Représentations aquiliformes dans l'art de la steppe - article ; n°1 ; vol.101, pg 56-64

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1957 - Volume 101 - Numéro 1 - Pages 56-64
9 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
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Monsieur Louis Hambis
Représentations aquiliformes dans l'art de la steppe
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 101e année, N. 1, 1957. pp. 56-
64.
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Hambis Louis. Représentations aquiliformes dans l'art de la steppe. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 101e année, N. 1, 1957. pp. 56-64.
doi : 10.3406/crai.1957.10710
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1957_num_101_1_10710COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1957 56
permettons de signaler une autre lettre, datée de janvier 1287, et
dont l'original se retrouve aux Archives de Seine-et-Marne, sous la
cote 71 H 17. C'est une lettre d'un roi nommé Philippe, ce qui,
étant donné la date, ne pourrait désigner que le roi Philippe le Bel.
Mais, dans le corps du texte, ce roi Philippe parle de son père,
saint Louis, et de sa mère, Marguerite. Il s'agit donc bien de Phi
lippe ni, le Hardi. La seule difficulté est que ce souverain était
mort le 5 octobre 1285.
L'Académie des Inscriptions ou plutôt une partie de l'Académie
ayant de fréquents rapports avec l'ancien Trésor des Chartes, il a
paru que la petite découverte de M. François Maillard pourrait
intéresser les médiévistes de notre Compagnie.
M. Paul Demiéville, au nom de la Commission du Prix Saintour,
demande à l'Académie d'attribuer sur la Fondation Carrière un
prix de 3.000 francs au R. P. Jomier pour son ouvrage : Le comment
aire coranique du Manâr. — Adopté.
M. Pierre Chantraine demande à l'Académie, au nom de la Comm
ission du Prix Ambatiélos, d'attribuer sur la Fondation Carrière
deux prix de 10.000 francs, l'un à M. G. Mihailov pour ses Inscrip-
tiones graecae in Bulgaria repertae, l'autre à M. Jean Martin pour son
Histoire du texte des phénomènes d'Aratos (Études et commentaires,
t. xxn). — Adopté.
M. André Piganiol fait connaître que la Commission des Antiquit
és de la France a décidé d'attribuer en 1957 les médailles ainsi qu'il
suit :
lre médaille à M. et Mme Oursel pour Les églises romanes de l'Autu-
nois et du Brionnais ; Ancien grand archidiaconé d'Autun, Cluny et
sa région.
2e médaille à M. Robert Dauvergne pour son Supplément au t. n
des Caractères originaux de l'histoire rurale française de Marc Bloch.
3e à l'ouvrage de M&r Villetard : Office de saint Savinien
et de saint Potentien, premiers évêques de Sens.
Elle a décidé en outre d'attribuer deux mentions, l'une à M. G. Hub
ert pour son Livre de Marie d'Espagne, l'autre à M. Paul Latapie
pour son ouvrage Les Arques en Quercy, canton de Cazals (Lot).
Acte est donné de cette communication.
M. Louis Hambis étudie les représentations aquiliformes dans
l'art de la steppe.
COMMUNICATION
REPRÉSENTATIONS AQUILIFORMES DANS, L* ART DE LA STEPPE,
PAR M. LOUIS HAMBIS.
La région des Ordos, qui est comprise dans la grande boucle du
Fleuve Jaune et dans celle qui s'étend au Nord de cette boucle, a
livré depuis une trentaine d'années de nombreux petits bronzes qui, REPRÉSENTATIONS AQUILIFORMES DANS L*ART DE LA STEPPE 57
par les formes de croix et de colombes qu'ils affectent, ont été attr
ibués aux Turcs nestoriens qui vivaient dans cette région sous le nom
de Cha-t'o, c'est-à-dire de Col, « Hommes des Sables », puis d'ûngût,
du xie siècle jusqu'après la fin de la dynastie mongole en 1368.
