Pourquoi le Parthénon? - article ; n°2 ; vol.128, pg 301-317

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1984 - Volume 128 - Numéro 2 - Pages 301-317
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1984
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Monsieur Georges Roux
Pourquoi le Parthénon?
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 128e année, N. 2, 1984. pp. 301-
317.
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Roux Georges. Pourquoi le Parthénon?. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
128e année, N. 2, 1984. pp. 301-317.
doi : 10.3406/crai.1984.14155
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1984_num_128_2_14155POURQUOI LE PARTHÉNON ? 301
Nous publions ici la communication du 23 mars 1984.
COMMUNICATION
POURQUOI LE PARTHÉNON ?
PAR M. GEORGES ROUX, CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE
Pourquoi le Parthénon fut-il appelé le Parthénon ? Cette question
est à nouveau posée dans l'ouvrage consacré par A. K. Orlandos au
grand temple de l'Acropole et publié en 1977, peu de temps avant la
disparition de son auteur1. Ces trois volumes, riches en renseigne
ments inédits, abondamment illustrés, comblent une lacune dont on
s'étonne qu'elle ait subsisté si longtemps concernant un tel monum
ent. Ils doivent cependant être déjà complétés sur un point. Un
architecte grec, M. Korès, en classant les fragments de marbre épars
sur le pourtour du temple, a fait une découverte qui modifie le plan
de l'édifice, en éclaire la signification et explique enfin ce fait para
doxal que la porte principale du Parthénon, à l'Est, est un peu moins
large que celle de la salle aux quatre colonnes, à l'Ouest. Je revien
drai sur ce sujet.
Mais il est un second point sur lequel la publication d'A. K. Orlan
dos me paraît caduque : examinant l'origine du nom du Parthénon,
l'auteur demeure fidèle à la théorie que développait à la fin du siècle
dernier W. Dôrpfeld et qu'ont adoptée, sans en méconnaître les
difficultés, les archéologues dans leur majorité2. Je voudrais rapide
ment reprendre ce problème, en réalité un faux problème. La
conclusion du savant allemand, « conclusion absolument sûre et qui
n'est plus mise en doute par personne » selon A. K. Orlandos (p. 415),
découle en effet d'une interprétation erronée de la documentation
épigraphique : erreur explicable par l'imprécision du vocabulaire
qui règne dans les inventaires athéniens des trésoriers d'Athéna, et
dont les comptes et de Délos offrent eux aussi tant
d'exemples.
L'explication proposée par W. Dôrpfeld est la suivante : un temple
dorique périptère enferme habituellement dans son péristyle un
bâtiment divisé en trois parties : pronaos, naos ou temple proprement
1. A. K. Orlandos, CH àpxtTexTovix'Jj toû Ilapôevœvoç, Athènes, 1977 : Un
atlas (tome I) ; 2 volumes de texte (tome II et III).
2. Bibliographie détaillée dans Orlandos, /./., t. III, p. 413-430. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 302
dit, et opisthodome. Le Parthénon, quant à lui, offre un plan beau
coup plus rare, que l'on trouve à l'état embryonnaire au temple C
de Thermos et sous une forme achevée à Corinthe, dans le
archaïque d'Apollon. Entre le pronaos et l'opisthodome s'intercale
une salle supplémentaire, séparée de la cella par un mur plein et
ouvrant du côté opposé (fig. 1). De vastes dimensions (256 m2), ses
plafonds soutenus à 12 m de hauteur par quatre colonnes présumées
ioniques (certains disent corinthiennes : ce serait en ce cas les
premières), donnant sur le vestibule ouest par une porte large de
5 m et haute de 10 m, cette salle monumentale (fig. 2), évidemment
conçue pour quelque usage solennel, se serait d'abord appelée
« Parthénon », au sens strict du terme. Puis, à cause de son carac
tère à la fois insolite et imposant qui faisait l'originalité de l'édifice,
ce xupicoç IlapGevcov, ce « Parthénon par excellence », selon l'expres
sion d'A. K. Orlandos, aurait donné par la suite son nom au temple
tout entier.
