Les peintures murales de l'Église Betä Maryam à Lalibäla, Éthiopie (rapport préliminaire) - article ; n°3 ; vol.143, pg 901-967

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1999 - Volume 143 - Numéro 3 - Pages 901-967
67 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Monsieur Claude Lepage
Les peintures murales de l'Église Betä Maryam à Lalibäla,
Éthiopie (rapport préliminaire)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 3, 1999. pp. 901-
967.
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Lepage Claude. Les peintures murales de l'Église Betä Maryam à Lalibäla, Éthiopie (rapport préliminaire). In: Comptes-rendus
des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 3, 1999. pp. 901-967.
doi : 10.3406/crai.1999.16051
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1999_num_143_3_16051COMMUNICATION
LES PEINTURES MURALES
DE L'ÉGLISE BETA MARYAM À LALIBÀLA, ETHIOPIE
(RAPPORT PRÉLIMINAIRE)
PAR M. CLAUDE LEPAGE*
II est surprenant que les peintures murales chrétiennes considé
rées généralement comme les plus anciennes conservées en Ethiop
ie, et qui se trouvent sur le célèbre site de Lalibâla, dont c'est la
seule église peinte, n'aient pas fait l'objet d'une étude scientifique,
alors que dans la seconde moitié du XXe siècle, Lalibâla a été visitée
par des milliers de touristes et des dizaines d'archéologues et his
toriens.
Lalibâla, du nom d'un souverain de la dynastie Zagwé qui céda
le pouvoir en 1270, se serait appelé auparavant, peut-être avant le
XIVe siècle, Boha, du nom araméen de la ville d'Édesse1. Elle fut
peut-être au XIIe et XIIIe siècle la capitale d'un souverain éthiopien
dont parle un arménien d'Egypte écrivant en arabe2. Cette bour
gade du cœur de la région très montagneuse du Lasta, à 2600 m
d'altitude, offre un exceptionnel groupe d'églises taillées dans le
rocher, d'ailleurs classées depuis 1978 sur la liste du patrimoine
mondial3. Ces églises rupestres ne sont pas réalisées à partir de
* L'auteur tient à remercier ses collaborateurs et élèves de l'École pratique des Hautes
Études, en Sorbonne, à Paris, qui l'ont aidé au Laboratoire des nouvelles technologies, dans
la préparation des documents illustrant cet article : M"" Dominique Couson-Desreumaux et
M. Georges Biezunski pour l'important et original travail sur ordinateur conduit en vue de l'i
ntégration des photos diverses de la Transfiguration dans un document global ; M"' Christine
Habibis, doctorante, pour la réalisation du plan de situation des peintures et des recherches
bibliographiques ; enfin M. Etienne Delage, docteur de l'École pratique des Hautes Études,
pour la mise au point des fichiers informatiques des photographies et de la maquette.
1. De multiples informations, de valeur variable, sont réunies de manière pratique par
Sergew Hable Sellassie, Ancient and Médiéval Ethiopian History to 1270. Addis Abeba, 1972;
les attentives mises au point de M"" Heldman sont précieuses : M. E. Heldman, « Archi
tectural Symbolism, Sacred Geography and the Ethiopian Church », Journal of Religion
in Africa XXII/3, 1992, p. 222-241 ; Ead., « Legends of Lalibela. The Development of an
Ethiopian Pilgrimage Site», Anthropology and Aesthetics, RES 27, Spring 1995, p. 25-38;
M. E. Heldman, Getachew Haile, « Who is Wbo in Ethiopia's Past, Parts II : Founders of
Ethiopia's Solomonic Dinasty », Northeast African Studies 9/1, 1987, p. 1-11.
2. The Churches and Monasteries of Egypt and some Neighbouring Countries, attributed to
Abu Salih, theArmenian, édité et traduit par B. T. A. Evetts, Oxford, 1895, p. 284-289.
3. On trouve sur Internet toutes informations utiles à ce sujet sur le site suivant:
http://www.unesco.org/whc/sites/18.htm. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 902
cavernes, mais selon une technique dite monolithique'1, pastichant,
extérieurement comme intérieurement, des édifices véritables.
Le site a peut-être été atteint par quelques Européens avant le
XVIe siècle, mais aucun d'eux n'aurait laissé de traces de son pas
sage5. Lalibàla est signalé pour la première fois à l'attention des
Européens, comme un lieu extraordinaire, au début du XVIe siècle
par le Père Francisco Alvarez6, chapelain de l'ambassade envoyée
par le roi du Portugal. Alvarez est le seul du groupe à avoir atteint
le site, vers 1520, et à nous en donner une description dont il
craint lui même qu'elle ne fût pas crue de ses contemporains.