Après avoir examiné un bon nombre de ces pièces, je suis arrivé à
penser qu'il ne s'agissait peut-être pas uniquement de bronzes nes
toriens, mais de bronzes qui purent avoir une toute autre significa
tion avant de servir peut-être aux Ongût de représentations de la
Croix ou de colombes représentant le Saint-Esprit. En effet, un cer
tain nombre de pièces paraissent beaucoup plus anciennes que cer
taines séries qui peuvent être supposées représenter des symboles
chrétiens, et correspondraient sans doute à des croyances d'un ordre
différent. J'ai été conduit à cette opinion par l'examen de certaines
pièces cruciformes qui représentent des personnages ailés qui n'ont
rien de chrétien ; si donc les bronzes cruciformes ne sont pas tous
des représentations de la Croix, il est possible que les bronzes en
forme de colombe soient des représentations aviformes concernant
un oiseau d'une autre sorte. C'est la raison pour laquelle j'ai été
amené à examiner un certain nombre de pièces qui ont été trouvées
dans la zone des steppes allant du Fleuve Jaune jusqu'en Hongrie.
J'avoue qu'une circonstance heureuse m'a permis d'orienter mes
recherches avec plus de facilité ; c'est en effet en lisant l'ouvrage
de M. Salin sur La Civilisation mérovingienne que j'eus la surprise
de constater que là aussi se rencontraient des types de fibules dites
mérovingiennes qui paraissaient présenter certaines analogies avec
ce que j'avais rencontré sur les confins de la Chine. Il y avait de
grandes difficultés à surmonter tant à cause de la différence d'époque
que de l'espace, pour vérifier si ce rapprochement présentait une
certaine vraisemblance, mais il est prouvé que les bronzes « méro
vingiens » en particulier ceux qualifiés de fibule à « oiseau à bec
crochu », sont issus de types plus anciens qui ont été appelés sar-
mato-gothiques, puisque trouvés en Europe orientale et en Russie
méridionale dans des tombes attribuables aux Goths, et considérés
comme d'inspiration sarmate. Si donc il existait aux deux extré
mités de l'Eurasie des bronzes aviformes, il fallait examiner ce qui,
dans le même ordre d'idées, avait été découvert dans la zone comp
rise entre ces deux régions, soit donc la zone des steppes et les
régions avoisinantes.
Il ne semble pas que les pièces que l'on a convenu de nommer
« bronzes ordos » et qui sont attribués aux Hiong-nou par certains
archéologues malgré les réserves de Karlgren, offrent des représen
tations aquilif ormes, ceci justement parce qu'elles appartiennent
au complexe sino-hiong-nou. Au contraire, de nombreuses pièces
en provenance des régions situées plus à l'Ouest, en dehors de la COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1957 58
région qui a été occupée par les Hiong-nou, offrent de telles repré
sentations. En effet les Hiong-nou, dont certains ont voulu faire
les ancêtres des Huns, semblent avoir eu des conceptions artistiques
différentes, relevant plutôt d'une sorte de magie de la chasse ainsi
que l'a montré Anderson. Il est possible qu'il faille distinguer deux
courants du style animalier : l'un, qui a formé dans le monde de la
steppe un complexe et qui a caractérisé l'art des anciens peuples
de la steppe indo-européens et paléo-asiatiques, comme une manif
estation relevant soit de la magie de la chasse, soit de conceptions
purement artistiques lorsque l'intérêt magique a cessé d'en être
la raison essentielle ; l'autre, plus ancien et qui relève uniquement
des peuples issus de la forêt sibérienne, qui se sont peu à peu ins
tallés dans la steppe sous le nom de Huns, de Turcs et de Mongols,
et ont donné ces motifs aux peuples indo-européens.
