Le royaume hujride, dit « royaume de Kinda », entre Himyar et Byzance - article ; n°2 ; vol.140, pg 665-714

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1996 - Volume 140 - Numéro 2 - Pages 665-714
50 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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Monsieur Christian Robin
Le royaume hujride, dit « royaume de Kinda », entre Himyar et
Byzance
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 140e année, N. 2, 1996. pp. 665-
714.
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Robin Christian. Le royaume hujride, dit « royaume de Kinda », entre Himyar et Byzance. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 140e année, N. 2, 1996. pp. 665-714.
doi : 10.3406/crai.1996.15622
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1996_num_140_2_15622COMMUNICATION
LE ROYAUME HUJRIDE, DIT « ROYAUME DE KINDA »,
ENTRE HIMYAR ET RYZANCE, PAR M. CHRISTIAN ROBIN
Kinda est l'une des tribus les plus célébrées dans les traditions de
l'Arabie préislamique : aux Ve et VIe siècles, des princes kindites réus
sirent à constituer en Arabie centrale un vaste royaume dont le sou
venir était encore vivace après la fondation de l'empire musulman.
Sans doute ressentait-on confusément qu'il s'agissait d'une pre
mière tentative d'État arabe échappant à la tutelle de la Perse ou de
Byzance, préfigurant les succès de Muhammad et de ses successeurs.
Ce royaume, traditionnellement appelé « royaume de Kinda »,
a d'autant plus retenu l'attention des historiens modernes qu'il
est mentionné dans les sources byzantines. Mais les études qui
en traitent, parmi les plus récentes celles de MM. 'Irfàn Shahîd,
Z. Rubin, Maurice Sartre ou A. G. Grouchevoy1, en donnent une
image incomplète, notamment parce que les textes epigraphiques
de l'Arabie méridionale, alors dominée par le royaume de Himyar,
sont imparfaitement compris ou même négligés.
Je m'emploierai donc à rappeler tout d'abord tout ce que les
sources littéraires, arabes et grecques, nous apprennent sur le
«royaume de Kinda»; j'examinerai ensuite les compléments
qu'apportent les inscriptions sudarabiques ; j'exposerai enfin
quelques-unes des conséquences historiques qui en découlent.
1. Les sources littéraires
Avant de recenser ce que les sources littéraires disent du
« royaume de Kinda », il convient de rappeler brièvement ce que
l'on sait de la tribu éponyme. Elle est l'une des plus importantes
tribus arabes de l'Arabie du Sud -Ouest. « Kinda » est son nom en
arabe, sans doute la langue qu'elle parle, mais elle est appelée Kid-
dat [Kdt) en sabéen, avec assimilation du n.
Sa première mention date des années 220 de l'ère chrétienne.
A cette époque, le royaume de Saba', soumis à une forte pression
1. Shahîd 1989, 1995 a ; Sartre 1982 ; Rubin 1989 ; Grouchevoy 1995. 666 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
des Arabes du désert, entreprend de soumettre les tribus les plus
proches. Il lance deux expéditions contre l'oasis de Qaryat1"11 dhàt-
Kahl""1 {QryT dt-Kht, auj. Qaryat al-Fàw), alors la capitale de
Kinda, à 280 km au nord-nord-est de Najrân2. qui appartient dès lors à la mouvance sabéenne3, fournit
régulièrement des auxiliaires nomades à l'armée de Saba', puis à
celle de Himyar qui annexe Saba' vers 275. Elle est enrôlée pour la
conquête du Hadramawt par les Himyarites à la fin du IIIe siècle et
au début du IVe ; ce serait à cette époque que d'importants groupes
kindites s'établissent dans le Hadramawt occidental, notamment
dans le wadî Daw'an, où ils sont attestés au temps de Muhammad
et au Xe siècle4. Des contingents kindites participent au blocus de
Najrân entrepris par le roi himyarite juif Yûsuf en juin et juillet
5235 ; enfin Kinda participe à une expédition qu'Abraha, le roi
abyssin qui occupe le trône himyarite, mène contre des tribus
d'Arabie centrale et occidentale, en avril- septembre 5626.