Il faut attendre le XIXe siècle, pour en avoir confirmation par les
récits de Gerhard Rohlfs7, d'un consul français Achille Raffray8,
accompagné de Gabriel Simon, un ancien officier de cavalerie9.
C'est au cours de l'occupation italienne, entre 1936 et 1939, qu'un
premier travail archéologique sérieux a lieu : sous la direction de
Alessandro Augusto Monti délia Corte, Elio Zecchia et l'artiste Lino
Bianchi Barriviera procèdent respectivement à des photographies et
à des relevés topographiques importants. Ces deux mois de relevés
serviront, après le retour en Italie, à la réalisation de gravures à l'eau
forte de qualité, dans un format 70 x 65 cm ; seize de ces planches
sont reproduites un ouvrage de Conti Rossini10, et plus tard,
4. Sur ce procédé technique et son origine, voir Cl. Lepage, « Une origine possible des
églises monolithes d'Ethiopie », CRAI, Paris, 1997, p. 199-212.
5. Sauf peut-être le réalisateur au Xir ou Xlir siècle d'étonnantes sculptures du sanc
tuaire principal de Lalibàla, l'église Sellassie-Golgotha-Sinaï : la tombe de Lalibàla serait
décorée « with an iron cross and the engraved crucifix », rapporte Sergew Hable Sellessie,
op. cit. (n. 1), p. 275 ; tandis que le cénotaphe du Christ lui-même, dont le tombeau se trou
verait aussi à proximité, représenterait, selon un modèle d'inspiration européenne, un
gisant de très médiocre facture (voir l'article, cité en détails infra n. 13, de Bianchi Barriviera,
p. 33-34 et pi. 8 et 9). Sur cette dernière figure, seule une petite partie de l'ange est visible
à l'extrême droite du dessin inférieur gauche ; un ou deux anges agenouillés se trouveraient
à la tête et peut-être aux pieds du gisant ; ces tombeaux étaient déjà l'objet de pèlerinage lors
du passage d'Alvarez ; de nos jours ces tombeaux sont soigneusement dissimulés, y compris
aux archéologues ; lors d'une récente tentative d'examen direct de l'endroit, en 1998, la forte
bourrade d'un prêtre nous a conduit vers d'autres projets...
6. Fr. Alvares, Verdadirra informaçâo dos terras do Preste Joâo dos Indias, Coimbra, 1540
(Chap. LIII-LV pour Lalibàla ; réédité à Lisbonne en 1889 par E. Pereira ; a fait l'objet de
traductions en diverses langues, dont une édition recommandable en anglais : The Prester
John ofthe Indies, éd. et trad. par C. E Beckingham et G. W. B. Huntingford, Londres, Hak-
luyt Society, Cambridge, 1961, 2 vol.).
7. G. Rohlfs, <c Die Christlichen Wunderbeuten zu Lalibela in Abyssinien », Globus 14,
1868; ld., Même Mission nach Abessinien ..., 1880-1881, Leipzig, 1883.
8. A. Raffray, Afrique orientale : Abyssinie, Paris, Pion, 1876, XII-395 p., carte et 10 grav. ;
puis Id., L'Église monolithe de la ville de Lalibela, Paris, 1882.
9. G. Simon, L'Ethiopie, ses mœurs, ses traditions. Le Negouss Johannes. Les Eglises monol
ithes de Lalibela, Paris, 1885.
10.le chiese ipogee e monolitiche e gli altri monumenti medievali del Lasta, fotogra-
fie et rilievi di Elio Zecchia, disegni originali di Lino Bianchi Barriviera, Società ital. Arti
grafiche Editrice, Rome, 1940. Id., Le chiese monolithe di Lalibela e altre nel Lasta- Uagh in
Etiopia, Rome, 1948 (en deux exemplaires seulement, semble-t-il). LES PEINTURES MURALES DE BETÂ MARYAM À LALIBÂLA 903
64 planches seront éditées en portefeuille par Bianchi Barriviera, de
manière très confidentielle en 195711, avant d'être republiées, à
échelle réduite, en 1962 et 1963, dans une revue italienne12. Ces
plans, reproduits par tous, constituent encore l'information de base
sur le site. Nos peintures n'y sont ni décrites, ni illustrées13.
