Un site sous-marin sur la côte de l'Armorique. L'épave antique de Ploumanac'h - article ; n°1 ; vol.4, pg 113-131

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Revue archéologique de l'ouest - Année 1987 - Volume 4 - Numéro 1 - Pages 113-131
En 1983, fut découvert dans les Sept-Iles un gisement sous-marin qui a livré deux cent soixante-et-onze lingots de plomb. Ceux-ci portaient un grand nombre d'inscriptions dont certaines évoquent des tribus celtiques de la Grande-Bretagne romanisée, les Brigantcs et les Icenes. L'étude épigraphique n'offre guère de critère de datation unique et indiscutable. Elle impose en revanche un réexamen minutieux de l'histoire politique et économique de la Bretagne romanisée. Les études archéométrique et pétrographique de quelques éléments de tuile trouves sur le site permettront peut-être de dater avec précision l'épave de Ploumanac'h.
In 1983 was discovered in the Sept Iles a wreck which delivered 271 lead ingots. These ingots bear many inscriptions whom a few evoke celtic tribes of roman Britain, Brigantes and Icenes. The epigraphic study doesn't give an unique and unquestionable date. In fact, this one commands a new study of the politic and economic history of roman Britain. The archeometric and petrographic studies of some fragments of tiles which were found on the site would permit to date more easily the wreck of Ploumanac'h.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Michel L'Hour
Un site sous-marin sur la côte de l'Armorique. L'épave antique
de Ploumanac'h
In: Revue archéologique de l'ouest, tome 4, 1987. pp. 113-131.
Résumé
En 1983, fut découvert dans les Sept-Iles un gisement sous-marin qui a livré deux cent soixante-et-onze lingots de plomb. Ceux-
ci portaient un grand nombre d'inscriptions dont certaines évoquent des tribus celtiques de la Grande-Bretagne romanisée, les
Brigantcs et les Icenes. L'étude épigraphique n'offre guère de critère de datation unique et indiscutable. Elle impose en revanche
un réexamen minutieux de l'histoire politique et économique de la Bretagne romanisée. Les études archéométrique et
pétrographique de quelques éléments de tuile trouves sur le site permettront peut-être de dater avec précision l'épave de
Ploumanac'h.
Abstract
In 1983 was discovered in the "Sept Iles" a wreck which delivered 271 lead ingots. These ingots bear many inscriptions whom a
few evoke celtic tribes of roman Britain, Brigantes and Icenes. The epigraphic study doesn't give an unique and unquestionable
date. In fact, this one commands a new study of the politic and economic history of roman Britain. The archeometric and
petrographic studies of some fragments of tiles which were found on the site would permit to date more easily the wreck of
Ploumanac'h.
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L'Hour Michel. Un site sous-marin sur la côte de l'Armorique. L'épave antique de Ploumanac'h. In: Revue archéologique de
l'ouest, tome 4, 1987. pp. 113-131.
doi : 10.3406/rao.1987.908
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rao_0767-709X_1987_num_4_1_908!
113
Rev. archéol. Ouest, 4, 1987, p. 113-131.
UN SITE SOUi MARIN SUR LA COTE DE L'ARMORIQUE
L'EPAVE ANTIQUE DE PLOUMANAC'H
Michel L'HOUR *
Résumé : En 1983, fut découvert dans les Sept-Iles un gisement sous-marin qui a livré deux cent soixante-et-onze
lingots de plomb. Ceux-ci portaient un grand nombre d'inscriptions dont certaines évoquent des tribus celtiques
de la Grande-Bretagne romanisée, les Brigantcs et les Icenes. L'étude épigraphique n'offre guère de critère de da
tation unique et indiscutable. Elle impose en revanche un réexamen minutieux de l'histoire politique et écono
mique de la Bretagne romanisée. Les études archéométrique et pétrographique de quelques éléments de tuile
trouves sur le site permettront peut-être de dater avec précision l'épave de Ploumanac'h.
Abstract : In 1983 was discovered in the "Sept Iles" a wreck which delivered 271 lead ingots. Thèse ingots bear
many inscriptions whom a few evoke celtic tribes of roman Britain, Brigantcs and Icenes. The epigraphic study
doesn't give an unique and unquestionable date. In fact, this one commands a new study of the politic and éco
nomie history of roman Britain. The archeometric and pétrographie studies of some fragments of tiles which were
fourni on the site would permit to date more easily the wreck of Ploumanac'h.