Les traditions arabes
Le « royaume de Kinda », contrairement à ce qu'on pourrait
croire, n'est pas l'accession de Kinda à un statut de souveraineté :
il s'agit d'un regroupement éphémère de tribus arabes d'Arabie
centrale distinctes de Kinda, sous une dynastie d'origine kindite.
L'histoire de ce royaume est connue principalement par les tradi
tions arabes, dont les nombreuses variantes ont fait l'objet d'une
étude minutieuse et prudente du savant suédois Gunnar Olinder,
en 1927.
L'expression « royaume de Kinda » induit fréquemment en
erreur : elle suggère à tort que la tribu yéménite de Kinda a émigré
vers le Najd7. Olinder souligne à juste titre : « les traditions [...]
donnent sans équivoque l'impression que seule une partie tout à
fait modeste de la grande tribu de Kinda participa aux aventures
des rois de la famille de Akil al-Muràr à la tête des tribus de Rabî'a
et de Mudar. »8 Plutôt que le « royaume de Kinda », il vaudrait
2. Ja 635 (Jamme 1962).
3. Voir par exemple Ja 576/2-3 (Jamme 1962).
4. Lecker 1994.
5. Ja 1028/7 (Jamme 1966) ; Ry 508/7 (G. Ryckmans 1953). Ces inscriptions sont datées de
juin et juillet 633 de l'ère himyarite (en abrégé him.) dont le début serait avril 110 avant
notre ère (sur cette date, voir infra, p. 691).
6. Ry 506 (G. Ryckmans 1953 et Sayed 1988) ; Kister 1965 (= Kister 1980, IV).
7. Voir par exemple ShahID 1986, p. 121 A : « aux V et VIe siècles, la tribu se répandit dans
toute l'Arabie, en remontant du Sud vers le centre et le Nord » ; Chauvot 1986, p. 134 : « les
Kindites (plus au sud [que les Ghassânides], limitrophes de la province de Palestine III). »
8. Olinder 1927, p. 37. Rabî'a et Mudar sont deux puissantes confédérations tribales de
l'Arabie du Nord (KiNDERMANN 1993). LE ROYAUME HUJRIDE ENTRE IIIMYAR ET RYZANCE 667
mieux dire le « royaume hujride », d'après le nom du fondateur de
la dynastie, Hujr Akil al-Murâr.
Les traditions rapportent qu'un prince kindite dut s'enfuir du
Hadramawt avec les siens, pour se réfugier à Ghamr dhï-Kinda, à
deux jours de la Mecque9, à une date et pour des raisons non élu
cidées. Le descendant de ce prince à la cinquième génération est
le fameux Hujr Àkil al-Muràr, dont le surnom signifie « celui qui se
nourrit de murdr (une herbe amère) ». L'origine du surnom est
expliquée diversement. On nous dit que Hujr aurait mangé cette
herbe amère ou qu'il fut comparé à un chameau qui en aurait
brouté. Ainsi rapporte-t-on que sa femme, enlevée par un cheikh
ennemi, le prévint que Hujr allait fondre sur lui, plein d'ardeur et
avide de revanche, avec de l'écume aux lèvres, comme un chameau
qui a mangé du mumr10.
Hujr fut placé par un souverain himyarite à la tête de la tribu de
Ma'add, ce qu'Olinder interprète comme les Nordarabiques en
général11, et devint ainsi le premier roi kindite d'Arabie centrale.
Le souverain himyarite est appelé soit Tubba' (surnom notamment
d'Abîkarib As'ad), soit Hassan b. Tubba', soit Tubba' b. Karib. Il
est clair, comme le remarque Olinder, que les Himyarites ont éta
bli Hujr « gouverneur » des tribus de Ma'add12.
