Histoire de l'ancienne peinture éthiopienne (Xe-XVe siècle). Résultats des missions de 1971 à 1977 - article ; n°2 ; vol.121, pg 325-376

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1977 - Volume 121 - Numéro 2 - Pages 325-376
52 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1977
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Monsieur Claude Lepage
Histoire de l'ancienne peinture éthiopienne (Xe-XVe siècle).
Résultats des missions de 1971 à 1977
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 2, 1977. pp. 325-
376.
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Lepage Claude. Histoire de l'ancienne peinture éthiopienne (Xe-XVe siècle). Résultats des missions de 1971 à 1977. In:
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 121e année, N. 2, 1977. pp. 325-376.
doi : 10.3406/crai.1977.13366
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1977_num_121_2_13366ANCIENNE PEINTURE ÉTHIOPIENNE 325
COMMUNICATION
HISTOIRE DE L* ANCIENNE PEINTURE ÉTHIOPIENNE
(xe-xve siècle).
RÉSULTATS DES MISSIONS DE 1971 À 1977,
PAR M. CLAUDE LEPAGE*.
Cette communication fait connaître de nouveaux résultats, archéo
logiques et historiques, des missions scientifiques que j'ai la charge
d'effectuer annuellement en Ethiopie, dans le cadre de la Recherche
coopérative sur Programme n° 2301 du Centre national de la recherche
scientifique, et sous l'égide du ministère éthiopien de la Culture.
Ces missions ont pour objectif la recherche et l'étude des anciens
monuments chrétiens d'Ethiopie, principalement ceux de la période
allant du xe au xve siècle.
En 1973, une première communication m'avait permis de présenter
aux membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres un
tableau des résultats de mes deux premières missions archéologiques
en Ethiopie2. En 1974, une deuxième communication me permettait
de signaler la découverte du plus ancien édifice éthiopien entièrement
conservé, une église que j'attribuais au ixe siècle3. La troisième — et
présente — communication sera une tentative de reconstitution des
principales étapes de l'histoire de l'ancienne peinture chrétienne
d'Ethiopie, à partir de la documentation recueillie au cours des
missions que j'ai effectuées dans ce pays de 1971 à 1977.
Historique des recherches sur l'ancienne peinture éthiopienne
Nous considérons comme ancienne la peinture antérieure au
xvie siècle. Ce n'est que très récemment que l'on a envisagé l'existence
de peintures aussi anciennes en Ethiopie. On croyait auparavant que
* Toutes les photographies sont de l'auteur, à l'exception de celle reproduite
flg. 19 (cliché Guy Annequin- Institut éthiopien d'Archéologie, Addis Abeba).
1. Le titre de la R.C.P. 230 est : « Civilisation(s) éthiopienne (s) de la Pré
histoire au Moyen Âge » ; son responsable est M. Jean Chavaillon, géologue et
préhistorien, maître de recherche au CNRS.
2. Claude Lepage, L'art chrétien d'Ethiopie du Xe au XVe siècle. Premier
bilan des missions de 1971 et 1972, dans CRAI, juillet-octobre 1972 (paru en
février 1973), p. 495-514.
3. Claude Lepage, L'église de Zaréma (Ethiopie) découverte en mai 1973 et
son apport à l'histoire de l'architecture éthiopienne, dans CRAI, juillet-octobre 1973
(paru en 1974), p. 416-454. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 326
ce domaine se limitait à quelques rarissimes manuscrits du xive et
du xve siècle, aux illustrations jugées grossières, dont la survie avait
été constatée dans les fonds éthiopiens des grandes bibliothèques.
A ce jour, on ne dispose encore que d'une documentation restreinte,
incomplète et éparse, en grande partie recueillie par des voyageurs
amateurs d'antiquités4. En dehors d'articles anciens concernant des
manuscrits illustrés conservés en Europe et dont les observations,
dues à de savants éthiopisants comme C. Conti Rossini5 et Ugo
Monneret de Villard6, sont toujours valables, on ne possède qu'une
autre série d'articles, presque tous de M. l'abbé Jules Leroy7 qui
fut le premier à présenter dans un livre un panorama de la peinture
éthiopienne dans lequel la peinture antérieure au xvie siècle avait
une place8.