Mois-clés : lingot de plomb, Brigantes, Icenes, Bretagne, commerce maritime, Armorique.
Key-words : lead ingot, Brigantes, Tcenes, Brittany, Maritime trade, Armorie.
I - LE SITE ET SON ENVIRONNEMENT C'est en juin 1983 qu'un plongeur de Guingamp,
Monsieur Loïc Le Tiec, découvrait au coeur de
l'archipel des Sept Iles, face à Perros-Guirec (Côtes- L'épave est située au coeur des Sept Iles sur la
du-Nord) (fig. 1), un amoncellement de barres qua- bordure orientale d'un chenal, le Gwaz Vonno ou
drangulaires métalliques (fig. 2). Immédiatement "ruisseau de Bonno", entre les îles Malban à l'est et
déclaré aux Affaires Maritimes de Paimpol et à la Bono à l'ouest (fig. 3). Elle est ainsi localisée à plus
D.R.A.S.M., le site fut dans les jours qui suivirent sa de quatre milles en mer dans une zone de fort cou
découverte expertisé par Bernard Liou, alors Direc rant sur des fonds bouleversés où le sol granitique
teur des recherches archéologiques Sous-Marines, et est presque partout à nu et par une profondeur de
par l'auteur. Les premières conclusions de cette ex 1,30 m à 4,60 m par rapport au zéro des cartes. La
pertise nous conduisirent la même année à ouvrir un partie essentielle du chargement, dissimulée par les
sondage sur le site afin d'évaluer avec précision la laminaires, gisait dans une petite fosse naturelle ap
nature et l'importance archéologique des vestiges proximativement orientée N.E. - S.W. au pied sep
conservés. A ce sondage réalisé en août 1983 de tentrional d'une roche affleurante (R.N.), cotée 2,9
vaient succéder en 1984, 85 et 86 trois longues cam au zéro des cartes (fig. 4). Cette localisation et l'a
pagnes estivales de sauvetage programmé dont j'eus bsence de matériel sur le flanc sud du talus rocheux
l'honneur, au nom de la D.R.A.S.M., d'assurer la di permettent d'emblée de conclure à une cargaison
rection. Si les opérations sur le terrain se sont ache venue du large. Dans la plus grande longueur matér
vées avec la campagne 1986, l'étude du matériel n'est ialisée par des témoignages archéologiques, le g
en revanche pas close, loin s'en faut. Pour cette rai isement s'étend sur 21,85 m (axe 2 - 4) (fig. 5). La
son, nous souhaitons attirer l'attention du lecteur sur configuration du relief laisse supposer que la zone
le fait que les hypothèses avancées dans cet article A-C-2-6 est constituée d'une partie du navire qui
délimitent bien plus le cadre de nos actuelles r s'est brisé au moment du naufrage. Une étude hydro
echerches qu'elles n'ont véritablement valeurs conclu- graphique attentive du site a d'ailleurs permis d'a
sives. vancer un certain nombre d'hypothèses sur les condi-
Direction des Recherches Archéologiques Sous-Marines, Fort Saint-Jean, 13235 Marseille Cedex O2. 114
cis la houle soit elle-même inexistante. Si, aux étales tions du naufrage.
