La lecture comme thérapie dans la médecine gréco-romaine - article ; n°2 ; vol.146, pg 803-822

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 2002 - Volume 146 - Numéro 2 - Pages 803-822
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
Lecture(s) : 37
Nombre de pages : 21
Voir plus Voir moins

Monsieur Heinrich von Staden
La lecture comme thérapie dans la médecine gréco-romaine
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 146e année, N. 2, 2002. pp. 803-
822.
Citer ce document / Cite this document :
von Staden Heinrich. La lecture comme thérapie dans la médecine gréco-romaine. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 146e année, N. 2, 2002. pp. 803-822.
doi : 10.3406/crai.2002.22477
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_2002_num_146_2_22477COMMUNICATION
LA LECTURE COMME THÉRAPIE DANS LA MÉDECINE GRÉCO-ROMAINE,
PAR M. HEINRICH VON STADEN,
CORRESPONDANT ÉTRANGER DE L'ACADÉMIE
Une observation qui ne concerne qu'un petit groupe peut
parfois contribuer à éclairer des questions d'une portée plus
générale. C'est le cas d'un groupe de lecteurs dont on peut suivre
la trace pendant près d'un millénaire dans les textes médicaux
grecs et latins. Tous ces lecteurs ont deux points communs :
premièrement, ils lisent pour améliorer leur état physique ou
mental ; deuxièmement, ils le font sur la recommandation de
médecins qui prescrivent différentes sortes de lectures pour dif
férentes maladies ou constitutions physiques. Quelques-uns
lisaient tout haut et y mettaient tant d'énergie qu'ils en transpi
raient, tandis que d'autres lisaient calmement et à voix basse ;
quelques-uns étaient fous, d'autres sains d'esprit ; quelques-uns
étaient malades, d'autres en bonne santé ; il y avait parmi eux des
hommes et des femmes, des convalescents et des sujets vigoureux.
Tous sont anonymes et figurent comme autant de représentants
de diverses constitutions physiques ou de types de maladies.
Les témoignages qui les concernent révèlent des aspects signi
ficatifs de la lecture dans le monde gréco-romain, qui
semblent avoir échappé à l'attention de la plupart des historiens
modernes qui se sont intéressé à la lecture et à l'écriture dans
l'Antiquité1. D'autre part, ils ne sont pas sans conséquence pour
l'histoire de la médecine dans l'Antiquité, car ils conditionnent
notre utilisation des textes anciens. Ils ont pourtant été négligés, à
de rares exceptions près2, par les historiens de la médecine
moderne.
1. Parmi les rares exceptions se trouve E. Valette-Cagnac, « Corps de lecteurs », dans
Corps romains, textes réunis par Ph. Moreau, Grenoble, 2002, p. 289-312, qui cependant ne
semble pas tenir compte des travaux pertinents des historiens de la médecine (voir n. 2).
2. Voir par exemple G. Finney, « Médical théories of vocal exercise and health »,
Bulletin ofthe History ofMedicine 40, 1966, p. 395-406 ; A. Rousselle, « Parole et inspiration.
Le travail de voix dans le monde romain », History and Philosophy ofthe Life Sciences 5, 1993,
p. 129-157 ; A. Debru, Le corps respirant. La pensée physiologique chez Galien (Studies in
Ancient Medicine, 13). Leiden-New York-Cologne 1996, p. 248-253. Voir aussi H. von 804 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Ces témoignages sur la lecture thérapeutique s'étendent sur
près de mille ans, du ve4Ve siècle av. J.-C. jusqu'au VIIe siècle de
notre ère. Une analyse complète de tous les textes pertinents
dépasserait largement le cadre d'une communication. Je me
contenterai donc d'explorer les usages de la lecture comme thé
rapie dans cinq auteurs anciens, ce qui devrait permettre d'ident
ifier les questions sociales, culturelles et historiographiques sou
levées par ce groupe de lecteurs.
1. La Collection hippocratique
Je commencerai par la Collection hippocratique. Ce qui frappe,
c'est d'abord la forte disproportion entre les références à l'écriture
et les références à la lecture. Le nombre de explicites à
l'écriture (plus de 150) témoigne du rôle important que joue dans la définition de l'identité du médecin hippocrati
que aux Ve et IVe siècle av. J.-C.3 Ces références illustrent dans la
plupart des cas la tendance des médecins hippocratiques à se
poser en écrivains4, même s'ils sont en même temps lecteurs,
comme en témoignent les allusions aux auteurs d'autres traités
qu'ils citent soit pour les critiquer soit pour les louer5. De fait les
Staden, « The Dangers of Literature and the Need for Literacy : A. Cornélius Celsus on
Reading and Writing », dans Les textes médicaux latins comme littérature, Actes du VIe
colloque international sur les textes médicaux latins, édition préparée par A. et J. Pigeaud,
Nantes, Institut universitaire de France, Université de Nantes, 2000, p. 355-368.