Mais pourquoi la salle aux quatre colonnes aurait-elle été
dénommée « salle de la vierge » ou « salle des vierges » ? Furtwângler
supposait qu'on y aurait célébré le culte de quelques vierges athé
niennes, Aglaurides ou Érechthéides3. Cette hypothèse, échafaudée
pour les besoins de la cause, n'est étayée par aucun témoignage
antique. Dôrpfeld et d'autres ont alors proposé une seconde explica
tion : neuf mois avant les Grandes Panathénées, des jeunes filles,
choisies dans les familles aristocratiques d'Athènes, étaient chargées
de broder le péplos offert à la vieille idole d'Athéna en bois d'olivier,
tombée du ciel disait-on4. Ces brodeuses, présumées vierges, auraient
effectué leur travail dans la salle du temple construite à cet effet,
et appelée en conséquence « salle des vierges », Parthénon.
Les inscriptions et les textes nous apprennent d'autre part que
« l'argent d'Athéna » et « l'argent des autres dieux », en fait les
réserves monétaires de l'État athénien, fort abondantes grâce à la
contribution annuelle que lui versaient bon gré mal gré ses alliés
de la Ligue de Délos, étaient conservés « dans l'opisthodome »5.
Or le vestibule hexastyle prostyle, à l'Ouest du Parthénon (au sens
large), contrairement à ce qui a lieu dans les autres temples, était
clôturé par des panneaux à claire-voie insérés entre les colonnes6.
Ces panneaux protecteurs, en ébénisterie, ont naturellement disparu,
mais les seuils de marbre qui les portaient, les tenons qui les assujet-
3. Meisterwerke, p. 172 ; M. Collignon, Le Parthénon, (1914) p. 53.
4. Collignon, /./., p. 52, n. 1 ; p. 53.
5. Cf. en particulier IG F, 91, 1. 15-18 A ; 92, 1. 52-56 ; 139, 1. 17 ; 324, 1. 20.
Le mot Ô7uct068o[zoç dans le Ploutos d'Aristophane (joué en 388) est glosé :
TOCfAietov ÔtuctBev toû TTJç 'A07)vàç vaou. Démosthène, Contre Timocrate (XXIV),
136. Plutarque, Vie de Démétrios, 23.
6. G. P. Stevens, Hesperia, Suppl. III, 1940, p. 67-79. POURQUOI LE PARTHÉNON ? 303
9....? «9*
Fio. 1. — Plan du Parthénon selon l'interprétation traditionnelle :
1) pronaos ; 2) naos hécatompédos ; 3) « Parthénon » ; 4) opisthodome.
Fig. 2. — La salle aux quatre colonnes du Parthénon,
restaurée par A. K. Orlandos.
1984 20 COMPTES RENDUS DE l' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 304
tissaient, ont laissé des traces fort nettes sur le dallage et sur les
tambours des colonnes. Certains panneaux, mobiles, faisaient office
de porte et donnaient accès à « l'opisthodome » d'abord, au « Parthé-
non » ensuite. Ainsi apparaissent dans le plan du temple les quatre
parties mentionnées, nous dit-on, dans les sources antiques (fig. 1) :
le TCpovecoç (vestibule est), l'éxaTOfZTOSoç vswç (« temple de cent
pieds », contenant la grande statue chryséléphantine), le IlapGsvtov
(où les vierges brodaient le péplos) et rÔ7u<706So[Aoç, abri de la fortune
d'Athènes.
