Une inscription araméenne provenant de l'Émirat de Sharjah (Émirats arabes unis) - article ; n°4 ; vol.136, pg 695-707

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1992 - Volume 136 - Numéro 4 - Pages 695-707
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Monsieur Javier Teixidor
Une inscription araméenne provenant de l'Émirat de Sharjah
(Émirats arabes unis)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 136e année, N. 4, 1992. pp. 695-
707.
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Teixidor Javier. Une inscription araméenne provenant de l'Émirat de Sharjah (Émirats arabes unis). In: Comptes-rendus des
séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 136e année, N. 4, 1992. pp. 695-707.
doi : 10.3406/crai.1992.15148
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1992_num_136_4_15148COMMUNICATION
UNE INSCRIPTION ARAMÉENNE
PROVENANT DE L'ÉMIRAT DE SHARJAH (ÉMIRATS ARABES UNIS),
PAR M. JAVIER TEDUDOR
Dans la péninsule d'Oman, à l'extrémité sud du Golfe, deux sites
archéologiques ont été récemment étudiés : Mleiha, une agglomérat
ion active dès le me siècle av. J.-C. jusqu'aux premiers siècles de
l'ère chrétienne, et ed-Dour qui connut un grand développement au
Ier et au 11e siècles ap. J.-C. et qui resta occupé jusqu'au IVe siècle.
Ils ont été l'objet de fouilles systématiques depuis 1986, le premier
par la Mission archéologique française à Sharjah1 et le deuxième par
une mission internationale.
Mleiha, dans l'Émirat de Sharjah, est située à 50 km environ de
la côte du Golfe, dont elle est séparée par un champ de dunes qui
constitue l'extrémité septentrionale du Rub al-Khali, le grand désert
d'Arabie. Mleiha est établie sur un piémont qui bénéfiie de bonnes
conditions naturelles, en particulier de ressources en eau, ce qui a
permis le développement d'une agriculture relativement prospère.
La région où se trouve Mleiha est déjà mentionnée dans les textes
assyriens du vne siècle avec le nom de Qadé dont le roi Padé fut
un contemporain d' Assurbanipal. Sous les Achéménides, cette partie
de la péninsule faisait partie de leur empire, intégrée administrati-
vement aux territoires de la côte d'en face au sud de la Perse.
1. La fouille est dirigée par Rémy Boucharlat à qui je dois les renseignements suivants :
Le secteur des maisons, habitations et zones d'artisanat fut occupé de manière inégale
depuis le IIIe siècle avant notre ère. Toutes les constructions sont en briques crues ; en
général monocellulaires, elles étaient parfois subdivisées en deux pièces. Le matériel est
assez abondant aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des maisons : céramique, outils de
pierre, outils en fer et en bronze, vaisselle en verre, objets de parure. Les tombes monum
entales de cet habitat évoluent au cours de trois ou quatre siècles d'occupation du site.
Celles des trois derniers siècles avant notre ère sont des fosses individuelles recouvertes
d'un plafond de branches et surmontées par un mausolée en briques crues. Plus tard,
les tombes sont plus vastes et la fosse devient une véritable chambre. Jusqu'à présent,
il existe un seul exemple de chambre couverte par des murs de pierre montés en encorbel
lement et surmontée d'un enclos (7,40 m par 5,50 m) dont les murs en pierres portent
des traces de peinture. Cf. M. Mouton, « Excavations at Mleiha » dans R. Boucharlat (éd.),
Archaeological Surveys and Excavations in the Sharjah Emirate, 1988. A Fourth Preliminary
Report, Lyon 1988, p. 44-71 et R. Boucharlat, « Entre la Méditerranée et l'Inde. Établiss
ements du golfe Persique à l'époque gréco-romaine », Revue archéologique, nouv. série 1
(1989), p. 214-219. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 696
Aujourd'hui, le site archéologique forme un quadrilatère de 2,5 km
d'est en ouest par 2 km du nord au sud. La plaque de bronze et
le petit fragment que je présente ici furent trouvés en 1991 hors
de cette zone et en surface ; elles sont conservées au musée de Sharjah.