En Sibérie méridionale et particulièrement dans le bassin de
Minoussinsk, nous disposons d'un matériel considérable dû aux
fouilles effectuées par les Russes depuis plus d'un siècle, et dont les
résultats ont été publiés par eux-mêmes ou par les archéologues
finlandais. C'est ainsi que dans la collection Tovostine qui a été
étudiée par l'archéologue finlandais Tallgren, se rencontrent plu
sieurs pièces portant des représentations d'aigles : une hache-poi
gnard ayant un aigle représenté en ronde-bosse sur la partie de
l'emmanchement opposée à la pointe de l'instrument; le corps est
représenté en partie et surmonté d'une tête d'oiseau dont l'œil est
indiqué et qui est pourvu d'un bec crochu rappelant celui qui se
rencontre dans les fibules mérovingiennes ; deux autres objets assez
mal déterminés, mais certainement d'origine chamanique, repré
sentent Fun un aigle aux ailes déployées, l'autre deux aigles opposés
vus de profil, à moins qu'il ne s'agisse d'un aigle bicéphale, su
rmontant trois masques humains. Parmi les pièces du Musée de
Minoussinsk étudiées par Martin dès 1893, figure une hache dont
le talon est orné d'une tête d'aigle, et l'on pourrait citer d'autres
exemples d'objets de cette région, qui sont du même genre.
Les fouilles effectuées dans le kourgane de Kumurtuk, dans l'Altaï,
et qui est considéré par Kisselev comme relevant de la période
hunno-sarmate, ont permis de trouver un poignard (Kisselev, Hist
oire ancienne de la Sibérie méridionale, 337) dont le pommeau est
constitué par deux têtes d'aigle affrontées. Il semble que la pièce
donnée par Rudenko (Culture des populations métallurgistes de V Altaï
à l'époque scythe, pi. xxxiii, 4) comme représentant un griffon, ne
soit autre qu'un aigle acéphale aux ailes déployées.
Si nous rencontrons un certain nombre de pièces dans les cultures
de la Sibérie méridionale et de l'Altaï dans le premier millénaire qui
précède l'ère chrétienne, nous rencontrons à l'Ouest deux grandes REPRÉSENTATIONS AQUILIFORMES DANS i/ART DE LA STEPPE 59
régions où les représentations aquiliformes sont nombreuses : le
bassin de la Kama et celui de la haute Volga, avec la culture d'Ana-
nino (? 700-200 av. J.-C.) qui est en quelque sorte un prolongement
de l'art scythe combiné avec un art local qui peut se rattacher peut-
être à une culture beaucoup plus ancienne, la culture arctique, et
avec l'art de Pianobor qui lui succède après une période de deux
cents ans et se prolonge jusqu'aux environs du ve siècle ; la région
des steppes de la Russie méridionale avec l'art scythe qui s'y déve
loppa à partir du vne siècle avant l'ère chrétienne et fut remplacé
dans la seconde moitié du me siècle avant notre ère par l'art sar-
mate qui hérita de lui de nombreux motifs en les stylisant.
Tallgren, dans son étude sur Ananino publiée dans le Journal de
la Société finlandaise d'archéologie, donne de nombreuses reproduct
ions d'objets dont certains présentent des figurations aquiliformes.
C'est ainsi que nous y trouvons un manche de poignard ou de cou
teau dont l'extrémité représente la tête d'un aigle, une hache-poi
gnard dont l'about est en forme de tête d'aigle, une hache d'appa
rat avec une tête d'aigle, et une hache d'apparat particulièrement
remarquable, du type dit de Pinega, dont le talon représente une
tête de carnassier et l'extrémité de la douille une tête d'aigle. Il
donne également plusieurs reproductions de haches sur lesquelles
sont figurées des têtes d'aigle, dans son étude sur l'âge de bronze
arctique, et la culture de Pianobor en offre également.
En Russie méridionale, nous rencontrons aussi de nombreuses
représentations aquiliformes dans les objets découverts dans les
kourganes scythiques ; le recueil de Tolstoï, Kondakov et Salomon
Reinach en reproduit un certain nombre, et Minns dans son ouvrage
sur Les Scythes et les Grecs a donné une documentation plus riche
encore : about d'étendard en trident (?) surmonté de trois aigles
provenant d'une tombe d'Alexandropol, ornement d'or pour un
cheval provenant de Chmyreva Mogila, sur lequel on voit un aigle,
aigle en or provenant de la tombe de Melgunov, plusieurs aigles
d'or ou de bronze originaires du Kouban, plaque de bronze avec
deux têtes d'aigle ou aigle bicéphale provenant de Popovka sur la
Sula, miroir offrant deux têtes d'aigle affrontées sur la poignée, et
provenant de Prussy.