3. Sur les usages de ypàcpeiv et ypa<p7) (Par exemple dans l'expression a^tov ypacpyjç)
dans la Collection hippocratique voir K. Usener, « Schreiben in Corpus Hippocraticum »,
dansZter Ubergang von der Milndlichkeit zur Literatur bei den Griechen, W. Kullmann et M.
Reichel éd. (Script Oralia, 30), Tûbingen, 1990, p. 291-299 ; I. M. Lonie, « Literacy and the
development of Hippocratic medicine », dans Formes dépensée dans la Collection hippocrat
ique. Actes du IVe colloque international hippocratique, F. Lasserre et P. Mudry éd., Genève,
1983, p. 145-161. Voir aussi G. L. Miller, « Literacyand the Hippocratic Art : Reading,
Writing, and Epistemology in Ancient Greek Medicine », Journal of the History of Medicine
and Allied Sciences 45, 1990, p. 11-40.
4. « Hippocrate », Des fractures 1 et 25 (III, 414, 3, et 500, 11 Littré ; II, 46,13 et 83, 13
Kûhlewein) : àvocyxocÇopiai, 8s tzKzLiù ypàçsiv rcepî aùr/jç..., où fjtivToi ye àv ëypacpov
Tcepl toutou toctocutx Du régime 1, 2 (VI, 466, 15 Littré ; CMG I, 2, 4, p. 122, 12-13
Joly/Byl) : où^ oï6v te aXXcoç moç k[ik <ruyyp<x<J/avTa ôp6wç auyypà^ou. Des affections
18 (VI, 226, 23-228, 1 Littré) : Sioti Se TpiToûoç xoci, TSTapTaïoç krépoidi [xot yéypa7rrm.
Voir aussi Des affections 4, 5, 15, 32, 33 (VI, 212, 10, 214, 5, 224, 10, 226, 11, 244, 6, 244, 19
Littré).
5. Par exemple « Hippocrate », De l'ancienne médecine 1, 1 (I, 570, 2-9 Littré ; 118, 3-10
Jouanna) : ôxoaoi, [xèv ÈTC/eÊpYjaav 7tepl Î7]Tpix7)ç Xéyeiv 7) ypàcpsiv Ûtc60£ctiv ocÙto!
é u7ro6é[JLSvoi, tw Xoycp 6eppt,ov ■rç ^UXPOV ^ UYPOV ^ ^pov ^ aXXo ri 6 av
v, èç (3paxu ayo^Tsç tt]v àp^v t% aÎTÎrjç toTctiv àv0pa>7rotcn, twv voûatov ts
xal toû 0avaTou xoù izolci ttjv aur/]v êv y] Suo Û7ro0éfzevoi, èv 7roXXolai [i.èv xal lai LECTURE COMME THÉRAPIE 805
références explicites à la lecture sont extrêmement rares chez ces
auteurs. La valorisation de l'écriture aux dépens de la lecture, un
phénomène présent dans la littérature contemporaine6, remonte
donc à l'Antiquité, comme plusieurs études récentes des témoi
gnages non-médicaux sur la lecture l'ont confirmé.