La plaque, de 8 cm par 5,1 cm, porte un texte complet de 9 lignes
gravé en pointillé (flg. 1) et, d'après les deux trous placés à chacun
de ses quatre angles, je conjecture qu'elle était clouée contre un mur
probablement de pierre. Les trous, pourtant, durent être faits en deux
occasions différentes : la plaque ne restant pas bien fixe une pre
mière fois, il fallut la perforer à nouveau pour mieux l'attacher.
L'écriture de notre texte est vaguement apparentée à l'écriture du
Ve siècle avant ère trouvée à Teima, comme le sont les inscrip
tions araméennes récemment découvertes à Bahrein et à Failaka2 ;
elle relève encore de l'araméen employé au Moyen-Orient à l'époque
perse, sans posséder pour autant la souplesse que les scribes du Ve
et du VIe siècles avaient réussi à donner aux textes inscrits sur matière
dure. Avec l'emploi régulier de l'encre pour écrire des lettres ou
des rapports officiels, l'écriture araméenne cursive connut une époque
de splendeur sous les Achéménides, garda son élégance jusqu'à la
fin du IVe siècle avant notre ère et devint par la suite l'écriture de
parade des inscriptions lapidaires nabatéennes et palmyréniennes
(fig. 2).
L'inscription du musée de Mleiha montre à peine des traits cursifs ;
toutefois les graphies du heth, du nun (souvent semblable à celle du
lamed), ou du qoph sont des reliques de l'écriture des scribes de l'époque
perse. Comme c'était le cas dans les inscriptions araméennes de cette
époque, les lettres daleth, res et kaph se ressemblent et, dans notre
texte, le 'aïn présente aussi une graphie semblable à ces trois lettres.
Cette ambiguïté graphique complique considérablement la lecture
de l'inscription. Un autre obstacle à surmonter est la graphie parfois
identique du heth et du ment, une particularité qu'on ne rencontre
nulle part dans les inscriptions araméennes tardives. Les graphies
de Valeph (toujours arrondi à la base) et du samek rappellent celles
des inscriptions araméennes de Hatra, au nord de l'Iraq actuel. Ce
rapprochement n'est pas sans intérêt, nous le verrons, pour dater
la plaque de Mleiha. Hatra avait été peuplée à la fin du Ier siècle
av. J.-C. par des tribus venues sans doute de l'Arabie orientale et
l'écriture que ces développèrent une fois sédentarisées dérivait
2. Teima : CIS II 114, 115 ; K. Beyer et A. Livingstone, « Die neuesten aramâischen
Inschriften aus Taima », ZDMG 137 (1987), p. 185-186. Je ne vois pas de rapprochements
possibles entre l'écriture de Mleiha et celle de Bahrein et Failaka ; pour ces textes : J. Teixidor,
« A propos d'une inscription araméenne de Failaka », dans éd. T. Fahd, L'Arabie préislamique
et son environnement historique et culturel, Actes du Colloque de Strasbourg 24-27 juin 1987,
Leyde 1989, p. 169-171. INSCRIPTION ARAMEENNE DE SHARJAH 697
Fig. 1. — Plaque en bronze avec inscription arameenne.
Musée de Sharjah (E.A.U.)