Si nous rencontrons des représentations aquiliformes tant à Ana
nino et à Pianobor qu'en Russie méridionale, il semble qu'elles ont
existé plus à l'Ouest, car on retrouve le motif de l'aigle figurant sur
la queue du poisson d'or de Vettersfelde dans le Brandebourg, qui
date de la fin de la période de Hallstatt et indique qu'une influence
peut-être scythe s'était fait sentir en Germanie centrale bien avant
l'époque gothique, à moins que cette influence ne soit provenue
du Nord-Est. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1957 60
Quoi qu'il en soit et si la période sarmate ne nous donne pas
actuellement, à ma connaissance, des représentations aquiliformes
certaines, nous constatons l'apparition en Russie méridionale, puis
en Europe orientale, dans les premiers siècles de notre ère, de fibules
ornithomorphes qui ont été qualifiées de sarmato-gothiques par les
archéologues qui les ont étudiées ; ce genre s'est propagé à travers
toute l'Europe au moment des Grandes Invasions, et l'on a trouvé
des fibules en forme d'aigle aussi bien en Italie qu'en France, et
même dans l'Angleterre méridionale. On rencontre aussi des boucles
de ceinture du même genre, comme c'est le cas de la pièce fragment
aire conservée au Musée du Capitole. Ces motifs aquiliformes
semblent dater des tout premiers siècles qui ont suivi les Grandes
Invasions, leur destin m'échappe dans les périodes suivantes.
En même temps que se développaient ces motifs en Occident,
on rencontre vers la même époque en Haute-Asie des représenta
tions du même type ; la stèle de Ihe Ashete, dans le groupe des
monuments de l'Iénisséi, et qui portent des inscriptions turques,
offre un aigle à son sommet ; elle a été reproduite par Radlov dans
ses Alttùrkischen Inschriften. C'est surtout dans les régions situées
à l'Est et à l'Ouest de l'Oural, et qui sont encore habitées par des
populations finno-ougriennes, que de nombreuses pièces aquiliformes
ont été découvertes, et jusqu'en Carélie, comme en témoignent les
bronzes découverts dans la région du Ladoga et conservés au Musée
d'Helsinki, qui ont été reproduits par Tallgren dans son article
Biarmia (ES A, m, 113), ou bien l'aigle reproduit par le même
auteur dans ses Permian Studies (ESA, m, 81), ou encore l'aigle
à deux têtes provenant de Kholoni, que ce dernier donne dans son
article L'Orient et l'Occident dans l'âge du fer finno-ougrien jusqu'au
IXe siècle (Journal de la Société finlandaise d'archéologie, xxxv, 3, 8).
