Un don de statues d'argent à Narbo Martius - article ; n°2 ; vol.136, pg 381-401

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1992 - Volume 136 - Numéro 2 - Pages 381-401
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Duncan Fishwick
Un don de statues d'argent à Narbo Martius
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 136e année, N. 2, 1992. pp. 381-
401.
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Fishwick Duncan. Un don de statues d'argent à Narbo Martius. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, 136e année, N. 2, 1992. pp. 381-401.
doi : 10.3406/crai.1992.15109
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1992_num_136_2_15109COMMUNICATION
UN DON DE STATUES D'ARGENT À NARBO MARTIUS,
PAR M. DUNCAN FISHWICK, CORRESPONDANT ÉTRANGER DE L'ACADÉMIE
Une petite colonne de marbre rosé, découverte en 1877 à Nar-
bonne au lieu-dit « Butte des Moulinasses », porte dans le texte
d'Allmer la dédicace suivante, inscrite sur son côté inférieur plat,
au revers de la partie cannelée :
?/ O] M | [...Cojrneiius \ [...Jthus [VIviJr Aug. |
f...Jas arg. II
(CIL 12, 4318)
L'examen de la pierre a suggéré à Hirschfeld que la fin de la tro
isième ligne pourrait plutôt être lue Jchus (CIL 12, Additamenta,
p. 845) ; d'où la restitution qu'il a proposée pour le nom du dédicant
Co]rnelius [Ina]chus (C. p. 870). Il n'y a rien là de certain et M. Gay-
raud a suggéré Co]rnelius [Anjthus avec autant de probabilité1. Au
commencement de la première ligne, Hirschfeld a complété PI O] M,
et la même hésitation (sous forme d'un astérisque) accompagne le
nom de Jupiter dans l'Index des Dieux et Déesses (C. p. 925). Comme
on le démontrera, cette restauration — qui semble très probable sur
des bases purement épigraphiques (ci-dessous, p. 385) — est fort
ement soutenue par le contenu de l'inscription et par la pratique que,
de toute évidence, elle atteste. Également probable est la restauration
de Hirschfeld à la 4e ligne, VIvir Aug(ustalis)i office qui a laissé des
traces très importantes à Narbo (C. p. 935p. En revanche, le sup
plément proposé pour la fin de la 5e ligne — }phial]as — est sûre
ment faux. La comparaison avec d'autres textes que l'on peut invo
quer à l'appui, témoigne indiscutablement en faveur de l'hypothèse
selon laquelle les deux objets d'argent étaient en réalité des statues
ou statuettes. Dans ce cas la lecture de la dernière ligne devait être
statujas arg(enteas) (duas), comme l'a vu Gayraud. Il est regrettable
qu'aucun élément, ni dans l'inscription elle-même, ni dans le contexte
local, ne puisse fournir un indice chronologique.
1. M. Gayraud, Narbonne Antique des origines à la fin du ni' siècle, RAN Suppl. 8, Paris,
1981, p. 271, n. 161 avec réf., 370, 567.
