Le prince en sa cour. Des vertus aux usages (Guillaume de Tyr, Gilles de Rome, Michel Pintoin) - article ; n°3 ; vol.142, pg 633-646

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1998 - Volume 142 - Numéro 3 - Pages 633-646
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Monsieur Bernard Guenée
Le prince en sa cour. Des vertus aux usages (Guillaume de Tyr,
Gilles de Rome, Michel Pintoin)
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 3, 1998. pp. 633-
646.
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Guenée Bernard. Le prince en sa cour. Des vertus aux usages (Guillaume de Tyr, Gilles de Rome, Michel Pintoin). In:
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 3, 1998. pp. 633-646.
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LE PRINCE EN SA COUR. DES VERTUS AUX USAGES
(GUILLAUME DE TYR, GILLES DE ROME, MICHEL PINTOIN),
PAR M. BERNARD GUENÉE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Vers 1279, Gilles de Rome écrivait son De regimine principum
pour le jeune Philippe, fils aîné de Philippe III le Hardi, qui allait
devenir, quelques années plus tard, IV le Bel. Gilles était
un ermite de Saint-Augustin. Il avait dix-sept ans lorsque son
ordre l'envoya étudier à Paris, en 1260. Il y suivit les cours de saint
Thomas, dont il devint un grand admirateur. De 1269 à 1272, Tho
mas commenta la Politique d'Aristote, qui venait tout juste d'être
découverte par l'Occident. Et, en 1279, Gilles de Rome réussissait
à la perfection la synthèse entre la tradition des miroirs au prince
capétiens et la pensée aristotélicienne1.
Ce chef-d'œuvre de la littérature politique eut tout de suite, et
jusqu'à la fin du XVIe siècle, en France et ailleurs, un extraordi
naire succès. Dès 1282, Henri de Gauchy en donnait une traduc
tion française. Il y eut quatre autres traductions françaises,
vingt-cinq traductions en diverses autres langues, quatre ver
sions latines abrégées. Quant à l'œuvre latine intégrale, il en
reste près de 250 manuscrits, ce qui est considérable.
Michel Pintoin, qui a vécu de 1349 à 1421, et qui a été chantre
de Saint-Denis, a écrit en latin une Chronique de Charles VI qui
couvre l'histoire du règne de 1380 à 1420. C'est une œuvre qui
entend donner, sur quarante ans, la suite des événements, mais
qui a aussi des ambitions littéraires. L'auteur s'est donc aidé de
modèles. Le plus sollicité semble avoir été YHistoria rerum in
partibus transmarinis gestarum où Guillaume (1130-1186), arche
vêque de Tyr, a raconté l'histoire du royaume latin de Jérusalem
jusqu'en 1184. Michel Pintoin y a puisé sa conception de l'his
toire et en a repris des phrases entières. Il est vrai que YHistoire
de Guillaume de Tyr n'est pas parmi les manuscrits conservés de
1. Dictionnaire des Lettres françaises. Le Moyen Âge, G. Hasenohr et M. Zink éd., Paris,
1992, p. 543. L.-Ph. Genêt, Les idées sociales et politiques en Angleterre du début du xrV siècle au
milieu du XVf siècle, dossier de soutenance de thèse de doctorat d'État sur travaux, multi-
graphié, Paris, 1997, p. 276-288. 634 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
la bibliothèque de Saint-Denis, mais le chantre l'a forcément
eue à portée de main pendant de longues années. C'est un des
nombreux manuscrits de la bibliothèque qui sont aujourd'hui
perdus2.