1992 45 698 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Fig. 2. — Autographie de l'inscription araméenne de Mleiha. INSCRIPTION ARAMÉENNE DE SHARJAH 699
en partie de l'écriture araméenne pratiquée au sud de la Mésopot
amie et au nord-est de l'Arabie : les Chaldéens qui, d'après Strabon
(16.3.3), habitaient Gherra parlaient certainement l'araméen. La proxi
mité de l'empire parthe et le rayonnement de son influence pourr
aient justifier la ressemblance de certaines lettres de l'alphabet hatréen
avec les écritures perse et parthe. L'écriture de la plaque a pu aussi
subir l'influence de la Mésène ou d'Élymaïs au nord du Golfe, ce
qui expliquerait en partie les formes de Valeph, du samek et du sin
dont la longue barre de la lettre est couchée sur la ligne idéale de
l'écriture3. La comparaison avec l'écriture de l'inscription parthe
gravée sur la jambe d'une cuisse d'Héraclès trouvée à Séleucie du
Tigre en 1984, me paraît pertinente, cette inscription est datée de
151 de notre ère4.
Voici la lecture que je propose :
1. 'L NPSTW H[Y] WG
2. WHW PY MWKY 'BD
3. WHBLT WLM L'N K
4. LH WMNT MN SLL
5. WDKRN LBNYH-H
6. LQ 'HRHM YT '
7. DH HYYN' KNPS
8. HM WWLDHM WL'MH
9. M W N HTM RHQW
(1) Ce tombeau-ci et la lo(2)ge, à Mûkî, (les) a faits (3) Wahbalât, et, en
vérité, que maudissent K(4)ahl (?) et Manât celui qui (les) pillerait. (5) Et
le mémorial est pour ses fils — la p(6)art de leur descendance (sera fixée)
avec l'accor(7)d des vivants : eux-(8)mêmes et leurs enfants — et pour leurs
oncles(9). Et il n'y a pas de document de concession.
Ce texte, malgré sa concision, contient toutes les clauses qu'on
trouve dans les longs textes funéraires nabatéens de l'Arabie du Nord.
Wahbalât a érigé une tombe comportant une loge à plusieurs niches,
3. Dans une inscription, malheureusement très endommagée, provenant d'ed-Dur et datant
d'après le contexte archéologique du Ier siècle de notre ère, le sin a la forme d'un triangle
rectangle caractéristique de l'écriture de Hatra ; cette forme s'expliquerait à ed-Dur par
l'influence du royaume d'Élymaïs (Sousiane), voir J. Naveh, Early History ofthe Alphabet,
Jérusalem-Leyde 1982, p. 133 ; pour les écritures araméennes à l'est de l'Euphrate,
cf. J. Naveh, « The North-Mesopotamian Aramaic Script-type in the Late Parthian period »,
Israël Oriental Studies 2 (1972), p. 293-304. Dans le texte d'ed-Dur, je ne lis que LSMS,
« à Shamash » ; cf. E. Haerinck, C. Metdepenninghen et K. G. Stevens, « Excavations at
ed-Dur (Umm al-Qaiwain, U.A.E.) — Preliminary report on the second Belgian season
(1988), Arabian archaeology and epigraphy 2:1 (1991), 31-60; p. 36.
4. F. A. Pennacchietti en donne une bonne reproduction dans Mesopotatnia 22 (1987),
p. 173. Une étude complète de cette inscription importante dans P. Bernard, « Vicissi
tudes au gré de l'histoire d'une statue en bronze d'Héraklès entre Séleucie du Tigre et
la Mésène », Journal des Savants, janvier-juin, p. 3-68. Pour l'influence de la Mésène dans
la région du Golfe, voir D. T. Potts, The Arabian Gulf in Antiquity, 2 vols., Oxford : Cla-
rendon Press 1991 ; vol. I, p. 323-325. 700 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
un monument funéraire bien connu à Hégrâ et à Palmyre, et, après
avoir rappelé la malédiction sur les pilleurs éventuels, il précise qui
aura le droit d'y être enseveli et comment ce droit sera fixé. Au milieu
de la ligne 5, après la mention des fils de Wahbalât, une barre hori
zontale ouvre une sorte de parenthèse qui se termine, sans que cela
soit marqué, avec l'avant-dernier mot de la ligne 8. Il s'agit d'une
clause qui concerne exclusivement la descendance, sans doute mâle,
des fils de Wahbalât et non pas celle des oncles quoique le texte
montre, une fois de plus, le rôle privilégié de l'oncle dans la famille
arabe. Je crois lire aussi « son oncle » dans la troisième ligne du
fragment.