2. R. Duthoy, Recherches sur la répartition géographique et chronologique des termes sévir
Augustalis, Augustalis et sévir dans l'empire romain, Epig. Stud. 11 (1976), p. 143-182. Voir
aussi en général Id., Les Augustales, ANRW 2, 16, 2 (1978), p. 1254-1309. 382 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
I
Si les deux objets d'argent ont été dédiés à Iuppiter Optimus Maxi-
mus, et s'il s'agissait en fait de statues, deux questions se posent
immédiatement : où ces statues ont-elles été érigées et qui
représentaient-elles ? On peut rapidement répondre à la première ques
tion. En raison des faibles dimensions (23 cmx 14 cm), on a suggéré
d'abord que la petite colonne pouvait avoir appartenu à un lararium
contenant des statuettes, idée difficile à concilier avec le dégagement
de la colonne sur le site d'un temple (ci-dessous, p. 387 s.). Gayraud,
plus récemment, a émis l'hypothèse de deux statues d'argent (dédiées)
à Jupiter, placées sur un élégant monument à petites colonnes de
marbre rosé3. L'hypothèse pourrait certainement rendre compte de
l'existence d'une petite colonne isolée, mais elle n'éclairait pas la
nature du lieu où ce monument pouvait être placé. Étant donné la pro
venance connue, il est extrêmement important d'observer que le fait
de déposer une statue, ou, plutôt, en réalité, une étonnante variété
d'autres offrandes (lampes, armes, outils, ustensiles, vêtements, che
veux, représentations d'hommes ou d'animaux, présents de toutes
sortes)4 à l'intérieur d'un temple, était un usage établi depuis long
temps et répandu à travers le monde gréco-romain5. Un tel objet
était en théorie une offrande à la divinité « dédiée selon une ancienne
coutume pour des vœux ou de pieuses raisons », comme un papyrus
d'Oxyrhynchus l'explique (P.Oxy. 12, 1449, 1. 11 sq.). En pratique
cependant, le rite devint une manière conventionnelle d'honorer le
dieu ou la personne représentée. Une version courante de cet usage
était d'offrir une représentation de la divinité du temple, parfois aussi
de quelque autre divinité. Assez souvent, également, de multiples
représentations de la divinité en question devaient être déposées au
même moment6, de même que plusieurs lampes, par exemple, pou
vaient être laissées en offrande. Si telle est la situation que reflète
CIL 12, 4318, alors Cornélius [?]thus aura offert deux images en
argent d'une divinité, soit Jupiter, soit quelque autre dieu dont l'iden
tité ne nous est pas connue. Dans l'une ou l'autre hypothèse, si les
3. Ci-dessus, n. 1, p. 474.
4. F. T. van Straten, Gif ts for the Gods, dans H. S. Versnel (éd.), Faith, Hope and Worship.
Aspects of Religious Mentality in theAncient World. Studies in Greek and Roman Religion 2,
Leiden, 1981, p. 64-151, remarquant que les temples devenaient si encombrés d'offrandes
votives qu'on a dû parfois en restreindre la coutume; cf. p. 105-151 : offrandes votives
représentant des parties du corps (le monde grec).
5. T. Pekâry, Das rômische Kaiserbildnis in Staat, Kult und Gesellschaft. Dos rômische
Herrscherbild, Abu 3,5, Berlin, 1985, p. 55-65 ; D. Fishwick, The Impérial Cuit in the Latin
West, EPRO 108, Leiden, 1991, vol. 2, 1, p. 540-550 (ci-après ICLW).
6. C. Latte, Le imagines Caesarum di un praefectus castrorum Aegypti e l'XI coorte preto-
ria, Athenaeum 56 (1978), p. 19, n. 82 ; R. MacMullan, Paganism in the Roman Empire,
New Haven, 1981, p. 42 avec n. 44 et réf. DON DE STATUES D'ARGENT À NARBO MARTIUS 383
statues étaient dédiées à Iuppiter Optimus Maximus, comme cela semble
en être le cas, il est raisonnable — sinon nécessaire — de conclure
que les statues ont été placées dans un temple de Jupiter Optimus
Maximus. Rien ne suggère en effet que le sévir ait dédié des statues
d'argent (de Jupiter ou d'une autre divinité) dans, disons, le sanc
tuaire de la schola de son propre collège des seviri augustales. Ceci
était réservé aux rites en l'honneur de l'empereur ou d'autres membres
de la maison impériale dont les représentations (à en juger par des
cas parallèles) étaient placées à cet endroit, associées à un petit
autel7. Il n'est pas concevable non plus que Jupiter Optimus Maxi
mus, le dieu romain suprême, ait eu une place subordonnée dans
le temple d'une autre divinité, ou que des statues lui étant dédiées
y aient été placées8. Si les deux statues d'argent, quel que soit le
personnage divin, avaient été dédiées à Jupiter, elles avaient sûre
ment dû être placées dans un temple de Jupiter.