Les sources ne s'accordent pas sur l'emplacement du camp de
Hujr, qui aurait été à Batn 'Àqil (à 200 km au nord-ouest de Ma'sal
al-Jumh)13, à adh-Dhanâ'ib (à 270 km à l'ouest-sud-ouest de
al-Jumh)14, ou même à Ghamr dhï-Kinda. Une seule tribu est ment
ionnée explicitement parmi ses sujets, Rabï'a. Quant à la localisa
tion du royaume de Hujr, les sources indiquent « le Najd et les
marches du 'Iraq » ou le Hijàz. Hujr serait mort de vieillesse, après
un règne long et heureux. Une tradition situe sa tombe à Batn
'Aqil.
Olinder situe le pouvoir de Hujr en Arabie centrale dans la
seconde moitié du Ve siècle, en se fondant sur la date de la mort de
9. Olinder 1927, p. 34. Jàsir 1981 (p. 351-352 et n. 1, p. 352) identifie Ghamr dhï-Kinda
avec Bustân al-Ghuraayr, qui domine Nakhlat ash-Shâmiyya, à 21 miles à l'ouest de dhât-
'Irq (voir aussi p. 603-604 et n. 2, p. 603). D'après la carte TAVO B VII 1, dhât-'Irq se trouve
à 90 km au nord-nord-est de La Mecque ; Ghamr dhï-Kinda serait donc à une soixantaine
de kilomètres au de cette dernière.
10. Olinder 1927, p. 42-43.
11. Pour les traditionnistes arabes d'époque islamique, Ma'add est l'ancêtre des Arabes
du Nord. Mais à l'époque de Hujr, au V siècle, c'est une tribu (ou un ensemble de tribus)
d'Arabie centrale, comme nous allons le voir. Du temps de Muhammad, le nom de Ma'add
avait déjà pratiquement disparu comme ethnonyme (Montgomery Watt 1986).
12. Olinder 1927, p. 39-41.
13. Selon Thilo 1958, p. 29, Batn 'Àqil serait à localiser dans le wâdï 'Àqil, affluent du
wâdï r-Ruma ; voir aussi la carte TAVO B VII 1.
14. Olinder 1927, p. 42 ; Thilo 1958, p. 41 ; TAVO B VII 1. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 668
son petit- fils, sur le nombre de générations et sur divers indices
secondaires.
Les sources donnent deux fils à Hujr. Le premier est 'Amr al-
Maqsûr, dont le surnom, qui signifie « le limité », souligne sans
doute l'absence de réussite. Une tradition rapporte que, secouru
par le souverain himyarite Marthad b. 'Abd Yankuf, il est tué à la
bataille d'al-Qanân (à 340 km au nord-ouest de Ma'sal al-Jumh)15.
Une autre en fait un gouverneur de Hassan b. Tubba', puis de son
frère qui lui donnerait sa nièce en mariage.
Le second fils de Hujr reçoit le pouvoir sur la Yamàma16. Après la
chute du royaume hujride, ses descendants retournent au Hadramawt
et y exercent le pouvoir sur Kinda jusqu'à l'époque du prophète.
'Amr a un fils nommé al-Hârith qui lui succède sur le trône et
règne fort longtemps, 40 ou 60 ans17. Les traditions divergent
quant au nom de la mère. L'une, déjà évoquée, parle d'une fille du
souverain himyarite Hassan Tubba'. Les autres, qui paraissent
plus fiables, mentionnent une femme originaire de la tribu de
Tha'laba18.
Comme son grand-père, al-Hàrith aurait établi son camp à Batn
'Àqil19. Certaines traditions rapportent qu'il aurait été chargé par
le souverain himyarite Tubba' b. Hassan de résoudre les querelles
intestines de la tribu Bakr b. Wà'il20 et aurait réussi à y rétablir la
concorde. Selon d'autres, al-Hàrith été envoyé avec une
grande armée par Tubba' b. Hassan vers le Pays de Ma'add et, de
là, contre al-Hîra. Les dernières, enfin, indiquent qu'al-Hàrith
tenait son pouvoir du souverain himyarite Suhbân b. dhù-Harb ou
du souverain sassanide Qubadh (Kavâdh)21. De l'examen de ces
traditions, Olinder tient pour assuré qu'al-Hârith régna sur des
tribus nordarabiques pour le compte de Himyar.