L'article 7 devant nephestû n'est pas surprenant ici : il apparaît
dans les textes nabatéens au tournant de l'ère non pas seulement
devant les noms propres, mais aussi devant les noms communs5.
A la place de la préposition araméenne b- notre texte utilise py, un
emprunt arabe évident. L'absence du pronom relatif aPy, « que », devant
« a fait » est singulière ; c'est une construction syntactique qui n'est
pas habituelle dans les dédicaces ouest-sémitiques6. Les trois termes
nephestû, gwhzv et, à la ligne 9, rhqw sont à l'état emphatique mais
avec la forme finale -w au lieu de Valeph de l'araméen ; c'est peut-
être sous l'influence des noms propres arabes à terminaison en -w
que quelques noms communs nabatéens ont reçu aussi cette notation
emphatique. La question reste controversée, mais il est certain que,
à part le nabatéen tardif, aucun autre dialecte araméen ne connaît
un tel état emphatique7.
Ligne 3 : lm est un adverbe très usité dans les documents araméens
d'Éléphantine ; il introduit un discours direct : que les dieux « maud
issent » celui qui « pillerait » le tombeau. Des deux verbes, le premier,
L'N (ligne 3), à la 3e p. sing. masc. malgré le sujet au pluriel, bien
connu par les inscriptions nabatéennes de Hégrâ, est un emprunt à
5. Il faut ajouter maintenant ce syntagme nominal au dossier étudié par W. Diem dans
« Untersuchungen zur friihen Geschichte der arabischen Orthographie. III. Endungen und
Endschreibungen », Orientalia 50 (1981), 332-383 ; p. 349-350. Pour la première attesta
tion de l'article dans les inscriptions arabes de Qaryat al-Faw, voir Ch. Robin, « Les plus
anciens monuments de la langue arabe », dans Revue du monde Musulman et de la Méditer
ranée : L'Arabie antique de Karib'îl à Mahomet, 61 (La Calade, Aix-en-Provence : Édisud,
1991), 113-125; p. 103.
6. Un texte de Hégrâ qui est clairement arabe mais écrit en caractères nabatéens dit :
dnh qbrw SN'H K'BW, « ceci est le tombeau [qu']a fait Kaabô », J. Cantineau, le Nabatéen I,
p. 112; c'est l'inscription nabatéenne n° 17 datée de 267 ap. J.-C, cf. A. J. Jaussen-
R. Savignac, Mission archéologique en Arabie, vol. I, Paris 1909. La comparaison avec le
texte de Mleiha n'est pas pertinente car le verbe ne porte pas, comme dans l'inscription
nabatéenne, le pronom enclitique -h. M. O'Connor étudie cette question grammaticale dans
« The Arabie Loanwords in Nabatean Aramaic », Journal ofNear Eastern Studies 45 (1986),
213-229 ; voir p. 223-224.
7. Voir les remarques de Cantineau, le Nabatéen II, p. 165-169 et de Diem, art. cit.,
p. 336-355. Cf. O'Connor, art. cit., p. 223 n. 52. INSCRIPTION ARAMÉENNE DE SHARJAH 701
l'arabe ; le deuxième, sll (ligne 4) « piller », n'était pas encore attesté
dans les inscriptions funéraires de l'ouest-sémitique. Il est connu en
hébreu, mais aussi en akkadien d'où le terme a dû arriver en Arabie8.
Il ne faut pas oublier que Nabonide, le dernier roi de Babylone, séjourna
dix ans dans l'oasis de Teima.