Le De regimine principum, lui non plus, n'est pas parmi les
manuscrits conservés de la bibliothèque de Saint-Denis. Rien ne
dit qu'il n'y était pas sous Charles VI. En tout cas, un exemplaire
de la traduction d'Henri de Gauchy y était. Et il est remarquable
que ce livre était un des deux livres qui, avant d'entrer dans la
bibliothèque de Saint-Denis, avait été en la possession de Richard
Lescot3. Richard Lescot était entré tout jeune à l'abbaye de Saint-
Denis, en 1329. Pendant plus de vingt ans, jusqu'en 1360, il y fut
un auteur incroyablement prolifique. Il écrivit de nombreuses
œuvres historiques, dont beaucoup sont perdues, et plusieurs
importants traités politiques. Il ne se contenta pas d'avoir dans sa
bibliothèque Le livre du gouvernement des rois et des princes. Il s'en
pénétra et l'annota. Or si, pour une raison que nous ignorons,
Richard Lescot cessa pratiquement d'écrire en 1360, il vécut jus
qu'en 1400. Et son successeur, qui reprit après lui la tête de l'ate
lier historiographique dionysien, fut Michel Pintoin. Comment
imaginer que celui-ci aurait pu ne pas connaître l'œuvre de Gilles
de Rome ?
Ma question est donc la suivante. Peut-on ranger le De regimine
principum parmi les œuvres dont Michel Pintoin a repris des
membres de phrases ou des phrases entières ? Peut- on retrouver
dans la forme même de la Chronique de Charles VI des preuves de
l'influence directe de l'œuvre de Gilles de Rome ?
Le De regimine principum est une œuvre immense et complexe
où cohabitent plusieurs traités. Je ne retiendrai pour mon enquête
que quelques-uns de ses 210 chapitres. Dans la première partie du
livre I, tout un groupe de chapitres traite de ce qui convient ou ne
convient pas à la majesté royale (quodnon decetregiam majestatemf.
D'autres chapitres traitent des mœurs des juvenes\ Je pourrai, à
l'occasion, m'y reporter. Mais je concentrerai mon attention sur
les chapitres où l'auteur traite des vertus que doivent avoir les rois
2. Chronique du Religieux de Saint-Denys contenant le règne de Charles VI de 1380 à 1422,
publiée en latin et traduite par M. L. Bellaguet, 6 vol., Paris, 1839-1852, reproduite avec une
introduction de Bernard Guenée, 3 vol., Paris, 1994 (désormais RSD).
3. Chronique de Richard Lescot, religieux de Saint-Denis (1328-1344)..., J. Lemoine éd.,
Paris, 1896, p. viii, n. 1. D. Nebbiai-Dalla Guarda, La Bibliothèque de l'abbaye de Saint-Denis
en France du IXe au Xllf siècle, Paris, 1985, p. 201 et 235.
4. Aegidii Romani... De regimine principum Libri III, Rome, 1556; reproduit Francfort,
1968 (désormais GR), I, 1, 5-11 ; fol. 9-23.
5. GR, I, 4, 1-2 ; fol. 112-116. GR, II, 2, 10-14 ; fol. 186 v°-194 v°. LE PRINCE ET SA COUR 635
et les princes6. Il en distingue deux groupes. Il y a d'abord les ver
tus qui cultivent le bien en soi, comme les quatre vertus cardi
nales. Mais il y a aussi les vertus dont nous devons faire preuve
dans nos rapports avec autrui {ut communicamus cum aliis)' . C'est à
ces vertus sociales du prince que je vais m'attacher, sans d'ailleurs
m'astreindre à suivre Gilles de Rome pas à pas, ma seule ambition
étant de le confronter à Guillaume de Tyr avant lui, et à Michel
Pintoin après lui.
Commençons par souligner les lignes de force de l'exposé de
Gilles de Rome. Dans nos relations avec autrui (communicando...
cum aliis), le problème est de nous bien conduire {sibene conversari
volumus...)*. C'est dans la conversatio, c'est-à-dire dans la conduite,
la manière d'être, la manière de se comporter avec autrui, que vont
devoir briller les vertus sociales du prince. La conduite du prince
doit être aussi noble que sa naissance. Il y a en effet deux sortes
de noblesse, la noblesse « secundum opinionem », comme cette
noblesse qu'on doit à sa naissance, et la noblesse « secundum veri-
tatem », comme la noblesse des mœurs. Il est plus facile à un noble
de naissance de se conduire noblement. Encore faut-il que cette
noblesse vraie accompagne et confirme la noblesse reconnue à ses
origines9. Ceci étant posé, la vertu consiste à éviter les excès. Car
on critique toujours les extrêmes, et on loue le juste milieu {semper
extrema vituperantur ; médium autem laudatur)10. Être vertueux, c'est
trouver la voie moyenne11.
