L'allégorie politique dans l'œuvre d'Antoine Caron : le Carrousel à l'éléphant - article ; n°2 ; vol.109, pg 280-306

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1965 - Volume 109 - Numéro 2 - Pages 280-306
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1965
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Monsieur Roger Trinquet
L'allégorie politique dans l'œuvre d'Antoine Caron : le Carrousel
à l'éléphant
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 109e année, N. 2, 1965. pp. 280-
306.
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Trinquet Roger. L'allégorie politique dans l'œuvre d'Antoine Caron : le Carrousel à l'éléphant. In: Comptes-rendus des séances
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 109e année, N. 2, 1965. pp. 280-306.
doi : 10.3406/crai.1965.11863
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1965_num_109_2_11863280
SÉANCE DU 9 JUILLET
PRÉSIDENCE DE M. RAYMOND LEBÈGUE
M. Raymond Lantier ne pouvant assister aux réunions du Conseil
supérieur de la Recherche archéologique, demande à l'Académie
d'accepter sa démission de délégué de l'Académie à cet organisme.
La désignation de son successeur sera inscrite à l'ordre du jour
de la prochaine séance.
L'Académie, en comité secret, a décliné l'offre de créer un prix
faite par Mme Lahovary.
Le Président fait connaître que l'Académie vient d'attribuer
le prix Charles et Marguerite Diehl à M. l'abbé Jules Leroy pour
son ouvrage : Manuscrits syriaques à peintures conservés dans les
bibliothèques d'Europe et d'Orient, contribution à l'étude de l'icon
ographie des églises de langue syriaque qui forme le t. 77 de la Biblio
thèque archéologique et historique de l'Institut français d'archéologie
de Beyrouth. Il fait aussi connaître que l'Académie vient de décider
de partager le prix Gustave Schlumberger entre M. André Guillou
pour son édition des Actes grecs de S. Maria di Messina et
M. L.-R. Ménager pour son édition des Actes latins de S. Maria di
Messina.
L'Académie, sur la proposition de la Commission des Travaux
littéraires, décide d'attribuer les subventions suivantes sur la fon
dation Dourlans : 7.500 F. à M. Schaeffer pour le tome v d'Uga-
ritica, 4.000 à M. Virolleaud pour les Tablettes de Tello, 800 à
M. Benoit pour les Recherches sur l'hellénisation du midi de la
Gaule.
L'Académie décide de fixer ainsi qu'il suit les dates pour l'élection
d'un académicien ordinaire en remplacement de M. Alfred Merlin,
décédé : choix des disciplines le 15 octobre ; exposé des titres le
29 octobre ; élection le 5 novembre.
M. Roger Trinquet étudie l'allégorie politique dans l'œuvre
d'Antoine Caron, notamment dans le Carrousel à l'éléphant.
COMMUNICATION
l'allégorie politique dans l'œuvre d'antoine caron :
le carrousel a l'éléphant, par m. roger trinquet.
Il y a quelques mois, devant la Société des Historiens Français
de l'Humanisme1, nous présentions un premier exposé sur un tableau
d'Antoine Caron, Abraham et Melchisédech2. En partant de quelques
1. Séance du 27 février 1965.
2. Cette communication paraîtra dans la Bibl. d'Hum. et Ren. Cf. P. Michel, Arts et
littérature au service d'Henri IV, L'École des lettres, 17 avril 1965, p. 587-588. LE CARROUSEL A L'ÉLÉPHANT 281
détails insolites, de certaines anomalies dans la composition, nous
avions pu finalement nous rendre compte que cette scène biblique
dissimulait une allégorie politique fort bien menée, qu'on pouvait
signer et dater avec précision ; véritable anticipation de la Satyre
Ménippée, c'était, vu sous l'angle de la polémique anti-espagnole
qui faisait rage alors, un saisissant tableau de la situation dynas
tique de la France en 1590, au lendemain d'Arqués et d'Ivry : la
débâcle des Lorrains devant le Béarnais, et la montée du parti de
Philippe ii, avec Farnèse, Mendoza et le Légat Caëtano — le Mel-
chisédech de Paris — qui préparaient sourdement l'accession au
trône de l'Infante Isabelle, sous couleur d'une croisade pour la
délivrance du Roi de la Ligue, le vieux cardinal de Bourbon, ce
dérisoire Abraham dont on guignait seulement la pourpre royale.