Les lignes 6/7 concernent la future distribution des niches aux
membres de la famille. Le texte rappelle ici une phrase qu'on lit
dans une inscription nabatéenne de Hégrâ de 36 de notre ère : « et
sa part consiste en les loges sépulcrales de l'Est » (whlqh mn gwhy'
mdnh', CIS II 213). Après la préposition nabatéenne yt (t),
j'explique le substantif 'DH par l'akkadien adê qui sert à désigner
un type d'accord conclu impliquant, il est vrai, un souverain9. Ce
terme, d'ailleurs, d'origine araméenne, aurait été emprunté direct
ement aux Assyriens par les Arabes, ce qui expliquerait Yaleph initial
au lieu du 'aïn ; le -h noterait le ê final du mot10. A la ligne 7,
j'indique par deux points la corrélation qu'implique la préposition
k- devant « eux-mêmes ». Le texte de Mleiha conserve partout le suf
fixe de 3e p. pi. -hm qui est la vieille forme araméenne commune
*hôm, également connue en arabe. Le nabatéen connaît aussi cette
forme finale et Cantineau a bien remarqué son archaïsme : au
IIe siècle av. J.-C, l'araméen biblique utilisait déjà -hônu.
La phrase finale de la ligne 9 consiste en trois mots : 'n, Y«, en
arabe (iânu, en akkadien), « il n'y a pas » ; le terme htm, « sceau »,
qui, ici, doit signifier « document », sans doute une référence au
document mentionné par plusieurs textes de Hégrâ12 et qui donnait
à certaines personnes le droit à la sépulture ; enfin, rhqw que je
traduis par « concession », peut-être s'agit-il d'un infinitif pa'el :
rahhaqa(û), forme nominale du verbe « aliéner » ou « céder », courant
à Palmyre pour indiquer la concession de niches dans un tombeau13.
8. sll ne peut pas dériver du sudarabique tll car la première radicale aurait été alors
T et non pas s, cf. ytb, qui devient ysb dans l'araméen ancien mais ytb à partir de l'époque
perse. Sur l'influence mésopotamienne en Arabie voir D. F. Graf, « The Origin of the
Nabataeans », aram 2 : 1&2 (1990), 45-75 ; p. 48-49.
9. Cf. A. Livingstone, « Arabians in Babylonia/Babylonians in Arabia : Some reflections
à propos new and old évidence », dans éd. T. Fahd, L'Arabie préislamique et son environne
ment historique et culturel, Actes du Colloque de Strasbourg 24-27 juin 1987, Leyde 1989,
p. 97-105 ; voir p. 101 ; ajouter, S. Parpola-K. Watanabe, Neo-Assyrian Treaties and Loyalty
Oath, States Archives of Assyria II, Helsinki University Press 1988, p. x-xvi.
10. Voir A. Lemaire et J.-M. Durand, Les inscriptions araméennes de Sfiré et l'Assyrie
de Shamshi-ilu, Hautes Études Orientales 11/20, Genève-Paris 1984, p. 24-28. Cf. S. A. Kauf-
man, The Akkadian influences on Aramaic, Assyriological Studies, n° 10, The University
of Chicago Press 1974, p. 33 et 149.
11. le Nabatéen I, p. 55 ; S. Segert, Altaramâische Grammatik, Leipzig 1975, p. 173-174.