La seule autre solution, pour ce qui est de l'identité de la représent
ation, est la possibilité, plus séduisante, que les deux statues d'argent
fussent en réalité des statues de l'empereur. Placer une image de
l'empereur ou d'autre(s) membre(s) de la famille impériale dans un
temple est une pratique basée sur le rituel lié aux divinités et répandue
à travers le monde gréco-romain. Cet usage est, essentiellement, le
développement d'une coutume qui eut ses origines dans la période
républicaine : des images des personnages éminents de Rome ou des
gouverneurs de province de Grèce ou d'Asie Mineure, par exemple,
étaient souvent placées dans des temples9. En principe une telle
image était placée dans le pronaos, mais parfois, elle pouvait se trouver
dans la ceîla ou même à côté de la statue de culte, en tant que marque
d'honneur particulière. Ainsi, César plaça une eikôn de Cléopâtre
à côté de la statue de culte de Vénus Genitrix (Appien, BC 2, 102)
et une statue du médecin d'Auguste fut placée à côté de l'idole
d'Esculape (Suét., Aug., 59). Si des souverains tels que Caligula, Néron
7. D. Fishwick, « Le culte de la domus divina à Lambèse » dans L'Armée et les Affaires
militaires, 113' Congrès national des sociétés savantes, Strasbourg, 1988, IV' Colloque sur l'histoire
et l'archéologie d'Afrique du Nord, Paris, 1991, p. 329-341 ; Id., ICL W 2,1, p. 537-540, 613.
8. Strictement, on ne pouvait célébrer dans un temple que le culte d'un dieu, un Capi-
tole ayant bien entendu trois cellae ; cf. Pekâry (ci-dessus, n. 5), p. 56 avec réf. Les statues
autres que l'idole du culte servaient d'ornatnenta, bien que, strictement parlant, votives
elles-mêmes si elles étaient placées à l'intérieur du temple ; cf. Fishwick, ICL W II, p. 543.
Autrement, la principale exception à la règle est celle des synnaoi theoi, en particulier
Roma et Augustus, qui ont une cella chacun à Éphèse et à Lepcis Magna, mais partagent
une cella à Mylasa, ainsi également apparemment dans le temple construit par Hérode
à Césarée : S. R. F. Price, Rituals and Power. The Roman Impérial Cuit in Asia Minor,
Cambridge, 1984, p. 152, n. 47 ; Fishwick, ICLWI, 1 (1987), p. 141, n. 298 ; II, 1 (1991),
p. 521. Pour la subordination de l'empereur à l'intérieur des sanctuaires des divinités grecques
traditionnelles, voir Price, o.c, p. 147 s.
9. K. Tuchelt, Friihe Denkmàler Roms in Kleinasien. I Roma und Promagistrate, Ist. Min.
Beiheft 23 (1979), p. 15. Voir en plus les réf. ci-dessus, n. 5. 384 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
ou Domitien n'hésitèrent pas à permettre ou même à encourager
cet usage, il répugnait aux empereurs « constitutionnels », qui le
considéraient comme un excès : ainsi Tibère spécifia explicitement
que les statues et les images de sa personne ne devaient pas être
placées parmi les simulacra des dieux, mais seulement parmi les
ornamenta des temples (Suét., Tib.9 26, 1 ; cf. CD 57, 9)10.