Dans les rapports avec autrui, la vertu du juste milieu, c'est l'amab
ilité {amicabilitas)12 . On peut dire aussi l'affabilité {affabilitas)^ . Il y en
a qui sont trop aimables {nimis amicabiles). Ce sont des flatteurs {blan-
ditores), ou des gens qui ne veulent attrister personne. D'autres sont
des rustres {agrestes), incapables de se bien conduire en société. Dans
les rapports humains, entre le trop et le trop peu, la vertu du juste
milieu, c'est l'amabilité, ou affabilité1'. Il y a d'ailleurs amabilité et
amabilité. Le roi doit être aimable, mais se garder de trop de familiar
ité ifamiliaritas), car cela ruinerait le respect dû à la dignité royale15.
6.£A,I,2;foI.26v°-91.
7. C/M, 2, 28 ; fol. "8v°.
8. GR, I, 2, 28 ; fol. 79.
9. GR, II, 3, 18 ; fol. 232.
10. GR, 1,2, 30; fol. 82 v°.
11. GR, I, 2, 17 ; fol. 59 v\ GR, 1, 2, 28 ; fol. 79 v°.
12. « Nihil enim est aliud affabilitas ut est virtus quam medio modo se habere in conver-
satione hominum » ; GR, I, 2, 28, fol. 79 V.
13. « Amicabilitas sive affabilitas », GR, I, 2, 28 ; fol. 79.
14. « Cum igitur virtus sit quid médium inter superfluum et diminutum, in conversa-
tione hominum... », GR, 1, 2, 18, fol. 79 v°.
15. G/U, 2, 28 ; fol. 78v°-80. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 636
L'amabilité est l'essentiel, mais il ne suffît pas d'être aimable. Il
faut aussi être charmant. La jocunditas, c'est-à-dire la capacité à
plaisanter, à rire, à jouer, est tout aussi nécessaire dans les rapports
humains que l'affabilité. Mais, là encore, cet enjouement doit évi
ter le trop et le trop peu. Il ne s'agit pas de rire de tout, et d'être
un histrion. Il ne s'agit pas non plus de refuser tout jeu et toute
plaisanterie, et d'être en société un rustre pesant. Au reste, la
diversité des conditions impose une plus ou moins grande rete
nue. Rois et princes doivent veiller à ne surtout pas paraître trop
puérils. Ils sont tenus à plus de modération que le commun des
mortels16.
C'est ainsi que le prince doit se comporter. Reste à voir com
ment il doit dépenser. Là encore, il lui faut éviter le trop peu de
Yavaritia et le trop de la prodigalitas. A tout prendre, d'ailleurs,
mieux vaut être prodigue qu'avare, car on reste avare toute sa vie
tandis que la prodigalité est curable : l'âge ou l'indigence peuvent
en guérir. Mais le mieux est de pratiquer la vertu moyenne qu'est
la liberalitas ou la larguas en n'hésitant pas à dépenser dans la
mesure de ses possibilités. Un roi ou un prince, qui ont de grosses
ressources, se doivent de beaucoup dépenser et d'étaler leur
magnificence (jnagnificentidf1 .
Sans affabilité {amicabilitas, ajfabilitas) et sans libéralité {liberali
tas, larguas), il n'y a pas de noblesse de mœurs. Ceux qui sont
généreux dans leurs dépenses [ad sumptus) et qui sont affables
dans leur comportement {ad conversationem), qui savent être gais et
aimables {hylariter et affabiliter), ceux-là pratiquent l'essentiel des
vertus nécessaires à la vie de cour [in curiis). Ils sont courtois
{curiales). Amabilité et libéralité sont les deux facettes principales
de la courtoisie {curialitas), qui est ainsi, en quelque sorte, « la »
vertu dont toutes les autres ne sont que des manifestations part
ielles18.
