées dans des zones
de vergers inaccessibles à la fouille a été confirmée par des pros-
7. Directeur de recherche au C.N.R.S., (U.M.R. 126 du C.N.R.S., École normale supér
ieure). La présente communication lui doit les références bibliographiques sur Zeugma,
Apamée et le plan hippodamien.
8. Université de Nantes.
9. Directeur du musée de Gaziantep.
10. C. Abadie-Reynal, R. Ergeç et alii, « Zeugma-Moyenne vallée de l'Euphrate, rapport
préliminaire de la campagne de fouille 1997 », Anatolia Antiqua 6, 1998, p. 403-406, fig. 24-
26.
11. Les fouilles des fortifications et de la ville d'Apamée ont été réalisées par l'équipe
dirigée par Justine Gaborit qui en a rédigé la présente présentation. Ont participé aux tra
vaux Pierre Leriche, Kazim Abdulaiev, Thomas Dietsch et Matthieu Dussauge (Université
Paris I), Miijde Tûrkmen et Aishe Colak (Université d'Istanbul).
12. Les plans des remparts et de la ville sont dus à M. Gérard Thébault. NOUVELLES DÉCOUVERTES À APAMÉE D'OSRHOÈNE 79
pections géophysiques13. Les chantiers de fouilles ont apporté les
éléments chronologiques indispensables, les données métriques
et architecturales essentielles à la connaissance des monuments et
ont vérifié la nature des vestiges repérés par la géophysique (fig. 3).
Les fortifications
L'ensemble du tracé des fortifications est à présent bien connu.
Les remparts oriental et septentrional isolent dans la plaine un
espace de 45 ha dont les limites à l'ouest et au sud sont constituées
par la courbe de la rive du fleuve.
Ces remparts sont caractérisés par un tracé en chevrons symét
riques couronnés de tours rectangulaires toutes identiques. Les
neuf tours du rempart oriental sont régulièrement espacées de
65 m d'axe à axe, rythme qu'on ne retrouve pas systématiquement
sur le rempart septentrional où les dix premières tours séparées par
des courtines plus courtes s'échelonnent tous les 55 m d'axe à axe.
Sur chacun des remparts, deux portes ont été percées. La pre
mière, découverte en 1996 grâce à une prospection électrique, est
située au mitan du rempart oriental. Il s'agit d'une porte à cour
d'une vingtaine de mètres de large et flanquée de deux tours rec
tangulaires. Les deux portes du rempart septentrional sont
construites sur le même modèle.
La porte située à l'angle nord-est de l'enceinte représente un
hapax dans le plan des fortifications : elle est protégée au nord par
une tour circulaire (tour n° 11) d'un diamètre imposant (fig. 4) et
au sud par une tour rectangulaire légèrement plus large que les
autres. Cet important dispositif défensif est justifié par la position
de cette porte au changement d'orientation des remparts, c'est-à-
dire à un des points faibles de toute fortification.
Les remparts le long des rives ont été plus récemment repérés.
La localisation du rempart occidental dans une zone très en retrait
de la rive actuelle de l'Euphrate a permis de restituer la configu
ration réelle de la rive antique, aujourd'hui masquée par le ratt
achement d'une île à cette rive et le comblement de l'ancien chenal.
La dernière campagne en 1999 devrait être consacrée à la fouille
de la porte du fleuve et des aménagements liés à l'existence du
pont de bateaux reliant Séleucie-Zeugma et Apamée.
13. Les travaux géophysiques électriques ont été introduits en 1995 par Albert Hesse
(directeur de recherche au C.N.R.S.) et menés par Marie -Cécile Laroche en 1996 et 1997.
Les travaux électromagnétiques et microgravimétriques ont été menés par l'équipe de
Nicolas Florsch CUniversités de La Rochelle et de Strasbourg) et Christophe Benech (Uni
versité de Paris VI) en 1997 et 1998. 80 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FlG. 3. — Les fortifications et la Adlle hellénistique d'Apamée (plan Gérard Thébault, 1998). NOUVELLES DÉCOUVERTES À APAMÉE D'OSRHOÈNE 81
FlG. 4. — La tour circulaire n° 11.
La fouille des tours rectangulaires et de la tour circulaire, les
sondages stratigraphiques et le dégagement en façade, sur plus de
15 m de long et 2,50 m de haut, d'un segment du rempart sud, ont
permis d'étudier soigneusement l'appareil de l'enceinte. Il s'agit
d'un mur en gros appareil polygonal irrégulier (fig. 5), formé de
deux parements et d'un remplissage très dense, le tout maçonné à