En faveur de cette interprétation pour l'inscription de Narbonne
plaident à la fois le nombre des statues, la matière dont elles étaient
faites, ainsi que le fait que la dédicace est l'œuvre d'un sévir Augus-
talis, membre d'un corps créé spécialement pour servir le culte de
l'empereur au niveau des affranchis11. De multiples statues ou
bustes impériaux, ordinairement de métal pur (or ou argent), étaient
en effet placés habituellement dans les temples, comme le montrent
les inscriptions. Dans la charte provinciale de la Narbonensis, par
exemple, il y a une référence aux statu] \ as imaginesve imperatoris
Caesfaris. . . (CIL 12, 6038= ILS 6964 : 1. 26 sq.), qui peuvent avoir
été placées dans le temple provincial ; cf. 1. 28 : intra idem
t[emplum. . ./. De même, à Tarraco, où Cn. Numisius Modestus fut
élu par le conseil provincial ad statuas aurandas Divi Hadriani (CIL 2,
4230 =ILS 6930), le texte fait allusion, sans doute, aux statues
d'Hadrien, gardées dans le temple provincial. A Lugdunum, trois
autels votifs rapportent explicitement que M. Herennius Albanus a
placé une imago de Tiberius Augustus à côté de deux signa de Mer-
curius Augustus et de Maia Augusta dans Vaedes dont il a financé
la construction sur un fonds public (CIL 13, 1 769 =ILS 3208). Un
témoignage d'une autre sorte est conservé dans un laterculus de soldats
stationnés à Lambaesis, qui porte les noms de ceux qui ont fait des
imagines sacras aureas (évidemment des images impériales). Celles-ci
étaient vraisemblablement placées à l'intérieur du temple d'Esculape,
Salus, Jupiter Valens et Silvanus, près du Camp de l'Est (CIL 8,
2586 =ILS 2381), puisque le texte, inscrit sur une pierre apparem
ment utilisée comme jambage de porte, fut trouvé in situ à l'intérieur
du temple12. De plus, au Mt. Eryx, L. Apronius Caesianus, consul
ordinarius en 39 ap. J.-C, a laissé l'indication en vers qu'il dédiait
des effigies de son père et de Tiberius, ainsi que d'autres présents
dans le temple de Vénus Erycina, d'où provient effectivement l'in
scription (CIL 10, 7527 =ILS 939).
A Rome même des statues de l'empereur étaient assez souvent
offertes dans les temples. Il suffit de mentionner les nombreuses effigies
de Néron, d'une taille égale à celle d'une statue de culte, qui forent
10. Fishwick, ICLW II, 1, p. 543.
11. Voir en général ICLW II, 1, p. 609-616.
12. Fishwick (ci-dessus, n. 7), p. 336-340. DON DE STATUES D'ARGENT A NARBO MARTIUS 385
placées dans le temple de Mars Ultor (Tac, Ann., 13, 8, l)13, les
représentations en argent de Trajan déposées par C. Iulius Nymphius
dans un temple de Silvanus en 155 ap. J.-C. et dédiées numini domus
August(ae) et sanfcti Silvani] (CIL 6, 543 =/L«S 3544), les eikones en
argent de Marcus Aurelius et de Diva Faustina placées dans le temple
de Vénus et de Rome (CD 72, 31, 1 ; cf. CIL 14, 5326). Très import
ant pour notre propos présent est l'érection de statues de l'empe
reur dans le temple de Iuppiter Optimus Maximus sur la colline du
Capitole. Pline fait ressortir le contraste entre le comportement de
Domitien et la discrétion de Trajan qui ne permettait qu'une ou
deux statues de lui-même dans le porche — et celles-ci en bronze —,
ce qui implique que c'était une coutume normale de placer des images
impériales dans le temple Capitolin. L'erreur de Domitien était d'avoir
placé ses propres images — en or, supposerait-on volontiers — à côté
de la statue de culte (Pline, Panég., 52, 3). La même conduite de
la part de Caracalla est rapportée par Hérodien (4, 8, 1) et, d'après
le témoignage de certaines sources tardives, le sénat honora Claude
le Gothique d'une statue en or placée de même à côté du simulacrum
de Jupiter sur le Capitole à Rome (Epit. de Caes., 34, 4 ; Eutrop.,
Brev., 9, 11,2).