D'après Teresa Morgan, les papyri contenant des exercices
d'école montrent qu'à chaque stade de l'éducation, la lecture
alternait avec l'écriture : l'élève apprend d'abord à lire l'alphabet
et ensuite à V écrire, à lire des mots et ensuite à les écrire, à lire des
phrases et ensuite à les écrire, etc. Dans cette approche bivalente,
l'écriture, qui vient après, semble donc plus valorisée que la
lecture7. Il faut cependant signaler que Raffaella Cribiore tire
d'une analyse détaillée des papyri en question des conclusions
opposées : « ...learning to write in the ancient school was not
governed by the same rigid rules that regulated the process of
learning to read, and [...] a limited ability in writing usually
preceded extensive training in reading » ; et de même : « writing reading at the school level. It was this initial form of
writing that consisted of copying a text without much understan-
Xéyouat, xaxaçaveïç eîcrtv àfzapxàvovxeç, (i.àXi<jxa Se à^iov [xé^acrôai, ôxt à[i.<pl
■zér/yr\c, èoucnrjç fj xpswvxaî xs 7ràvxEÇ km. xolai (jiEyicrxoicri xal xifAwcri fiàXiaxa xoùç
àya0oùç ^eipoTé^vaç xal Srjfxioupyouç. Du régime des maladies aigiles 1, 1 (II, 224, 2-9
Littré ; p. 36, 1-5 Joly) : oî o-uyypàij/avxsç xàç KviStaç xaXeo[xévaç yvwpuxç bnoioi fièv
TOXcrxouaiv oî xàfAvovxeç èv Éxàaxoitn xtov vocrcjfAaxcov opBôôç sypa^av xal otzo'kùc, av' Ivia à7ré6atv£v * xal a^pi (J-èv xouxcov, xal ô \xy\ ij]xpbç Siivaix ôpOcoç auyypà^at,
el eu 7iapà tcôv xajxvovxtov éxàcrTou 7rû6ot,TO, Ô7roTa 7ràa^ouc7tv' Ô7i6<ra Ss 7rpo<yxa- àXX' Ta[xa6eTv Seï tov ÎYjxpàv jxrj Xéyovxoç xoO xàptvovxoç, xoûxtov uoXXà Ttapeïxai,
èv àXXotcri xal E7uxai.pa evia èovxa èç xéx[i.apcrtv. 3,1-2 (II, 226, 9-228, 2 Littré ; p. 37,
2-7 Joly) : àxàp oùSè 7repl Siaix7]ç oî àp^alot, auvéypa^av oùSèv à£iov Xoyou* xaC xot
(iéya xoûxo 7tap7jxav. xàç fxévxoi 7roXuxporaaç xàç èv éxàdxr] xcov voûacov xal xrjv S' 7roXucr^tSt7]v oùx rjyvosov evioi' xoùç àpt0(i.oùç éxàaxou xtov vocj7)[xàx<ov oàça
ÈOeXovxeç cppàÇeiv oùx ôpOôiç Eypa^av. Z)« régime 1, 1 (VI 466, 3-12 Littré ; Corpus
Medicorum Graecorum I, 2, 4, p. 122, 3-10 Joly/Byl) : si (lév [xot xiç èSoxEi xcôv 7rpox£pov
auyypa^àvxcov 7iEpl Siatxïjç àv0pa)7rCv7)ç xîjç 7rpo<; yyiEiTjv ôpGôiç èyvcaxôoç
ouyysypaçévai Tràvxa Sià 7ravxoç, ôaa Suvaxôv àv6poo7rivr] yvcopiï) TTEptXvjçO^vat,
txavcôç eI^ev ôcv (xot, aXX<ov èxTrovTjaàvxtov, yvovxa xà ôpOtôç Exovxa, xouxotct
^p^dOat, xaGoxt Exacrxov aùxcov èSoxEt /prjcrifiov Elvat. vûv Se 7ioXXol [xèv ^8t]
auvéypa^av, oùSslç Se tcco eyva) ôpôoiç xa86xt ^v aùxoïai (juyypa7rxéov àXXot Se
àXXo èîréxu/ov, xô Se oXov oùSstç 7i<o xâiv Trpoxspov.
6. Par exemple, C. Nooteboom, Rituelen : roman, Amsterdam, 1980.
7. T. Morgan, Literate Education in the Hellenistic and Roman Worlds, Cambridge, 1998,
p. 91-92 : « First [...] we can make some observations about the formai characteristics of
the literary exercises on papyrus. Their most striking gênerai characteristic [...] is the way
they shuttle between exercises in which the pupil absorbs skills and information, and
exercises in which he articulâtes them. This bivalent approach can be seen at every stage
of éducation. First the pupil reads the alphabet, then he writes it. First he reads words and
sentences, then he writes them. » 806 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
ding. »8 Par contre Jesper Svenbro, à partir d'une analyse des
textes littéraires et des inscriptions, oppose la représentation
grecque de l'écriture comme une activité à une vision passive de la
lecture9, et du moins à cet égard il rejoint Teresa Morgan.
Ce va et vient, dans l'éducation, entre absorption passive par la
lecture et articulation active par l'écriture avait des conséquences
pratiques selon Teresa Morgan : le nombre de personnes qui
pouvaient lire (ou qui lisaient • plus couramment qu'ils n'écri
vaient) était plus élevé que le nombre de ceux qui écrivaient10
- une opinion partagée aussi bien par des papyrologues comme
Anne Ellis Hanson11 et par des historiens comme Rosalind Tho
mas. Selon Thomas, « reading and writing are quite distinct pro
cesses which are not necessarily mastered by the same individual.
