Les Constructions de Justinien de Procope de Césarée : document ou monument? - article ; n°4 ; vol.142, pg 989-1001

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1998 - Volume 142 - Numéro 4 - Pages 989-1001
13 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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Monsieur Denis Roques
Les Constructions de Justinien de Procope de Césarée :
document ou monument?
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 4, 1998. pp. 989-
1001.
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Roques Denis. Les Constructions de Justinien de Procope de Césarée : document ou monument?. In: Comptes-rendus des
séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142e année, N. 4, 1998. pp. 989-1001.
doi : 10.3406/crai.1998.15927
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1998_num_142_4_15927COMMUNICATION
LES CONSTRUCTIONS DE JUSTINIEN T>E PROCOPE DE CÉSARÉE:
DOCUMENT OU MONUMENT?, PAR M. DENIS ROQUES1
Les Constructions de Procope de Césarée n'ont pas trouvé de
traducteur français depuis 167 12, et cependant il s'agit d'une
œuvre originale à plusieurs titres. D'abord parce que, dans la li
ttérature antique comme dans l'ensemble de la littérature euro
péenne, elles n'ont pas d'équivalent malgré la multiplicité des
souverains qui, dans l'Antiquité autant qu'à des époques plus
récentes, se sont efforcés de marquer l'histoire de leur empreinte.
Ensuite parce qu'aucun de ces souverains n'a pu, si grand que fût
son Empire, si long que fût son règne, construire avec autant
d'énergie et d'ubiquité que Justinien, ce qui rend plus méritoire
la tâche de son historiographe. Enfin parce qu'à prendre les
Constructions dans leur ensemble, il est, dans l'Antiquité, peu
d'œuvres qui requièrent, de la part de leur auteur comme de celle
de leurs auditeurs/lecteurs, des connaissances aussi diverses
tout en demeurant elles-mêmes d'authentiques œuvres litté
raires, soucieuses, à ce titre, de culture et de beau langage. Telles
sont quelques-unes des raisons majeures qui font des Construct
ions de Justinien un ouvrage profondément original et invitent par
conséquent les commentateurs modernes à tenter d'en définir la
nature et la portée.
Sans insister ici sur les aspects proprement littéraires de l'ou
vrage, qui mériteraient eux aussi d'être pris en compte, on notera
d'emblée, en guise d'impression d'ensemble, la clarté de sa
1. Une version plus circonstanciée de cette communication paraîtra dans les Actes du
colloque international de Londres (25-26 octobre 1998) sur les Constructions de Justinien
(Ilepl XTiofidruv), qui seront publiés prochainement dans la revue Antiquité tardive, 2000.
2. Selon O. Weh, Prokop, Bauten, Munich, 1977, p. 514, les auraient été tra
duites en français par Martin Fumée, sieur de Genillé, « avec » les Guerres. Mais dans YHis-
toire des guerres faictes par l'Empereur Justinien contre les Vandales et les Goths, escrite en grec
par Procope etAgathias et mise en français, Paris, 1587, les Constructions sont absentes. La pre
mière — et la seule — traduction française parue à ce jour est celle de Louis Cousin, pré
sident en la Cour des Monnoyes, Histoire de Constantinople depuis le règne de l'Ancien Justin
jusqu 'à la fin de l'Empire, t. 2, Paris, 1671, p. 307-473. J'ai moi-même achevé en 1990 une tr
aduction annotée des Constructions, qui n'est cependant pas publiée. 990 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
composition3. Partant de la capitale de l'Empire romain d'Orient,
à qui est consacré le livre I et dont sont surtout présentées les
constructions religieuses4, Procope évoque ensuite celles — sur
tout militaires — de Mésopotamie du Nord (livre II)5 et des Armé-
nies (livre III)6, puis celles — presque totalement militaires — de la
péninsule Balkanique (livre IV)' avant d'en venir, au livre V, aux
reconstructions architecturales et aux travaux publics menés par
l'Empereur en Asie Mineure et en Palestine8 et, au livre VI, aux
interventions de Justinien en Egypte, Pentapole de Libye, Tripoli-
taine et Afrique mineure (Byzacène, Afrique proconsulaire et
Numidie byzantine)9. Menée conformément au schéma géogra
phique traditionnel — celui d'Hécatée, Éphore, Pseudo-Skylax,
Pseudo-Skymnos, Strabon —, qui exige une présentation d'ouest
en est et du nord au sud10, l'analyse envisage successivement les
trois continents antiques en s'organisant autour de pôles régio
naux significatifs (Byzance : I ; Dara : II ; Martyropolis et Théodo-
sioupolis : III ; Justiniana Prima : IV ; Jérusalem : V ; Leptis
Magna : VI) et en fonction de deux thèmes majeurs : les construc
tions religieuses et les constructions militaires de Justinien.