Ces testimonia variés suggèrent donc que les deux objets d'argent
offerts par Cornélius [...]thus peuvent bien avoir été des statues de
l'empereur. La comparaison avec d'autres inscriptions conforte la
conclusion qu'on doit restaurer à la première ligne du texte le nom
de la divinité à qui elles étaient dédiées. Selon toute probabilité, celle-ci
était Iuppiter Optimus Maximus, dont l'abréviation est conforme, d'un
point de vue épigraphique, à la longueur de la ligne et à la conser
vation presque complète du M. Encore une fois, il est question de
l'endroit où les deux statues ou statuettes ont été placées. Des repré
sentations de l'empereur auraient certainement été appropriées au
sanctuaire de la schola des seviri Augustales, mais dans ce cas elles
n'auraient pas été dédiées à Iuppiter Optimus Maximus. Les bustes
impériaux et les statues sont ordinairement placés dans les temples
impériaux, mais, encore une fois, la chose est difficile s'ils portent
une dédicace à Iuppiter Optimus Maximus. La réponse évidente,
conclura-t-on, c'est que nous pourrions avoir dans CIL 12, 4318, la
mention de l'offrande de statues d'argent de l'empereur dans un temple
de Jupiter, situation qui correspondrait à ce que l'on trouve à Rome.
Nous avons vu que le fait de placer des statues de l'empereur dans
les temples soit impériaux, soit d'autres divinités, était un usage courant
dans toutes les provinces de l'Empire romain d'Orient et d'Occident.
Qu'en est-il en particulier des Capitolia ? A Arsinoé, par exemple
13. Pour le pluriel effigies, voir T. Pekfiry, Hermès 108 (1980), p. 125-128. 386 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
toutes les statues du temple de Jupiter Capitolin, dont plusieurs
étaient, semble-t-il, impériales, devaient être couronnées et polies
en prévision de la visite du préfet provincial Septimius Heraclitus
en 215 ap. J.-C.14. On peut trouver peut-être un exemple en Occi
dent, à Brescia, où des fragments inscrits donnent les noms (au
nominatif) des « bons » empereurs, ainsi que ceux des princes qui
avaient reçu la tribunicia potestas, depuis Auguste jusqu'aux Severi
{CIL 5, 4315-4317; cf. AE, 1972, 204). La chose ne peut être
prouvée, puisque aucune trace matérielle n'a été découverte, mais
une certaine probabilité existe — au moins c'est l'hypothèse de
T. Pekâry, selon laquelle une série de statues impériales aurait
accompagné ces tituli15.
Il est possible maintenant de proposer une autre hypothèse sur
le monument d'où proviendrait la petite colonne de marbre sur laquelle
le sévir Cornélius a enregistré son don à Iuppiter Optimus Maximus.
L'objet est entré au Musée Archéologique de Narbonne en 1877 et
semble avoir disparu peu après, du moins on ne peut le trouver nulle
part aujourd'hui. Tout ce que nous avons maintenant est une notice
portant ses dimensions, avec le fac-similé de l'inscription dans le
Corpus, qui est garanti par le contrôle direct de Hirschfeld16. Si l'on
combine ces informations avec l'interprétation des statues élaborée
ci-dessus, cela suffît néanmoins à suggérer fortement que la petite
colonne provenait d'une petite aedicula abritant deux statuettes
d'argent17. Des représentations de telles aediculae qui ont survécu
par hasard, révèlent que, dans certains cas, elles ressemblaient à un
lararium avec deux colonnes supportant les extrémités d'un petit fron
ton ; dans d'autres cas, plusieurs colonnes apparaissent18. Il semble
clair, à partir des dimensions conservées et de la description donnée
par le Corpus, que la colonne de Narbonne était privée de sa partie
14. Fishwick, ICLW II, 1, p. 550 s. avec réf., n. 459.
15. Pekâry (ci-dessus, n. 5), p. 96. Selon l'argumentation de G. Di Vita-Evrard, la liste
doit avoir été établie par Yordo local, probablement en réponse à une directive de Rome,
et semble inclure une lacune pour les Flaviens. Sur la provenance et la signification génér
ale de ces fasti, voir Eadem, « Les fastes impériaux de Brescia », Epigrafia (Coll. de l'Ecole
franc, de Rome), Rome, 1991, p. 93-117, avec la bibliographie antérieure. L'association
du Capitole de Brescia avec le culte impérial ressemblerait alors à la situation attestée
à Arsinoé, peut-être aussi à Chalcis. Voir ci-dessous, n. 37.