Mais la plus riche documentation nous est apportée par les travaux
magistraux de l'archéologue russe Spitsyn et principalement dans
son important ouvrage intitulé Antiquités chamaniques tchoudes
de la collection Teploukov, publié dans les Matériaux concernant
l'archéologie de la Russie en 1902. Là nous rencontrons des pièces
dont les plus anciennes sont données par l'auteur comme datant
du ine au vie siècle, et les plus modernes, du xive siècle. Il s'agit
de pièces aquiliformes provenant des régions situées à l'Ouest de
l'Oural et principalement de la région de Perm ; elles sont souvent
stylisées ; un certain nombre d'entre elles sont non seulement bicé
phales et regardant de face, mais même tricéphales ; elles se pré
sentent également souvent avec une silhouette humaine ou un mas
que humain reposant sur la poitrine de l'aigle ; nous en retrouvons
un exemple dans les prétendus bronzes de l'Ordos, qui doivent eux
aussi dater de la même époque. Spitsyn a complété ce premier travail AQUILIFORMES DANS L'ART DE LA STEPPE 61 REPRÉSENTATIONS
en 1906 dans le Journal de la Société archéologique russe, par un
autre intitulé Figures chamaniques où il donne un aperçu plus comp
let de ces documents. Ces deux travaux avaient d'ailleurs été pré
cédés par un article important d'Anoutchin intitulé Documents
tchoudes de la région de l'Oural et publié dans les Matériaux concer
nant l'archéologie des provinces orientales. Bon nombre de ces pièces
proviennent de l'Est de l'Oural et du bassin de l'Obi. D'ailleurs de
nouvelles pièces sont découvertes dans ces régions et les Matériaux
et Recherches concernant V archéologie de l'U.R.S.S. en ont publié ;
dans un article publié dans le n° 24 de ces publications et intitulé
Tombes de la région de Tomsk, figure la reproduction de deux aigles
de bronze ; dans un ouvrage récemment publié sous le titre Sur les
traces des anciennes cultures, divers articles relatifs aux recherches
effectuées tant à l'Ouest qu'à l'Est de l'Oural donnent des haches-
poignards de la Kama ou d'autres trouvées dans le bassin de l'Obi,
qui sont ornées de motifs aquiliformes ; toutes ces haches qui doivent
dater du premier millénaire avant notre ère montrent qu'il s'agit
d'un ensemble culturel qui a dû exister depuis la Finlande jusqu'à
I'Iénisséi parmi les populations vivant le long des fleuves dans la
zone forestière et les trouvailles datant d'une période plus récente
montrent que cet ensemble culturel a existé pendant plusieurs millé
naires, au moins jusqu'au xve siècle.
Si tous ces documents permettent de penser qu'un tel ensemble
culturel a pu exister dans les régions forestières de l'Eurasie sep
tentrionale, les bronzes de l'Ordos qualifiés improprement de nesto-
riens du moins dans leur premier état, montrent qu'il s'étendit jus
qu'au Fleuve Jaune où les motifs aquiliformes furent apportés par
les Turcs peut-être dès l'expansion du grand empire T'ou-kiue au
vne siècle et se maintinrent jusqu'à ce que ces régions fussent occu
pées par les Mongols.
En plus, un fait particulièrement curieux doit être signalé : les
mêmes motifs aquiliformes se rencontrent dans les bronzes du Lou-
ristan ; une hache dont le talon porte une tête d'aigle est conservée
au Musée Rostamy à Téhéran ; une autre, conservée au Musée Uni
versitaire de Philadelphie, présente le même motif, et une sorte de
plaque, qui a été exposée à Rome l'été dernier, est ornée de figures
diverses parmi lesquelles on distingue à la partie supérieure l'arbre
du monde avec deux têtes d'aigle et à gauche en haut, un aigle ;
malheureusement je ne puis parler de ces documents que d'après
des photographies dont j'ai pu prendre la description lors de mon
séjour à Rome. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les Kassites,
aux environs du 2e millénaire avant notre ère, usaient des mêmes
motifs que ceux dont nous avons parlé à propos des populations du
bassin du haut Iénissei et de la Sibérie du Sud, qui avant le milieu
1957 5 COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1957 62
du 1er millénaire avant notre ère ont toutes chances d'avoir été des
Indo-Européens orientaux aux dires des archéologues soviétiques,
sans compter un peu plus tard les Scythes et les Sarmates de la zone
des steppes russes. Quels sont les rapports qui peuvent exister entre
ces deux groupes, l'un semblant lié aux populations de la forêt ou
à celles qui l'ont quittée pour s'installer dans la steppe, l'autre aux
populations de la steppe ; nous ne pouvons le dire ; peut-être s'agit-il
en réalité de la même civilisation.