Cette simplicité de composition va de pair avec une richesse
exceptionnelle. En premier lieu Procope ne se contente pas d'évo
quer à grands traits fortifications et églises : il précise à l'intérieur
de chaque groupe la variété des constructions mentionnées : for
tins, forts, casernes, forteresses, murs de défense, remparts, pour
les constructions militaires ; « maisons » de saints, martyria, monast
ères, églises, cathédrales, pour les constructions religieuses. En
second lieu il ne manque pas de signaler avec un identique souci
de la diversité les ouvrages hydrauliques : puits, réservoirs,
citernes, aqueducs, digues, barrages. Enfin il n'oublie pas de
3. L'accord n'est pas encore fait sur la date des Constructions : 559-560 avant Stein ;
Stein : « printemps 553/été 555 » ; Av. Cameron : « 554 or thereabouts » ; M. Whitby : 560-
561.
4. En particulier la Grande église alias Sainte-Sophie (I, 1, 20-78), l'église des Apôtres
(I, 4, 1-24), l'église d'Anaplous (I, 8, 2-20), à quoi il faut ajouter, dans le domaine profane,
la Chalkè du palais impérial (I, 10, 10-20).
5. En particulier à Dara (II, 1, 4-3, 26), Constantina (II, 5, 2-11), Kirkèsion (II, 6, 2-11),
Édesse (II, 6, 1-16), Zènobia(II, 8, 8-25), Antioche (II, 10, 2-25).
6. En à Martyropolis (III, 2, 1-14), Théodosioupolis (III, 5, 1-12) et en Tza-
nique (III, 6, 1-26).
7. En particulier aux Thermopyles (IV, 2, 1-15), en Thessalie (IV, 3, 1-15), sur le limes
danubien (IV, 6, 1-7, 21), en Propontide, sur PHellespont et en Chersonèse de Thrace (IV,
9, 14-10, 28).
8. Particulièrement à Éphèse (V, 1, 4-16), en Bithynie (V, 2, 1-3, 17), en Cilicie (V, 5, 1-6,
20) et dans les provinces de Palestine (V, 6, 1-8, 9).
9. Essentiellement à Alexandrie, Ptolémaïs de Libye Pentapole, Leptis Magna et Car-
thage.
10. Cf. P. Pédech, La géographie des Grecs, Paris, 1976, p. 42. LES CONSTRUCTIONS DE JUSTINIEN 991
mentionner les bains publics construits par Justinien ainsi que, en
plus d'une circonstance, l'entretien et la création de voies de comm
unication11, dont apparaît bien le double rôle, à la fois stratégique
et civilisateur.
Cependant la diversité du récit n'exprime pas uniquement l'ac
tion de Justinien dans les campagnes (xûpai) de l'oikoumène : elle
traduit aussi la multiplicité des interventions impériales dans ce
qui reste la clef de voûte de la civilisation antique : la cité. Procope
n'omet pas de rapporter l'édification de ponts (pour remédier aux
inondations provoquées par les fleuves d'Asie Mineure : livre V12),
les aménagements de ports (I)13, la construction de greniers à blé et
de celliers pour nourrir la population de Constantinople (V)14.