Dans son exposé, Gilles de Rome fait constamment référence
à Aristote. Mais ses contemporains ont d'autant mieux reçu ses
développements qu'il se contentait, pour l'essentiel, de mettre
en forme les perspectives les plus traditionnelles. Un siècle avant
Gilles de Rome, Guillaume de Tyr, dans ses portraits de princes,
avait plaisir à souligner ces vertus mêmes que l'ermite de Saint-
Augustin devait théoriser. L'archevêque de Tyr n'use pas à' amic
abilitas, ni même à? amicabilis . Mais il emploie affabilis et affabi-
litas. Une fois, par exception, il loue un archevêque d'être
16. GR, 1,2, 30; fol. 82-83 v°.
17. GR, I, 2, 18-20 ; fol. 59 r°-67.
18. GR, II, 3, 18 ; fol. 231 v°-233 v°. LE PRINCE ET SA COUR 637
affabilis19. Autrement, l'affabilité est toujours la vertu d'un roi,
d'un duc ou d'un comte. Et Guillaume de Tyr est bien conscient
que cette vertu-là est essentielle pour gagner aux princes les
cœurs de leurs sujets20.
Baudouin III, selon Guillaume de Tyr, se distinguait par son
affabilité, mais aussi par sa conversation, qu'il avait plaisante21.
Quelques princes sont ainsi loués de leur jocundi sermonis22.
Ailleurs, l'archevêque aime à souligner la joie (hilaritas) que tel ou
tel prince a manifestée en accueillant ses hôtes23. Quant à l'empe
reur Manuel, la joie n'est plus chez lui la politesse d'un instant.
\lhilaritas a été un des traits habituels de son caractère jusqu'à ce
que l'écrasante victoire des Seldjoucides sur ses années lui fasse
perdre toute gaieté24.
Amabilité et gaieté sont donc deux vertus que Guillaume de Tyr
aime à retrouver chez les princes. Mais la libéralité du prince est
un thème qui réapparaît constamment dans son récit. Cette libé
ralité est parfois un peu forcée, tel ce prince économe, « sauf
quand la nécessité l'imposait »25. Plus souvent elle passe la mesure,
et devient prodigalité26. Mais c'est vraiment vertu de prince,
qu'empereur et rois, qui en ont les moyens, peuvent pousser jus
qu'à la magnificence (magnificentià) pour exalter leur pouvoir27.
Lorsque l'archevêque veut louer un prince, il précise donc tout
naturellement qu'il est affable et libéral. Raimond, comte de Tou
louse, était un homme affable, apte à se créer des amis par la
grande libéralité de ses dons28. Mais voilà que, dans l'hiver 1098, il
est malade. Il ne fait preuve de générosité envers personne. Il ne
fait à personne la faveur de son amabilité. La chose est d'autant
plus vivement ressentie qu'il avait, disait- on, plus de pouvoirs et
de moyens que quiconque. Bref, il était, dans l'armée, presque
inutile (pêne inutilis). Heureusement, une fois guéri, le comte entreprit
19. Guillaume de Tyr, Chronique, R. B. C. Huygens éd., 2 vol., Turnhout, 1986 (désonnais
GT), liv. 18, chap. 22, 1. 6.
20. « Affabilitatis gratiam, que maxime principibus subjectorum corda conciliât, penitus
non habebat » ; GT, 19, 2, 39-40.
21. « Quanto in fratre fuerat sermonis jocundi et amplectende affabilitatis gratia cumu-
latior»;6T, 19,2,43-44.
22. GT, 16, 2, 34 ; 18, 29, 51.
23. « Verbo et vultu significat cum multa mentis hilaritate eorum adventum suscepisse » ;
GT, 20, 23, 29-31.
24. « Ut de cetero nec solita mentis hilaritate, qua singulariter preminebat, letiorem se
suis id admodum postulantibus exhiberet », GT, 21, 11, 27-29.
25. « Ubi nécessitas exigebat liberalis sed modice, alias parais » ; GT, 10, 23, 25.
26. « Liberalis ultra modum » ; GT, 14, 21, 13. « Prodiga liberalitate » ; GT, 18, 24, 54.
27. Le frère de l'empereur de Constantinople : « Vir egregie liberalitatis et memorande
magniflcentie » ; GT, 21, 11, 13.
28. « Benignus erat, affabilis et misericors, multa munerum liberalitate amicitiam
contrahens » ; GT, 2, 17, 61-62. COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 638
de se faire pardonner son absence et son avarice29. Un peu plus
loin, Guillaume de Tyr trouve à Godefroi de Bouillon toutes les
qualités et le loue en particulier d'être « liberalitate insignis, affabi-
litate gratiosus j»30.