Cette interprétation soulève de nombreuses difficultés, dont
certaines ont embarrassé Dôrpfeld lui-même. Tout d'abord, et pour
ainsi dire a priori, quand on pense que V hécatompédos néôs, aussi
grand à lui seul qu'un temple de taille normale, renfermait la célèbre
statue de Phidias, haute de 12 m, toute d'ivoire et d'or, classée parmi
les Sept Merveilles du monde, il apparaît peu vraisemblable que le
temple ait emprunté le nom sous lequel il allait être universellement
connu à une salle en somme secondaire, faisant office d'ouvroir
durant neuf mois seulement tous les quatre ans. En réalité, c'est
Y hécatompédos néôs, non la salle aux quatre colonnes, que les auteurs
tiennent pour la partie la plus remarquable du temple, au point de
désigner par elle le temple tout entier : IlepixXTJç ... xà IIpoTrûXaia
xal to 'QiSetov xal xè 'ExaréfATOSov oîxoSofATjo-aç,, écrit Lycurgue.7
Plutarque le cite sous cette forme à deux reprises : tov èxccxoyjzz^ov
vswv IïepixXéouç év 'Axpo7roXsi xaracrxsuàÇovTOç, ... ô 8s tgîv 'AG-
Yjvatwv $9j[zoç <hxo8o(zcov tov 'ExaT6{X7t£8ov ...8 La Souda pose
l'équation : 'ExaxofijreSoç vecoç* ô 'AGrjvyjaiv IlapGsvwv. L'ambig
uïté des mots vswç et napGsvtov désignant, nous le verrons, tantôt
le temple entier, tantôt seulement sa cella, a laissé croire à certains
auteurs que le Parthénon complet mesurait cent pieds. Ainsi Aris
tide : vswç 7ràvu [xéyaç xal xaXoç, oùx ^ttov r\ éxaT6[A7ce8oç. Ainsi
la Glossa Patmia et YEtymologicum Magnum9. Harpocration s'est
rendu compte de l'erreur. Il tente de la corriger, mais sans en
expliquer correctement la cause, à savoir le double sens des mots :
'ExaTO}A7i:s8ov' Auxoupyoç èv t« ê7uypacpo[xévci) 'A7roXoyi.CT{xô<; &v
7te7roXiT£UTaf ô IlocpOevcav 6tco tivcov éxaTOfÀUsSoç èxaXstTO Stà xàXXoç
xal £Ùpu0(xtav, où Stà fiiyeOoç, caç MveaixXyjç y\ KaXXixpdcTYjç èv T(j>
7. Contre Céphisodote, fragm. 3.
8. De sollertia animalium, 13 (970 A) ; Vie de Caton, 5.
9. Aristide, Discours sacré, V, 47 (Keil) ; 27 (p. 548 D) ; Glossa Patmia (BCH 1,
1877, p. 149) : 'ExaTÔjjijreSov veàç ttjç 'AGyjvôcç'outco xaXoû(i.evoç 7rapà xb éxaxèv
tcoSûv éxaoT/]v eïvoa TrXeupàv. Tèv aùrov Iviot xal Ilap0sv<ova xàXouai. Étym.
Magnum : 'ExaT6(i.7tsSov vscoç èoxt Trjç 'AOTjvâç, ttoSûv exaràv èx Tràcnrjç 7rXeu-
pâç. Aià touto yàp wv6(AaaTai. KaXouai yàp aÙT6v tivsç IIap8evc5va. On notera
chez tous les auteurs cette assimilation (ou cette confusion) du « Parthénon » et
du « temple de cent pieds ». POURQUOI LE PARTHÉNON ? 305
9....J
Fig. 3. — Le Parthénon. Plan :
1, 1 : « Parthénon » hécatompédos précédé d'un portique prostyle.
2, 2 : « Opisthodome » précédé d'un portique hexastyle prostyle.
Tcepi 'AGtjvôjv. « Hécatompédon, Lycurgue, dans le discours
intitulé Défense de sa politique : le Parthénon était appelé Héca
tompédos à cause de sa beauté et de ses heureuses proportions,
non à cause de ses dimensions, comme disent Mnésiclès et Calli-
cratès dans leur ouvrage sur Athènes ». Il ressort clairement de
ce texte que si les deux grands architectes qualifiaient le « Parr
thénon » d'« Hécatompédos », Sià fxéysOoç, c'est que le Parthénon était
pour eux le nom de la cella du temple. Seule l'amphibologie
contenue dans les termes devait fatalement par la suite pro
voquer le doute et la confusion. Notons pour l'instant qu'aucun
document, texte ou inscription, ne prouve — du moins correctement
compris — que les Anciens aient appelé « Parthénon » la salle aux
quatre colonnes. Elle n'a reçu ce nom que des savants modernes
qui, ayant situé le 7rp6vs<oç, réxaTOfjiTCSoç vécue, et l'c>7uar068o[Aoç
dans les trois autres parties du temple, ne disposaient plus que de
celle-là pour y loger le « Parthénon ».
