Présence punique et libyque dans les environs d'Apsis au cap Bon - article ; n°3 ; vol.132, pg 502-518

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1988 - Volume 132 - Numéro 3 - Pages 502-518
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Fantar Mhammed
Présence punique et libyque dans les environs d'Apsis au cap
Bon
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 132e année, N. 3, 1988. pp. 502-
518.
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Mhammed Fantar. Présence punique et libyque dans les environs d'Apsis au cap Bon. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 132e année, N. 3, 1988. pp. 502-518.
doi : 10.3406/crai.1988.14630
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1988_num_132_3_14630COMMUNICATION
PRESENCE PUNIQUE ET LIBYQUE
DANS LES ENVIRONS d'aSPIS AU CAP BON,
PAR M. MAHMED FANTAR
Aux cours de ces dernières années, des travaux de prospections
entrepris par le Centre d'Études phéniciennes puniques et des
Antiquités libyques, ont abouti à la reconnaissance de nombreux
sites puniques et libyques au Cap Bon tant sur la côte qu'à l'intérieur
de la péninsule. Parmi les sites puniques les plus récemment ident
ifiés et dans certains cas fouillés, il y a lieu de mentionner, outre la
cité de Kerkouane, Menzel Bouzelfa, Béni Khiar, Menzel Temime,
Korba, l'antique Curubis, Menzel el-Horr où nous avons repéré les
restes d'une vaste nécropole punique presque entièrement rasée
par une carrière de pierre. A el-Haouaria, une mission conjointe
tuniso-italienne a reconnu et fouillé les restes d'une forteresse et
d'un temple1 dont la couche d'abandon recèle les manifestations
d'une présence datable du milieu du second siècle av. J.-C. Aux
environs d'el-Haouaria et en pleine campagne, des tombes puniques
(fig. 1 et 2) ont été repérées à la suite de gros travaux agricoles et
à l'ouverture inopinée d'une carrière2. La poursuite de travaux
dans ce secteur sera d'un apport précieux pour la connaissance de la
vie rurale et de l'exploitation du sol au temps de Carthage. Sous
réserve d'une meilleure instruction du dossier, nous croyons avoir là
quelques tombes puniques isolées appartenant sans doute à de
grands propriétaires locaux qui, selon les conseils de Magon l'agr
onome, devaient vivre dans leurs propriétés, quitte à vendre la
maison en ville.
Ne pouvant pas tout vous présenter en détail je proposerais deux
sites importants et encore peu connus : Aspis et el-Harouri.
La cité punique d 'Aspis
Pour les Romains, Aspis était Clipea ; plus tard, les Arabes en
firent Kélibia, une translitération du toponyme latin qui n'est lui-
1. Prospezione archaeologica al Capo Bon, II, Roma, 1983 ; voir aussi Mh. Fan-
tar, Kerkouane, Cité punique du cap Bon. I, Tunis, 1984, p. 44-45.
2. H. Ben Younes, « El-Bania-Sidi Abdeslam », dans Reppal III, 1987^,p. 265-
266. PRÉSENCE PUNIQUE ET LIBYQUE AU CAP BON 503
Fig. 1. — Tombe punique à el-Haouaria ; Sidi Abdeslam :
l'intérieur de la chambre funéraire.
Fig. 2. — Tombe punique à el-Haouaria ; el-Beniat :
intérieur de la chambre funéraire. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 504
même qu'une simple traduction du grec Aspis, le bouclier. Mais il est
difficile de saisir la genèse de ce toponyme. Les Grecs avaient certes
tendance à tout ramener à leur propre langue tant les toponymes
que les théonymes et les anthroponymes, soit par la traduction
soit encore par le jeu du calembour. L'histoire de Carthage et de
sa civilisation en offre de nombreux témoignages. Et pour Aspis ?