Tous les éléments de la construction de Gilles de Rome sont
donc là, à ceci près, qui n'est pas rien, que manque son couron
nement, c'est-à-dire la courtoisie. La cour, en tant qu'institution
permanente entourant le roi ou le prince n'apparaît pratiquement
pas dans l'histoire de Guillaume de Tyr. Dans tout ce long récit,
curiales n'apparaît que trois fois, dont deux fois pour désigner les
membres de la seule cour qui compte vraiment, la cour impériale
de Gonstantinople31. Et curialis est toujours un homme, jamais la
qualité d'une manière d'être. Et, bien entendu, l'archevêque
ignore curialitas.
En un siècle, de la fin du XIIe à la fin du XIIIe siècle, entre le récit
de Guillaume de Tyr et le traité de Gilles de Rome, le grand chan
gement n'est pas ici l'irruption d'Aristote, ce sont les progrès de la
cour. Elle devient tout naturellement le lieu où se situent les ver
tus traditionnelles de la noblesse et du prince. Elle est désormais
le théâtre où doivent briller les vertus du prince, où se juge sa
conduite, sa manière d'être, sa conversatio.
Descendons maintenant jusqu'à la fin du XIVe siècle, et exami
nons la Chronique de Charles VI du Religieux de Saint-Denis. Il est
bien clair qu'il n'y a dans cette chronique aucune phrase, aucun
membre de phrase emprunté au De regimine principum de Gilles de
Rome. En revanche, parmi toutes les phrases de Guillaume de Tyr
reprises par Michel Pintoin se retrouvent précisément quelques-
unes de celles où l'archevêque louait Yajfabilitas et la liberalitas des
princes. En 1384, le roi d'Arménie est « verbo et affabililate com-
mendabilis » comme l'avait été, au XIIe siècle, Raimond de Poitiers32.
En 1384 encore, Louis d'Anjou était « affabilitate graciosus, man-
suetus, liberalitate insignis », comme l'était Godefroi de Bouillon en
109333. En 1388, l'affabilité de Charles VT donne lieu à un déve
loppement de trente -quatre mots, exactement le même que celui
par lequel Guillaume de Tyr avait évoqué, à la date de 1143, l'affa
bilité du nouveau roi de Jérusalem Baudouin III. Et quatorze mots
29. « Ipse solus videretur négligera, nemini se exhibens munificum, nemini affabilitatis
gratiam indulgens, eratque id in eo notabilius, eo quod omnibus aliis amplius posse et
habere plura diceretur. Ut igitur et desidiam simul et avariciam excusaret... » ; GT, 5, 7, 44-
48.
30. GT, 9, 5, 42.
31. GT, 20, 23, 9; 22, 4, 49.
32. GT, 14, 21, 5. RSD, 1, 320.
33. GT, 9, 5, 42-43. 1, 328. LE PRINCE ET SA COUR 639
du même portrait de Raudouin III se retrouvent sous la plume de
Michel Pintoin lorsqu'il traite, un peu plus loin, de la libéralité de
Charles VI34.
Il est bien clair aussi que Michel Pintoin préfère les mots de
Guillaume de Tyr à ceux de Gilles de Rome. Parlant de la politesse
des princes, Gilles de Rome dit ajfabilitas, mais plus volontiers
amicabilitas, les deux mots étant pour lui de parfaits synonymes35.
Guillaume de Tyr n'avait jamais employé amicabilitas, ni même
amicabilis. Deux siècles plus tard, Michel Pintoin peut dire arnica-
bilis, et même amicabiliter. Et cet amicabilis est parfois, en effet,
comme chez Gilles de Rome, le parfait synonyme iïaffabilis et veut
dire aimable36. En revanche, Michel Pintoin, pas plus que
Guillaume de Tyr, n'use ft amicabilitas.