Constatons d'ailleurs combien, d'un simple point de vue pratique,
il est peu vraisemblable que les vierges brodeuses aient jamais
accompli leur tâche à l'intérieur du temple. L'offrande du péplos
était bien plus ancienne que la construction du Parthénon. Arré-
phores et Ergastines étaient logées sur l'Acropole dans un bâtiment
situé quelque part sur le côté nord du plateau, à l'Ouest de l'Érech-?
théion, et c'est évidemment dans cette sorte de pensionnat qu'elles
s'adonnaient le moment venu à leurs travaux de broderie. Aucun
témoignage antique ne dit ou ne suggère qu'on les ait par la suite COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 306
transférées dans l'immense salle aux quatre colonnes (256 m2 !)
si disproportionnée à leur activité spécifique. Enfin Ph. G. Stevens
a montré, après une étude minutieuse des traces laissées par la
fermeture et l'ouverture des lourds vantaux sur le dallage, que la
porte de la salle ouest était intérieurement armée de barreaux de
fer verticaux cachés dans l'ébénisterie. C'était donc une porte ren
forcée, une porte de chambre forte10. A si haut prix que les Athé
niens missent la vertu de leurs vierges, un tel luxe de précautions
apparaîtrait excessif et d'ailleurs illusoire puisque, la salle étant
dépourvue de fenêtres, les jeunes filles n'auraient pu broder que la
porte ouverte ! Ajoutons enfin que placer les vierges dans le prétendu
« Parthénon », à l'abri d'une porte de cofïre-fort, et les trésors
d'Athéna et des autres dieux à l'abri des simples panneaux à claire-
voie clôturant le prétendu opisthodome supposerait une hiérarchie
des valeurs qui n'est, en matière de finance, celle d'aucun État, en
aucun temps et dans aucun pays. Dôrpfeld avait été sensible à cette
invraisemblance. Mais ne trouvant dans le temple aucune autre place
pour l'opisthodome que le porche ouest, qui ne convenait guère à la
garde des xp^axa, il fut contraint, prisonnier de sa doctrine, de
soutenir que l'opisthodome où les trésoriers géraient la fortune
d'Athènes n'était pas celui du Parthénon, mais celui d'un autre
temple, l'Hécatompédon de Pisistrate, partiellement reconstruit par
les Athéniens, disait-il, après les guerres médiques afin de disposer
sur l'Acropole d'un bâtiment provisoire nécessaire aux besoins du
culte et à la garde de leur trésor11. Ce provisoire, selon Dôrpfeld,
aurait duré au moins jusqu'au temps de Strabon, occultant le mur
sud de l'Érechthéion et la tribune des Caryatides ! A. K. Orlandos se
rallie à cette hypothèse désespérée, dont J. G. Fraser avait pourtant
démontré de façon irréfutable qu'on ne pouvait produire en sa faveur
ni un seul texte, ni une seule pierre de l'Acropole, et qu'elle contre
disait en fait la tradition antique12. Mais Dôrpfeld n'avait pas
d'autre échappatoire aux difficultés dans lesquelles sa théorie l'enfer
mait. Elle entraînait cette conséquence que le Parthénon n'avait plus
d'opisthodome ; que les inventaires des trésoriers qui mentionnaient
les trois autres parties du temple, par une bizarrerie inexplicable,
ignoraient le vestibule ouest ; et comme Plutarque écrit expressé
ment tôv Ô7U(T068ofj(.ov tou IlapGevûivoç, il ne restait qu'à conclure
10. G. P. Stevens, Hesperia, Suppl. III, 1940, p. 74-77. Stevens tire de cette
constatation la conclusion qui s'impose.
11. A. K. Orlandos se trouve donc contraint de forger un néologisme, Ô7cur-
06vaoç, pour désigner le porche ouest, le terme d'opisthodome ayant été d'abord,
selon lui, officiellement réservé à la partie ouest du temple pisistratique, avant
de revenir, « tardivement », à la salle ouest du Parthénon.
12. JHS 13, 1892-1893, p. 153-187. Réimprimé « with a few light changes »
en appendice dans le tome II de son Pausanias, p. 553-582. POURQUOI LE PARTHÉNON ? 307
qu'à une certaine époque ce nom lui avait été rendu13. On voit la
complication et la fragilité de cette construction. Il faut donc
reprendre le problème dans son ensemble, et sans isoler le Parthénon
des autres temples grecs.
Un temple n'est pas une création arbitraire née de la fantaisie
d'un artiste. Ses différentes parties sont conçues logiquement, pour
répondre à des besoins précis. Elles n'ont été, à l'origine au moins,
que les solutions heureuses apportées à des problèmes techniques,
concrets, auxquels le génie de ce peuple ajouta la beauté, si bien
qu'on les utilisa par la suite pour leur seule valeur esthétique, même
dans les cas où les nécessités qui avaient inspiré leur création avaient
cessé d'exister.