L'étude de la littérature pamphlétaire du temps, si riche en réfé
rences bibliques, nous avait permis de comprendre pourquoi Caron
avait retenu cet épisode de la Genèse, dont les péripéties se prêtaient
au développement de son allégorie.
Cette interprétation, que de nombreux rapprochements icono
graphiques venaient étayer, jetait un jour nouveau sur la physio
nomie d'Antoine Caron ; elle engageait à creuser davantage dans
cette voie ; elle invitait à penser qu'un talent satirique aussi remar
quable ne s'était pas vraisemblablement manifesté dans un seul
tableau.
Ce peintre, si apprécié de son temps et dont on n'avait retrouvé
que quelques dessins n'était plus qu'un nom, lorsqu'à partir de 1937
MM. G. Lebel et J. Ehrmann s'efforcèrent, avec une diligence et
une perspicacité remarquables, de reconstituer l'œuvre peint
d'Antoine Caron ; en 1955, une douzaine de tableaux importants
se trouvaient regroupés1 : un seul, il est vrai, portait la signature
du maître2, mais l'attribution des autres, à une ou deux exceptions
près, ne souffrait pas de discussion, tant se révélaient probants
l'examen des caractères stylistiques et la confrontation de ces
œuvres avec le tableau, les dessins et les gravures signés.
Né vers 1521 à Beauvais, Caron travailla à Fontainebleau aux
côtés du Primatice et de Niccolo del Abbate : avec ce dernier, il fut
en concurrence pour l'organisation des Entrées officielles sous
Charles ix3, puis, avec Germain Pilon, sous la directive érudite de
1. Cf. Jean Ehrmann, Antoine Caron, peintre officiel des Valois, 1521-1599, Genève,
1955, in-4°. Cet ouvrage, enrichi d'une bibliographie et de nombreuses reproductions,
donne la synthèse de ces recherches.
2. Il s'agit des Massacres du Triumvirat, aujourd'hui au Louvre (cf. Michel Leiris,
Une peinture d'Antoine Caron, Documents, 1929, p. 348).
3. Sur les Entrées de 1571 à Paris, voir la communication de Miss F. A. Yates dans
Les Fêtes de la Renaissance, Coll. « Le Chœur des Muses » (dirigée par M. Jean Jacquot),
éd. du C.N.R.S., t. I, 1956, p. 61-84. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 282
Jean Dorât, il travailla pour les Fêtes qui marquèrent, en 1573, la
Réception des Ambassadeurs polonais, en 1581 les Noces du duc
de Joyeuse1. Le juriste Loisel fait un vibrant éloge de son art et
de son intelligence : « II avait, nous dit-il, un très bon jugement
et une forte appréhension »2. Le très beau crayon, que nous avons
de lui dans sa vieillesse3, confirme cette appréciation.
Fit-il partie de l'Académie de Baïf4 ? Fut-il un moment ligueur
comme on l'a cru5 ? Il ne l'était plus en tout cas quand il peignit
le Melchisédech6. « Les documents d'archives découverts jusqu'à
présent, écrit M. Ehrmann, sont insuffisants pour se faire une idée
exacte du milieu dans lequel Caron a évolué »7.
Un point sur lequel tout le monde tombe d'accord c'est que Caron
a bourré ses peintures d'allusions aux événements politiques de son
temps. Mais on pensait généralement que c'était sous la forme
d'allégories flatteuses pour ses maîtres, les derniers Valois ou le
premier Bourbon, que ce peintre officiel avait abordé l'actualité.
Metteur en scène de ces Fêtes destinées à « l'exaltation forcenée »,
à « l'héroïsation artificielle des grands », il ne pouvait, pensait-on,
que louer et qu'aduler8. Une remarque vient pourtant à l'esprit.
Si l'organisateur de Fêtes se trouve doué d'un esprit sarcastique,
nul n'est mieux préparé que lui pour se moquer des grands ; possé
dant à fond la symbolique de l'adulation, il lui suffira d'en inverser
certains éléments, d'y introduire quelques signes nouveaux, pour
que telle scène, apparemment anodine, se transforme en une allégorie
des plus satiriques.