Quoi qu'il en soit, ces représentations aquiliformes semblent
trouver leur explication dans ce que nous connaissons, malheureu
sement mal, parce qu'étudié trop tard, des croyances des popula
tions sibériennes et de l'Altaï. En effet les folkloristes russes et fi
nlandais ont rassemblé une documentation considérable sur les
croyances tant des Ougriens et des Samoyèdes que des populations
de la Sibérie et de l'Altaï, et particulièrement des Yakoutes. Cette
documentation a été seulement recueillie depuis une centaine
d'années, et les croyances de ces populations ont subi dans maintes
circonstances l'influence des grandes religions de salut. Cependant
un certain nombre de monographies ont été publiées, dont celle de
Sieroszewski, traduite sous le titre : Du Chamanisme d'après les
croyances des Yakoutes (Revue de l'Hist. des Religions, t. 46) ; il faut
y joindre l'ouvrage considérable de Uno Harva, Les manifestations
religieuses des peuples de l'Altaï et l'article de Sternberg, Le culte
de l'Aigle chez les peuples sibériens, paru en 1930 dans l'Archiv
fur Religionswissenchaft. Aux dires de Sternberg, l'aigle est regardé
chez les Yakoutes comme le créateur du premier chaman ; il porte
le nom de l'Être Suprême, Ajy, « le Créateur », ou Ajy tojen, « le
Créateur de la Lumière » ; les enfants de celui-ci sont décrits comme
des esprits-oiseaux qui se posent dans les branches de l'Arbre du
Monde, au sommet duquel est perché l'Aigle à deux têtes, Tojon
kôtôr, « le Seigneur des Oiseaux » qui personnifie sans doute Ajy
tojen lui-même. D'après Uno Harva et d'autres chercheurs, les bons
esprits créèrent l'homme qui devint la proie des mauvais esprits ;
aussi les premiers voulurent-ils donner à l'homme un chaman pour
lutter contre les maladies et la mort ; pour cela, ils envoyèrent
l'Aigle que l'homme ne comprit pas, car il n'avait pas confiance
en un simple oiseau ; aussi l'Aigle revint-il auprès des bons esprits
qui le renvoyèrent avec ordre d'accorder le don de chamanisme à
la première personne qu'il rencontrerait ; l'Aigle revint sur terre et,
ayant aperçu une femme endormie sous un arbre, eut commerce
avec elle ; celle-ci mit au monde un fils qui fut le premier chaman.
Ce mythe se présente peut-être sous une forme plus archaïque
d'après l'ouvrage de Ksenofontov publié en 1930 sous le titre :
Légendes et contes relatifs au chamanisme chez les Yakoutes, les Bou- AQUILIFORMES DANS L'ART DE LA STEPPE 63; REPRÉSENTATIONS
riates et les Tongous ; en effet, il rapporte ceci : « un oiseau de proie-
Mère » est attaché à chaque chaman ; il ressemble à un grand oiseau
avec un bec de fer, des serres crochues et une longue queue, ce qui
coïncide avec les pièces découvertes depuis la Finlande jusqu'à
F Ienisseï ; cet oiseau se manifeste à la naissance du chaman et à sa
mort ; il prend son âme et la porte aux enfers où il la laisse mûrir
sur la branche d'un faux sapin. L'âme étant venue à maturité,
l'oiseau coupe le corps du nouveau chaman et en distribue les mor
ceaux aux mauvais esprits de la maladie et de la mort, qui mangent
chacun le morceau qui leur a été donné, puis s'éloignent. Alors
« l'Oiseau de proie-Mère » remet les os en place et le chaman se
réveille comme d'un profond sommeil. D'après le même auteur,
cet « Oiseau de » a une tête d'aigle et des plumes de fer ;
il se pose dans le Nord sur un sapin géant qui porte des nids dans
ses branches ; c'est là qu'il pond des œufs et les couve ; les chamans
naissent de ces œufs, et selon qu'ils sont nés sur les branches les plus
hautes ou sur les branches basses, ont un pouvoir plus ou moins
grand. Il est évident que là aussi il s'agit du même mythe de l'oiseau
solaire qui se perche sur l'Arbre du Monde. Ce sont surtout Stern-
berg et Harva qui ont donné la documentation la plus importante
tant sur l'origine du premier chaman né de l'aigle ou du moins ins
truit par l'aigle dans son art, que sur les rapports existant entre
l'Arbre, l'âme et la naissance avec l'aigle comme intermédiaire, en
un mot sur le rôle de l'aigle dans la religion des peuples sibériens ;
il semble que ces croyances se soient développées chez les Tongous
aux dires de Shirokogoroff, tandis que Sternberg fait remarquer le
rôle que joue l'aigle chez les Finnois, Vàinàmôinen descendant de
l'aigle d'après le Kalevala, et dans la mythologie germanique.