de haute-mer, par moins 12 ou moins 13 m, la houle
II - CONDITIONS ET METHODES DE FOUILLE n'était guère ressentie, en revanche il a fallu tenir
compte de la luminosité, parfois nulle en début de
matinée ou fin d'après-midi. Il convient dans de telLa violence du courant au flux et au jusant nous a
les conditions de rendre hommage à Gérard Réveil- amenés dès 1983 à renoncer à travailler à un autre
lac, photographe au C.N.R.S. (Centre Camille Jul- moment qu'à l'étalé des marées. Pour illustrer, à titre
lian, Aix-en-Provence), de s'être tout de même aanecdotique sans doute mais néanmoins significatif,
ccommodé en 1984 et 85 de si détestables conditions la tyrannie exercée par cette mécanique céleste, on
de travail. signalera simplement que les fers à béton (section 12
La multiplicité et la diversité des inscriptions, at- 15 mm) cimentés en 1983 sur le site ont peu à peu,
testées sur les lingots de plomb qui constituaient l'esau fil des années, été ployés dans l'axe du flux par le
sentiel du gisement, nous imposaient d'adopter un seul effet de la traction exercée par les algues de dé
système rigoureux de positionnement de chaque linrive qui s'y fixaient et que le courant balayait. Ces
got au sein de l'ensemble. On pouvait en effet ensautes d'humeur du loch ont, comme l'on s'en doute,
visager que cette disparité épigraphique soit elle- notablement ralenti le déroulement des travaux et même le reflet d'une diversité d'origine des lingots ont par ailleurs interdit la mise en oeuvre sur le site de la cargaison. Il y avait donc quelque chance de rde matériel "sédentaire" tel par exemple qu'un pont econnaître dans l'organisation du chargement le reflet photographique. A cette profondeur, celui-ci aurait notamment d'un périple maritime semé d'escales ou en effet été immanquablement détruit et emporté d'un chargement en un même lieu de plusieurs propar les marées suivantes. L'usage pour la fouille de ductions. La fouille, puis l'étude métallographique, bateaux pneumatiques rendait d'ailleurs quelque peu ont aujourd'hui clos définitivement le débat. Les linpérilleux le transport de grosses armatures métall gots ont une origine commune et unique et ont été iques. Afin d'optimiser les temps de plongée, nous tous embarqués au même endroit. Quoi qu'il en soit, nous sommes dès 1984, adjoints un ingénieur hydro pour réaliser en un court laps de temps, sans pont graphe spécialiste de l'archipel, Monsieur J.-J. Sa- photographique, des couvertures stéréophotogram- lembier ; celui-ci a dressé pour chaque jour la carte métriques systématiques du site au fur et à mesure des hauteurs d'eau et force de courant de 10 minutes de l'avancement des travaux et de la numérotation en 10 minutes à la verticale du site (fig. 6). Son inte des lingots, nous avons conçu et expérimenté à Plou- rvention aura permis en trois campagnes de sauvegar manac'h, puis perfectionné sur l'épave de Carry-le- der près de 250 h de plongée, ce qui, ramené à l'étalé Rouet en Méditerranée (fouilles Luc Long), un sydes marées, est somme toute considérable. Le calcul stème de prise de vue stéréophotographique simplifié précis des périodes d'étalé de marée et d'étalé de qui s'est depuis imposé sur les fouilles sous-marines. courant, qui ne coïncident pas, a en outre considéra Souvent peu lisibles parce que maladroitement trablement facilité le travail des photographes. A si fai cées, surchargées ou partiellement effacées, les insble profondeur, en effet, seul le fugitif instant où le criptions sur les lingots étaient en outre le plus frcourant est nul ou quasiment nul autorisait la prise équemment dissimulées par une gangue de concréde vue sans gros problème de couples stéréophoto- tions marines difficiles à détruire. L'usage d'acide graphiques. Encore convenait-il qu'à cet instant pré-
chlorhydrique et de brosses métalliques présentait
l'inconvénient majeur de contribuer à éroder des ins
criptions déjà très effacées. Avec le concours de la
Direction des Etudes et Recherches d'Electricité de
France, nous avons pu installer à Ploumanac'h un l
aboratoire de traitement par électrolyse. Cette métho
de a donné des résultats tout à fait étonnants sur les
concrétions de lingots sortis de l'eau depuis plusieurs
semaines mais a connu un relatif échec sur les lingots
récemment ramenés à la surface (Montluçon, 1986).