Toutes ces publications ne faisaient connaître, pour la période
ancienne qui nous intéresse, que quelques manuscrits isolés9 et
4. Seul A. Monti délia Corte était archéologue, il dirigea les recherches
italiennes dans la province du Lasta dont il fit connaître quelques églises à
peintures : A. Monti délia Corte, Lalibela, le chiese ipogee e monolitiche e gli altri
monumenti médiévale del Lasta, Rome, 1940 et du même, Un gioiello archeologico
fra le montagne del Lasta : Imrahanna Christos, dans Bollettino dello R. Soc.
geograflca italiana, série VII, vol. V, fasc. 6, Rome, 1940, p. 363-368 ; on doit
au regretté Antonio Mordini la connaissance de nombreux monuments anciens,
notamment les manuscrits de Gunda Gundë, voir : // convento di Gunde Gundiè,
dans Rassegna di studi etiopici, XII (1954), p. 29-70 ; la documentation, en
grande partie inédite, d'Antonio Mordini, ainsi que sa collection personnelle,
renferme certainement des documents sur la peinture ancienne ; l'artiste Béat
rice Playne a attiré l'attention sur les miniatures anciennes dont elle a fait de
nombreuses copies, voir notamment : Saint George for Ethiopia, Londres, 1954 ;
les reproductions du livre de Irmgard Bidder, Monolithkirchen in Àthiopien,
Cologne, 1959 (il en existe une édition anglaise) ont également leur intérêt ;
grand connaisseur des monuments anciens d'Ethiopie, David R. Buxton publia
davantage de documents sur l'architecture que sur la peinture, sauf dans son
dernier livre : The Abyssinians, Londres, 1970.
5. Citons seulement son étude sur les influences européennes dans les peintures
du manuscrit de la Bibl. nat. de Paris, éthiop. d'Abbadie 105 : Un codice illus-
trato eritreo del secolo XV, dans Africa italiana, vol. I, Bergame (1927), p. 83-97.
6. Les articles les plus importants sont : Note sulle più antiche miniature
abissine, dans Orientalia, Rome, vol. VIII (1939) p. 1-24 et La « Majestas
Domini » en Abissinia, dans Rassegna di studi etiopici, vol. III (1941), p. 36-45.
Les articles et livres de Enrico Cerulli sont du plus haut intérêt scientifique,
mais ne font pas connaître de monuments nouveaux.
7. Les principaux sont : L'évangéliaire éthiopien du couvent d'Abbâ Garimâ
et ses attaches avec l'ancien art chrétien de Syrie, dans Cahiers archéologiques,
XI (1960), p. 131-143 ; Recherches sur la tradition iconographique des Canons
d'Eusèbe en Ethiopie, dans Cah. archéol, XII (1962), p. 173-204 et Un nouvel
évangéliaire éthiopien du monastère d'Abbâ Garimâ, dans Synthronon. Recueil
d'études... André Grabar..., Paris, 1968, p. 75-87.
8. Jules Leroy, La pittura etiopica, Milan, 1964 (édition anglaise parue à
Londres en 1967).
9. Le compte des rares manuscrits accessibles aux chercheurs était fait par
M. Buchthal et O. Kurz, Handlist of Illuminated oriental Manuscripts, Londres,
1942. En 1956, à Gondar, en Ethiopie, était organisée une exposition rassemblant
les plus beaux manuscrits de la région ; M. Otto Jâger, alors médecin dans cette ANCIENNE PEINTURE ÉTHIOPIENNE 327
quelques peintures murales de la province du Lasta. Il fallut les
révélations stupéfiantes d'un prêtre éthiopien10 passionné par les
anciens monuments de son pays pour que quelques expéditions11
aillent vérifier l'existence dans la province du Tigré de plus d'une
centaine d'églises rupestres médiévales dont quelques-unes conte
naient des peintures murales ou des manuscrits illustrés anciens.
Le mérite revient à M. Georg Gerster, journaliste et photographe de
réputation internationale, d'avoir organisé la publication rapide
d'un livre12 qui, par une documentation de qualité, rendait une juste
idée des monuments découverts.