Au fil des décennies de la seconde moitié du XXe siècle, les voya
geurs se multiplient avant d'être remplacés par de véritables
groupes quotidiens de touristes. Comme l'a noté Jules Leroy, ils
font principalement part « de leurs impressions esthétiques plus
que de leurs découvertes »14. Dans le cadre de la mission archéolo
gique française créée sous l'impulsion de MM. Leclant et Caquot,
une enquête archéologique de deux des experts de cette mission,
André Miquel et Pierre Egal15, étend l'observation au village et à
ses alentours. Cette attitude est devenue d'actualité dans le cadre
des études financées par l'Union européenne, auxquelles
M. Jacques Mercier, du C.N.R.S., et moi-même participons à titre
d'experts16 ; en effet, la protection du site est liée à la réussite du
contrôle du développement de la bourgade et à une limitation des
visites de touristes, dont le nombre pourrait s'accroître vite dan
gereusement depuis la construction d'un aérodrome susceptible
d'accueillir des avions de grande capacité.
Ces peintures sont conservées, à l'état de fragments, dans une
des églises de Lalibâla, désignée sous l'appellation Betà Maryam,
maison de Marie (fig. 1). Cette désignation par la forme sémitique
beth1", maison, semble refléter un usage des premiers siècles du
11. A 25 exemplaires, mais avec un format légèrement réduit à 63 x 59 cm.
12. Dans deux numéros successifs des Rassegna di Studi etiopice XVIII, 1962 p. 1-76 et
XIX, 1963, p. 5-118, dont les tirés-à-part seront diffusées aussi brochés en un seul volume
(sans repagination) cités infra RSE XVIII et RSE XIX.
13. A l'exception d'une série d'ornements peints, stuqués ou sculptés ; en ce qui concerne
le décor figuratif, le texte de Bianchi Barrieviera, RSE XVIII, p. 56-61, mentionne seulement,
curieusement - comme si les archéologues italiens n'avaient pas pu voir les peintures mur
ales présentées ici - des « simboli cristiani, angeli o figure simili, un pavone, un'aquila bici-
pite » ; l'A. déclare même curieusement : « Tutta la decorazione scolpita o dipinta, simula inoltre
i vari elementi strutturali, ossia le travi di legno e le parti in muratoro » (RSE XVIII, p. 59).
14. J. Leroy, L'Ethiopie. Archéologie et culture, Paris, 1973, p. 128.
15. A. Miquel, avec des relevés de P. Égal, « Reconnaissance dans le Lasta (décembre
1955) », Annales d'Ethiopie III, 1959, p. 132-155.
16. Dans le cadre d'actions internationales financées et conduites par la Communauté
européenne, Direction générale du Développement, avec comme autorité contractante
l'État éthiopien, représentée par le Centre for Research and Conservation of the Cultural
Héritage (CRCCH) ; l'une des phases du projet est déjà avancée : International Design Comp
étition concerning Skeltersfor Five Churches in Lalibela ; l'autre, Préservation ofthe Rock-Hewn
Churches in Lalibela, menée en collaboration avec l'UNESCO, entre en voie de réalisation,
après une longue préparation des Terms of Référence.
17. L'Ancien Testament a appliqué au temple le terme byt, le sujet a été étudiée bien des
fois, voir par ex. : O. Michel, s. v. « oikos », Theologisches Wb'rterbuch zum Neuen Testament,
c" La maison où réside l'Esprit" lP2Jet son arrière-plan juif», t. 5, col. 122-162; F. Manns,
Liber Annuus 34, 1984, p. 207-224. •

COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 904
•■ ^^
FlG. 1. - Vue générale de l'église monolithique de Retâ Maryam à Lalibâla
depuis le nord-est (photographie Claude Lepage, 1975).
christianisme, quand les lieux de rassemblement des chrétiens
étaient d'abord des maisons de prière (un exemple est fourni par la
maison des chrétiens découverte à Doura-Europos).
Ces peintures sont considérées, par les historiens18 comme par
la tradition19, comme remontant à l'époque du souverain Zagwé
Lalibâla qui régna très probablement à la fin du XIIe siècle et au
18. On possède une Vie de Lalibâla, un gadla lalibâla, publié en français jadis par
J. Perruchon, Vie de Lalibâla, roi éthiopien publié d'après un manuscrit du musée britannique...,
Paris, 1892, traduit plus tard en amharique, par Zewge Welde Tsadik, Gedle lalibela, Addis
Ababa, 1959 ; une version manuscrite ancienne de ce gadla Lalibâla serait conservée de nos
jours à Lalibâla même, dans l'église Beta Gabriel — nous n'avons jamais pu le vérifier.