Au cours des quatre campagnes de fouille, le gis
ement n'a livré aucun élément d'architecture navale
et, hormis les lingots de plomb, nous n'avons trouvé
sur le site que des fragments de tuiles, en petit nomb
re, et deux éléments de meule. L'absence totale de
petit matériel archéologique dont la présence est
pourtant traditionnelle sur les épaves pouvait se jus
tifier de diverses façons. On pouvait notamment évo
quer l'hypothèse d'un délestage en amont du naufra
ge ou celle d'une dispersion, évidente pour le bois,
des vestiges les moins lourds sous l'action conjuguée
de la houle et du courant. Cette constatation nous a
amenés à rechercher s'il ne pouvait exister de vérita
bles voies de dispersion pour le matériel hypothéti-
Fig. 1 : Localisation de l'archipel des Sept Iles au large de quement arraché du site et, partant, si pouvait être
identifié l'existence d'un véritable "bassin de décan- Perros-Guirec. 115
tation" pour le matériau charrié par le courant. Cette de noroît. Au noroît, dans cette partie centrale du
recherche passait par le biais d'une étude hydrogra Gwaz-Vonno, la houle s'aligne N.E. - S.W. et peut s'y
phique du site. développer sans obstacle. L'orientation du charge
ment indique que le navire est arrivé travers à la
III - ETUDE HYDROGRAPHIQUE DU SITE lame et se trouvait par conséquent déjà en perdi
tion. L'hypothèse d'un équipage victime d'une fausse
Une étude même succincte du site permet très vite manoeuvre mais très entraîné et suffisamment habi
de concevoir que nul matériel ne peut vraiment en tué des lieux pour s'engager volontairement dans un
être arraché au jusant, le gisement étant alors proté chenal qui constitue aujourd'hui encore un excellent
gé par le massif rocheux au nord duquel il se trouve. raccourci pour, venant du large, gagner au plus vite
Seul le flux qui balaye avec fureur la zone est suscept la côte, n'est donc sans doute pas à retenir. L'examen
ible d'avoir déplacé des éléments du site. La partie des récifs et des données de houle et de courant in
essentielle du gisement donne une orientation au 65. dique par ailleurs que pour parvenir à R.N. le navire
C'est à l'ouest que l'on trouve le plus grand nombre suivait au moment du naufrage une route au 310 par
de tuiles. Les meules étaient également de ce côté. rapport à R.N. (fig. 8). Une étude hydrographique
Peut-être faut-il voir dans cette zone A-C-2-6 la systématique de la zone conduite pendant la fouille,
partie arrière du bâtiment (fig. 7). Malheureusement, et prenant en compte aussi bien les modifications
c'est aussi la zone la plus balayée par le courant. qu'entraînent l'eustatisme, que la bathymétrie de la
La localisation du chargement, assez profondément zone ou l'étude des courants a permis de dégager
serti au centre du chenal, indique à coup sûr, compte quelques hypothèses, certes à manier avec précaution
tenu du relief, que le naufrage a eu lieu par vent mais sans doute intéressantes. Sans entrer dans le
Fig. 2 : Gisement de lingots de plomb lors de la première campagne de fouille. 116
détail des diverses opérations conduites dans ce zones ont été méthodiquement prospectées mais au
cadre, on en retirera surtout l'indication que le nau cun élément rattachable de manière certaine à l'épa
ve n'a pu y être mis en évidence. frage a eu lieu très certainement au flux, voire à
l'étalé de haute-mer, de coefficient moyen. Le navire Il nous reste donc pour identifier le gisement et
ne devait guère mesurer plus de 14 à 20 m de tête en le rendre signifiant l'étude du matériel exhumé au
tête. Sa largeur au maître bau devait approcher les 4 cours de la fouille.
à 6 m et son tirant d'eau n'excédait par 2 m à 2,50 m.
IV - LE MATERIEL DE L'EPAVE Seule, en effet, une haute-mer à très fort coefficient
aurait pu permettre à un bâtiment de plus fort ton A) Les lingots. nage d'atteindre R.N. mais, dans ce cas, du matériel
aurait à coup sûr franchi la tête de roche et atteint le Le chargement était composé de 271 lingots pour
pied méridional de R.N. ce qui n'est pas le cas. Par un poids de 22 tonnes de plomb. La typologie de ces
coefficient plus faible ou par mer calme, un bâtiment lingots est floue au point qu'il est somme toute diffi
plus grand aurait d'autre part coulé avant R.N. On cile d'aller au-delà d'un regroupement très schémat
notera que le navire a, dans cette zone particulièr ique de lingots présentant une similitude de forme.