Un fait retient l'attention : les traditions relatent de nombreux
combats contre al-Hîra - la capitale des souverains lakhmides (ou
mieux nasrides)22 vassaux de la Perse - et contre les Perses, mais pra-
15. Thilo 1958, p. 79 ; TAVO B VII 1.16.
16. C'est la région d'al-Kharj (voir la carte 1).
17. Olinder 1927, p. 54.
18.p. 48. Cette Tha'labite est appelée Umm Iyâs fille de 'Awf b. Muhal-
lim b. Dhuhl b. Shaybân b. Tha'laba. On sait que Tha'laba est une branche de Bakr b.
Wà'il, fraction de Rabï'a.
19. Olinder 1927, p. 55.
20. Importante tribu relevant de Rabï'a, établie dans le nord-est de la péninsule (le
Kuwayt actuel), mais aussi au centre (aujourd'hui la région d'ar-Riyâd) : TAVO B VII 1.
21. Olinder 1927, p. 55-56.
22. Comme le fait remarquer 'Irfân Shahid (1986 b), il serait plus exact de dire « nas-
ride », puisque l'éponyme de la dynastie s'appelle Nasr. Lakhm est le nom de la tribu dont
cette dynastie est originaire. Concernant l'histoire du royaume nasride, se reporter à ROTH-
STEIN 1899 (vieilli) ou à 'Abd al-GhanI 1993 LE ROYAUME HUJRIDE ENTRE HBfYAR ET BYZANCE 669
tiquement rien contre les Byzantins et leurs alliés arabes, si on
excepte quelques récits manifestement exagérés. L'événement
marquant du règne d'al-Hàrith fut certainement l'occupation d'al-
Hïra, mais les nombreuses variations des traditions sur ce sujet ne
permettent pas de préciser sa date et sa signification. Pour Olin-
der, il conviendrait de distinguer la période de 503 où « al-Hàrith à
la tête de Bakr lança une attaque contre le domaine des Lakh-
mides et en tout cas menaça al-Hïra gravement »23 et un bref inter
règne kindite à al-Hïra qui pourrait se placer dans les années 525-
52824.
Les traditions divergent également sur la mort d'al-Hàrith. Il
aurait été tué par la tribu de Kalb25, ou serait décédé de mort natur
elle dans cette tribu, ou serait mort durant une partie de chasse26.
Du gouvernement d'al-Hàrith sur Ma'add, on ne sait rien, sinon
qu'il divisa son pouvoir entre ses fils : Hujr (fils d'Umm Qatàm),
Shurihbïl et Ma'dîkarib (fils d'Asmâ') et Salama (fils de Ruqayya),
auxquels s'ajoutent peut-être 'Abd Allah et Muharriq. Deux autres
fils, 'Amr (fils d'Umm Unâs) et Mâlik, auraient disparu avant leur
père27. La liste des tribus réparties entre les fils est longue et varie
notablement selon les sources ; elle confirme cependant que la
dynastie hujride exerça en Arabie centrale, occidentale et orient
ale une forte influence qui s'évanouit rapidement après la mort
d'al-Hàrith (voir la carte 1).
Une fille d'al-Hàrith nommée Hind épouse un roi arabe vassal
de la Perse, le Nasride al-Mundhir, et fonde un monastère à al-
Hïra. Les circonstances de cette alliance matrimoniale, rapportée
par une inscription d'al-Hïra que citent al-Bakri et Yàqùt28, ne sont
pas connues.