12. CIS II 197, 198, 206, 207, 209.
13. M. Gawlikowski, Monuments funéraires de Palmyre, Varsovie 1970, p. 174. Voir des
références diverses chez Ch.-F. Jean-J. Hoftijzer, Dictionnaire des inscriptions sémitiques de
l'ouest, Leyde 1965, s.v. RHQ. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 702
La distinction que fait le texte de Mleiha entre nephestû, « tombeau »,
et nephes, « personne », est instructive. On sait que napistû en akka
dien signifie « le souffle de vie » et que nps est attesté dans l'araméen
du viiie siècle pour désigner la personne. Il est pourtant difficile, voire
impossible, de déterminer quand ce terme commença à désigner aussi
la fosse avec sa pierre tombale ou le monument dans lequel la per
sonne avait été ensevelie. A Teima, le funéraire est appelé
nephes au Ve ou vie siècle (CIS II 115, 116) et c'est ainsi qu'on
l'appelle, au Ier siècle av. J.-C. chez les Nabatéens de Soueida (CIS II
162) et d'Umm er-Resas, au nord de la Nabatène (CIS II 195). L'ambi
valence de nephes, « personne » et « monument funéraire », est donc
bien attestée dans l'araméen de l'Arabie septentrionale depuis l'époque
perse. En Arabie du Sud, nephes (avec s et non s) est employé pour
indiquer le monument funéraire et la personne14, et ce n'est qu'en
safaïtique que l'on trouve une distinction entre monument funéraire
— npst — et personne — nps15. La distinction que l'on découvre
maintenant dans l'inscription de Mleiha montre bien que la notion
de nephes, « monument funéraire », fut à l'origine indépendante de
celle de « personne ». En 1914, E. Littmann avait déjà émis l'hypo
thèse qu'elle était d'origine arabe16. Le nephes/nephestû aurait donc
consisté en un monument funéraire qui, au commencement du Ier millé
naire de notre ère, ne représentait nullement le défunt.
Des deux divinités mentionnées, la première est probablement Kahl,
en admettant que le scribe ait fait une métathèse. Kahl est ment
ionné dans des inscriptions de Qaryat al-Faw, à 280 km au nord-est
de Najran, qui datent du IIe ou du Ier siècle avant notre ère17. Manât
est une divinité de l'Arabie centrale dont le culte est répandu dans
toute l'aire de l'ouest-sémitique. Dans les inscriptions nabatéennes
de Hégrâ, elle est mentionnée parfois avec son qys', un terme qui
désigne « la mesure » et qui est peut-être une référence à sa condition
14. A. F. L. Beeston, M. A. Ghul, W. W. Mûller, J. Ryckmans, Dictionnaire sabéen,
Louvain-la-Neuve 1982, p. 93. Dans un texte minéen publié par A. J. Jaussen-R. Savignac,
Mission archéologique en Arabie, vol. II, Paris 1914, p. 283, n° 23, le nephes semble indiquer
un cénotaphe.
15. Comme me le fait noter Michael C. A. Macdonald, d'Oxford. Voir E. Littmann,
Safaitic Inscriptions, Publications of the Princeton University Archaeological Expéditions
to Syria in 1904-1905 and 1909, IV C, Leyde 1943, nos. 688 et 360.
16. Nabataean Inscriptions front the Southern Haurân, Publications of the Princeton Univ
ersity Archaeological Expéditions to Syria in 1904-1905 and 1909, IV A, Leyde 1914,
p. xi-xii ; voir M. Gawlikowski, « La notion de tombeau en Syrie », Berytus 21 (1972),
p. 5-15 et « The Sacred Space in Ancient Arab Religions », dans éd. A. Hadidi, Studies
in the History and Archaeology of Jordan I, Amman : Department of Antiquities, 1982,
p. 301-303.
17. Ch. Robin, art. cit., p. 113-125. C'est encore mon collègue et ami Michael C. A. Mac
donald qui m'a suggéré que klh pouvait être une métathèse du nom du dieu Kahl. Je
profite de cette occasion pour le remercier d'avoir bien voulu discuter avec moi plusieurs
points particulièrement délicats tout au long de mes recherches. INSCRIPTION ARAMÉENNE DE SHARJAH 703
de garante de la propriété, tribale ou privée18. Le nom de la déesse
est écrit Manûtû en nabatéen et c'est cette graphie qui apparaît aussi
dans les inscriptions palmyréniennes du Ier siècle de notre ère : c'est
donc la prononciation qu'avaient connue les tribus palmyréniennes
avant de quitter l'Arabie et qu'elles apportèrent par la suite à Palmyre.