Il existe aussi un zena Lalibâla (histoire de Lalibâla) dont une copie récente est conservée
à la Bibliothèque nationale de Addis Ababa, ms n° 298 (sur l'histoire de dernier texte, voir
la longue note de Hable Sellassie, op. cit. [n. 1], p. 226). Voir aussi les interrogations de
M. Heldman, art. cit. (n. 1), 1995, n. 34, p. 30. Même si ces textes ont fait l'objet de copies
incertaines et ne remontent pas à l'époque du souverain éponyme, leur édition scientifique
n'en est, que de peu, moins souhaitable. Une version amharique (?), Berhane Meskal Desta,
Zena Lai Yibelal, cité par Sergew Hable Sellassie, m'est restée inaccessible.
19. Les prêtres éthiopiens de Lalibâla rapportèrent à Alvarez, au début du XVIe siècle,
que les églises avaient été réalisées en 24 ans par des Égyptiens {Giptî) venus d'Egypte à
l'occasion de persécutions des chrétiens : F. Alvarez, op. cit. (n. 6). LES PEINTURES MURALES DE BETÂ MARYAM À LALIBÂLA 905
début du XIIIe siècle, à des dates peu sûres20. Le point de repère
considéré par tous comme le plus assuré est la source étrangère
bien datée constituée par le texte arabe déjà mentionné, attribué
à Abu Salih, mais il convient de le souligner, — l'auteur ne pré
cise en fait — ni le nom du souverain, ni celui de la capitale qu'il
lui attribue21.
Curieusement aucune étude, ni même une description comp
lète de ces peintures, n'a été entreprise par quiconque. L'expli
cation réside peut-être dans le fait que ces peintures sont extr
êmement difficiles à examiner et à photographier en raison de
l'exiguïté du monument, de l'obscurité qui y règne, du peu de faci
lités autorisées par le clergé local, et de la situation en hauteur des
peintures qui ont subsisté22.
Or, en dehors de leur intérêt artistique ou iconographique, les
questions historiques posées par ces fragments de décor peint
sont multiples : quelle est l'époque de leur réalisation ? Est-ce
celle du souverain Lalibàla comme l'atteste la tradition ? Quels
sont les artisans et les sources de ces peintures ? Tous les éléments
du décor sont- ils de la même époque ? Quelle est la part des res
taurations effectuées au cours des siècles ? Quelle est le rôle de ce
monument dans le site et son éventuelle conception dogmatique
globale ?
* ♦
On ne possède donc sur les peintures de Beta Maryam que
quelques photos isolées et quelques lignes, très générales, sou
vent erronées, des auteurs ayant parlé de Lalibàla ou de la pein-
20. 1160-1211, avec accession au trône vers 1185 selon Sergew Hable Sellassie, op. cit.
(n. 1), p. 265; accession en 1186 selon d'autres chercheurs (notamment Éric Godet); la
période 1190-1225 est également proposée; outre les confusions éventuelles entre les
divers calendriers, intervient aussi l'identification ou non du souverain Harbé avec le per
sonnage de Lalibàla : une séparation des deux souverains avance au Xlir siècle le règne de
Lalibàla, par exemple : Ayele Taklahaymanot, « The Egyptian Metropolitan of the Ethiopian
Church », Orientalia Christina Periodica FV/1, 1988, p. 194. Lalibàla aurait régné 40 ans selon
la liste royale la plus longue, « soit de 1133 à 1 173 » (Sergew Hable Sellassie, p. 241 qui pro
pose avec hésitation les dates de 1160-1211, p. 265).
21. Op. cit. (n. 2), p. 284-289. Il a probablement été supposé à tort que le « roi de Nubie »,
dont le chroniqueur Robert de Clari signale la présence à Constantinople au tournant des
XII et XIIIe siècles (sa visite se placerait en 1202-1203), était Lalibàla : B. Hendrickx, « Un roi
africain à Constantinople en 1203 », Byzantina (Grèce) 13/2, 1985, p. 893-898.