En 1970, M. Roger Schneider, philologue attaché à l'Institut
éthiopien d'archéologie à Addis Abeba, dirigeait la première campagne
d'inventaire des églises rupestres du Tigré. Je lui succédai en 1971
ville, photographiait les illustrations de nombreux manuscrits et les publiait
peu à peu : O. Jâger, Athiopische Miniaturen, Berlin, 1957, 18 reprod. coul. ;
Mônche und Malerein in Âthiopien, dans Der Monat, Nr. 125 (Dezember 1959),
4 111. ; liste comprenant de nombreux manuscrits plus tardifs : Ethiopian Manu-
script Paintings, dans Ethiopia Observer, vol. IV, n° 11, oct. 1960, p. 354-391 ;
du même en coll. avec L. Deiniger-Engelhart, Some Notes on Illuminations of
Manuscripts in Ethiopia, dans Rassegna di studi etiopici, XVII (1961), p. 45-60,
avec les premiers renseignements sur de nombreux manuscrits anciens que nous
avons pu aller étudier in situ. M. Jâger, rentré en Allemagne, s'est associé au
professeur Ernst Hammerschmidt, d'abord pour publier un catalogue des
manuscrits illustrés conservés en Allemagne (quelques-uns seulement sont
antérieurs au xvie siècle, mais sans grand intérêt), voir : Hammerschmidt und
Jàger, Illuminierte athiopische Handschriften, Wiesbaden, 1968, nos 1-5, puis
pour entreprendre la publication de son ancienne documentation. Par ailleurs,
en 1960, un album in-folio publié dans la collection de L'Art mondial sous le
patronage de l'UNESCO avait permis au public international de se rendre
compte de la beauté et de l'intérêt de l'ancienne miniature éthiopienne : Ethiopie.
Manuscrits à peintures, avec des textes de J. Leroy, S. Wright et O. Jàger,
Paris-New York, 1960, 32 reprod. pleine page en 10 couleurs !
10. Dr. Abba Tawalde Madhin Yosêf (1916-1967) fit connaître les résultats
étonnants de son enquête orale auprès des prêtres et moines de la province
du Tigré par des articles parus en amarigna, anglais et italien, dans la presse
éthiopienne, puis solennellement par une communication à la troisième Confé
rence internationale des Études éthiopiennes, publiée d'abord en français :
Introduction générale aux églises monolithes du Tigrai, dans Proceedings of the
3rd Intern. Conférence of Ethiopian Studies, Addis Abeba, 1966 (paru en 1969),
puis en un opuscule en plusieurs langues.
11. Une première expédition, en janvier 1966, comprenait l'abbâ Tawalde
Madhin, M. Roger Schneider et M. Roger Sauter ; ce dernier a enregistré avec
soin l'histoire de ces découvertes dans un texte à paraître dont il a bien voulu
me communiquer le manuscrit ; je l'en remercie ici très sincèrement. Parmi
les voyageurs qui se sont lancés dans la difficile visite de ces églises, plusieurs
ont publié des notes de voyages, souvent approximatives, mais qui m'ont,
néanmoins beaucoup aidé dans mes propres recherches, en particulier : Ivy
Pearce, dans Ethiopia Observer, vol. XI, n° 2 (1968), Otto Dale and Elizabeth
Dale, ibid., vol. XI, n° 2 (1968), Ruth Plant, dans ibid., vol. XIII, n° 3 (1970).
12. Georg Gerster (avec la collaboration de D. R. Buxton, E. Hammerschmidt,
J. Leclant, J. Leroy, R. Schneider, A. Caquot, A. Mordini, R. Sauter), Kirchen
in Fels, Stuttgart, 1968 ; éd. franc. : L'art éthiopien. Églises rupestres, 1968
(c'est à cette édition que nous renverrons toujours) — il existe également une
traduction anglaise et une seconde édition augmentée, en langue allemande. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 328
et joignis aux relevés architecturaux une recherche des rares édifices
anciens survivants et des manuscrits à peintures.
Une nouvelle branche de la peinture chrétienne médiévale
Le premier résultat de mes recherches est de pouvoir affirmer,
grâce à une documentation d'une importance inattendue, que
l'ancienne peinture éthiopienne, celle antérieure au xvie siècle,
constitue désormais une nouvelle branche de la peinture chrétienne
orientale, un nouveau rameau de l'art médiéval et un nouveau
domaine de comparaisons et de références pour les historiens de l'art
byzantin ou de l'art occidental du haut Moyen Âge.
La documentation rassemblée provient d'une quinzaine d'églises
à peintures, la plupart très riches en sujets13, et de soixante-quinze
manuscrits dont plus de cinquante sont encore conservés en Ethiopie14.