Throughout history many more people hâve been able to read
than write »12.
Si l'on accepte les conclusions de Morgan, de Svenbro et de
Thomas, la tendance des médecins hippocratiques à se présenter
comme écrivains « actifs » et non comme lecteurs « passifs » reflé
terait peut-être la même valorisation de l'écriture aux dépens de la
lecture, même si par ailleurs ils ne se privent pas de dénoncer les
effets négatifs de la culture écrite sur la pratique médicale.
L'unique occurrence du mot grec le plus commun pour la
lecture (àvàyvcoaiç)13 dans les traités hippocratiques de l'époque
8. R. Cribiore, Writing, Teachers, andStudents in Graeco-Roman Egypt (American Stu-
dies in Papyrology, 36), Atlanta, Georgia 1996, p. 9, 149 ; voir aussi p. 10, 148-52, 157.
9. J. Svenbro, Phrasikleia. Anthropologie de la lecture en Grèce ancienne, Paris, 1988, chap.
9 et 10 ; Id., Ameisenwege. Figuren der Schrift und des Lesens in der griechischen Antike,
Graz-Vienne, 2000, p. 22 : « Fur die alten Griechen ist Schreiben folglich besser als Lesen
[...] Der Schreiber setzt seine korperliche Integritat nicht aufs Spiel, er setzt — in seiner
Eigenschaft als Schreiber — seine Autonomie keinem Abenteuer aus. Er tut,
was ein griechischer freier Mann tun soll : steuern, besitzen, kontrollieren. Seine Schrift
ist darauf aus, das Sprechorgan des Lesers zu beherrschen, sich eigen zu machen, zu
kontrollieren. »
10. T. Morgan, op. cit. (n. 7), p. 92 : « It seems likely, both in the ancient évidence and by
comparison with other pre-printing societies, that more people could read, or read more
fluently, than write in the Greek and Roman worlds. » Voir aussi p. 9-151 sur les fonctions
et les formes de la lecture dans l'éducation grecque et romaine.
11. A. E. Hanson, « Ancient illiteracy », dans Literacy in the Roman World, Journal of
Roman Archaeology, Suppl. 3, 1991, p. 159-198, surtout 179-183 (5. More readers of Greek
than writers ?).
12. R. Thomas, Literacy and Orality in Ancient Greece, Cambridge, 1992, p. 10 ; voir aussi
p. 154 : « In most periods of history the skills of reading and writing hâve been separate
ones, and it is worth suggesting that some of the " illiterates " and " slow writers " may hâve been able to read. »
13. Sur les divers mots grecs signifiant « lire », « lecture », « lecteur », etc., voir P. Chan-
traine, « Les verbes grecs " lire " (àvayi.yv6)oxto, è7riXéyo(xat, èvroy^àvo),
àvaXéyo[J.at) », Annuaire de l'Institut de Philologie et d'Histoire orientales et slaves (Université
Libre de Bruxelles) 10, 1950, p. 115-126 (cette analyse s'étend aussi à des mots tels LECTURE COMME THÉRAPIE 807
classique est de ce point de vue frappant. En effet, il ne renvoie pas
à une activité de l'auteur ou de ses confrères, mais à des exercices
prescrits à des patients. Après avoir fait une distinction entre les
exercices « naturels » (xaxà cpumv) et « violents » (Bleu. (3nQ<;) l'auteur
hippocratique Du Régime, Livre II, remarque :
« Quant aux exercices, il faut distinguer ainsi quelles propriétés ils
ont... Les naturels sont les exercices de la vue, de l'ouïe, de la voix, de
la réflexion... Tous les de la voix - discours, lectures ou
chants — mettent l'âme en mouvement, qui, par ce mouvement,
s'échauffe, se dessèche et consume l'humidité... Les promenades
sont naturelles, mais elles ont déjà quelque chose de violent... »14
Au moins trois éléments de ce passage méritent d'être souli
gnés. D'abord, la lecture est décrite comme un exercice, un effort
physique. Deuxièmement, bien que la lecture soit une activité
corporelle, elle a un effet sur l'âme (^ux^)# Ce passage contient
l'une des nombreuses références à l'âme dans la Collection hip
pocratique, et il inaugure une longue tradition médicale qui
consiste à considérer la lecture comme capable d'affecter le corps
ainsi que l'âme. Troisièmement, la lecture est caractérisée comme
aussi naturelle que la vue, l'ouïe, la méditation ou la promenade.