De nombreuses anecdotes racontent l'effondrement du pouvoir
hujride en Arabie centrale après la mort d'al-Hàrith. Parmi les
princes hujrides errant d'une tribu à une autre, on rencontre l'un
Imru' al-Qays fils de des poètes préislamiques les plus célèbres,
Hujr fils d'al-Hàrith, à identifier peut-être avec le Kaisos, descen
dant d'Aréthas, que les Byzantins pressent d'intervenir contre
23. Olinder 1927, p. 61. En 503, le roi naçride an-Nu'mân est tué au combat en Syrie
du Nord.
24. Olinder 1927, p. 65.
25. Kalb se trouve alors dans la région de Dûmat al-Jandal (voir TAVO B VU 1).
26. Olinder 1927, p. 68.
27.p. 68-70.
28. Olinder 1927, p. 46, 49 et 62-63 ; Rothstein 1899, p. 23-24, n. 2 ; d'après al-Bakri
(« Dayr Hind »j et Yaqut (« Dayr Hind al-kubrà »j : banat hàdihi l-bï'a Hind bint al-ffârith b.
'Amr b. Hujr al-malika bint al-amlâk wa-umm al-malik 'Amr b. al-Mundïr amat al-Masih... ; « A
construit cette église Hind fille d'al-Hârith fils de 'Amr fils de Hujr la reine, fille des rois et
mère du roi 'Amr fils d'al-Mundhir, servante du Christ... » OS
o
5000 m 4000 m
3000m 2000 m 1000 m 300m
C.\RTK 1. - Le royaume hujride en Arabie centrale. LE ROYAUME HUJRIDE ENTRE HIMYAR ET BYZANCE 671
la Perse en 531 (voir infra). Les derniers Huj rides retournent vers
la fin du VIe siècle au Hadramawt où un autre lignage, les banù
1-Hârith al-Wallâda, leur dispute la suprématie. A l'époque de
Muhammad, l'aventure kindite en Arabie centrale est une affaire
ancienne, qui n'a guère laissé de traces, à l'exception peut-être
d'un chef régnant sur l'oasis de Dûmat al-Jandal, mais qui n'ap
partient pas à la même fraction de Kinda que les Hujrides29.
Les traditions arabes, malgré les faits légendaires dont elles sont
encombrées et malgré le manque de repères chronologiques préc
is, donnent une idée assez précise de ce que fut le royaume huj-
ride d'Arabie centrale. Tout d'abord, il est constitué et maintenu
par les souverains himyarites : il est donc une province himyarite
ou une sorte de principauté arabe dans la mouvance himyarite. En
deuxième lieu, il compte deux épisodes marquants : le règne de
Hujr et surtout celui de son petit-fils al-Hàrith. Enfin, son adver
saire principal est le royaume arabe nasride, vassal de la Perse.
Les sources littéraires byzantines
Les sources littéraires comportent une seule ment
ion du royaume hujride, qui confirme les traditions arabes et
fixe la chronologie. L'ambassadeur Nonnosos, dans un rapport
dont le patriarche byzantin Photios a transmis un résumé, relate
qu'il a été envoyé par Justinien chez les Éthiopiens, les Amérites
et les Saracènes. « Le phylarque des Saracènes était Kaisos, des
cendant (âjtoyovoç)30 d'Aréthas, qui avait été phylarque lui aussi,
et auprès de qui le grand-père de Nonnosos avait été envoyé en
ambassade par Anastase alors empereur, et avait négocié une
paix. D'ailleurs, le père de Nonnosos lui aussi, qui s'appelait
Abramès, était allé en ambassade auprès d'Alamoundar, un phy
larque des Saracènes, [...] pour le service de l'empereur Justin
[...] Quant à Kaisos, chez qui on envoyait Nonnosos, il était à la
tête de deux tribus des plus en vue parmi les Saracènes, les
Chindènes et les Maadènes. »31
Cette mention de Kinda, qu'on reconnaît sans peine dans Chin
dènes, unique dans la littérature byzantine, fonde toute la recons
truction chronologique de l'histoire du royaume hujride.