ement terrifiante, par coup de vent de noroît, dérivé En tout état de cause, cette typologie n'évoque que
sans doute sur une partie du chenal travers à la lame, de très loin la typologie classique des lingots de
ce qui, lorsque l'on connaît la zone, témoigne para plomb romains (Laubenheimer, 1973).
doxalement d'une excellente tenue à la mer. Cette La politique des apparentements permet néan
"résistance au naufrage" laisse supposer par ailleurs moins de constituer trois groupes typologiques :
que le navire était relativement étanche et donc 1) Des barres de forme quadrangulaire : 190 li
peut-être ponté. Enfin, les études de courant mises ngots relèvent de cette catégorie, soit 70,1 % de
en regard du niveau moyen des eaux pour l'époque - l'ensemble (fig. 9).
quelque moins 2 m par rapport à nos jours - ont per 2) Des lingots piano-convexes : on les a le plus
mis d'isoler deux zones privilégiées susceptibles d'a souvent trouvés sous les lingots quadrangulaires. On
voir recueilli le matériel arraché sue le site. Ces deux en compte 75, soit 27,5 % du lot (fig. 10).
Echelle en mètres
Fig. 3 : Localisation du naufrage (longitudes rapportées au Méridien International). 117
gne nettement que leur typologie n'entretient pas de 3) Des lingots en demi-lune : ce sont les plus rares
rapport avec celles-ci. La même inscription se renmais aussi les plus lourds ; il en a été trouvé 6, ce qui
contre aussi bien sur les trois types de lingots. En représente 2,2 % de la cargaison (fig. 11).
outre, la localisation des inscriptions atteste que leur Typologiquement hétérogènes, les lingots de Plou
gravure est postérieure à la coulée et que celles-ci fumanac'h témoignent en outre d'une facture très rus
rent imprimées dans le plomb refroidi. A deux exceptique. Ils sont le produit d'une fabrication peu éla
tions près, toutes ces inscriptions apparaissent en borée, très difficile en tout cas à comparer à la
creux. Dans le cas d'inscriptions semblables, on note production "romaine classique". L'hétérogénéité
que la longueur de celles-ci a été adaptée aux dimensmorphologique des lingots de Ploumanac'h s'expl
ions du lingot. A moins donc d'envisager un nombre ique par le fait que ces n'ont certainement pas
de moules équivalent au nombre des inscriptions, il été coulés dans des moules mais plus vraisemblable
faut bien supposer un travail au coup par coup. Nous ment dans un réceptacle naturel, le sable d'une grève
n'aborderons pas ici le délicat problème posé par par exemple, rapidement aménagé à chaque coulée.
l'impression des lettres dans le plomb, martelage ou Les déformations particulières à chaque pièce sont
imprimerie par fusion. Une étude par superposition ainsi sans doute à imputer à la déformation plastique
de la totalité des inscriptions et la reproduction exdu terrain lui-même sous la coulée de plusieurs dizai
périmentale de ce type de marquage devraient à tenes de kilogrammes de plomb. La présence de pier
rme apporter des précisions à ce sujet. res, profondément enchâssées et emprisonnées dans
Flous par la typologie, hétérogènes par la facture, la face supérieure de certains lingots paraît de nature
les lingots de Ploumanac'h ne présentent guère plus à confirmer cette hypothèse (fig. 9). L'analyse métal-
d'unité par le poids de 28,2 kg à 150 kg. La typologie lographique de l'orientation de la structure interne
là encore ne constitue pas un critère de différenciadu métal devrait en tout état de cause permettre pro
tion : barres quadrangulaires de 29 à 150 kg, lingots chainement de la vérifier.
piano-convexes de 27 à 140 kg, lingots en demi-lune L'étude des lingots portant des inscriptions
KARREG HI
Echelle en mètres J.J.S
50 tdo
Fig. 4 : Emplacement du gisement. 118
de 38 à 141 kg. Là encore, les inscriptions évoquant cation la plus vraisemblable pour ces inscriptions est
des noms ne semblent avoir aucun lien direct avec la qu'elles renseignent sur le poids du lingot exprimé à
catégorie pondérale du lingot. l'aide d'une unité de poids qui reste, paradoxale
ment, à déterminer. De fait, si la moyenne de l'unité a) Les inscriptions. de poids de référence (U.P.R.) s'établit à 288 gramLa plupart des lingots portent des inscriptions ; mes, il faut garder à l'esprit que la notion d'UP.R. celles-ci sont cependant souvent très effacées, voire moyenne n'a guère de sens en ce qui concerne ce tronquées, et donc illisibles. On peut schématique- chargement. L'U.P.R. varie en effet avec chaque linment les regrouper en trois catégories : got et l'on observe des écarts très importants, entre - Des nombres exprimés en chiffres romains.