Dans les époques postérieures on trouve cependant des appro
ches plus différenciées sur la lecture.
2. CELSE
Dans les Artes de l'encyclopédiste romain Aulus Cornélius,
dont nous avons conservés les huit livres sur la médecine (proba
blement écrits dans la troisième ou quatrième décennie du pre
mier siècle de notre ère), les références à la lecture sont bien plus
nombreuses que dans la Collection hippocratique. Ce phéno
mène semble tenir a deux faits, un changement dans la présenta
tion de l'auteur en un développement de l'intérêt pour la lecture
thérapeutique.
qu'àxoûeiv, àxoTj) ; D. M. Schenkeveld, « Prose uses of àxouecv to " read " », Classical
Quarterly42, 1992, p. 129-41 ; J. Svenbro, op. cit. (n. 9), chap. 6, attire aussi l'attention sur
véfxetv, àvavéjxsiv, àvavé[X£<76ai dans le sens de « lire ».
14. « Hippocrate », Bu Régime 2, 61-62 (VI, 574, 18-576, 8 Littré ; Corpus Medicorum
Graecorum I, 2, 4, p. 184, 7-18 Joly/Byl) : Tcepl [xèv xcôv toSvqv, ^vxiva zypuGi Suvajxiv,
wSe xp-/] ytvcbcrxeiv... ot (xèv ouv xaxà epuatv aùxwv eîcrtv Ô^toç tovoç, àxoïjç, cpcùvîjç,
(xept(i.v7]ç... Ôcroi 8è tovoi cptovrjç, *f\ Xé^ieç y\ àvayvcoaieç t\ wSat, Tcàvxeç oStoi
xtvéouCTi tt)v ^UX^V' >"veo[zévy] Se ôepjjiouveTai xal ^paivexat xal to ûypov
xaxavaXÊaxsi... oî Se 7repi7taT0t xaxà çutnv fjiév eîcrt, ...zyouai Se xt (îiatov. 808 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
D'une part, Celse ne se présente plus seulement comme un
écrivain mais aussi comme un lecteur15. C'est précisément sur ses
lectures qui'il fait reposer son autorité en tant qu'écrivain16. Dans
ce cas, on est donc loin de l'opposition posée par J. Svenbro entre
un auteur actif et dominant, assimilé à l'èpaaTyjç, et un lecteur
passif et dominé assimilé à I'èp6)[i,£voç17.
L'accroissement des références à la lecture tient aussi à la
multiplication des allusions aux lecteurs qui sont les malades.
Étant donné l'importance de l'utilisation, directe ou indirecte, par
Celse des sources hellénistiques18, cet accroissement reflète sans
doute une augmentation de l'intérêt pour la lecture thérapeutique
à l'époque hellénistique. En particulier dans les quatre premiers
livres de son ouvrage, Celse à plusieurs reprises prescrit la lecture
comme hygiène ou thérapie à cause de l'effort physique qu'elle
représente. Dans le premier livre, par exemple, Celse donne le
conseil suivant aux malades qui ont mal aux intestins : « Si la
douleur vient à l'ordinaire de l'intestin large que l'on appelle le
côlon, comme ce n'est qu'une sorte de gonflement, il faut
s'employer à digérer : se donner de l'exercice en lisant et en faisant
d'autres sortes d'exercices. »19 De même, dans le livre IV, Celse
ordonne pour des pires maux d'estomac des lectures faites par le
malade :
15. Par exemple Celse, Medicina IV, 7, 5 (Corpus Meclicorum Latinorum I, p. 159, 6-7
Marx) : « ...quamuis in monumentis non Iegerim » ; VIII, 15, 5 (p. 403, 10 Marx) :
« Ilippocrate lecto ».
16. Voir H. von Staden, « Author and Authority. Celsus and the Construction of a
Scientific Self », dans Tradiciôn e Innovation de la Medicina Latina de la Antigiiedady de la
Alla Edad Media, M. E. Vâsquez Bujân éd. (Santiago de Compostela : Univer-
sidade de Santiago de Compostela, 1994), p. 103-117.