Même la production officielle d'un Martin Heemskerck, d'un
Lucas de Heere — artistes dont Caron s'est inspiré — contient,
on l'a remarqué, des éléments de satire politique personnelle9.
A plus forte raison, dans des œuvres privées, destinées au plaisir
1. « Le caractère singulier d'ouvrages comme ceux de Caron — écrit M. André Chastel
— s'éclaire certainement du fait qu'il a été le metteur en scène de Fêtes » (Le lieu de la
Fête, Les Fêtes de la Ren., loc. cit., p. 421).
2. Mémoires des pays... de Beauvais et Beauvaisis, Paris, 1617, p. 229.
3. Il date de 1592 (B. Nat., Est., Na 21 a Rés., fol. 129). Thomas de Leu, gendre de
Caron, en a tiré un portrait gravé.
4. Cette hypothèse très vraisemblable a été suggérée par Miss Yates (The French
Académies in the XVIth Century, London, 1947, p. 141).
5. Cette opinion, reproduite un peu partout, a pour fondement principal un sonnet
dithyrambique adressé vers 1570 à Caron par le futur pamphlétaire Louis Dorléans.
6. Nous venons de voir qu'il s'y montrait même l'adversaire mordant de la Ligue.
7. Antoine Caron, peintre..., p. 53.
8. C'est ainsi, par exemple, qu'on a pu supposer, dans les Astronomes observant une
éclipse, une intention flatteuse à l'égard de la reine-mère férue d'astrologie
(cf. Mme S. Béguin, L'École de Fontainebleau, Paris, 1960, p. 90 ; L. M. Golson, Gaz. des
Beaux-Arts, 1963, p. 210).
9. Cf. L. Maeterlinck, Le Genre satirique dans la peinture flamande, Bruxelles, 1907,
p. 322, 340 ; J. Jacquot, Ommegangs anversois, Les Fêtes de la Ren., t. II, I960,
p. 368-374. LE CARROUSEL A L'ÉLÉPHANT 283
de quelque amateur non conformiste1, le laudateur officiel des
Princes aura peu d'efforts à faire pour devenir le Momus d'un
Olympe qu'il connaît sur le bout du doigt, vices et ridicules y
compris2. L'examen du Melchisédech avait révélé chez Caron un
nature satirique peu commune. Encouragé par ce précédent, j'ai
pensé que l'analyse du Carrousel à l'éléphant — œuvre plus carac
téristique encore, puisqu'elle retrace une de ces Fêtes royales
auxquelles Caron coopéra si souvent — pouvait réserver des surprises
analogues.
Présentation du tableau et première analyse. — Ce tableau appart
ient, comme le précédent, à la collection de M. Ehrmann3. Il a
figuré dans plusieurs expositions internationales4. C'est une peinture
sur bois de 87 centimètres sur 1 m. 29 ne portant ni signature ni
date, comme, au reste, toutes les peintures de Caron, à l'exception
des Massacres du Triumvirat. Le coloris est agréable ; la palette
très voisine de celle utilisée dans le Melchisédech. Le professeur Blunt
a élevé un doute sur l'attribution à Caron5 : mais c'était avant
qu'eussent été découverts plusieurs dessins préparatoires aux
Tapisseries des Valois — le Jeu de la Quintaine en particulier —
qui présentent des similitudes tellement frappantes avec le Carrousel
que le doute ne semble plus permis6. Dernière confirmation : Gus
tave Lebel avait noté les multiples emprunts faits par Caron dans
ses tableaux aux estampes de Lafréry7 : feuilletant à mon tour le
recueil de ce graveur8, j'ai eu la satisfaction de trouver, dans une
des trois planches consacrées aux animaux9, la silhouette de l'él
éphant du Carrousel, pris exactement sous le même angle, avec le
même genou soulevé10.