16. Je suis redevable de cette information à Y. Solier, Conservateur au Musée archéo
logique, Narbonne.
17. Daremberg-Saglio, Dictionnaire I, 1 (1877), p. 92-95 (Saglio) ; RE 1 (1893), 446 (Habel).
Pour un témoignage épigraphique sur l'association de statues impériales avec des aediculae
voir CIL 11, 3303=/LS 154, 1.4: A.D. 18; CIL 6, 218=/L5 2107; CIL 14, 2416;
CIL 6, 927=ILS 236 ; CIL 9, 3887=/L5 3626.
18. Daremberg-Saglio, o.c, le, fig. 137 (Pompéi). Pour ce qui paraît être deux aediculae
placées sur l'autel des Trois Gaules voir Fishwick, ICLWl, 1 (1987), p. 124 s., pi. XIII-
XVII. Voir en plus IL Alg 1, 3991 (Hippo Regius) : ... aedic(ulam) marm(oream) columfnis
ornatam fecit idemque dedicavit ou de sua pecunia fecit]. DE STATUES D'ARGENT À NARBO MARTIUS 387 DON
supérieure ; à cette réserve près, ses caractéristiques sont appropriées :
columellae marmoreae rubrae pars inferior, écrit Hirschfeld. Plus spé
cifiquement, le fait que Cornélius a utilisé le côté inverse plat pour
dédier son offrande des statues d'argent, renforce, sinon confirme,
l'hypothèse que la pièce provenait justement d'un tel écrin. A quel
endroit Vaedicula avec ses statues aura-t-elle été placée ? Il ne nous
est pas possible de le préciser exactement, mais le fait que la seule
colonne restante ait été trouvée sur la butte des Moulinasses — c'est-à-
dire sur ce que les fouilles archéologiques ont révélé être le site d'un
vaste temple (ci-dessous, p. 389 s.) —, suggère fortement que Vaedi
cula fut bien installée dans ce temple. Dans ce cas, comme nous
l'avons vu, elle doit s'être trouvée soit dans le vestibulum, soit plus
vraisemblablement, en raison du métal précieux des statues, sur le
sol (ou sur une banquette ?) de la cellay où elle aura pris place à
côté de nombreuses autres offrandes votives.
n
L'analyse que nous avons présentée de CIL 12, 4318, a des impli
cations directes sur un problème fondamental pour notre connais
sance et notre compréhension de la Narbonne romaine. Y avait-il
ou non un Capitole à Narbo ? Dans la négative, quelle était l'identité
du titulaire du temple dont les traces ont été découvertes sur la butte
des Moulinasses ? Trois possibilités ont été envisagées. Selon
M. Gayraud, le Capitole a véritablement existé, mais il servait en
même temps de temple municipal du culte impérial, au moins en
partie ; ce même savant localiserait un second temple municipal, plus
ancien, dans un forum plus ancien, assez proche. Selon l'interpréta
tion contraire de P. Gros et de M. Janon, le Capitole supposé n'a
jamais existé, et les vestiges de structures trouvés en ce lieu sont
plutôt ceux du temple municipal19. La troisième reconstitution pro
posée fait état de deux monuments distincts, un Capitole et un temple
municipal, en plus du temple provincial au sein du complexe pro
vincial, qui se trouvait à la périphérie de la ville20. L'existence de
ce dernier est acceptée par tous les commentateurs, aussi peut-on
le laisser de côté dans la perspective de la présente discussion.