S'agit-il d'une simple traduction d'un toponyme libyque ou punique ? d'un calembour ou d'une translitération phonétiquement
altérée ? L'état actuel du dossier ne fournit pas les éléments d'une
réponse sûre. Mais tout près de Kélibia et dépendant de sa ci
rconscription municipale, il y a un lieu dit « Henchir Acimer » ;
aurions-nous là le support ou la matrice d'Aspis ? Ce n'est qu'une
hypothèse dont nous reconnaissons la fragilité. Il y a lieu de rappeler
aussi que Strabon utilisait le toponyme "A/pa Tacpmç3 pour dési
gner Ras Mostefa, le promontoire de l'antique Cité. Voilà une autre
possibilité !
Quoi qu'il en soit, Aspis était connue surtout par les témoignages
de l'historiographie antique en rapport soit avec l'invasion d'Aga-
thocle vers 310 av. J.-C, soit en avec les guerres romano-
carthaginoises, la Cité forteresse ayant été touchée par les trois
guerres, de l'assaut de Regulus vers 254-253 av. J.-C. au siège de
Pison en 148 av. J.-C.
Au cours de ces dernières années, le dossier archéologique s'est
considérablement enrichi grâce à la découverte d'une vaste nécropole
punique dont les tombes sont ménagées aux flancs d'une colline
gréseuse sise au pied de l'actuel fort de Kélibia et à quelques mètres
de la mer, non loin de Hammam el-Ghezaz, un bourg de paysans
pêcheurs où l'on remarque des vestiges d'époque romaine. L'apport
s'est avéré considérable pour la connaissance de l'histoire d'une cité
punique au Cap Bon et pour l'instruction de nombreux dossiers
relatifs à la présence punique dans cette région d'Afrique du Nord :
la typologie des tombes, leurs aménagements internes et externes,
leur décoration peinte ou sculptée, leur parure épigraphique, les
modes de sépultures, le mobilier et les pratiques funéraires. Il me
serait difficile de vous donner une description détaillée de toutes
les composantes de cette nécropole. Mon exposé sera forcément
lacunaire ; veuillez m'en être indulgents (fig. 3 et 4).
La chronologie de la nécropole d'Aspis
Le matériel recueilli, poterie, amulettes, bijoux, outils, etc. se
situerait entre la fin du ve siècle et le milieu du ne siècle av. J.-C
3. Strabon, XVII, 3-16 ;. S. Gsell, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord,
t. II, Paris, 1918, p. 141-142. PRÉSENCE PUNIQUE ET LIBYQUE AU CAP BON 505
Fig. 3. — Tombe punique à el-Haouaria ; Sidi Abdeslam :
escalier d'accès, dromos et chambre funéraire. COMPTES RENDUS DE L* ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 506
Mais il convient de rappeler que ce n'est là qu'un secteur d'une très
vaste nécropole en grande partie détruite par des travaux de carrière
installée depuis sans doute l'époque romaine.
En dégageant la terre arable qui s'est accumulée au-dessus des
tombes, on a eu la surprise de découvrir un ustrinum avec tout
autour une épaisse couche de cendre avec des débris d'ossements
calcinés. A l'extrémité de la fosse, on a relevé la présence d'un trou
où s'encastrait sans doute une stèle dont la fonction devait être
en rapport avec l' ustrinum. Peut-être s'agissait-il de prescriptions
et de formules rituelles destinées au public. Sa disparition, au grand
dam de la recherche archéologique et historique, remonterait peut-
être à l'époque romaine, date de l'abandon de la nécropole.
L'architecture tombale
Cette nécropole d'Aspis présente des tombes à fosse et des tombes
tripartites avec escalier d'accès, dromos et chambre funéraire. Voilà
deux formes qui, dans leurs grandes lignes sont présentes un peu
partout en Tunisie, notamment au Sahel et au Cap Bon. Mais à y
regarder de près, les tombes puniques d'Aspis présentent une cer
taine originalité comme, par exemple, la taille de l'escalier qui
semble reproduire dans le tuf une échelle dont on distingue les
montants et les traverses ; on y relève également la tendance à
l'élargissement vers le bas : pour la tombe 1, la largeur qui sépare
les deux montants passe de 36 cm au sommet à 46 cm à la base.