Outre ces infrastructures de communication et d'approvisionne
ment, il mentionne, dans le cadre urbain, les hospices et les infi
rmeries, qui reçoivent voyageurs et malades15, les structures pure
ment utilitaires (rues, magasins, résidences)16, les structures
simultanément utilitaires et décoratives (places, portiques, fon
taines)17 et celles — rares — qui sont uniquement décoratives (telle
à Constantinople la statue équestre de Justinien sur l'Augus-
teum)18, constructions auxquelles s'ajoutent enfin les édifices offi
ciels (résidences de magistrats19, palais réhabilités ou construct
ions ex nihilo)20, toutes évocations qui, par leur accumulation et leur
variété, confèrent un vif intérêt à l'ouvrage.
Toutefois l'intérêt et l'attrait des Constructions ne se limitent pas
à cette diversité objective, effet des interventions impériales. Il est
une autre diversité, subjective celle-là, qui tient à la personnalité
intellectuelle de Procope et traduit sa curiosité permanente. Fidèle à
une tradition hellénique multiséculaire qui va d'Hérodote à
Diodore de Sicile, voire à Arrien, Procope se plaît à agrémenter
son propos <¥ excursus géographiques multiples (ainsi sur la Corne
11. On trouvera toutes les références — systématiquement présentées — à ces divers
types de constructions (militaires, religieuses, hydrauliques, thermales et routières) dans
l'étude mentionnée supra (n. 1).
12. Cf. V, 3, 6 (Nicée) ; 3, 10 (sur le Sagaris): 4, 3 (sur le Sibéris) ; 5, 7 (Mopsueste) ; 5, 13
(Adana) ; 5, 20 (Tarse) ; voir en outre II, 7, 10 (Edesse) et II, 10, 7 (Antioche), II, 10, 8 (ibid).
13. Cf. I, 11, 18-22 (sur les Détroits) ; IV, 11, 12 (Anastasioupolis).
14. IV, 10, 23 ; V, 1, 14.
15. I, 2, 17 ; 11, 27 ; II, 10, 25 ; IV, 10, 21 ; V, 4, 16 ; 6, 25 ; etc...
16. Cf. IV, 1, 23 (crues et résidences pour magistrats) ; V, 2, 5 ; VI, 1, 3 (résidences) ; voir
en outre IV, 6, 1 ; VI, 1, 13 et peut-être VI, 6, 13.
17. Places : I, 11, 21 ; II, 10, 22 ; IV, 1, 23 ; portiques : I, 10, 3 ; 11, 21 ; II, 9, 6 et 25 ; 10,
22 ; IV, 1, 23 ; V, 2, 5 ; VI, 5, 10 ; fontaines : II, 5, 11 ; 10, 22 ; IV, 1, 23.
18. 1,2,4-12.
19. Cf. supra (n. 16).
20. I,10,4;I,10,10;ll,1 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 992
d'Or, le pays des Tzanes, la Chersonèse de Thrace, le Nil ou l'Au-
rasion)21. A cette curiosité géographique s'adjoint souvent une
puissante attirance pour les divers aspects de l'ingénierie (coupole
de Sainte -Sophie : I ; « promachon » du Sibéris : V ; travaux qui, à
Dara, visaient à supprimer les effets dévastateurs des crues du
Kordès : II ; môles de Chersonèse de Thrace : IV ; « ptéra » des
remparts de Zènobia : II ; etc.)22. Bien entendu Procope manifeste
aussi un profond intérêt pour tout ce qui se rapporte à l'histoire :
l'histoire événementielle d'abord — qu'elle soit passée (l'histoire
de l'Arménie du IIIe au VIe s., au livre III)23 ou contemporaine : c'est
alors le correspondant de guerre qui parle, pour décrire des évé
nements récents (la campagne de Kavadh Ier en 502)24 ou les réali
tés stratégiques qu'il a découvertes en Orient ou en Afrique
mineure —, mais aussi l'histoire administrative (en particulier
pour les réorganisations de l'administration civile et militaire, au
livre III), politique (histoire des Samaritains aux Ve et VIe s., au livre
V; histoire de Ptolémaïs et de Leptis Magna, au livre VI)25 et rel
igieuse (christianisation des Tzanes au livre III, des Berbères d'Au-
gila, en Cyrénaïque, ou de Kydamès, en Tripolitaine, au livre VI)26.