Manât est la arabe du nom, et, au lieu d'y voir une tran
sformation tardive du nabatéen Manûtû, comme on l'a souvent écrit,
la graphie Manât du texte de la région de Mleiha me fait penser que
ce culte relève d'un milieu autre que celui des Nabatéens, probable
ment sud-arabique et assez ancien puisqu'il était associé, si l'on accepte
mon hypothèse, à celui du dieu Kahl.
Même si l'inscription reflète de manière concise toute la terminol
ogie juridique nabatéenne présente dans les inscriptions funéraires
de Hégrâ, elle n'empreunte pas pour autant l'écriture employée dans
l'Arabie septentrionale, à Pétra ou dans le Hauran19. La présence
dans notre texte de noms communs terminés en -w ainsi que d'emprunts
arabes démontre une fois de plus la transformation que subit l'araméen
en Arabie, une transformation qui va de pair avec les particularités
de la calligraphie dont les plus importantes sont l'absence de traits
cursifs et le rapprochement que l'on peut faire avec l'évolution de
l'écriture araméenne à Hatra, en Mésène ou en Élymaïs dès le Ier siècle
de notre ère. J'en déduirais que la plaque peut dater du 11e siècle de
notre ère, ce qui ferait remonter d'un siècle la présence d'emprunts
arabes dans l'araméen écrit en Arabie. En effet, l'inscription de Raqash
fille de 'Abd-Manât, morte à Hégrâ (Jaussen-Savignac 17), est de 267
ap. J.-C. : une écriture nabatéenne accompagnée de deux lignes en
thamoudéen, recouvre un texte presque entièrement arabe20.
18. A. Livingstone, B. Spaie, M. Ibrahim, M. Kamal et S. Taimani, « Taima' : Récent
Soundings and New Inscribed Material »,Atlal, The Journal of Saudi Arabian Archaeology,
7 (1983), 102-1 16 ; p. 105 ; cf. J. Teixidor, « Un culte arabe préislamique à Palmyre d'après
une inscription inédite », CRAI avril-juin 1985, p. 286-292. Une des inscriptions de Qaryat
al-Faw (voir Robin, p. 115) commémore précisément la construction d'un oratoire par un
certain Qayshmanât : le nom dévoile donc une ancienne épithète de la déesse, voir aussi
A. Jamme, « New Hasaean and Sabaean Inscriptions from South Arabia », Oriens antiquus 6
(1967), p. 181-183.
19. Voir le tableau publié par J. Starcky dans Suppl. au Dictionnaire de la Bible VII,
1964, col. 927-928 et J. Naveh, Early History of the Alphabet, The Magnes Press, Jerusalem-
E. J. Brill, Leyde 1982, p. 156.
20. Voir déjà J. Starcky dans « Pétra et la Nabatène », Suppl. au Dictionnaire de la Bible VII
(1964), col. 932. Cf. O'Connor, p. 227 et J. F. Healey, « The Nabataean Contribution to
the Development of the Arabie Script », aram 2 : 1&2, 1990, p. 93-98. Je ne comprends
pas pourquoi A. Negev soutient que l'inscription au dieu Obodas trouvée à Avdat en 1979
doit dater des années entre 88/89 et 125 ap. J.-C, « Obodas the God », Israël Explorations
Journal 36 (1986), p. 56-60. Un temple nabatéen fut dédié à Obodas en 268 (cf. Starcky,
art. cit., col. 906), et l'inscription de Negev pourrait dater de cette époque. Écrite en
nabatéen, elle est considérée comme entièrement arabe par J. A. Bellamy dans « Arabie
Verses from the First/Second century : the Inscription of 'En 'Avdat », Journal of Semitic
Studies 35 (1990), p. 73-79.

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Thot, le dieu qui vole des offrandes et qui trouble le cours du temps - article ; n°3 ; vol.114, pg 547-556

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