l'argile. Dans l'entrée des tours, cependant, on a affaire à un appar
eil isodome rectangulaire (fig. 6). L'épaisseur du rempart est habi
tuellement de 3,60 m et sa hauteur maximale de 3 m, soit cinq
assises dont deux en fondation. L'élévation du rempart était donc
constituée d'un socle de pierres de taille d'une hauteur de 1,50 m
surmonté mur en briques crues. Les blocs calcaires très so
igneusement joints portent un bossage d'économie du plus bel
effet.
Les particularités des remparts d'Apamée, à défaut de pouvoir
comparer ceux-ci à d'autres fortifications fouillées, ne sont pas
sans rappeler certaines notices de l'ouvrage du poliorcète Philon
de Byzance. Le tracé pourrait correspondre au système en forme
de dents de scie qu'inventa Polyeidos, le fabricant de machine au
siège de Mégalopolis, dont aucune application n'était connue jus
qu'ici.
Le cas d'Apamée est l'une des rares illustrations d'un modèle de
fortification conçu à l'époque hellénistique. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 82
FlG. 5. — Le rempart sud, détail.
13.' FlG. 6. — Entrée de la tour NOUVELLES DÉCOUVERTES À APAMÉE D'OSRHOÈNE 83
L'urbanisme
En 1997, l'application d'une méthode géophysique plus
maniable et plus rapide, la prospection magnétique, a permis de
découvrir le type d'organisation urbaine associée à une fortifica
tion aussi remarquable. La très grande qualité des données géo-
physiques, ainsi que la multiplication des prospections sur l'e
nsemble du site ont révélé immédiatement l'existence d'un plan
orthogonal régulier. L'espace urbain est en effet divisé en îlots
d'habitation tous identiques séparés par des rues strictement per
pendiculaires et parallèles au rempart oriental. Les dimensions
exactes d'îlots ont été repérées dans la partie nord-est de la ville :
il s'agit d'un module de forme allongée (105 x 38 m) caractéristique
des cités hellénistiques du Proche- et Moyen-Orient. La largeur
des rues était probablement hiérarchisée : la rue repérée dans le
prolongement de la porte orientale n° 7 atteint ainsi 10 m de large
soit le double des rues secondaires et pourrait avoir été bordée de
petites boutiques toutes identiques, comme les axes principaux de
Palmyre ou Apamée du Bêlos.
Par ailleurs, on remarque que le rythme des rues ne correspond
pas à celui des tours sur les remparts, à la différence du plan hip-
podamien14 de Doura-Europos où chaque rue est dans le prolon
gement d'une tour du rempart occidental.
Problème chronologique
L'image de la cité hellénistique d' Apamée est d'autant plus
cohérente qu'elle n'a été perturbée par aucune occupation posté
rieure : elle représente un état d'urbanisation qui pourrait remont
er à l'époque de la fondation de la ville et qui s'est interrompu
avant romaine. La fouilles des îlots (fig. 7) n'a en effet
pour l'instant livré que du matériel d'époque hellénistique15.
Au contraire de Doura-Europos prise par les Parthes et qui
connut une grande période de prospérité au cœur de l'empire
arsacide, Apamée semble avoir été abandonnée. La chronologie
14. Sur le modèle hippodamien, voir R. A. Stucky, « L'urbanisme des colonies grecques
aux époques archaïques et hellénistique» », dans La ville dans le Proche-Orient ancien, Lou-
vain, 1983, p. 147-150; R. Martin, L'urbanisme dans la Grèce antique, Paris, 1' éd., 1982
(1" éd., 1956, p. 165-176) ; A. Burns, « Hippodamus and the planed city •, Historia 1976,
p. 414-428; F. Castagnoli, Orthogonal Town Planning in Antiquity, Cambridge, Mass., 1971 ;
R. E. Wycherley, How the Greeks builtcities, Londres, 2' éd., 1962.
15. Les travaux sur les maisons ont été menés par Kazim Abdulaiev, chercheur à l'Institut
d'Archéologie de l'Académie des Sciences d'Ouzbékistan.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les fouilles de Kohna Masdjid - article ; n°2 ; vol.108, pg 212-221

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Les Heures du Maréchal de Boucicaut - article ; n°2 ; vol.137, pg 505-517

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Les fouilles sous-marines du phare d'Alexandrie

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Thot, le dieu qui vole des offrandes et qui trouble le cours du temps - article ; n°3 ; vol.114, pg 547-556

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

suivant