19. P. Gros, Remarques sur les fondations urbaines de Narbonnaise et de Cisalpine au début
de l'empire, Quaderni 10, 11, 12. Atti del Convegno, Studi Lunensi e prospettive sull'Occi-
dente romano, Lerici, settembre 1985, 1987, p. 73-95 ; Id., Storia deïï'Urbanistica. Il mondo
romano, Rome-Bari, 1988, p. 256 ; Gnomon 61, 1989, p. 467 s. ; M. Janon, De Judée en
Narbonnaise, reconnaissance de quelques sanctuaires du pouvoir, MEFRA 103 (1991), p. 775 s.
avec n. 114.
20. D. Fishwick, ICLW I, 2, 1987, p. 243-256. 388 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
II n'y a pas lieu de faire ici la critique détaillée des différents points
de vue mentionnés. Il suffit de dire que l'existence d'un temple munic
ipal ressort avec certitude du dossier épigraphique. Une inscription
fragmentaire provenant des environs de Toulon atteste ce qui est
évidemment une fonction en relation avec un temple du Divus Augustus
à Narbonne remplie dans la période julio-claudienne ou au début
de la période flavienne :
/. . .Mejrçqtfori, \ omnibus honoribus \ functo in \ fpatria sua, tribunjo
militum [kg(ionis). . ., praefectjo alae Longi \ [nianae, flamini] templi
Divi | fAug(usti) quod est Nar]boney in quod \ [flamonium uni PJversa
provin \ [da consentiente adljectus est, \ [. . .]a \ [er. . .Jiae uxori. (CIL 12,
392)
il Contrairement semble probable aux restitutions que ce poste données n'était par pas Hirschfeld une prêtrise, dans mais le Corpus, celui
de conservateur d'un temple qui était bien municipal, et non
provincial21. Un tel édifice aura probablement été élevé sur le
Forum ou près du Forum, tout comme dans d'autres villes, en parti
culier Lugdunum, Tarraco et Emerita, qui toutes pouvaient se vanter
de posséder un temple au centre de la cité, en plus du temple pro
vincial situé dans sa périphérie ou sa proximité22. On notera que
tous les commentateurs ont en effet accepté l'existence d'un temple
municipal à Narbo23. Quant à la question de la date de construct
ion, un temple de Rome et Auguste fut commencé à Lepcis Magna
sous Auguste, et achevé après sa mort24, tandis qu'à Ostie, un
temple semblable fut évidemment construit sous Tibère25. Une
21. Fishwick, o.c, p. 243-249 avec pi. XLVIII s. L'inscription n'est connue que du
ms. de Nicolaus Claudius Fabricius de Peiresc, cod. 8958, fol. 191, 233.
22. Lugdunum : J. Lasfargues et M. Le Glay, Découverte d'un sanctuaire du culte impér
ial à Lyon, CRAI, 1980, p. 394-414. Tarraco : The Altar of Augustus and the Municipal
Cuit of Tarraco, MDAI(M) 23, 1982, p. 222-233, 229 s. Emerita : M. A. Basch, La topo-
grafia de Augusta Emerita, Symposion de Ciudades Augusteas I, Universidad de Zaragosa,
Departamento de Prehistoria y Arqueologia, Zaragosa, 1976, p. 203-206. Pour des monu
ments comparables au centre des villes en Orient, voir Price (ci-dessus, n. 8), p. 136-146.