Que représente ce tableau (voir PI. i) ? « Nous assistons... à un
carrousel de nuit..., où les acteurs, partagés en quadrilles... se livrent
à différents jeux ou exercices. Une nombreuse assistance, répartie
1. Mentionnant des tableaux contenant de malignes allégories, Palma Cayet les qual
ifie de « peintures qui ne se communiquoient qu'à ceux qui avoient de l'esprit » (Chro
nologie novennaire, éd. Michaud-Poujoulat, p. 32).
2. Cf. la curieuse allégorie de Momus par Heemskerck (1561).
3. Depuis 1947.
4. Chefs-d'œuvre oubliés, Sarrebruck et Rouen, 1954 ; Le Triomphe du Maniérisme,
Amsterdam, 1955 ; Le Surréalisme, Paris, 1964.
5. Art and Architecture in France..., Londres, 1953, p. 108, n. 62.
6. Cf. J. Ehrmann, Dessins a" A. Caron pour les Tapisseries des Valois, Bull, de la
Soc. de l'Hist. de l'Art Franc., année 1956, p. 120-121.
7. Tous les édifices et statues formant le décor des Massacres du Triumvirat se retrou
vent dans les diverses planches de ce graveur.
8. Spéculum Romanae magnitudinis, Romae, 1573, in-fol. C'est la réunion d'estampes
parues séparément depuis 1550 environ.
9. Tabula III : animalium ex vetustissimis picturis Romae tractorum.
10. C'est le cinquième et dernier éléphant du groupe. 284 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
dans une loggia à étage ou massée dans une grande tribune... regarde
avec intérêt l'arène éclairée par de nombreuses torches. L'attrac
tion principale se déroule autour d'un éléphant monté sur une
forteresse, chevauché par un cornac déguisé en Turc et dominé
par une tour carrée défendue par cinq Turcs habillés de rouge qui
lancent des traits enflammés. Des sauvages verts donnent l'assaut...
tout en se protégeant de leurs boucliers contre les nombreux feux
d'artifice qui jaillissent de la tour m1. Une Amazone surgit au premier
plan à droite, dardant son javelot en direction de l'éléphant. Comme
M. Ehrmann l'a remarqué, les acteurs du Carrousel — Turcs, sau
vages, Amazone — sont masqués et, par suite, inexpressifs, alors
que le « talent du portraitiste s'exprime avec précision » dans les
figures des personnages de la loggia « dont il ne serait pas imposs
ible, ajoute-t-il, d'identifier les modèles »2.
Le fait est extrêmement important, à mon sens, car on vient
toujours plus facilement à bout d'un message chiffré dont une partie
est rédigée en clair.
Des interprétations données jusqu'à présent de cette peinture,
je dirai un mot de celles que MM. Ehrmann et Pariset ont proposée3 :
ils voient, dans ce tableau, l'évocation d'une Fête de Cour qui se
serait effectivement déroulée sous le règne d'Henri m, mais il s'y
mêlerait des réminiscences de Fêtes qui accompagnèrent le mariage
d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, à la veille de la
Saint-Barthélémy : dans l'un de ces spectacles, en effet, les acteurs
étaient divisés en deux camps : les Huguenots déguisés en Turcs,
et les Catholiques en Amazones. D'autre part, ces auteurs ont relevé
que, dans la symbolique, l'éléphant désigne souvent la puissance
royale, mais que le genou plié chez cette bête signifie servitude.
Peut-être Caron aurait-il voulu traduire, vers 1585, la crainte que
l'héritier du trône, hérétique, ne fît ployer la puissance royale ?
Mais tout cela restait assez obscur et M. Pariset concluait : « Le
tableau est un document sur l'humanisme des Valois, tâtonnant,
puisant à toutes les sources, sans critique, sans clarté, mais ses
subtilités un peu incohérentes recouvrent des conflits réels et
violents »4.
Que peut-on retenir de cette interprétation ? Je ne conserverai
qu'avec réserves l'idée d'un rappel des Noces de 1572 où ne figurait
1. J. Ehrmann, Tableau du « Carrousel à l'éléphant »..., Bull, de la Soc. de VHist. de
VArt Français, année 1949, p. 23.
2. Id., ibid., p. 25.
3. J. Ehrmann, ibid. p. 24-25 ; Id., Antoine Caron, peintre..., 1955, p. 28; F. G. Pariset
c.r. sur deux articles de M. Ehrmann, Bull, de la Soc. de l'Hist. du Protest. Franc., 1951,
p. 67-68.