224 grammes et 327 grammes. On notera seulement - Des noms.
que 139 lingots, soit 66,5 % du chargement, ont une - La troisième catégorie regroupe l'ensemble des
U.P.R. moyenne comprise entre 270 et 310 grammes. inscriptions incompréhensibles à ce jour et qui évo Seule une étude statistique prenant en compte des quent sans doute soit des symboles, soit des mono paramètres aussi divers et surprenants que les mégrammes. Dans cette catégorie, on rangera en outre canismes d'érosion, ou les modes de coulée, devrait les timbres circonscrits dans un cartouche. permettre prochainement de distinguer une constant
b) Les chiffres. e, voire des sous-ensembles d'UP.R. En dernier
Il arrive que ce type d'inscriptions soit doublé sur lieu, il convient de remarquer que la valeur de
un même lingot par une inscription identique ou de 1'U.P.R. n'entretient semble-t-il aucun rapport évi
valeur à peine différente. Si le graphisme est le plus dent et direct avec la typologie et la catégorie pondér
habituellement le même pour tous les lingots, on ob ale du lingot. Il est en outre illusoire semble-t-il
serve parfois l'utilisation d'une écriture beaucoup de déceler une valeur U.P.R. uniforme pour les li
plus fine et parfois même stylisée (fig. 13). ngots présentant pourtant des inscriptions nominati-
Echelle en mètres j.-j. s.1
10
Fig. 5 :.pian de site. 119
ftun. 21.07.1985 Br Etablissements 3 h 48 S 5 h : 17 8m!45
RM. Sept Ilea
Br
instant df 1» P. M. dt
Br ERI5T
S SEPT ILES
KIkUX
Coef. Aaplitude •.M. P. M.
120 10,06 1D.11 O.«3 110 9.24 0.45 100— S.tO— 90 7.56 1.29 80 6.72 1.71 l.U 70— 5.88 — -2.13- -1.01 60 5.CK IJ5 7.5» 50 i.IO 2.S7 7.17
30 2.5» 3.U t.U 5.92 20 l.U 4.23
K.H 5.07
Fig. 6 : Carte journalière des hauteurs d'eau et forces de courant à la verticale du site. Exemple du 21/07/85. 120
Echelle en mètres J. -J.S
10
Fig. 7 : Hypothèses des conditions du naufrage.
ves identiques. que ceux-ci semblent n'avoir jamais participé en au
cune manière à ce type de production. c) Les noms. Plusieurs séries d'inscriptions mentionnent par aiOn s'efforcera de présenter ici de la manière la lleurs des anthroponymes. La première série de noms, plus exhaustive, mais, on nous le pardonnera dans le qui fait référence aux Brigantes, associe dans huit cas cadre de cet article, de façon parfois succincte l'e sur quatorze, le nom de cette tribu à l'anthropony- nsemble des inscriptions livrées par les lingots de me S1NILIS (fig. 17, n ° 75). Cinq autres inscriptions Ploumanac'h. n° 282), quatévoquent un certains SEGETI (fig. 17, Quatorze inscriptions, dont la fin est souvent con n° re mentionnent un CLEMENTINI (fig. 17, 141), fuse mais dont le début est clairement similaire sem quatre, voire une cinquième quasi-illisible, un nom blent évoquer la tribu des Brigantes (fig. 14, n ° 398 et n° 14), à consonnance celtique CVNOVEN (fig. 17, 401 et fig. 15) à laquelle elles prêtent déjà, ou encore, n° 31), trois trois, un dénommé CIVILIS (fig. 17, le statut d'une civitas. Nous reviendrons plus loin sur n° autres un certain GERONTI (fig. 17, et deux 58) ce problème particulier. Cinq autres inscriptions font n° 297). enfin un LATINI (fig. 17,
d'autre n° 298 et part 289 référence et fig. 16), à la elle tribu aussi des mentionnée Icenes (fig. avec 16, Une neuvième série regroupe toutes les inscrip
tions dont la lecture est malaisée et le sens peu clair. le statut d'une civitas.