23. Gayraud (ci-dessus, n. 1), p. 258, cf. p. 326, 332, 339, 366, a suggéré qu'une preuve
indépendante d'un temple municipal à Narbo peut être fournie par une inscription de
Paguignan, attestant un [Pcuratojri templi Divi Au[g(usti)J \ ... (AE, 1951, 62). Des traces
épigraphiques de flamines et flaminicae, ainsi qu'une série locale de statues-portraits de
membres de la maison julio-claudienne, suggèrent une autre possibilité, à savoir que le
texte puisse se rapporter à un autre temple, non autrement connu, à Baeterrae. Voir
en plus H. Hânlein-Schafer, Veneratio Augusti. Eine Studie zu dm Tempeln des ersten romischen
Kaisers, Archaeologica 39, Rome, 1985, p. 243 s. Néanmoins, l'existence d'un temple du
Divus Augustus à Baeterrae renforcerait sûrement la probabilité d'un temple semblable
à Narbo, la capitale provinciale.
24. D. Fishwick, Le culte du numen impérial en Afrique romaine, 115' Congrès national
des sociétés savantes, Avignon 1990, Ve Colloque sur l'histoire et l'archéologie d'Afrique du
Nord, à paraître.
25. R. Meiggs, Roman Ostia2, Oxford, 1973, p. 132, 178, 353 s. DON DE STATUES D'ARGENT À NARBO MARTIUS 389
référence épigraphique à un templum Divi Augusti confirme que
le monument de Narbo fut certainement achevé et dédié après la
mort d'Auguste, mais la construction a pu en commencer ante ou
post mortem. La première hypothèse semble plus probable à pre
mière vue.
Une preuve de l'existence d'un second temple, distinct de celui
du Divus Augustus, semble être fournie par une base brisée de statue
de marbre, mentionnant que Sextus Fadius Secundus Musa a été
le premier à occuper une certaine fonction dans un temple dont
l'identification manque malheureusement, mais qui est dit novi. En
raison du génitif, la restauration cur(atori) / curat(ori) semble de nou
veau plus vraisemblable que flamini restitué dans le Corpus26.
Sex(to) Fadio Pfap(iria)] \ Secundo MufsaeJ | omnibus hofnorib(us)J
| in colonia NfarboJ nensfi fujncto [flam(ini)] \ primo [Aug(usti) templi]
| novi NarbofneJ \ fabri subaediafnij | Narbonenses \ patrono ob mérita
| eius | l(ocus) d(atus) d(ecreto) dfecurionum). (CIL 12, 4393)
Ce texte et un autre viennent du même monument. Il est évident
que Sextius Fadius était le patron d'un collège de fabri subaediani
Narbonenses, envers qui il s'était montré généreux. Dans une lettre
qui détaillait ses libéralités, Fadius demandait que les fabri gravent
ses paroles sur une tablette de bronze à placer ante aedem, avec
une seconde copie à inscrire sur le côté droit de la base de la statue
qu'ils lui avaient élevée. La tablette de bronze n'a jamais été retrouvée,
mais la base gravée de la statue demeure et il est clair que les fabri
firent ce qui était demandé, puisque, au-dessous du post-scriptum
de Fadius, ils ont inscrit leur décision de placer la tablette de bronze
ante aedem [loco cekberrjimo (1. 29 s.). Sur la partie frontale du monum
ent, ils ont placé leur propre dédicace, évoquant la carrière et
les mérites de leur patron (texte cité).
Le temple est appelé aedes, terme qui se retrouve dans le nom
des fabri subaediani — évidemment des ouvriers qui ont leur schola
à l'intérieur des dépendances du temple27. Il est cependant clair
que V aedes en question peut difficilement avoir été le temple munic
ipal. D'abord, ce dernier était un temple du Divus Augustus, et
il n'y a pas de place pour restaurer divi à la ligne 6. Ensuite, une
telle hypothèse supposerait que le temple décrit comme « nouveau »
ait été construit en remplacement d'un temple municipal antérieur.
Des temples impériaux existants pouvaient certainement être restaurés
26. Fishwick, o.c, p. 249-254 avec réf. et pi. L-LI.
27. Il faut distinguer les fabri suabaediani des seviri AugustaUs, dont la schola pourrait
avoir été placée près du forum : Fishwick, o.c, p. 613.

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