4. Loc. cit., p. 68. Antoine Caron : Le Carrousel à l'Éléphant (Coll. ,J. I-:iinnann). Vu. I. COMPTES RENDUS DE f ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 286
pas d'éléphant et où les Amazones étaient en nombre1, alors qu'on
n'en voit qu'une seule dans notre tableau. Celui-ci reproduit-il
une fête qui ait réellement eu lieu ? On peut se le demander : aucune
description d'un spectacle analogue ne nous est parvenue2. Des
éléphants figurent bien parfois, mais à titre épisodique, et ne consti
tuent jamais l'attraction maîtresse de la Fête3 : l'éléphant assailli,
vieux thème rendu célèbre par une gravure flamande d'après
Jérôme Bosch4, n'a peut-être jamais eu son équivalent dans de vrais
Carrousels5, pour l'organisation de combats simulés dont la réalisa
tion eût entraîné de grandes difficultés techniques. Si l'on m'oppose
le Combat à Uéléphant des Tapisseries de Florence6, je dirai qu'il
me semble plus encore relever de l'imagination et que l'on peut
justement se demander si l'un comme l'autre n'ont pas été introduits
uniquement pour leur valeur symbolique.
C'est dire que je me rallie entièrement à la thèse des auteurs
précités pour ce qui touche la valeur emblématique de l'éléphant.
La vogue de la symbolique — des hiéroglyphiques, comme on disait
alors — battait son plein en cette fin du xvie siècle7 : le vieil Hora-
pollon8, Alciat9, Valeriano10 — tous traduits en langue vulgaire —
1. Ces Fêtes, tragiquement interrompues, ne furent pas consignées dans un livret ;
mais elles ont été amplement décrites par les contemporains. Cf. F. A. Yates, The Valois
Tapestries, 1959, p. 61-67.
2. C'est Miss Yates qui le constate (loc. cit., p. 91).
3. Il en était ainsi, entre autres, de l'éléphant prévu pour les Noces de Joyeuse (1581),
de celui qui figurait à l'Entrée du duc d'Anjou à Anvers (1582), etc.
4. Cf. R. Gavelle, A propos du « Carrousel à l'éléphant » d'A. Caron, Arts, 16 sept. 1949,
p. 5. Selon ce critique, cette gravure « est plus ou moins indirectement à l'origine du
tableau de Caron ». Opinion que M. Pariset trouve vraisemblable {Claude Deruet, Gaz.
des B.-Arts, mars 1952, p. 164).
5. « Doit-on supposer entre l'estampe et le peintre plusieurs intermédiaires qui
comprendraient un carrousel réel ? », se demande R. Gavelle.
6. Il s'agit d'une des huit pièces de la fameuse suite, désignée de nos jours sous le
nom de Tapisseries des Valois, et pour les cartons de laquelle des dessins préliminaires
de Caron ont été utilisés : six de ceux-ci ont été retrouvés, parmi lesquels ne figure
malheureusement pas celui de l'Éléphant. Miss Yates a exposé ses vues sur cette admi
rable tenture dans son important ouvrage, The Valois Tapestries (1959). En février 1960,
devant la Société des Historiens Français de l'Humanisme, nous avons proposé une
nouvelle interprétation de ces tapisseries, où se développent, selon nous, dissimulées
sous le commode alibi de la Fête, d'ingénieuses allégories satiriques, d'inspiration
navarriste ou politique, en relation avec la crise dynastique ouverte par la mort du duc
d'Anjou.
7. Emblèmes, devises, hiéroglyphes, énigmes, tout cela faisait partie du bagage
culturel inculqué dès l'enfance (cf. J. B. Herman, La pédagogie des jésuites au XVIe siècle,
1914, p. 288-292). Une bibliographie, même sommaire, des ouvrages de ce genre remplir
ait plusieurs pages.
8. De la signification des notes hiéroglyphiques des ^Egyptiens (trad. Jean Martin),
Paris, 1543.
9. On sait la vogue incroyable de ses Emblèmes dont nous n'entreprendrons pas
d'énumérer les multiples éditions et traductions.