Évoquant les vertus sociales des princes, Michel Pintoin
reprend donc non pas les mots et les phrases que Gilles de Rome
avait écrits cent ans plus tôt, mais les mots et les phrases que
Guillaume de Tyr avait écrits deux cents ans plus tôt. C'est d'abord
qu'il est bien difficile d'intégrer les phrases d'un traité théorique
dans un récit, alors que, d'un récit à l'autre, l'emprunt est aisé. La
compilation est un exercice où l'on passe difficilement d'un genre
à l'autre. D'autre part, la conception que Michel Pintoin avait du
beau style lui faisait tout naturellement préférer les mots du latin
littéraire du XIIe siècle à ceux du latin universitaire du XIIIe. Mais
l'aisance avec laquelle le Religieux de Saint- Denis reprend les
mots et les phrases de l'archevêque de Tyr montre bien qu'en deux
cents ans les perspectives sont restées les mêmes. Elle témoigne
de la durable continuité de certaines valeurs.
Et de fait, dans la Chronique de Charles VI, V ajfabilitas reste une
des vertus essentielles du prince. Le roi d'Arménie faisait preuve
d'une louable affabilité {affabilitate commendabilis). Le roi de
Navarre était d'une rare affabilité {affabilitate singulari). Charles VI
se distinguait par une grande affabilité (tanta affabilitate premine-
batf . Le pape, le duc de Rerri, le duc d'Orléans savaient gagner
les cœurs par leur affabilité38. Henri V montrait à chacun, quel
qu'il fût, une bienveillante affabilité, dont le roi d'Angleterre fai
sait plus de cas que de toute autre vertu39.
34. GT, 16, 2, 8-10 et 19-24. RSD, I, 564-566. Cf. B. Guenée, « Le portrait de Charles VI
dans la Chronique du Religieux de Saint-Denis », Journal des Savants, 1997, p. 129 sq.
35. « Amicabilitas, quae alio nomine affabilitas dici potest » ; GR , I, 2, 28 ; fol. 79.
36. « Conversacionem amicabilem » ; RSD, VI, 172. *Apices amicabiks » ; RSD, III, 340.
« Amicabile vale dicto » ; RSD, V, 746.
37. RSD, I, 320, 468, 564 ; V, 586.
38.I, 330 ; III. 264 ; VI, 30.
39. * Erga omnes, cujuscunque status vel ordinis existeret, benignam affabilitatem,
quani pre cunctis amplexabatur virtulibus, ostendebat » ; RSD, VI, 380. 640 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
A la vérité, Yaffabilitas n'était plus simplement, en cette fin du
XIVe siècle, vertu de cour. L'abbé de Saint-Denis, un chevalier
picard, un bourgeois de Paris pouvaient être affables40. La libé
ralité, elle, restait vertu de prince. Hugues Aubriot, le prévôt de
Paris, était fort riche. Pourtant, en dépensant beaucoup, il dépens
ait trop. Il n'était pas libéral. Il ne pouvait être que prodigue. Et
d'ailleurs il faisait de la prodigalité la première vertu {prodigalita-
tem pre cunctis amplexabatur virtutibusf1 . Seuls les très grands
princes pouvaient dépenser beaucoup sans être prodigues. Le
Religieux de Saint-Denis n'évoque guère que la libéralité des
oncles de Charles VI, Louis, duc d'Anjou, Jean, duc de Berri, Phi
lippe, duc de Bourgogne42. Encore ne le fait-il que rarement. Dans
le récit de Michel Pintoin, la libéralité apparaît surtout comme une
vertu royale. Car seul, en somme, Charles VI avait les moyens
d'être vraiment libéral43.
Du moins les a-t-il eus dans les premières années de son règne.
Le Religieux de Saint-Denis évoque surtout la libéralité de
Charles VI pendant le gouvernement personnel du jeune roi,
entre 1388 et 139244. Il l'évoque aussi, quelques fois, par la suite45.