17. J. Svenbro, Phrasikleia, op. cit. (n. 9), Introduction et chap. 10 ; \A.,Ameisenwege, op.
cit. (n. 9), p. 20 : « Lesen ist also mit der Rolle des freien Bûrgers nicht unvereinbar, doch
bekommt man den Eindruck, daB es, wie die passive Rolle in der pâderastischen
Beziehung, mit Zuriickhaltung praktiziert werden soll [...] Wer liest, sollte sich also nicht
allzu sehr mit seiner Rolle als Léser identifizieren, wenn er im griechischen Sinne
" Afrei " bleiben will, daB heiBt, frei von auferlegtem Zwang. »
18. Voir M. Wellmann, Celsus. Eine Quellenuntersuchung (Philologische Untersuchun-
gen, 23), Berlin, 1913 ;W. Deuse, « Celsus im Prooemium von " De medicina " : Romis-
che Aneignung griechischer Wissenschaft », Aufstieg und Niedergang der r'ômischen Welt,
II.37.1, Berlin-New York, 1993, p. 819-841 ; M. Michler, Die hellenistische Chirurgie, Teill:
Die alexandrinischen Chirurgen, Wiesbaden, 1968 ; F. Stok, « Celso e gli Empirici », dans
La médecine de Celse, G. Sabbah et P. Mudry éd. (Centre Jean Palerne, Mémoires 13),
Saint-Étienne, 1994, p. 63-75 ; D. Manetti, A. Roselli, « II ruolo délia tradizione nei libri
chirurgici di Celso », ibid., p. 103-121 ; H. von Staden, « Media quodammodo diuersas
inter sententias : Celsus, the " rationists ", and Erasistratus », ibid., p. 77-101.
19. Celse, Medicina I, 7 (CML I, p. 40 Marx ; p. 40 Serbat) : « At si laxius intestinum
dolere consueuit, quod colum nominant, cum id nihil nisi genus inflationis sit, id
agendum est, ut concoquat aliquis ; ut lectione aliisque generibus exerceatur... » LECTURE COMME THÉRAPIE 809
« Les troubles les plus fréquents et les pires de l'estomac se pro
duisent quand le malade ne garde pas la nourriture, et le corps qui
n'est plus nourri se consume et dépérit. Pour ce genre de maladies un
bain ne sert à rien. Des lectures et des exercices de la partie supé
rieure du corps sont nécessaires, ainsi que des frictions et des
massages. »20
Dans ces deux passages, l'espèce de lecture que doit faire le
malade n'est pas spécifiée, mais dans d'autres passages, Celse
précise qu'il s'agit de la lecture à voix haute, et non pas de la
lecture silencieuse.
Lire à haute voix était évidemment la norme dans l'Antiquité21,
même si la lecture silencieuse n'était pas inconnue, ainsi que l'ont
montré G. L. Hendrickson, Bernard Knox, Alexander Gavrilov,
Jesper Svenbro et d'autres22. Celse prétend par exemple que les
formes d'exercice suivantes sont appropriées pour des citadins et
des intellectuels, qui en général tendent à la faiblesse23 : « lire à
20. Id., ibid., IV, 12, 7 [CML I, p. 165 Marx) : « Vulgatissimum uero pessimumque
stomachi uitium est, cum cibi non tenax est, soletque desinere ali corpus ac sic tabe
consumi. Huic generi inutilissimum balineum est : lecttones exercitationesque superioris
partis necessariae, item unctiones frictionesque... »
21. Voir E. Norden, Die Antike Kunstprosa, 3e éd., 1. 1, Leipzig-Berlin, 1915, Nachtràge
(zu S. 6), p. 1-3 ; J. Balogh, « Voces paginarum. Beitrâge zur Geschichte des Iauten Lesens
und Schreibens », Philologus 82, 1927, p. 84-109, 202-240 ; G. L. Hendrickson, « Ancient
Reading », Classical Journal 25, 1929, p. 182-196 ; F. Di Capua, « Osservazioni sullalettura
e sulla preghiera ad al ta voce presso gli antichi »,Rendiconti délia Accademia di Archeologia,
Lettere e Belle Arti di Napoli 28, 1953, p. 59-99 ; G. Cavallo, « Du volumen au codex. La
lecture dans le monde romain », dans Histoire de la lecture dans le monde occidental, sous la
direction de G. Cavallo et R. Charrier, 2e éd., Paris, 2001, p. 85-114 (surtout 95-99) ; L.
Canfora, * Lire à Athènes et Rome », Annales ESC, juillet-août 1989, p. 925-937 ; J.
Svenbro, Phrasikleia, op. cit. (n. 9), chap. 3 ; Id., « La lecture à haute voix. Le témoignage
des verbes grecs signifiant "lire" », dans Phoinikeia Grammata. Lire et écrire en Méditerra
née, Cl. Barain étal, éd., Liège-Namur, 1991, p. 539-548. Voir aussi P. Saenger, « Physio
logie de la lecture et séparation des mots », Annales ESC, juillet-août 1989, p. 939-952.