22. Les meilleures de nos photographies ont été réalisées grâce à une perche télesco-
pique de six mètres, à l'extrémité de laquelle étaient fixés appareil photographique et flash,
le déclenchement étant commandé par un système pneumatique ; le jeu consistait à pou
voir maintenir la perche, déséquilibrée, verticale et immobile, et. . . à cadrer le mieux pos
sible des scènes que l'on distinguait à peine d'en bas. 906 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
ture éthiopienne. La longue description du site de Lalibàla de
l'équipe archéologique italienne ne fait que signaler des pein
tures, apparemment exclusivement ornementales. De nombreux
livres de qualité très inégale consacrent quelques lignes et
quelques photographies à l'évocation de ces peintures23. Les
meilleures informations et surtout les seuls bons documents
photographiques sont fournis par les quelques pages du livre de
Gerster24, où une douzaine d'excellentes photographies appor
tent des échantillons de ces peintures, accompagnés de deux
pages de légendes.
Les photographies dont je dispose ont été réalisées au cours
d'une dizaine de séjours à Lalibàla, d'abord entre 1971 et 1976, du
temps où j'appartenais au C.N.R.S., et plus récemment en 1997 et
1998.
Quelques zones seulement du décor de l'église Beta Maiyam ont
survécu : les sujets bien identifiés sont regroupés sur le schéma de
situation (fig. 2) qui ne mentionne pas les animaux divers qui
apparaissent dans divers angles ou écoinçons25.
Presque rien ne manque sur l'arc triomphal et les hauts murs de
la nef centrale, mais la voûte de cette nef n'a conservé qu'un sujet.
Les peintures des registres en haut des parois des nefs latérales
ont disparu pour plus de la moitié. Le décor peint des piliers est
presque entièrement détruit : il ne subsiste que sur deux faces de
piliers, très effacé. Le décor ornemental et symbolique des pla
fonds est mieux conservé, mais il s'agit peut-être de repeints,
anciens ou modernes26.
Il est difficile de reconstituer le décor dans son ensemble. Des
personnages existaient certainement sur plusieurs faces de chaque
pilier. Un décor peint figuré s'étendait peut-être sous les cor
niches des parois des nefs et des faces multiples des piliers enga
gés à l'extrémité ouest de la nef centrale : des fragments de
quelques centimètres carrés en subsistent.
23. H. Dabbert, Die Monolithenen Kirchen Lalibelas in Aethiopien, Berlin, 1938; L. Find-
lay, The Monolithic Churches at Lalibela in Ethiopia, Le Caire, 1944. d'abord publié dans le
Bulletin de la Société d'Archéologie copte X, 1943 ; I. Bidder, Lalibela. Monolithkirchen in Àthio-
pien, Cologne, 1958, trad. angl. 1959.
24. G. Gerster, Kirchen imFels, Entdeckungen in Athiopien, Stuttgart, 1968, 149 p. + 192 p.
de photogr. ; traduction française : Ethiopie. Eglises rupestres, édité par G. Gerster avec la
coopération de nombreux savants : A. Caquot, J. Leclant, J. Leroy., coll. Zodiaque, 1968,
148 p., 329 ill. ; il existe aussi une édition en anglais : Churches in Rock. Early Christian Art in
Ethiopia, Phaidon, Près, 1970 ; C'est l'édition française qui sera citée infra, ainsi : Ethiopie.
Églises rupestres.
25. Ces animaux sont décrits brièvement : infra p. 949.
26. C'est ce qu'affirment certains auteurs, voir infra, p. 965. Christ, puits et
Samaritaine Sanctuaire peinture (détruites?) visible : aucune N
Paralytique
Nimbe (?)
I ï
Transfiguration (au-dessus de Entrée du
l'arc triomphal) Christ à
Sotin Marie Christ les poissons pains de bénissant Magdala et les Pilier
voilé
Apôtre (?)
barbu ï
avec livre
Visitation Croix Croix
4 prophètes dans Zacharie
Torsade "fenêtre" aveugle
à bâti axoumite
Apôtre (?) Apôtre (?)
détruit (haut avec livre Croix Triade astrale
du nimbe (intrados de Combat de
subsiste) l'arc) 2ébus
4 prophètes dans
"fenêtre" aveugle
à bâti axoumite
FlG. 2. - (les Croquis trois porches de situation n'ont des pas peintures été représentés). de Beta Maiyam 908 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Théophanie du Christ au mont Tabor27
La représentation la plus importante, sa complexité, sa fonc
tion, son intérêt historique, iconographique et dogmatique, est
une Théophanie du Christ au mont Tabor, malheureusement par
tiellement détruite. Elle constitue le sujet principal du haut du de
la paroi orientale de la nef centrale, au-dessus de Y arc triomphal.