10. Commentaires hiéroglyphiques ou Images des choses, de Jean Pierius-Valerian...,
trad. G. Chappuys, Lyon. 1576, in-fol. Il faudrait citer aussi la fameuse Ieonologie de
Ripa, un peu plus tardive (1593) et encore peu répandue en France. to CO
Le Carrousel (détail). Ktntfo inférieur de la Initia. (Coll. .1. Khrmann.)
1JL. 11. 288 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
offraient aux moins érudits leur profusion d'emblèmes et de symb
oles, dont le Français Langlois de Belestat avait donné une compil
ation commode en 15831. L'éléphant se voyait attribuer une place
de choix dans ces traités : partout il figurait la puissance royale,
la majesté royale, le cœur royal, la vertu royale2.
En plus de cet appel obsédant de l'emblématique, il existait en
France, depuis François ier, une tradition particulière de l'éléphant
en tant que représentation du roi de France : à Fontainebleau,
Y Éléphant fleurdelysé du Rosso3, bien affadi de nos jours et dont
une gravure de Fantuzzi transmet mieux l'aspect primitif4, exerça
une influence certaine5 ; en 1575, un jeton était frappé à l'effigie
d'Henri ni : au revers, l'éléphant royal épargnant les brebis, avec
la légende : placidis parcit6.
Nous retiendrons encore, de l'interprétation évoquée plus haut,
l'assimilation des Turcs aux Huguenots : cette curieuse équivalence,
chère à « une certaine littérature de polémique »7, reparaît très sou
vent pendant les guerres de religion : le Connétable de Montmorency
disait « qu'il n'y avoit pas grand différence du Turc à l'heretique » ;
Brantôme, qui rapporte ce mot, avaient entendu un théologien
proclamer au Louvre « qu'il aymeroit cent fois plutost estre Turc
qu'huguenot »8 ; en 1589, un pamphlet voyait « une grande confor
mité entre la religion prétendue reformée et celle du grand Turc »,
un autre déclarait les Huguenots « prests à coëffer le Turban »9 ;
en 1599, enfin, le duc de Mercœur, rappelant dans une lettre ses
services contre les hérétiques, annonce qu'il va combattre en Hong
rie « cette autre secte d'infidèles ^°. L'hypothèse selon
laquelle les Turcs du Carrousel figureraient les Protestants paraît
donc extrêmement vraisemblable.
1. Tableaux hiéroglyphiques pour exprimer toutes conceptions à la façon des Mgyptiens,
Paris, 1583, in-4°.
2. Cf. Horapollon, II, emblème 85, et surtout Valeriano, où tout un traité est consacré
à la symbolique de cet animal (I, p. 30-39).
3. Tout le monde tombe d'accord pour y reconnaître une figuration de François I*r,
mais le sens de la fresque reste obscur.
4. B. Nat., Est., Eb. 14. d.
5. Certains en ont déduit que l'Éléphant couronné des Tapisseries des Valois repré
sentait Henri III (cf. G. de Tervarent, Attributs et Symboles dans l'art profane, 1450-1600,
t. I, Genève, 1958, col. 154).
6. J. de Bie, La France métallique, Paris, 1636, lre partie, p. 220.
7. P. Champion, La jeunesse de Henri III, t. II, 1942, p. 87.
8. Œuvres complètes, éd. Lalanne, t. V, p. 60.
9. Cf. C. D. Rouillard, The Turk in French History, thought and literature (1520-
1660), Paris, s.d. (1941), p. 413-414.
10. F. Jouon des Longrais, Le duc de Mercœur..., Saint-Brieuc, 1895, p. 81. La reprise
des hostilités contre les Turcs donnait à ceux-ci un regain d'actualité : vers 1596, on
présente à Gabrielle d'Estrées un Balet pour une troupe de Turcs armez (cf. Rouillard,
Zoc. cit., p. 625-626). En 1598, la victoire de Javarin et les rêves de croisade contre
l'Infidèle au lendemain de Vervins contribuaient à la vogue de ces « turqueries »
(cf. M. Me Gowan, L'art du Ballet de Cour en France, 1963, p. 254-255).

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