22. Voir G. L. Hendrickson, op. cit. (n. 21) ; W. P. Clark, « Ancient Reading », Classical
Journal26, 1931, p. 698-700 ; E. G. Turner, AthenianBooks in theFifth andFourth Centuries
B. C, Londres, 1952, 14, n. 4 ; B. M. W. Knox, « Silent Reading in Antiquity »,. Greek,.
Roman and Byzantine S tudies 9^ 1968, p. 421-435 (qui fait des critiques nombreuses à J.
Balogh, art. cit.. [n. 21]) ; J. Svenbro, Phrasikleia, op. cit. (n. 9), chap. 9 ; S. Mollfulleda, « La
lectura, eslabon entre la lengua escrita y la hablada ? », Revista espanola de Linguistica 18,
1988, - p. 38" et suiv. ^ A. Gavrilov, « Ô technike chtenija v klassicheskoj drevnosti »,
Vspomogatelnye- istoriceskie Discipliny 20,. Leningrad, 1989yp. 239-251 ; Id., • Lautes,und.
stilles Lesen im Altertunv », Acta antiqua Academiae scientiarum Hungaricae 33, Budapest,
1990-1992, p. 111-115; Id., « Chtenije pro sebia v drevnosti (obzor antichnykh svide*
1994-1995,' p. 17-33 ; J. Svenbro, « La Grèce archaïque- et tel'stv) », Hyperboreus 1, 2,
classique : l'invention de la lecture silencieuse- », dans Histoire de la lecture dans le monde-
occidental, Cavallo et Charrier éd., p. 50-84 (surtout 68-71). A la lumière des témoignages
rassemblés dans cette communication les hypothèses de U. E. Paoli, « Légère et recitare »,
Atene e Roma 3, 1922, p. 205-207, semblent peu soutenables.
23. Celse, 1, 2, 1 {CML I, p. 30, 16-17 Marx ; p. 24,10-12 Serbat) : « At imbecillis, quo in
numéro magna pars urbanorum omnesque paene cupidi litterarum sunt, obseruatio
maior necessaria est... » 810 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
haute voix (clam lectio), [s'exercer avec] des armes, avec des balles,
courir, marcher... »24 De même, en cas de maladies de l'estomac,
Celse donne le conseil suivant : « II faut lire à haute voix (légère
claré) et marcher après la lecture. »25 Peu après il ajoute : « Contre
la lenteur dans la digestion, il est bon aussi de lire à haute voix
(clare légère), puis de marcher, puis de s'oindre ou de se bai
gner. »26
Cependant Celse fait une distinction entre différentes sortes de
lecture à haute voix que les malades doivent entreprendre pour
des maladies différentes. Dans le livre IV, par exemple, il ordonne
« la lecture vigoureuse » (lectio uehemens) pour une toux obstinée
résultant d'un ulcère de la gorge :
« II faut boire de l'hysope tous les deux jours, courir en retenant sa
respiration (mais surtout pas dans la poussière), et aussi pratiquer une
lecture vigoureuse — qui d'abord serait empêchée par la toux mais
ensuite en viendra à bout — et puis marcher ; ensuite [il faudrait] être
exercé manuellement, et la poitrine devrait être massée long
temps... »27
La lecture vigoureuse prescrite ici par Celse présente un
contraste marqué avec la « lecture douce » (lenis lectio) qu'il préco
nise ailleurs, par exemple pour des malades souffrant de pleurés
ie : « Si leur toux a été allégée [c'est-à-dire par le traitement
prescrit auparavant par Celse], [le malade] devrait faire une lecture
douce [leni lectione] et prendre à la fois des aliments âpres et du vin
sans eau. »28 Lectio clam (ou clare légère), lectio uehemens, lectio
lenis : ce sont là autant d'exemples d'une approche différenciée
de la lecture dans l'univers thérapeutique de Celse.