Passons rapidement sur le péristyle. Constitué d'abord de simples
poteaux de bois, il était destiné à protéger des intempéries les murs
en briques crues des temples les plus anciens. Mais au-delà de sa
fonction purement utilitaire, cette succession de supports verticaux,
masquant la surface plate et monotone des murs, suscitant tout au
long du jour, au gré des mouvements du soleil, des jeux d'ombre
et de lumière, animait, rythmait l'architecture, donnait au bâtiment
de la légèreté, de la majesté, et aux visiteurs du sanctuaire un
agréable refuge contre la chaleur ou les intempéries. Aussi le péri
style devint-il l'élément le plus caractéristique du temple hellénique,
même quand celui-ci, entièrement construit en pierre, n'eut plus rien
à craindre de la pluie.
A première vue, l'existence du pronaos peut apparaître superflue
puisque la porte est déjà placée à l'abri du péristyle. Mais cette
protection serait insuffisante. Les portes des temples grecs, façonnées
dans des bois précieux, marquetées d'ivoire, cloutées d'or, agré
mentées d'ornements de bronze ciselés et dorés, étaient de coûteuses
et fragiles œuvres d'art14. Fin collectionneur, Verres le savait bien,
qui dépouilla les portes du temple d'Athéna à Syracuse de leurs
panneaux d'ivoire sculptés, de leurs clous d'or massif et d'une
précieuse tête de Gorgone ciselée en bronze15. A Ëpidaure, les portes
du temple d'Asclépios avaient été exécutées non par un ébéniste,
mais par le sculpteur Thrasymédès de Paros, auteur de la colossale
statue chryséléphantine du dieu. Son salaire, pour l'ébénisterie du
temple, portes, panneaux à claire-voie du pronaos, plafonds, était
de 9 800 drachmes : vingt-huit années du salaire de l'architecte
(352 drachmes par an) l16 Le prix de ces travaux — fournitures et
13. Plutarque, Demetrios, 23.
14. G. Roux, Architecture de l'Argolide, p. 32, n. 3 ; p. 123-126. A Bûsing-
Kolbe, « Frûhe griechische Turen », JDAI 93, 1978, p. 66-174.
15. Cicéron, Verrines, II, 4, 56 (124-125).
16. IG TV*, 102, A 1, 1. 45-48. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 308
main-d'œuvre ■* — représente le quart du prix total de la construct
ion. Or le temple d'Asclépios était un petit temple. On imagine
d'après cela le coût des portes du Parthénon. Elles clôturaient
chacune une baie d'environ 50 m2, ornées, comme nous l'apprennent
les inventaires de l'Acropole, d'une marqueterie d'ivoire, de feuilles
d'or, de ciselures de bronze17. De tels chefs-d'œuvre, véritables
pièces de musée, ne pouvaient être abandonnés sans protection à la
cupidité des voleurs, au vandalisme des maladroits. La fonction
première du pronaos était d'interposer entre les visiteurs et la porte,
les jours où le temple était fermé, l'écran des panneaux à claire-
voie qui barraient ses entrecolonnements18, qui n'appa
raissent jamais entre les colonnes d'un opisthodome normal puisque
celui-ci, vestibule factice, n'avait aucune porte à défendre. Mais
« l'opisthodome » du Parthénon en est pourvu parce qu'il précédait
à l'Ouest la somptueuse porte de la salle aux quatre colonnes.
Considérons maintenant la cella, que l'on désigne habituellement
dans les traités d'architecture par le mot latin faute de posséder
en grec un terme technique aussi précis. Car le naos est soit la
cella, soit le temple tout entier; le cnrjxoç l'ensemble du corps de
bâtiment entouré par le péristyle, pronaos et opisthodome compris,
mais aussi un sanctuaire hypèthre, héroïque ou chthonien, clôturé
d'un mur, sinon un parc à moutons. Quand le naos, au sens étroit,
renferme un autel qui fait de lui, au sens métaphorique, le « foyer »
du dieu, il prend le nom de [xéyapov ou d'àvàxTopov, à la façon
d'une habitation humaine19. Euripide utilise dans l'Ion une méta
phore analogue : il appelle, poétiquement, GufjtiXy) le temple d'Apollon
à Delphes, abri de « Yhestia pythomantis » — la thymélé au sens
propre — de laquelle « les vapeurs de la myrrhe sèche » s'élevaient
dès le matin « vers les plafonds de Phoibos »20. Tous ces termes, à
cause de leur trop grande extension de sens, renferment une ambig
uïté. Cella, comme statua, est intraduisible en grec. C'est pourquoi,
dans leurs inventaires, les trésoriers d'Athéna doivent désigner
cette partie du temple par la périphrase éxoctoixtoSoç vstoç. Ils
ne disposaient pas d'un mot plus précis. L'épithète indiquant la
17. Orlandos, t. II, p. 327-342.
18. Cette fonction de sécurité explique la vogue du plan distyle in antis pour
les trésors, dont le vestibule était clos par des panneaux à claire-voie, ainsi
qu'il apparaît sur le trésor des Athéniens à Delphes.