29. Il s'agit d'Ukaydir b. 'Abd al-Malik al-Kindi s-Sakuni (Veccia Vaglieri 1977). TAVO
B VII 1 situe une fraction de Kinda dans les environs de Dûmat al-Jandal à cause de cette
petite dynastie. Ukaydir appartient à la fraction as-Sakûn b. Ashras b. Kinda, alors que les
Hujrides relèvent de Mu'âwiya b. Kinda.
30. Il est peu vraisemblable que Nonnosos ignore le lien de parenté entre Kaisos et Are-
thas. L'imprécision de l'expression indique probablement que Kaisos n'est pas le fils.
31. Photius, Bibliothèque III (éd. Henry, I, p. 4). 672 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Trois des données de ce texte méritent d'être soulignées. La pre
mière est l'indication que les Chindènes et les Maadènes (= Ma'add)
ont le même phylarque (ou chef), appelé Kaisos. Ce point confirme les
traditions arabes qui placent une dynastie kindite à la tête de Ma'add.
La deuxième donnée est qu'à l'époque de l'ambassade de
Nonnosos, qui daterait de 531 comme il va être indiqué, l'ancêtre
de Kaisos, Aréthas (= al-Hârith), est certainement mort.
La troisième, enfin, est l'indication que le grand-père de Nonnos
os a été envoyé par Anastase pour négocier une paix avec ce même
Aréthas.
La date de l'ambassade de Nonnosos est hypothétique. Il est
vraisemblable qu'elle est coordonnée avec l'ambassade de Ioulia-
nos, datée par Procope de 531, dont le but était d'amener Himyar
et l'Abyssinie à soutenir les Romains dans leur guerre contre les
Perses et à établir « Kaisos le transfuge, comme phylarque sur les
Maddènes »32. Nonnosos aurait été chargé du contact avec le phy
larque arabe et se serait joint à Ioulianos lors des négociations en
Arabie du Sud et en Abyssinie. On peut ajouter qu'elle est certa
inement antérieure à septembre 532, date de la conclusion de la
paix « éternelle » entre Byzance et la Perse.
Nonnosos indique encore que ce Kaisos, « après une seconde
ambassade d'Abramès auprès de lui, vint à Byzance ; il partagea sa
propre phylarchie entre ses frères Ambros (= 'Amr) et Iézidos (=
Yazïd) et il reçut lui-même de l'empereur le commandement sur la
Palestine ; il amenait avec lui beaucoup de ses sujets »33. Ambros et
Iézidos, de même que Mauias (= Mu'âwiya) fils de Kaisos, remis en
otage au père de Nonnosos et emmené auprès de Justinien, sem
blent inconnus des traditions arabes. Kaisos, en revanche, pourr
ait être le très célèbre poète arabe Imru' al-Qays, petit-fils d'al-
Hàrith. Olinder est défavorable à cette identification: il estime
que les sources arabes et byzantines comportent des données
inconciliables34. En sens inverse, deux faits significatifs peuvent
être invoqués : Kaisos et Imru' al-Qays sont des proscrits35 et, alliés
32. Procope, DeBellis I, 20, 9 (éd. Haury, I, p. 109).
33. Photius, Bibliothèque III (éd. Henry, I, p. 5).
34. Olinder, 1927, p. 114-118 : ce sont la différence des noms ; le pouvoir effectif exercé
apparemment par Kaisos sur les Chindènes et les Maadènes, alors qu'Imru' al-Qays a tou
jours connu une situation très précaire ; les motifs difficilement conciliables du voyage à
Constantinople. Pour Olinder, Kaisos serait Qays b. Salama b. al-Hârith qui (d'après Yâqût,
article « Dayr banî Marina ») aurait attaqué al-Hira sous le règne d'al-Mundhir b. an-Nu'màn
(celui-là même qui avait épousé la princesse hujride Hind bint al-Hârith ; voir n. 28) ; ce
Qays est inconnu par ailleurs.