Procope ne dédaigne pas, pas plus dans les Constructions que dans
les Guerres, les digressions à caractère ethnographique (insigne
des satrapes arméniens, au livre III ; méthodes de navigation dans
les Syrtes, au livre VI)27. Aussi les Constructions constituent- elles
non seulement une source historique importante, mais encore un
document vivant et plaisant à découvrir et à lire sur l'Empire
romain d'Orient et ses reconquêtes africaines (fig. 1).
Autre élément d'intérêt enfin, qui témoigne de l'engouement
du Césaréen pour les réalités métaphysiques : son goût pour tout
ce qui relève du surnaturel ou du merveilleux. On ne peut pas ne
pas souligner à ce propos l'évidente parenté de Procope avec
Hérodote et Diodore de Sicile. Peut-être faut-il songer à une
influence du roman grec — surtout de ce roman thaumaturgique
qu'est la Vie d'Apollônios de Tyane de Philostrate —, et sûrement à
l'influence des récits hagiographiques chrétiens. En tout cas,
interventions surnaturelles et miracles émaillent le livre I, en liaison
avec la glorification personnelle de l'Empereur28, mais aussi les
livres II (révélations divines à Justinien et à son architecte Chrysès),
21. Respectivement I, 5, 2-13 ; III, 6, 1-14 ; IV, 10, 17 ; VI, 1, 14-20 ; VI, 7, 2-5.
22. I, 1, 22-78 ; V, 4, 2-3 ; II, 3, 18-21 et 24-25.
23. III, 1,4-15 et 24-29.
24. 111,2,2-9.
25. Respectivement V, 2, 1-17 ; VI, 2, 9-13 ; VI, 4, 6-10.
26.III, 2, 6-8 ; VI, 2, 14-20 ; VI, 3, 9-11.
27. III, 1, 18-23 (satrapes arméniens) ; VI, 4, 15-23 (Syrtes).
28. 1, 4, 19-24 ; 1, 6, 5-8 : 1, 7, 3-16. '
'
L'EMPIRE ROMAIN
vers 560 ap. J.-C.
km' ' î 000 0
- Limites des diocèses
-des provinces
FlG. 1 — Carte de l'Empire romain vers 560 ap. J.-C. (d'après H. Stein, Histoire du Bas-Empire, II, carte 3 hors-texte). 994 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
V (à propos de laNéa de Jérusalem et du tonnerre céleste du Sinaï)
et VI (miracle de Caput Vada, évoqué aussi en GVI, 15, 34-S5)29. Ils
représentent donc l'un des thèmes récurrents de l'œuvre et lui
confèrent simultanément une atmosphère particulière, qui résulte
d'une étrange alchimie : celle du réel et du surnaturel, de la ratio
nalité et de la sensibilité.
En définitive, par l'originalité profonde de leur sujet, par la per
sonnalité de leur auteur, dont la curiosité reste inlassablement en
éveil, par leur diversité exceptionnelle et par leur qualité formelle,
les Constructions pourraient aisément passer pour un document
majeur en matière historique et sur le plan littéraire pour une
manière de chef-d'œuvre.
La réalité est cependant un peu moins brillante, et force est de
reconnaître qu'il convient de nuancer les impressions précé
dentes.
En effet, sur le plan formel déjà il faut bien admettre que, si cer
taines parties de l'ouvrage — le livre I en particulier — sont bien
venues, d'autres (les livres II-PV) paraissent plus laborieuses, voire
arides, et les facilités d'expression que le récit y multiplie ne vien
nent guère rehausser la monotonie du propos. Dans plusieurs
livres même (IV, V, VI), le récit cède la place à de simples listes
dépourvues de tout commentaire30 et d'autant plus fastidieuses
qu'elles comportent parfois (dans le livre IV) des centaines et des
centaines de toponymes31, dénués la plupart du temps, pour les
commentateurs modernes, de toute signification.