19. Il s'agit en général soit de temples à oracle (temple d'Apollon à Delphes),
soit de temples de divinités à mystères (Déméter, Dionysos), dans tous les cas de
« temples-sanctuaires » à l'intérieur desquels était célébré un acte cultuel.
Cf. mon Delphes, son oracle et ses dieux (Belles Lettres, 1976), p. 96 et n. 2 (p. 92-
93, n. 18 de l'édition allemande).
20. Ion, v. 89-90. Cette métaphore est restée incomprise des commentateurs
de la pièce. Cf. mon article « Euripide témoin de Delphes », à paraître dans les
Mélanges Festugière (sous presse). LE PARTHÉNON ? 309 POURQUOI
dimension de la salle était indispensable pour lever l'ambiguïté du
terme vstoç. Elle n'a pas empêché les auteurs tardifs de se méprendre
sur le sens de l'expression.
Nous en arrivons maintenant à Y opisthodome. Faux vestibule,
porche en trompe-l'œil qui ne conduit qu'à un mur plein, on est
surpris de découvrir dans un édifice aussi « fonctionnel » que le
temple grec cette répétition inutile du pronaos, accolée comme un
décor de théâtre au dos de la cella. A la périphérie du monde hellé
nique, les grands temples de l'Ionie, à Milet, Éphèse, Samos, en
Sicile les temples les plus anciens de Sélinonte, en Grèce propre le
temple d'Asclépios à Épidaure et quelques autres en sont dépourvus.
L'opisthodome semble être une invention péloponnésienne, proba
blement due à l'architecte inconnu du temple d'Héra à Olympie. Cet
édifice était situé de telle façon dans le sanctuaire que son petit côté
ouest bordait la place sur laquelle ouvrait le Prytanée21. Il aurait été
inesthétique de dresser à proximité de ce monument important le
mur de fond aveugle de la cella. Pour lui donner quelque solennité,
l'architecte l'habilla donc d'un porche factice, distyle in antis, symét
rique du pronaos. Nanti de cet opisthodome, le temple avait deux
façades, l'une réelle, à l'Est, l'autre « pour la montre », à l'Ouest.
Cette innovation, motivée dans son principe par la situation par
ticulière d'un édifice, connut un grand succès. On s'efforça d'en
justifier l'existence en lui trouvant un emploi. A Égine, l'opisthodome
clos par des panneaux d'entrecolonnement est relié par une porte
à la cella, dont il devient ainsi un prolongement. A Olympie, à
Delphes, on le transforme en niche de statue : l'Hermès de Praxitèle
a été découvert à Olympie dans l'opisthodome du temple d'Héra ;
dans celui du temple d'Apollon à Delphes le dallage porte les traces
d'une base monumentale propre à recevoir une statue géante, peut-
être — selon une hypothèse envisagée prudemment par P. Amandry,
mais qui me séduit beaucoup22 — le grand Apollon Sitalcas en bronze
consacré par les Amphictions au ive siècle à l'issue de la troisième
guerre sacrée23.
Ainsi l'opisthodome, invention péloponnésienne bientôt adoptée
pour la majorité des temples grecs, se définit par deux caractères
principaux : il est, comme son nom l'indique, situé derrière la salle
principale du temple, et son vestibule en trompe-l'œil ne conduit
21. Cf. le plan publié par A. Mallwits, Olympia, p. 313, et la maquette du
sanctuaire, flg. 240 (cf. aussi p. 6, flg. 5).
22. P. Amandry m'a fait part oralement de son hypothèse à Delphes même,
sur le temple.
23. Pausanias, X, 15, 1-2. W. Parke pense que cette consécration eut lieu
lors de la deuxième guerre sacrée (Hermathena 28, 1939, p. 65-71) ; je ne suis
pas absolument convaincu par sa démonstration.

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