35. Olinder 1927, p. 95-96 (Imru' al-Qays provoque la colère de son père et doit s'enfuir) ;
Procope, DeBellis 1, 20, 10 (éd. Haury, I, p. 109) : « comme [le Kaisos en question] avait tué un
des parents d'Ésimiphaios, il vivait en exil sur une terre complètement vide d'hommes. » LE ROYAUME HUJRTOE ENTRE HIMYAR ET RYZANCE 673
de Byzance, ils se rendent à Constantinople36. Quant au rapport de
parenté avec al-Hârith, il est comparable : Kaisos est le « descen
dant » (et non le fils) d'Aréthas et Imru' al-Qays le petit-fils d'al-
Hârith. La question reste ouverte.
Les sources byzantines ne font aucune autre mention explicite
du royaume hujride. Néanmoins, plusieurs chefs arabes dont le
nom apparaît dans Théophane37 sont considérés comme huj rides
par tous les historiens modernes.
Théophane rapporte que vers 497, Romanos, chef des forces
byzantines en Palestine, repoussa un Arabe scénite nommé Gabala
(= Jabala) et en captura un autre nommé « Ôgaros (= Hujr) fils
d'Aréthas qui est nommé enfant de la Thalabanè j»38.
Quatre années plus tard, « à la suite de la mort d'ôgaros son
frère Badicharimos (= Ma'dîkarib) » attaqua de nouveau la Phéni-
cie, la Syrie et la Palestine et s'échappa sans être inquiété. Enfin,
l'année suivante, c'est-à-dire probablement en 502, «Anastase
conclut un traité avec Aréthas, le père de Badicharimos et
d'ôgaros, appelé (fils) de la Thalabanè, et dès lors toute la Palest
ine, l'Arabie et la Phénicie jouirent de la tranquillité et de la
paix».
Dans les années 497-502, le Levant subit donc une série de raids
dévastateurs, lancés d'une part par un certain Gabala, d'autre part
par deux frères Ôgaros et Badicharimos, fils d'un Aréthas su
rnommé l'« enfant de la Thalabanè »39. En 502, une paix est conclue
entre Aréthas et Byzance. Un autre récit, conservé à la fois chez
Malalas et Théophane, mentionne un Aréthas qui, comme le pré
cédent, a un rapport avec la Palestine. Cet Aréthas, nous dit- on, se
querella avec le duc de Palestine, s'enfuit vers les Indes (s'agit-il de
l'Arabie méridionale ?), mais fut capturé et tué par Alamoundaros,
le souverain arabe vassal des Perses. Une expédition punitive de
Byzance le vengea40. La date de ces événements serait 528.
36. Olinder 1927, p. 109 sqq. ; Nonnosos dans Photius, Bibliothèque III (éd. Henry, I,
p. 5) : « Kaisos, après une seconde ambassade d'Abramès auprès de lui, vint à Byzanee. » II
est vrai que Kaisos semble exercer * le commandement sur la Palestine » après son voyage
à Byzance, tandis qu'Imru' al-Qays meurt à Ancyre (aujourd'hui Ankara) sur le chemin du
retour.
37. Sous le nom de Théophane, dit le Confesseur, nous est parvenue une ample Chro
nique commençant au IIIe siècle et s'achevant au début du IX*. L'auteur a unifié les données
chronologiques en comptant les années à partir de la Création, mais il lui est arrivé de com
mettre des erreurs dans ses calculs et ses équivalences, notamment pour la période qui
nous intéresse : fréquemment, les dates absolues doivent être corrigées.
38. Théophane, Chronographie, A. M. 5990 (éd. De Boor, p. 141).
39. Procope de Gaza fait également allusion à ces graves événements, mais en termes
très généraux (Chauvot 1986, p. 7 sqq., 32 sqq. et 133 sqq.).
40. « Cette année -là, il advint qu'un conflit éclata entre le duc de Palestine, Diomède,
silentiaire, et le phylarque Aréthas. Aréthas prit peur et se dirigea vers le limes intérieur en
direction du territoire indien. En l'apprenant, Alamoundaros, le Saracène des Perses, atta-

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