La baie d'accès de la chambre funéraire avec ses piédroits et son
linteau qui surplombe la façade au niveau des piédroits, souligne
cette tendance à vouloir reproduire l'architecture bâtie, le tailleur
de pierre se référant à des realia.
Ce caveau se situerait chronologiquement entre la fin du ive et
le milieu du ine siècle av. J.-C. Les critères d'appréciation sont fort
minces.
Pour le contenu de cette chambre funéraire, le bilan est vite fait :
sur quatre pierres en guise de lit, les restes calcinés du défunt ;
il s'agit donc d'incinération. Avait-on utilisé Y ustrinum dont les
traces ont été déjà signalées ? Peut-être 1 Comme mobilier funér
aire, une amphore de couleur rosé ; des traces d'ocre rouge sont
encore visibles sur le sol ; des fragments d'une pâte argileuse, couleur
ocre jaune et verdâtre. Au milieu de la chambre et à même le sol,
on a relevé les restes osseux d'un volatile de petite taille ; peut-être
faut-il ajouter les éclats d'un vase du type unguentarium dispersés
dans la chambre, dont les parois murales sont réhaussées d'une
décoration linéaire au cinabre qui les répartissent en registres. Mais
la paroi du fond a été nettement privilégiée : un véritable damier Fig. 4. — Nécropole punique d'Aspis •
1 intérieur d'une chambre funéraire.
Fig. 5. — Nécropole punique d'AsDis •
unguentaria étêtés à l'intérieur de la chambre chamÏÏÛ ft, funéraire. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 508
y a été dessiné avec à peu près dans l'axe l'image d'un mausolée
que l'on retrouve fréquemment dans les nécropoles puniques et dans
les haouanet, notamment en Khroumirie et dans les Mogods.
L'exemple le plus éloquent est offert par la tombe VIII du Jebel
Melezza fouillée par les regrettés P. Cintas et E. G. Gobert. Les pein
tures qui décorent les trois parois de cette tombe constituent un
véritable texte en images qui semblent raconter le voyage de l'âme
vers la Cité des morts. Aussi suggérons-nous de comprendre l'image
du mausolée peinte ou gravée sur la paroi d'une chambre funéraire
comme une expression métonymique de ce voyage de l'âme, une
allusion à ce voyage.
Parmi les difficultés que présente cette tombe n° 1 de la nécropole
d'Aspis, la présence énigmatique de la motte d'argile malaxée.
Le fait a été reconnu ailleurs ; en 1913, De Smet signala dans une
tombe à Leptis des coupes contenant de l'argile pressée ; nous l'avons
nous-même relevé dans une tombe punique de Thapsus en Byzacène.
Quelle en est la signification ? Je n'oserais pas penser au mythe de
la création de l'homme. Mais l'explication par la géophagie proposée
autrefois par l'abbé De Smet ne semblerait pas satisfaisante. Quoi
qu'il en soit le fait mérite d'être signalé et souligné.
La nécropole d'Aspis est porteuse de nombreux autres éléments
d'information tant pour l'architecture tombale comme les niches
et les banquettes ou les auges sarcophages que pour certaines pra
tiques rituelles comme le sacrifice funéraire ou la pratique du bris du
vase (fig. 5).