De surcroît, dans la composition subsistent des incohérences, de
livre à livre (certains sites de Phénicie ou de Mésopotamie nommés
dans le livre V auraient dû plutôt figurer dans le livre II, consacré
précisément à la Mésopotamie; etc.) ou même à l'intérieur d'un
même livre : le livre V, par exemple, évoque rapidement l'Asie
Mineure pour passer, sans transition, à la Palestine avant de revenir,
sans plus d'à-propos, en Cilicie ! Qui plus est, l'ouvrage connaît de
fortes disparités. Ainsi, à la capitale impériale est dévolu le quart de
l'ouvrage — ce qui est beaucoup — tandis qu'à la péninsule Balka
nique, dont la fortification était vitale pour l'Europe et pour
Constantinople, et aux marches orientales, dont la défense, face à la
Perse, ne l'était pas moins pour l'Empire, ne revient, respective
ment, qu'un quart de l'ouvrage, ce qui est peu ; quant à l'Afrique,
Procope ne lui consacre qu'un treizième de l'ouvrage. On ne peut
29. Cf. II, 3, 1-15 ; V, 6, 16-21 ; VI, 6, 8-16.
30. IV, 4, 3 ; 11, 20 ; V, 5, 9 ; VI, 6, 18 ; 7, 8-11.
31. Les deux listes du livre IV énumèrent respectivement 391 et 178 sites militaire (en
tout 569). — V J H
LES CONSTRUCTIONS DE JUSTINIEN 995
d'ailleurs manquer de constater d'étranges dysharmonies au niveau
régional. Si par exemple la forteresse de Dara est longuement
décrite (12 pages de l'édition Loeb), le site d'Amida/Diyarbékir est
expédié en 4 lignes. De même, si Antioche, l'une des grandes capi
tales régionales du monde protobyzantin, est décrite en 4 pages de
l'édition Loeb, c'est-à-dire quand même trois fois moins que Dara,
elle surclasse à son tour nettement Alexandrie — autre mégalopole
antique —, qui est traitée en 10 lignes, c'est-à-dire 40 fois moins que
Dara. Enfin à ces déséquilibres s'ajoutent des lacunes parfois
criantes : on ne saura rien ou presque du Pont-Euxin, de l'intérieur
de l'Egypte, d'Alexandrie elle-même32, et rien du tout de l'Italie, en
particulier de Ravenne et de Classe, ni de l'Espagne.
Outre ces déséquilibres, bizarreries ou oublis, on observe des
absences, que révèlent les textes littéraires et épigraphiques et les
découvertes archéologiques. Apamée de Syrie, dont Procope ne dit
presque rien, -paraît avoir connu une grande activité constructrice
au VIe siècle et en particulier grâce à Justinien33. A Qasr ibn Wardan
des indices concrets (arases de briques constantinopolitaines)
attestent une intervention impériale34, comme à Antioche où Théo-
dôra effectua des réparations dans la basilique d'Anatolios35, ce
dont Procope ne souffle mot. De même à Bostra, où l'activité justi-
nienne semble avoir eu plus d'ampleur que ne le suggère Pro
cope36. D'Alexandrie on ne peut rien dire péremptoirement, mais
compte tenu de l'importance de la cité sur les plans politique,
culturel et religieux, il est peu probable que Justinien se soit borné
à y fortifier un entrepôt37. A Sôzousa, capitale de la Pentapole de
Libye, dont Procope ne mentionne même pas le nom, les fouilles
italiennes et britanniques ont montré qu'au moins une église du
site (l'église centrale) a bénéficié des largesses impériales38, ce qui
32. Sur la notice alexandrine, cf. D. Roques, « Procope de Césarée et l'Egypte du
VT siècle ap. J.-C. (Ilepl xtictjju4twv VI, 1, 1-13) », communication présentée au coll. intern.
de Londres mentionné supra (n. 1).
