L'artisanat dans les médinas de Tunis et de Sfax - article ; n°470 ; vol.85, pg 473-493

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Annales de Géographie - Année 1976 - Volume 85 - Numéro 470 - Pages 473-493
Abstract. Tunis and Sfax medines have many similarities. The old towns are both located near the harbour from which they are separated by modern european city. Both towns gather, around their mosque, great number of various handicraft guilds.
Therefore, when comparying the two medines, it is easy to point out the notable similarity concerning the location of guilds. It also shows two different attempts to adjust handicraft to new economical conditions.
Résumé. Les médinas de Tunis et de Sfax ont bien des traits communs : les deux vieilles villes se situent à proximité d'un port maritime, dont elles sont séparées par une ville neuve de conception européenne, et les deux cités abritent, autour de leur grande Mosquée, des corporations artisanales nom breuses et diverses. Dans ces conditions la comparaison des deux médinas permet de préciser une remarquable similitude des localisations des corps de métiers. Elle montre également deux tentatives très diferentes d'adaptation de l'artisanat des conditions économiques nouvelles.
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1976
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Paul Lowy
L'artisanat dans les médinas de Tunis et de Sfax
In: Annales de Géographie. 1976, t. 85, n°470. pp. 473-493.
Abstract
Abstract. Tunis and Sfax medines have many similarities. The old towns are both located near the harbour from which they are
separated by modern european city. Both towns gather, around their mosque, great number of various handicraft guilds.
Therefore, when comparying the two medines, it is easy to point out the notable similarity concerning the location of It also
shows two different attempts to adjust handicraft to new economical conditions.
Résumé
Résumé. Les médinas de Tunis et de Sfax ont bien des traits communs : les deux vieilles villes se situent à proximité d'un port
maritime, dont elles sont séparées par une ville neuve de conception européenne, et les deux cités abritent, autour de leur
grande Mosquée, des corporations artisanales nom breuses et diverses. Dans ces conditions la comparaison des deux médinas
permet de préciser une remarquable similitude des localisations des corps de métiers. Elle montre également deux tentatives
très diferentes d'adaptation de l'artisanat des conditions économiques nouvelles.
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Lowy Paul. L'artisanat dans les médinas de Tunis et de Sfax. In: Annales de Géographie. 1976, t. 85, n°470. pp. 473-493.
doi : 10.3406/geo.1976.17556
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1976_num_85_470_17556artisanat dans lesmédinas
de Tunis et dc fax
par Paul owy
Introduction
Malgré inégale importance de leur étendue et de leur peuplement
les médinas de Tunis et de Sfax sont maints égards comparables
Quoique Tunis ait pour site le fond une lagune el Bahira) le
débouché maritime joué comme Sfax un rôle directeur dans ur
banisation développée depuis la fin du xixe siècle dans les deux cas
une ville neuve sur un plan en damier fut édifiée entre la vieille
cité islamique et le port Ainsi une bipolarisation de espace urbain
caractérise-t-elle présent les deux villes où coexistent deux formes
de tissus urbains mais aussi modes organisation économique
Les médinas de Tunis et de Sfax conservent notamment les structures
corporatives un artisanat toujours actif avec des corps de métiers
étroitement spécialisés et groupés par rues ou par quartiers parfois
de manière exclusive
Les deux cités demeurent sans nul doute les plus riches centres
artisanat en Tunisie et ne sont éclipsées en Afrique du Nord que par
les grandes places marocaines de Fez et Marrakech Surtout elles
maintiennent une grande diversité des activités quand Kairouan ou
Nabeul par exemple se spécialisent de plus en plus dans une seule
branche voire un seul métier Sfax comme Tunis les métiers du
bois du textile du cuir et des métaux sont tous représentés des
degrés divers dans un cadre urbain largement conforme encore ce
il fut au siècle dernier Les deux médinas se prêtent donc bien
essai de retrouver et de décrire organisation traditionnelle des corps
de métiers dans les grandes cités islamiques de la côte tunisienne En
outre le parallélisme de évolution récente de Tunis et de Sfax permet
la recherche des modifications que essor des villes neuves apporterait
la repartition de artisanat dans les vieilles cités DE OGRAPHIE ANNALES