Le mythe de l'aigle apparaît donc dans l'Eurasie septentrionale
lié avec celui de l'Arbre du Monde et Harva a fait à juste titre le
rapprochement entre ce fait et la présence de l'aigle sur le frêne
Yggdrasil, livrant sans cesse combat à la vipère Nidhôgg qui tente
de l'abattre. Il semble que le travail d'Alfred Detering, Die Bedeu-
tung der Eiche seit der Vorzeit, permette de suivre la personnification
de l'Arbre du Monde dans un chêne chez les Indo-Européens depuis
la préhistoire, et montre que ce mythe a été élaboré dans les terri
toires du Nord de l'Europe. C'est donc peut-être à partir d'une civi
lisation très ancienne du Nord-Est de l'Europe que le mythe de
l'aigle a pu être transmis d'Ouest en Est, pour ensuite être rapporté
au cours des migrations des Indo-Européens comme en témoignent
les documents archéologiques que l'on rencontre depuis l'Iénisséi
jusqu'en Europe centrale, et dont l'essentiel s'est conservé chez les
peuples de l'Eurasie septentrionale qui étaient jusqu'à une date
relativement récente à l'écart des grands courants de civilisation, COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS - 1957 64
tandis qu'il disparaissait chez les peuples altaïques venus s'installer
dans la steppe où ils subirent l'influence des grandes religions de
salut et finirent par s'y convertir.
M. Edouard Salin rappelle qu'à l'époque mérovingienne les aigles
représentés les ailes éployées sont semblables à ceux qui ont été
montrés. L'oiseau à bec crochu est un aigle qui traduit les vieux
mythes. La liaison entre l'Extrême-Orient et l'Extrême-Occident
se fait par la steppe soit par l'intermédiaire du monde turco-mongol
soit par le monde sarmate. Le cheminement en Occident, qui passe
par le Sud, montre l'oiseau sarmate isolé, tandis que l'oiseau bicé
phale vient du Nord. Ce dernier n'est pas germain. Les Germains
ont assimilé et diffusé des concepts reçus. Il rappelle la mémoire
du marquis de Baye qui est allé chercher en Asie ces modèles
d'oiseaux.
M. Henri Seyrig demande une précision sur la route du Sud.
M. Salin répond que partant de Crimée la route traverse la Rou
manie et la plaine de Hongrie.
MM. Robert Fawtier et Pierre De la Goste-Messelière demand
ent des précisions.
M. Joseph Vendryes suggère la possibilité de rapprochement
avec le monde celtique. Les oiseaux de la légende sont des aigles
personnifiant les fées volant souvent trois par trois en faisant de la
musique.
LIVRES OFFERTS
M. Alfred Merlin dépose sur le bureau au nom de l'Union académique inter
nationale d'Italie et de la part de M. Lugli, notre correspondant, les fascicules
suivants du Corpus Vasorum antiquorum : Italie, fascicule XXIII, Capua, Museo
campano, fascicule II, par Paolino Mingazzini ; Italie, fascicule XXIV, Napoli,
Museo nationale, fascicule II, par Anna Rocco et XXVI,. Museo
nazionale Tarquiniense, fascicule II, par Giulio Iacopi.
M. Jean Bayet fait hommage à l'Académie de son Histoire politique et psycho
logique de la religion romaine.

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