Cette représentation n'a jamais — semble-t-il, du moins d'après
les publications retenu l'attention des visiteurs. Cet oubli s'ex
plique : cette partie du décor est peu visible, car située dans une
zone de l'église en principe inaccessible aux simples fidèles (le
qeddest ou saint28), protégée par des rideaux29 qui rendent encore
plus obscure l'espace peu éclairé où se trouve la peinture, tout en
hauteur, à près de huit mètres ; de plus, la peinture est cachée par
un énorme pilier (fig. 3) situé à un mètre seulement de la paroi et
montant jusqu'à la voûte en berceau. Ce procédé architectonique
reste exceptionnel et étonnant ; sa présence est particulièrement
insolite au milieu de la nef, devant l'entrée du sanctuaire, entre
deux piliers de la colonnade « normale » ; il reste d'autant plus
difficile à expliquer que son mystère est renforcé par les étoffes
qui l'enveloppent, sans doute pour dissimuler des décors ou des
inscriptions.
A cause de la place et de largeur de ce pilier, les différentes
parties de la représentation situées en hauteur, au-dessus de
l'arc oriental, ne peuvent donc être, ni vues, ni photographiées
ensemble. C'est l'ordinateur qui a permis de rassembler nos
photos partielles, prises de divers points de vue, et de suppri-
27. Lorsque le nom de la montagne provient d'une inscription ou d'un contexte sémi
tique, nous renonçons à la forme dérivée du grec (Septante), amenant un thêta, Thabor.
28. Sous l'influence d'une tradition biblique, dont le cheminement historique et la tr
aduction dans l'espace architectural échappent encore aux historiens, les églises éthio
piennes, qu'elles soient anciennes et rectangulaires, ou plus récentes et circulaires, ont
leur espace intérieur divisé pour la liturgie en trois zones : le maqdas ou saint des saints, le
qeddest ou saint, et le qene mahlet, seule zone accessible aux simples fidèles et qui porte les
noms de deux cantiques, car c'est là que se tiennent également les chantres (moines,
prêtres ou diacres). Sur cette division de l'église éthiopienne, voir M. Griaule, « Disposition de
l'assistance à l'office abyssin », Journal de la Société des Africanistes IV/2, Paris, 1934, p. 273-278 ;
Cl. Lepage, « Premières recherches sur les installations liturgiques des anciennes églises
d'Ethiopie (VT-XV s.) », dans Travaux de la Recherche coopérative sur Programme n° 230.
Documents..., fasc. 3 [plus tord Abbay], Paris, C.N.R.S., septembre 1972, p. 79-109; pour la
période gondarienne (XVl-XVIir s.) on trouvera d'utiles informations dans un livre récent de
M. Di Salvo, Churches ofEthiopia : The Monastery ofNarga Sellase, avec des textes de Stanis-
law Chojnacki et Osvaldo Raineri, édité par Skira & la Fondazione Carlo Leone Montan-
don, 2" éd., février 2000, p. 57-102.
29. Dans les églises rectangulaires, surtout anciennes, ce sont des rideaux tendus en
travers de l'église qui, depuis une date inconnue - le XIIIe siècle ? matérialisent les trois
zones ; dans les églises à zones concentriques, plus tardives, des parois tiennent souvent la
place de ces rideaux. LES PEINTURES MURALES DE RETÀ MARYAM À LALIBÀLA 909
FlG. 3. - Pilier entouré d'étoffes au milieu de la nef centrale, devant l'entrée du sanctuaire
— on aperçoit la peinture murale de l'Annonciation et, plus difficilement,
celle de la Transfiguration (photographie Claude Lepage, 1998).
mer le pilier gênant : le document global30 est reproduit sur la
fig. 4. Les photographies des fîg. 5 et 6 en confirment les détails
des zones latérales.
30. L'ordinateur a enfin procuré à l'archéologue ce qu'il attendait : reconstituer une large
surface d'un décor à partir de photographies prises d'angles très variés, souvent imposées par
la réalité ; des logiciels permettent désormais de corriger la perspective des images fragment
aires d'un décor, par exemple, pour les ramener à une vision orthogonale commune, puis de
les « coller » pour reconstituer le décor complet. Rêvée depuis des années, cette reconstitution
à partir de fichiers numériques a été réalisée, sous ma direction, par les deux collaborateurs
remerciés à juste titre dans la première note, non numérotée, de cet article.

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