Ce matériel m'a paru suffisant pour tenter une esquisse de l'histoire
de cette ancienne peinture éthiopienne, depuis le xie siècle, date
à laquelle se laissent attribuer les œuvres conservées paraissant les
plus anciennes, et le début du xvie siècle, date imposée par l'histoire
éthiopienne15.
Une première caractéristique de cette ancienne peinture éthio
pienne est d'être exclusivement religieuse et chrétienne. S'il a existé
une peinture profane, par exemple à l'intérieur d'éventuels palais,
tous les exemples en ont disparu ; d'autre part, aucune source écrite
n'atteste leur existence.
13. Notre documentation est complète pour les églises suivantes : Lâlibalâ
Bëta Màryàm, Bilbalâ Qerqos, Ganata Mâryàm, Dabra Salàm, Qorqor Màryâm
et Qorqor Abbâ Dâne'ël, Dabra Seyon, Dabra Ma'âr, Bàherâ et Guh, ainsi que
pour les églises de Dabra Ma'âr, Bâraqit, Ambâ Mikâ'ël, Bârkâ Mikâ'êl qui ne
possèdent plus que quelques lambeaux de leur décor initial ; notre documentation
est incomplète pour les peintures murales de Makena Madhanê 'Alam, Zammado
Màryâm et Yadiba Giyorgis, dans lesquelles il ne nous a pas encore été possible
de pénétrer ; enfin, il nous reste à contrôler l'ancienneté de peintures murales
signalées dans l'église rupestre de Qi'ât Mâryàm, dans la province de Tigre.
Précisons que le mot dabra, souvent employé, signifie : montagne et, par extens
ion, monastère.
14. Les autres se trouvent dans les bibliothèques de Paris, New York, Rome,
Leningrad, etc. ; un catalogue de tous ces manuscrits anciens illustres vient
d'être achevé : il devrait constituer le volume XIII de la Bibliothèque des Cahiers
archéologiques, à paraître chez A. et J. Picard.
15. A partir de 1520 et jusqu'à la fin du xvie siècle, le royaume chrétien
d'Ethiopie a été dévasté par les invasions successives des peuples islamisés de
FAdal, stimulés par un émir qui endossa le titre d'imam ; puis par les assauts
des Turcs, installés au Yémen ; enfin par la migration du sud au nord des
populations Galla. Une destruction systématique des églises et des monastères
eut lieu, faisant disparaître les vestiges de l'ancienne civilisation dont la conti
nuité ne fut plus possible à la suite du massacre des artisans et des artistes,
et de la dispersion ou de l'arrêt des ateliers durant plusieurs générations. ANCIENNE PEINTURE ÉTHIOPIENNE 329
Méthode d'analyse
Nous distinguerons, à partir des œuvres actuellement connues,
cinq phases principales dans l'évolution de l'ancienne peinture
éthiopienne, du xie au début du xvie siècle.
Cette typologie coïncide approximativement avec une chronologie
établie pour chacune des phases de l'évolution à partir d'une ou
plusieurs œuvres datées, celles-ci étant plus fréquentes parmi les
manuscrits illustrés que parmi les églises à peintures.
Peintures murales et illustrations de manuscrits seront examinées
conjointement, mais en essayant de dégager et d'expliquer tout
décalage éventuel entre ces deux domaines principaux de l'art
pictural éthiopien. Il ne sera que rarement fait appel à deux autres
catégories de peintures, dont aucun exemplaire connu n'est antérieur
au xve siècle : les polyptyques de bois16 et les dépliants de parchemin17.
La première phase de l'évolution
Elle rassemble naturellement les œuvres les plus anciennes actuel
lement connues, attribuées au xie et au xne siècle. Mais il convient
de faire observer qu'il a pu exister en Ethiopie un art pictural plus
ancien, notamment vers le vie siècle, période probable de construction
de nombreuses églises, lesquelles ont pu être décorées de peintures,
si l'on en croit un témoignage de peu postérieur qui affirme l'existence
de peintures murales de qualité dans la cathédrale d'Axoum, la
capitale du royaume éthiopien : il s'agit d'un texte arabe qui fournit
incidemment et impartialement cette information précieuse à l'occa
sion du récit de la persécution des Qoreïchites qui obligea des compa
gnons du Prophète à s'enfuir, en 615, du Hedjaz et à se réfugier
de l'autre côté de la mer Rouge chez les Axoumites où ils furent bien
accueillis. Revenue en Arabie, l'une des femmes du groupe vanta
« les beautés de la cathédrale d'Axoum et les merveilles peintes sur
les murs »18.