La référence aux Brigantes sur des lingots de plomb n° On 296 y trouve et fig. pêle-mêle 19), un AETERNE recensés un (fig. SABAL 18, (fig. 18, n° 295 et ne constitue pas en soi un sujet d'étonnement ; on n° 288), et fig. 20), peut-être un TUSCANI (fig. 18, sait en effet que le territoire de cette tribu recelait
quelques autres inscriptions encore incompréhensibun certain nombre de gisements de minerai de plomb n° 441). les ou illisibles (fig. 18, qui furent dès le 1er siècle mis en exploitation par
Enfin, une inscription que nous rangerons à part romains. Peut-être d'ailleurs ces gisements l'étaient-
constitue une ultime série. Cette inscription qui préils auparavant par des métallurgistes celtes. Il est
sente en effet la particularité, par rapport à l'een revanche plus étonnant de découvrir sur des sa
nsemble des inscriptions qui viennent d'être évoquées, umons de plomb la titulature des Icenes alors même 121
d'être imprimée en relief se lit ITAD (fig. 18, n°473). ont bénéficié de cette mutation politique. Les a
rchéologues britanniques s'accordent à leur reconnaîtUn tel faisceau d'inscriptions permet-il de distraire
re ce statut à l'époque d'Hadrien, date pour laquelle un critère tangible de datation pour l'ensemble du
l'épigraphie offre quelques témoignages, mais l'argchargement ? En réalité, la difficulté réside surtout
ument a silentio ne constitue pas une preuve définitive dans la nécessité de déterminer quel critère de data
et rien ne permet d'affirmer que les Brigantes n'aient tion mérite d'être privilégié et surtout lequel présent
pas joui dès la fin du 1er siècle de cette organisation. e quelque chance d'harmoniser tous les autres.
En outre, l'expression civitas Brigantum ou IcenoLe fait que les Brigantes et les Icenes soient présent
rum, plus qu'un statut politique, peut avoir ici la sés comme fédérés sous le statut d'une civitas consti
ignification de nation au sens même où l'emploie Tactuerait sans doute un facteur propre à désigner un
ite, à la fin du 1er siècle, dans Agricola XVII, 1, 4. terminus post-quem pour la datation du naufrage, si
justement la chronologie de la romanisation polit "Et terrorem statim intitulit Petilius Cerialis, Br
igantum civitatem, quae numerosissima provinciae to- ique de ces tribus n'était pas elle-même sujet à con
tius perhibetur, adgressus. Multa proelia et aliquan- troverse pour les spécialistes britanniques. Dès l'épo
do non incruenta ; magnamque .brigantum partem que de Claude, Brigantes et Icenes ont bénéficié, cela
aut Victoria amplexus est aut bello" ("immédiateest incontestable, du statut relativement favorable de
ment la terreur leur fut inspirée par Petilius Cerialis Royaume-client. Dès la fin du 1er siècle cependant,
qui attaqua la nation des Brigantes, la plus peuplée, l'évolution politique et militaire semble avoir con
dit-on, de toute la province. Combats nombreux et duit Rome à priver ces deux tribus de toute autono
parfois sanglants ; il étendit à une grande partie des mie politique. Encore reste-t-il à préciser de quelle
Brigantes la conquête ou la guerre"). époque date la véritable réorganisation politique de
Le qualificatif civitas se révélant d'interprétation ces territoires. On s'accorde généralement à penser
par trop aléatoire, on ne peut donc raisonnablement que la civitas icenorum fut structurée aussitôt que fut
écrasée la révolte de Boudicca sous les Flaviens ; en retenir que la fin du règne de Claude comme termi
nus post-quem pour la date du naufrage. revanche, il est aujourd'hui encore impossible de dé
terminer à quel moment précisément les Brigantes Le terminus ante-quem n'est quant à lui guère plus
Echelle en mètres
500 1.000
Fig. 8 : Route hypothétiquement suivie au moment du naufrage.

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