En 1400, Charles VI reçoit l'empereur de Grèce Manuel. Il lui
offre un festin royal au palais royal {palacio regali regio convivio cele-
brato). Il pourvoit généreusement à ses dépenses quotidiennes. Il
lui ouvre ses trésors. Bref, en tout, il fait preuve d'une libéralité
royale (liberalitate regalif6. Michel Pintoin parle pour la dernière
fois, à cette occasion, de la libéralité de Charles VI. C'est qu'en
réalité le chantre de Saint-Denis n'a jamais été tenté de louer cette
libéralité. Car le fils n'a jamais eu la libéralité bien ordonnée de
son père Charles V. Dès son plus jeune âge, il avait fait preuve
d'une étonnante libéralité [mira liberalitas^' ', qui passait la mesure
(liberalitatis excedens médium)®. Et cette prodigalité encore support
able chez un jeune et chez un prince qui en avait les moyens deve
nait condamnable avec le temps qui passait et un trésor qui s'épuis
ait. Après 1400, lorsque le roi était malade, on ne pouvait pas
parler de sa libéralité. Lorsqu'il revenait à la santé, on ne pouvait
que déplorer sa prodigalité. Dans un pays en proie aux troubles
40. RSD, II, 586 ; IV, 566, 594.
41.1,98-100.
42. RSD, I, 328 ; II, 446 ; III, 148 ; V, 746.
43.I, 564, 608, 632, 734, 740 ; II, 114, 446, 758.
44. RSD, I, 564, 608, 632, 734, 740 ; II, 114.
45.II, 418, 446, 758.
46. RSD, II, 754-758.
47.1,734.
48. RSD, 1,608. PRINCE ET SA COUR 641 LE
politiques et aux difficultés financières, le chantre de Saint-Denis
était de ces Français qui ne pouvaient plus admettre cette prodig
alité excessive à quoi s'obstinait le vieux roi fou'9.
Les défauts des hommes et la dureté des temps avaient peu à
peu effacé, dans la Chronique de Charles VI, toute évocation de
cette grande vertu princière qu'était la libéralité. Mais il en restait
des traces dans la vie de cour. En cette fin du XIV* siècle, la libé
ralité se manifestait essentiellement par deux traits, dont l'un était
plus attendu, et l'autre plus nouveau. Être libéral, c'était depuis
longtemps savoir multiplier les dons à ceux qui vous entouraient
et à ceux qui venaient à vous. En 1381, des ambassadeurs du roi de
Hongrie sont reçus à la cour de France. Le jeune Charles VI les
accueille poliment (bénigne ac comifronté) ; et surtout il les comble
de cadeaux, comme il convient à un roi {more regio... non absque
fluxu munerum)50. En 1387, Charles VI accueille le comte d'Oxford
avec beaucoup d'égards (honorifice) ; et surtout il le comble de
cadeaux (non sine fluxu munerumf1. Ainsi cette expression stéréoty
pée, non absque fluxu munerum, non sine fluxu munerum, revient-elle
des dizaines de fois sous la plume du Religieux de Saint-Denis
lorsqu'il évoque quelque ambassade, ou quelque visite, ou
quelque cérémonie.
Le second volet de la libéralité est beaucoup plus récent.
Guillaume de Tyr ne l'évoque jamais. Il marque bien les dévelop
pements de la vie de cour au XIVe siècle. Dans la Chronique de
Charles VI, l'hôte parfait comble ses visiteurs de cadeaux mais seu
lement après les avoir fait dîner, après leur avoir fait faire bonne
chère, les traités somptueusement. Dapsilis, sompt
ueux, dapsilitas, la somptuosité, dapsiliter, avec somptuosité, sont
des mots qui n'apparaissent pas chez Guillaume de Tyr. Ils revien
nent constamment sous la plume de Michel Pintoin. Il les a traités
somptueusement (refecit dapsiliter), il leur a offert de splendides
festins (splendida convivia celebrando) ; il les a comblés de cadeaux
(non sine fluxu munerumf1, tels sont les traits constamment repris
dans la Chronique de Charles VI par quoi se marque la parfaite hosp
italité.
A vrai dire, bien traiter ses hôtes et leur faire des cadeaux, cha
cun pouvait et devait le faire en cette fin de XIVe siècle, mais selon
ses moyens. En 1383, Charles VI passe à Orléans. Les habitants,
nous dit Michel Pintoin, reçurent le jeune roi avec la magnificence
49. BSD, IV, 276, 416 ; VI, 60.
5O.ASZU,72.
51. BSD, 1,498.
52.ASZ>,VI,380.

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