33. Cf. J.-Ch. Balty, «Apamée au VIe siècle», dans Hommes et richesses dans l'Empire
byzantin, 1. 1, Paris, 1989, p. 79-96, en partie, p. 84.
34. Cf. Id., ibid., p. 84, n. 37, qui renvoie lui-même à R. Krautheùner, Early Christian and
Byzantine Architecture, Harmondsworth, 1965, p. 180.
35. Cf. Jean Malalas, Chronique, p. 423, 8 Bonn.
36. Cf. M. Sartre, Bostra, IGLS XIII, Paris,1982, p. 208-212, et surtout Id., Bostra,
des origines à l'Islam, Paris, 1985, p. 99-139, en partie, p. 113 sq.
37. Tel est le propos du Ilepl xTiaudxtûv VI, 1, 4. Selon Malalas, p. 445, 8-9 Bonn, Justi
nien rénova (àveve<50n) l'aqueduc (àycayôç) d'Alexandrie, à une date que la chronologie de
son récit situe en 528.
38. Sur la notice de Procope relative à la Pentapole de Libye, cf. D. Roques, « Procope
de Césarée et la Cyrénaïque du VT siècle ap. J.-C. {De aedificiis VI, 2, 1-13) », RAAN LXIV,
1993-1994, p. 393-434. Sur l'église centrale de Sôzousa (ancienne Apollônia), cf. R. G. Good-
child, Kyrene und Apollonia, Zurich, 1971, p. 183 sq., en part. p. 184, n. 17 et pi. 147-149, en
part. pi. 148-149 (colonnes de la nef et colonne du ciborium en marbre blanc de Procon-
nèse avec, sur les colonnes de la nef, des globes terrestres surmontés de la croix).
1998 64 0-
996 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
FlG. 2 — La « cité nouvelle de Théodôrias »,
mosaïque de Gasr el Leb.ia, Cyrénaïque.
est peut-être aussi vrai du petit site d'Érythron, totalement
inconnu de Procope39, et l'est sûrement du site de Gasr el Lebia40 —
l'antique ttoàiç véa ©eoôwpiaç, en Pentapole encore, mais dans
l'intérieur des terres —, lui aussi inconnu du Césaréen. D'autres
exemples peuvent encore être cités à Sabratha, en Tripolitaine41, ou
en Afrique du Nord, où de nombreuses inscriptions attestent la
construction de forts à partir de 53942. L'oubli le plus extraordinaire
39. Il est possible cependant que les églises d'Érythra soient légèrement postérieures
au règne de Justinien. Sur ces églises, cf. W. Widrig, The two Churches atLatrun within the
Context ofCyrenaican Church Forms, Ann Arbor, 1975 ; Id., « Two Churches at Latrun in
Cyrenaica », PBSR 46, 1978, p. 94-131.
40. Sur le site de Gasr el Lebia, cf, D. Roques, Synésios de Cyrène et la Cyrénaïque du Bas-
Empire, Paris, 1987, p. 106, 338 et 355 ; sur la mosaïque qui porte le nom de « la cité nouvelle
de Théodôrias » (fïg. 2), laquelle doit son nom à l'impératrice Théodôra, cf. E. Alfôldi-
Rosenbaum, J. Ward-Perkins, Justinianic Mosaic Pavements in Cyrenaican Churches, Rome,
1980, p. 33-68 et pi. 16,1.
41. Cf. D. E. L. Haynes, An archaeological and historical Guide to the preislamic Antiquities
ofTripolitania, Tripoli, 1965 p. 120 sq. et pi. 21 ; Ph. Ward, Sabratha, A Guide for Visitors,
Stoughton, 1970, p. 35 sq. et pi. 8a (mosaïque in situ) et 8b (mosaïque déposée au musée).