Toutefois, les lectures thérapeutiques ne sont pas toutes faites
par le malade. Parfois, Celse conseille qu'on lise au malade. Par
exemple, dans sa discussion du traitement d'une forme de folie
24. Id., 1, 2, 6 {CML I, p. 31, 9-10 Marx ; p. 25, 18-19 Serbat) : « Commode uero exercent
clara lectio, arma, pila, cursus, ambulatio... »
25. Id., I, 8, 1 {CML I, p. 40, 21-23 Marx ; p. 41,1-3 Serbat) : « Si quis uero stomacho
laborat, légère clare débet et post lectionem ambulare ; tum pila et armis alioue quo génère,
quo superior pars mouetur, exerceri. »
26. Id., I, 8, 3 {CML I, p. 40, 33-41, 1 Marx ; p. 41, 16-18 Serbat) : « Prodest etiam
aduersus tardam concoctionem clare légère, deinde ambulare, tum uel ungui uel
lauari... »
27. Id., IV, 10, 1 {CML I, p. 161, 12-16 Marx) : « Oportet hysopum altero quoque die
bibere ; spiritu retento currere, sed minime in puluere ; ac lectione uti uehementi, quae
primo impedita tussi, post eam uincit ; tum ambulare ; deinde per manus quoque
exerceri, et pectus diu perfricari. »
28. Id., IV, 13, 3 {CML I, p. 167, 6-7 Marx) : « ...si leuata tussis est, leni lectione uti, iamque
et acres cibos et uinum meracius adsumere. » LECTURE COMME THÉRAPIE 811
(insania) qu'il appelle phrenesis (c'est-à-dire çpevmç), Celse remar
que que la violence de ceux qui en sont atteints doit être réprimée
au besoin par le fouet, tandis que le rire intempestif d'autres
malades doit être arrêté par des reproches et des menaces. Il
continue :
« Et pourtant on doit donner raison [scil. au malade aliéné] plus
souvent que de s'opposer à lui, et on devrait détourner son esprit peu
à peu et imperceptiblement des sottes choses qu'il dit vers des choses
meilleures. Parfois, il faut aussi éveiller l'attention du malade, comme
on peut le faire dans le cas de personnes lettrées, à qui on lit un livre
soit correctement, s'ils l'aiment, soit incorrectement, si cette chose-là
les choque. Car, en faisant des corrections, les malades commencent
à détourner leur esprit. »29
Cette thérapie ne semble pas concerner les analphabètes. Au
contraire, pour sa réussite, la stratégie thérapeutique de lire incor
rectement exprès — pour irriter et provoquer l'esprit du malade et
ainsi pour l'engager et le détourner de son aliénation mentale -
dépend d'un degré assez élevé de connaissances littéraires.
Comme Celse lui-même l'indique, cette thérapie est pour les gens
qui sont versés dans la littérature (hominibus studiosis litterarum).
Ici, ainsi que dans d'autres passages cités, il ne prend aucune
disposition explicite pour des malades analphabètes.
Le médecin et les malades - et, bien sûr, les auteurs médicaux,
y compris Celse lui-même - sont ainsi à maintes reprises caracté
risés dans la médecine de Celse comme des lecteurs. En outre, les
exemples cités jusqu'ici confirment que Celse considérait diverses
formes de lectures — qu'elles soient faites par le malade ou pour
lui -, comme une façon efficace de traiter nombre de maladies,
tant physiques que mentales. Mais la lecture pouvait aussi être
dangereuse, et il lui arrivait de l'interdire. Quand il discute le
traitement d'un esprit faible, il remarque par exemple : « II ne lui
faut pas écrire, lire, se disputer à haute voix, surtout après le
dîner ; [l'exercice de] la réflexion n'est pas très prudent pour lui
après le dîner... »30 De même Celse conseille à celui qui est
enrhumé de s'abstenir de lire ou d'écrire après le repas : « Les
29. Id., III, 18, 11 (p. 124,17-22 Marx) : « Saepius tamen adsentiendum quam repugnan-
dum et paulatim et non euidenter ab iis, quae stulte dicentur, ad meliora mens eius
adducenda. Interdum etiam elicienda ipsius intentio ; ut fit in hominibus studiosis
litterarum, quibus liber legitur aut recte, si delectantur, aut perperam, si id ipsum eos
offendit : emendando enim conuertere animum incipiunt. »
30. Id., 1, 4, 5 (p. 39, 17-19 Marx ; p. 39, 7-10 Serbat) : « Scribere, légère, uoce contendere
huic opus non est, utique post cenam ; post quam ne cogitatio quidem ei satis tuta
est. »

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Heures du Maréchal de Boucicaut - article ; n°2 ; vol.137, pg 505-517

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Les fouilles sous-marines du phare d'Alexandrie

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

Thot, le dieu qui vole des offrandes et qui trouble le cours du temps - article ; n°3 ; vol.114, pg 547-556

de COMPTES-RENDUS_DES_SEANCES_DE_L-ACADEMIE_DES_INSCRIPTIONS_ET_BELLES-LETTRES

suivant