SITE ET STRUCTURE URBAINE ARTISANAT DANS LES DINAS DE TUNIS ET DE SFAX 475
Artisanat traditionnel et paysage urbain
Tunis et fax
organisation corporative traditionnelle et ses survivances
Les corporations constituaient une forme où tout métier disposait
un monopole matérialisé par obligation faite artisan de établir
en un lieu spécifique sa profession La corporation connaissait la
hiérarchie tripartite qui existait aussi en Occident maîtres atten)
compagnons qualfa et apprentis se côtoyaient dans la plupart
des ateliers Chaque métier élisait un amin syndic) la fois surveillant
administrateur et représentant de la profession auprès des autorités Il
devait veiller au respect des règles de fabrication au bon traitement
des apprentis la collation des grades corporatifs au déroulement des
criées Son pouvoir dépendait du poids économique de sa corporation
dans la cité Lamin des bijoutiers de Sfax était ainsi considéré comme
un interlocuteur privilégié par administration beylicale Tunis les
amins constituaient un tribunal de Orf de la coutume veillant
application des procédés techniques ancestraux
hui Tunis comme Sfax les marques de cette organi
sation demeurent nombreuses Si la concentration géographique des
métiers est généralement plus parfaite elle reste très visible dans la
rue comme sur la carte Les premières infractions la règle sont en
effet récentes installation un cordonnier au souk el Attarine des
parfumeurs fit encore scandale dans Sfax peu avant la deuxième guerre
mondiale1 et la scission des artisans du cuivre tunisois entre vieux
fârin et jeunes swâyriya fabricants de plateaux est guère anté
rieure qui donné le signal un éclatement progressif des localisations
artisanales Tunis2
La hiérarchie tripartite subsiste aussi le plus souvent et les syndicats
modernes U.G.T.T. U.T.I.C.A. ont parfois bien du mal prendre pied
dans les ateliers Quant au titre de amin transmis ordinairement
de père en fils il ne recouvre plus un rôle modeste Ainsi Tunis
Tayeb elfi amin de la corporation des chaudronniers qui hérita
cette charge de son père se contente hui arbitrer quelques
différends entre marchands et clients et Sfax amin des bijoutiers
concilie ce titre honorifique avec la présidence de la coopérative qui
distribue or aux artisans
Si les deux médinas montrent une persistance similaire des vieilles
corporations la densité de artisanat et le paysage urbain les diffé
rencient très nettement
Voir notes 492 476 ANNALES DE OGRAPHIE
Densité artisanale et paysages urbains
Sfax les artisans vivifient le quartier des souks3 Ce secteur
lanière impasses couvre un sixième de la superficie de la vieille ville
Les tisserands les cordonniers entassent piquent tissent et clouent
qui sur le toit des souks couverts où on grimpe par étroits escaliers
de pierre très raides qui dans une cave ne donnant sur la rue que par une
simple trappe relevée Ici les échoppes serrées regorgent de jeunes
apprentis qui coupent le cuir la semelle ou travaillent assemblage
Plus loin des billes de bois olivier amoncellent dans de minuscules
cellules où artisan sculpte et fa onne pilons mortiers et manches
outils La chaussée même est envahie parfois selliers ou matelas
siers tassent la bourre menuisiers ou peintres sur bois déposent
leurs meubles. Passé un long porche le fondouk4 des forgerons se
dispose autour une vaste cour aux arcades noircies Là ferronniers
art chaudronniers étameurs et forgerons martelant maniant quelque
pince immense activent dans une ambiance bruyante une atmosphère
enfumée illuminée de temps autre par la lueur plus vive un foyer
Tunis les souks couverts des abords de la Grande Mosquée de
Olivier ez-Zitouna se consacrent surtout aux commerces nobles
Cierges de mariage parfums épices et somptueuses étoffes brodées
sont présentés savamment le long des galeries entre des colonnes
massives peintes en rouge et serpentees de blanc sous les voûtes en
berceau où tombent de place en place des faisceaux de lumière
Dans ce cadre distingué artisan se fait plus discret Seul le quartier
des tisserands est du souk el Beransia5 manifeste une grande
activité Le battement régulier des métiers bras emplit les rues rythme
la fabrication des haïks6 et des couvertures Mais ailleurs artisan
semble trop au large dans un espace jadis con pour lui Presque par
tout le commerce du produit manufacturé ou bien du souvenir
pour touriste prend le pas sur la fabrication et la vente de objet
artisanal de consommation courante Rares sont les cordonniers au
travail sous la longue voûte blanchie du souk ei Belghadjiya qui vend
babouches et chaussures De plus en plus rares aussi les passementiers