Le bris du vase devait rituellement s'accomplir au cours de l'ens
evelissement. La fouille de certains caveaux a permis de constater
la présence d' unguentaria étêtés ; on a parfois ramassé le col de
Y unguentarium à l'extérieur de la chambre funéraire, dans les remb
lais du dromos. Il semble que l'opération se faisait en deux étapes :
d'un coup sec, Y unguentarium était étêté contre une paroi murale
ou une marche d'escalier ; le reste du vase était déposé dans la
chambre funéraire soit à même le sol soit sur une banquette. Le rite
du bris du vase est encore connu en Tunisie mais pour d'autres
contextes. Il est aujourd'hui pratiqué lors des cérémonies de ci
rconcision. Au moment où l'acte de la circoncision est accompli,
un vase plein de friandises où abondent pois chiches et raisins secs,
est jeté contre terre où il part en éclats et avec fracas. Présents pour
la circonstance, les enfants, poussant des cris de joie, se ruent sur les
confiseries pour les ramasser, se les arracher et s'en régaler. Les cris
de douleur et de peur de l'enfant circoncis s'en trouvent étouffés.
Il semble qu'en fait, le bris du vase, dans le cas présent, est destiné
à effrayer les forces du mal et à détourner Yinvidia.
A Jerba, on a relevé le cas où le bris du vase est en rapport étroit PRÉSENCE PUNIQUE ET LIBYQUE AU CAP BON 509
avec des pratiques funéraires. Après le délai de viduité, on présente
à la veuve un vase plein d'eau. Elle en fait sa toilette et d'un geste
rituel procède au bris du vase. S'agit-il ici de la rupture des liens
matrimoniaux ? L'enquête reste à faire ! Quelle qu'en soit la
charge sémantique, le rite du bris du vase est attesté ailleurs ;
on l'a remarqué à Ensérune. Il ne semble pas avoir eu partout la
même signification.
Pour les Puniques, ce geste qui consistait à briser le vase, à étêter
Yunguentarium devait avoir également une valeur apotropaïque.
Mais ce n'est là qu'une hypothèse.
Le dernier aspect de cette nécropole d'Aspis que je voudrais évo
quer relève de l'épigraphie. Il est rare de trouver une inscription
gravée ou peinte sur l'une des parois de la chambre funéraire. Mais
c'est le cas de la tombe 22 de cette nécropole. Il s'agit d'une ligne
écrite en langue punique et en caractères cursifs tracés au calame
sur la paroi droite en entrant dans la chambre funéraire. Le texte
ne pose aucune difficulté de lecture ; de droite à gauche, on lit ais
ément : « br s peL 'rsm bn bd'strt », une phrase nominale tout à fait
conforme à la syntaxe des langues sémitiques de l'Ouest. On peut
traduire « Taille qu'a faite Arshim fils de Bodashtart ». Voilà donc
une œuvre signée.
D'autres signatures d'artisans puniques ou libyco-puniques ont
été reconnues ailleurs, notamment à Dougga pour le célèbre mausolée
d'Atban et à Maktar, sur une stèle dont le sculpteur et scribe ysr
se disait b'lzm'n, ce qu'on pourrait traduire par « citoyen de Zama ».
Il y en a d'autres sans doute à Carthage et à Constantine. Mais il
s'agit de cas douteux. Le dossier reste à faire et une telle enquête
peut contribuer à une meilleure connaissance de l'histoire des mental
ités qu'il s'agisse des Puniques ou des Libyco-puniques, notamment
au Cap Bon où la composante libyque semble avoir été sinon pré
pondérante du moins très importante comme en témoigneraient des
agglomérations dont on retrouve les nécropoles.
Les Haouanet d'el-Harouri (fig. 6)
L'une de ces agglomérations libyques se développa autour d'une
source et au bord d'un cours d'eau ; il s'agit de Aïn el-Harouri.
De cette présence libyque d'el-Harouri, il reste la nécropole, à
environ 6 km à l'ouest de Kélibia. Ces vestiges libyques étaient
connus, visités et décrits depuis le siècle dernier. Victor Guérin les
mentionna : il s'agit de chambres rupestres, étagées perpendiculai
rement à la falaise qui domine la gorge d'un oued. Des vestiges sem
blables ont été reconnus un peu partout en Tunisie notamment dans 510 COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS

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