16. Une abondante collection de polyptyques, de qualité très inégale, est
abritée à l'Institut des Études éthiopiennes de l'Université de Addis Abeba ;
une partie de ces œuvres a été publiée par M. Stanislaw Chojnacki dans une
série d'articles publiés dans le Journal of Ethiopian Studies de 1964 à 1974.
17. Quelques reproductions de ces peintures se dépliant « en accordéon » ou
« en éventail » ont été publiées, voir : Jâger, Âthiopischen Miniaturen, pi. 4
coul. ; du même, Ethiopian Manuscript Paintings, dans Ethiopia Observer,
vol. IV (1960), p. 362-363, ill. ; Koptische Kunst. Christentum am Nil, p. 416-417,
2 ill. ; Gerster et coll., Art éthiopien. Églises rupestres, pi. 38-39 coul. ; Leroy,
Pittura etiopica, fig. 1 coul., p. 7 ; Pearce, dans Ethiopia Observer, vol. XI,
n° 2 (1968), p. 90. Le rôle de ces objets n'a jamais été précisé.
18. Abu Djafar Muhammad Ibn Djarir al-Tabari (839-923), dans sa Chronique
des Prophètes et des Rois. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 330
II faut donc soit refuser ce témoignage, soit tenter d'expliquer
la disparition de toutes les œuvres peintes antérieures au xie siècle.
Deux facteurs ont pu contribuer à cette disparition : d'une part, les
destructions particulièrement nombreuses qui auraient eu lieu au
xe siècle ; d'autre part, la décadence de l'art pictural qui a pu résulter
de l'affaiblissement du royaume axoumite à partir du vne siècle,
puis de sa chute au xe siècle.
Nous constaterons au cours de cette étude que l'analyse des
peintures conservées parle en faveur de l'existence d'un art pictural
antérieur, avant le xie siècle, en Ethiopie même.
Les peintures que nous attribuons au xie et au xnes iècle sont peu
nombreuses : il s'agit des restes d'un décor d'église, celle de la Vierge
(Bêta Mâryâm) à Lâlibalâ, que toutes les traditions, orales et écrites
attribuent à l'époque du souverain Zâgwë Lâlibalâ19, qui régna à la
fin du xne siècle et dans les premières années du suivant ; il s'agit
d'autre part des illustrations de deux manuscrits conservés au
monastère d'Abbâ Garimâ, à Mâdarâ, près d'Adoua, dans le Tigre.
L'un de ces manuscrits a fait l'objet d'une communication à l'Aca
démie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1960, par M. l'abbé
Jules Leroy20 qui a également publié deux articles sur ces manuscr
its21.
Ce sont des tétraévangiles, illustrés selon le procédé habituel,
notamment, aux manuscrits chrétiens orientaux : le volume com
mence par la lettre d'Eusèbe à Carpianos et les Tables de concor
dance des évangiles, placées sous des arcades décoratives ; une
représentation des quatre évangélistes s'intercale au début de leur
texte respectif. Malheureusement, dans leur état actuel, les manusc
rits du monastère Abbâ Garimà offrent des textes et des images
mélangés.
M. Jules Leroy a parfaitement mis en évidence les rapports de
19. La vie de ce roi nous est connue par un texte remontant probablement
à la fin du xive siècle ; un manuscrit en a été traduit par Jules Perruchon,
Vie de Lâlibalâ, roi d'Ethiopie (Publications de l'École des Lettres d'Alger,
Bull de. Corresp. africaine, vol. X), Paris, 1892 ; Guidi, Storia délia letteratura
etiopica, Roma, 1932, p. 39.