du souk ed-Dziria les selliers du souk es-Serrajine et les artisans du
petit souk des teinturiers dont abandon contraste avec les vives
couleurs des souks équivalents de Fez et Marrakech Cependant malgré
irruption du produit fabriqué et la déambulation du touriste la plupart
des souks tunisois conservent leur allure ancienne
Ici ce sont les mille et un dédales du souk des orfèvres avec ses
modestes ateliers de bois bleu où les femmes drapées de blanc viennent
toujours vendre ou acheter les vieux bijoux argent des cérémonies
familiales bracelets lourds et ternes finement ciselés bagues et boucles
oreilles démesurées Là les chaudronniers du souk en-Nahas maniant
les amples couscoussiers de cuivre étamé se tiennent accroupis sur le DANS LES DINAS DE TUNIS ET DE SFAX 477 ARTISANAT
sol de terre battue qui facilite le martelage et atténue son bruit et la
gêne il cause au voisinage Là encore au souk des chéchias les
chaouachis dans leurs spacieux ateliers de bois ouvragé se considèrent
un peu comme aristocratie des souks dans chaque boutique une
galerie de portraits de famille témoigne de la noblesse du maître
héritier une longue lignée de vieille souche andalouse
La différence des paysages est traduite par celle des chiffres La
médina de Sfax regroupe sur moins de 24 hectares quelque 600 arti
sans tandis que les 83 hectares de la médina de Tunis en abritent
pas 500 La carte des densités oppose ainsi fortement les deux cités
quand la majorité des artisans tunisois se disposent suivant une auréole
autour de la Grande Mosquée ceux de Sfax emplissent presque entiè
rement espace ceint de remparts qui arrive saturation
Les artisans sfaxiens débordent leur cadre ancien contrairement
aux règles communément établies dans toute Afrique du Nord ils
étagent sur deux ou trois niveaux montant sur les toits creusant le
sol pour maintenir tant bien que mal malgré la croissance de leur
nombre et des quantités produites le regroupement traditionnel des
ateliers Au contraire les artisans de Tunis abandonnent en nombre
croissant leurs anciens quartiers au profit des seules activités commer
ciales Même le souk des chéchias parfaitement homogène encore
voici dix ans vu installer tout récemment un bazar objets
artisanaux fabriqués ailleurs et destinés une clientèle touristique
En 1964 Pennée dénombrait 91 patrons chaouachis nous en avons
trouvé que 52 en 1973...7
Ainsi les activités artisanales semblent évoluer en sens contraire
dans ces deux cités Dans les deux cas anciennes structures accueil
se maintiennent mais débordées Sfax par un artisanat conquérant
elles semblent Tunis se vider lentement de leur substance
Deux orientations contraires
La vocation touristique de artisanat tunisois
Hadj Mahmoud Agrebi travaille au souk du cuivre de Tunis Il
possède trois boutiques dans le souk une autre dans la rue Djamaa
ez-Zitouna sur le grand axe de fréquentation touristique entre la porte
de la Mer et le centre historique8 Aidé de deux apprentis il fabrique
lui-même dans son atelier du souk les marmites de cuivre martelé
les mortiers les couscoussiers pareils de larges bassines Il pratique
aussi la revente des petits services thé ou café destinés la dot des
filles marier Les Tunisiens constituent environ 80 100 de sa ARTISANAT DE PRODUCTION
loom
TUNIS
VILLE NEUVE SFAX
loom nombre artisans
ou
de
plus de dans seule branche
plus de dans au moins branches
grande mosquée porte
artisanat disperse groupe
artisanat concentre 480 ANNALES DE OGRAPHIE
clientèle ils achètent les mortiers pour broyer le piment les services
rarement une marmite ils viennent faire étamer leurs vieilles casse
roles Mais la plupart des grosses pièces sont délaissées au profit de
produits manufacturés comparativement bon marché On tâche de
vendre hui ces gros articles aux touristes directement dans la
boutique-exposition de Mahmoud Agrebi 16 rue Dj ez-Zitouna ou par
intermédiaire de revendeurs extérieurs la médina
Ce cas est bien représentatif de effort adaptation entrepris par les
plus hardis des artisans tunisois abord confinés dans leurs ateliers
des souks ils ont su profiter de la crise du commerce courant de la rue
Dj ez-Zitouna au moment de expérience des coopératives après
1964 pour monter des boutiques touristiques au contact du flot sans
cesse grandissant des visiteurs européens En dépit de sa grande mo
destie Mahmoud Agrebi se montre présent très satisfait de la marche
des affaires
Plus révélatrice encore de évolution en cours expansion des
ciseleurs sur cuivre en direction de la ville neuve témoigne de la vocation
touristique croissante de artisanat tunisois Les ciseleurs travaillent