42. Cf. J. Durliat, Les dédicaces d'ouvrages de défense dans VAfrique byzantine (coll. Ecole
française de Rome, 49), Rome, 1981 ; N. Duval, « L'état actuel des recherches sur les fortif
ications de Justinien en Afrique », CCAB 30, 1983, p. 149-206. LES CONSTRUCTIONS DE JUSTINŒN 997
pourrait bien être celui des interventions de l'architecte de Justi-
nien Victorinus, le « Vauban byzantin » selon l'heureuse formule de
D. Feissel, dont de récentes inscriptions de Byllis ont mis en
lumière les nombreuses activités dans la péninsule Balkanique43.
Dans certains cas l'ouvrage révèle des bévues, voire des erreurs.
Bévue par exemple que la duplication de la notice relative à Chal-
cis de Syrie (livre II) ou le regroupement des deux oasis cyré-
néennes de Jalo et Awjila sous le vocable unique d'Augila
(livre IV)44. Mais dans le cas d'Antioche il s'agit d'une véritable
distorsion puisque les indications données par les Constructions ne
s'harmonisent pas avec celles que propose parallèlement le récit
des Guerres persiques (II, 10, 9). Ailleurs (livre V) les informations
fournies par Procope aboutissent à des redites45, situation qui ne
résulte pas d'un instant d'inattention, mais trahit plutôt la multip
licité des sources de Procope (écrites, orales, documents officiels,
nomenclatures administratives, itinéraires routiers, traditions
locales).
Plus inquiétant du point de vue historique : certaines erreurs de
Procope paraissent concertées et traduisent sa volonté de majorer
les interventions de Justinien aux dépens de celles de ses prédé
cesseurs. Le cas est net par exemple pour Édesse, où le récit de
Procope attribue à ce que la relation de Jean Malalas
prête à Justin46. Il l'est encore plus pour Dara (livre II), pour les
Longs Murs de Thrace (livre IV), où Procope majore presque jus
qu'à la falsification le rôle de Justinien au détriment de celui
d'Anastase, pour l'Isthme de Gorinthe (livre IV) — la victime est
cette fois Théodose II — ou encore Antioche (livre V), où l'on n'a
pas attendu le VIe siècle ap. J.-C. pour se protéger contre les inon
dations locales47! De constatations analogues résulte nécessaire
ment l'idée que, loin de transcrire objectivement la réalité histo
rique, les Constructions l'embellissent, ce que prouve par ailleurs la
comparaison des passages parallèles des Constructions avec ceux de
YHistoire secrète où, au lieu d'embellir cette réalité, Procope la
noircit systématiquement48. On en retirera donc logiquement
43. Cf. D. Feissel, < L'architecte Viktôrinos et les fortifications de Justinien dans les pro
vinces balkaniques »,BSNAF, 1988, p. 136-146.
44. II, 11, 1 et 8-9 (Chalcis) et VI, 2, 14-15 (Augila).
45. Cf. IV, 1, 31 (Pautaléia) et IV, 1, 4, p. 264 Dewing (Pauta) ; IV, 4, p. 264 D. et IV, 5,
p. 265, 11 D. : Braiola ; IV, 4, 11, p. 314 D. (Altina) et IV, 7, 9 (Altènôn).
46. Malalas, Chronique XVII, 15 (année 520/521).
47. Cf. B. Croke-J. Crow, « Procopius on Dara », JRS 73, 1983, p. 143- 159 ; B. Croke, « The
Date of the Anastasian Long- Wall in Thrace », GRBS 23, 1982, p. 59-78 ; R. L. Hohlfelder,
« Trans-Isthmian Walls in the Age of Justinian », ibid. 18, 1977 p. 173-179; G. Downey, A
History of Antioch in Syriafrom Seleucia to the Arab Conquest, Princeton, 1961, p. 546-553.
48. Cf. Constructions I, 9, 1-10, et Histoire secrète XVII, 5-6 ; Constructions IV, 2, 12-15, et
Histoire secrète XXVI, 31-33.

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