20. Communication du 10 juin 1960.
21. Le premier de ces manuscrits à être connu fut remarqué par B. Playne,
Saint George for Ethiopia, 1957, p. 103, qui lui trouva un air « syrien », mais
ne prit aucune photographie ; après « trois semaines de palabres », M. l'abbé
Jules Leroy réussit à se faire montrer le manuscrit « au milieu d'un champ »,
voir : L'évangéliaire éthiopien du couvent d'Abbâ Garimâ et ses attaches avec
l'ancien art chrétien de Syrie, dans Cahiers archéologiques, vol. XI (1960), p. 131-
143 ; le second manuscrit fut découvert par M. Guy Annequin qui mit ses
photographies à la disposition de Jules Leroy : Un nouvel évangéliaire éthiopien
illustré du monastère d'Abbâ Garimâ, dans Sgnthronon, Paris, 1968, p. 75-87 ;
lors d'une visite à ce monastère, en 1973, je n'ai réussi à me faire montrer que
le second manuscrit. ANCIENNE PEINTURE ÉTHIOPIENNE 331
ces manuscrits éthiopiens avec l'ancien art chrétien de Syrie et avec
un fonds commun aux traditions byzantine, syriaque et arménienne.
C'est certain. L'un des points d'intérêt de ces manuscrits d'Abbâ
Gârimâ est de fournir des éléments nouveaux de l'archétype eusé-
bien : c'est ainsi qu'à côté du motif architectural habituel (souvent
appelé Fontaine de vie ou tempietto) qui termine les Canons d'Eusèbe,
l'un des manuscrits offre une autre architecture (fig. 1), peinte
à pleine page, dont l'analyse prouve qu'elle reflète un modèle ancien
et qu'elle faisait très probablement déjà partie du prototype eusébien.
L'ornementation, elle aussi, reproduit avec une précision éton
nante, des motifs caractéristiques des premiers décors byzantins
du ive au vie siècle. C'est le cas, en particulier, du motif de la coquille
décorant le tympan d'une arcade.
Par son style, l'un des visages (fig. 2) (celui de l'évangéliste Marc)
surprend par sa parenté avec le profil d'un apôtre représenté sur
une mosaïque du ve siècle, à Ravenne22. Mais dans leur ensemble
les personnages de ces manuscrits se rattachent principalement
par leur style à ceux des peintures coptes des vne et vme siècles,
retrouvées à Baouît et Saqqarah23. C'est notamment le cas des
visages larges et massifs, en « bobine ».
C'est également ce style copte tardif qui se reflète à un degré
moindre dans les seules peintures murales représentatives de cette
première phase : celles de l'église de la Vierge à Lâlibalâ. On y retrouve
les visages en « bobine » de l'art copte plus ancien, accompagnés dans
plusieurs cas, sur les « portraits » des hauts murs de la nef centrale,
d'un geste des deux bras croisés devant la poitrine et tenant chacun
un attribut, geste dont le prototype semble bien devoir être cherché
dans l'art pharaonique.
D'autres éléments, stylistiques et iconographiques, relient plus
directement ces peintures à l'art moins ancien de l'Egypte islamisée
du ixe au xie siècle. Un détail caractéristique est la longue chevelure
qui descend très bas sur les épaules des personnages masculins et
des anges (fig. 3). L'emplacement des scènes, en frise, en haut des
parois, immédiatement sous les plafonds, constitue un procédé rare
qui est ici, à notre avis, hérité de décors fatimides.
Les personnages placés sous des arcades dessinées (fig. 4) ont leur
équivalent dans les peintures coptes réalisées entre le xne et le xme
siècle24.
22. Reproduction en couleurs de qualité dans A. Grab^r, L'Âge d'or de
Justinien, Paris, 1966, fig. 135, p. 126.
23. J. Clédat, Le Monastère et la Nécropole de Baoult, Mémoires de l'Institut
français d'archéologie orientale du Caire, vol. XII, XIII et XXXIX, Le Caire-
Paris, 1911-1916 ; J. E. Quibell, Excavations at Saqqara, Service des Antiquités
de l'Egypte, Cairo, 1907-1912.
24. Notamment au couvent Blanc (Deir el-Abiad), voir : Ugo Monneret de Fig. 1. — Évangéliaire II du monastère Abbâ Garimâ, unicum iconographique
apportant un élément nouveau de l'archétype eusébien ; phase I, attribuée
au xie ou xne siècle. ANCIENNE PEINTURE , ETHIOPIENNE 333
Fig. 2. — Évangéliste Marc (dérive d'un modèle paléochrétien que , l'on
retrouve sur une mosaïque de Galla Placidia, à Ravenne) ; illustration à pleine
page de l'évangéliaire II du monastère Abbâ Garimâ, attr. xie ou xne s.
1977 22

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