essentiellement les plateaux Si de petits objets cendriers théière par
exemple sont importés et simplement décorés sur place les grands
plateaux entièrement réalisés dans la médina Les tôles de cuivre
sont découpées la machine rue des Tonneliers ou impasse Sidi Ali
Azouz) elles sont ensuite embouties mécaniquement et distribuées aux
ciseleurs le long des rues el Morjani et Dj ez-Zitouna et dans les
impasses attenantes où se pratique le damasquinage des grands plats
au fil argent impasse el Houry Toute cette organisation est
implantée depuis la guerre et surtout dans la dernière décennie en lieu
et place un commerce courant qui caractérisait la rue de Eglise
actuelle rue Dj ez-Zitouna avant indépendance Jadis bordée sans
interruption de libraires épiciers cordonniers cafés restaurants anti
quaires droguistes et couturiers cette rue où se trouvaient aussi
nombre administrations juxtapose hui sur trois cent cin
quante mètres une masse presque parfaitement uniforme de bazars
objets artisanaux destinés aux touristes où les ciseleurs travaillent
sous les yeux des clients et effectuent parfois des inscriptions sur
commande
apparente réussite des artisans du cuivre fait cependant figure
exception Le débouché touristique que rarement fourni une
relève suffisante au déclin des habitudes de consommation anciennes
Ainsi dans les échoppes des tailleurs traditionnels et passementiers
les enfants croisent la sedwa pour le tissage des galons hesmâ
dans une solitude croissante Parures burnous djellabas kachabias
sont toujours confectionnés mais le grand âge des maîtres artisans
ne trompe pas bientôt les secrets de fabrication ne seront plus trans
mis. Le cas des selliers du souk es-Serrajine est encore plus éloquent DANS LES DINAS DE TUNIS ET DE SFAX 481 ARTISANAT
Les quatre artisans survivants de cette branche sont hui objet
de la sollicitude des autorités qui émeuvent de voir disparaître une
profession riche de traditions artistiques Un texte de 1896 note la
présence de 32 selliers tout en affirmant ils étaient 120 vingt ans
auparavant9 ancienneté du déclin correspond évidemment évo
lution des moyens de portage mais aussi la modification des goûts
une clientèle tunisoise riche jadis éprise de faste et de représentation
La étrangère en quête exotisme ne pouvait suffire compenser
cette désaffection compte tenu des prix élevés du produit est tout
le problème de artisanat tunisois aujourdhui si afflux des tou
ristes permet la vente en grosses quantités du souvenir bon marché
elle ne règle pas le problème des objets de prix qui firent la réputation
des souks de Tunis La recherche du débouché touristique accompagne
ainsi nécessairement une modification du produit qui malgré les efforts
de Office National de Artisanat sonne le glas des traditions de qualité
Un seul des quatre selliers rescapés du souk es-Serrajine Si Sadok
Laroussi reste entièrement fidèle la spécialité de ses ancêtres Les
trois autres confectionnent surtout de grands sacs de cuir brodés achetés
par les touristes Enfin seule intervention de Office National de
Artisanat qui commercialise les objets angle de avenue de Car
thage et de avenue Bourguiba au ur de la ville neuve permet
au luthier de la rue Sidi Mefredj et au fabricant de grandes cages
oiseau ouvragées de la rue Ben Nejma artistes autant artisans de
persévérer dans leur métier
Le dynamisme de artisanat sfaxien
Hassen Fricka dirige un vaste atelier de tailleurs modernes rue
Bordj el Nar dans la médina de Sfax Malgré le remarquable essor de
son entreprise créée en 1963 il ne tient pas être assimilé un indus
triel ses méthodes de travail restent fidèles aux principes de la confec
tion sur mesure et il est très attaché au contact direct avec le client
Il pourtant re en 1973 une importante commande de vêtements de
travail pour équipement de tout le personnel du réseau sud de la
S.N.C.F.T chemins de fer) mais son affaire la Société Sfaxienne de
Confection demeure solidement ancrée abri des vieilles murailles
de la médina. Fricka possède aussi comme tant de vieux sfaxiens
des olivettes dans le sahel et une huilerie dans les faubourgs de la
ville Après nous avoir fait honneur de la visite des pressoirs qui ont
fondé sa réussite il nous re oit dans son bureau au mur une carte
du Monde donne bien la mesure de ses ambitions et de son dynamisme
Dans la médina les orfèvres quoique plus anciens et bien structurés
font preuve une ardeur semblable Dotés une coopérative qui achète
or et le répartit aux artisans 200 grammes mensuels par maître)
ANN DE OG LXXXVe ANN 31

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