La géographie historique de l'Anatolie centrale d'après les registres ottomans, communication du 30 avril 1982 - article ; n°3 ; vol.126, pg 443-503

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1982 - Volume 126 - Numéro 3 - Pages 443-503
61 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1982
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Irène Beldiceanu-Steinherr
La géographie historique de l'Anatolie centrale d'après les
registres ottomans, communication du 30 avril 1982
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126e année, N. 3, 1982. pp. 443-
503.
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Beldiceanu-Steinherr Irène. La géographie historique de l'Anatolie centrale d'après les registres ottomans, communication du 30
avril 1982. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 126e année, N. 3, 1982. pp. 443-
503.
doi : 10.3406/crai.1982.13965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1982_num_126_3_13965LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE L'ANATOLIE CENTRALE 443
Nous publions ici la communication du 30 avril 1982.
COMMUNICATION
la geographie historique de l anatolie centrale
d'après les registres ottomans,
par mme irène beldiceanu-steinherr
SlGLES ET ABRÉVIATIONS
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imparatorlugunda zirat ekonominin hukukt ve malt
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« c » placé devant une date de l'ère chrétienne indique
que l'année ou le mois de l'hédjire correspondant
commence à la date indiquée.
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dans l'organisation de l'État ottoman), 2 tomes,
Ankara, 1943-1944. LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE l'ANATOLIE CENTRALE 445
I. Introduction
Quiconque s'occupe de l'Asie Mineure, quelle que soit sa disci
pline, est tôt ou tard confronté avec des problèmes de géographie
historique. Il suffit de consulter le répertoire des toponymes hittites
récemment paru1 pour constater que sous un même toponyme il
existe plusieurs identifications, les sites proposés étant parfois dis
tants de dizaines, voire de centaines de kilomètres. A l'autre bout
de la chaîne, les byzantinistes, bien qu'ils se consacrent à une époque
plus proche de nous, n'ont pas pour autant la tâche plus facile. Les
Notitiae episcopatuum2 par exemple, ne contiennent que des listes
de toponymes sans autres précisions et, en ce qui concerne les chro
niques, le lecteur est toujours censé connaître la géographie des
lieux. De plus, l'emploi simultané des noms de thèmes et des noms
des anciennes provinces crée des confusions3. Entre ces deux pôles
s'insèrent toute une série de disciplines qui se trouvent aux prises
avec des problèmes d'identification. L'assyriologue se voit obligé
de suivre les marchands sur les routes de Cappadoce et les spécial
istes du monde gréco-romain se trouvent face à des sites où les
pierres restent parfois obstinément muettes. Rappelons que même
les itinéraires romains n'ont pas livré tous leurs secrets jusqu'à ce
jour. Ajoutons à cela les relations suivies entre l'Asie Mineure et le
monde arabe et iranien pour saisir l'ampleur du problème. En raison
de toutes ces difficultés, nous voudrions attirer l'attention sur de
nouvelles possibilités d'investigation. Il s'agit de mettre à contri
bution les registres de recensement ottomans. Au premier abord,
cela paraît une entreprise fort hardie, mais les quelques sondages
1. Del Monte, Tischler.
2. J. Darrouzès, Notitiae episcopatuum ecclesiae constantinopolitanae. Texte
critique, introduction et notes, Paris, 1981.
3. Le terme Cappadoce, par exemple, est ambigu. Il peut s'agir de la grande
Cappadoce qui s'étendait jusqu'aux régions pontiques ou de la petite Cappadoce
située entre l'Halys (Kizilirmak) et le Taurus et qui fut même amputée de Césa-
rée : X. de Planhol, La Cappadoce : formation et transformations d'un concept
géographique, dans Le aree omogenee délia Civiltà Rupestre nell'ambito dell'
Impero Bizantino : la Cappadocia, Atti del quinto convegno internazionale di
Studio sulla Civiltà rupestre medioevale nel Mezzogiorno d'Italia, Lecce-Nardd
12-16 ottobre 1979, Lecce, 1981, p. 25-38 ; Constantin Porphyrogénète, De admi-
nistrando imperio, corpus de Bonn, p. 225-226 ; éd. R. J. H. Jenkins, Londres,
1962, p. 236. Un autre facteur de confusion constitue la délimitation des thèmes
avant et après la réforme de Léon VI. Un exemple : le récit de Génésios de la
défaite de Chrysocheir. L'événement eut lieu avant la réforme, mais Génésios
n'a écrit son récit qu'après. Sur la mort de Chrysocheir : P. Lemerle, L'histoire
des Pauliciens d'Asie Mineure d'après les sources grecques, dans Travaux et
Mémoires, t. V, Paris, 1973, p. 98. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS T 446
que nous avons effectués laissent entrevoir des résultats pro
metteurs4.
Cette étude se divise en six sections. Avant de mettre à profit la
nouvelle documentation, nous exposerons dans la deuxième section
pourquoi et comment on effectuait un recensement ; nous expli
querons la mise en page des différents registres établis à partir d'un
recensement et nous fournirons quelques données d'ordre chrono
logique. La troisième section sera consacrée à l'approche des registres
de recensement. Nous y aborderons surtout les difficultés d'ordre
linguistique et paléographique. La quatrième section nous mènera
au cœur du problème, à savoir l'exploitation des données géogra
phiques des registres. Après quelques remarques préliminaires sur
les particularités phonétiques qui régissent le passage en turc d'un
toponyme non turc ainsi que sur les différentes méthodes d'utilisa
tion des registres, nous délimiterons la région sur laquelle porte
notre recherche. Le lecteur trouvera aussi des données statistiques
sur le pourcentage des toponymes anciens contenus dans les registres,
une étude sur la corrélation entre toponymes et appartenance rel
igieuse et ethnique et toute une série de localisations rendues pos
sibles grâce aux registres ottomans. Cette section se terminera par
un cas concret de localisation. La conclusion est suivie d'une
annexe. Vient d'abord la liste des registres ottomans, puis la liste
des toponymes tirés des registres avec renvoi aux rubriques de la
TIB 2. Une carte et un fac-similé complètent la documentation.
IL Le recensement dans l'empire ottoman
1. La gestion des ressources financières dans l'Empire ottoman.
Le recensement était la base indispensable à la gestion des dispo
nibilités financières de l'État ottoman. Les sultans pratiquaient
une double politique. Pour couvrir leurs besoins en argent liquide,
ils affermaient les biens faisant partie des domaines5, touchaient le
4. Beldiceanu, Kordoleôn ; Beldiceanu, Charsianon.
5. Sur l'affermage en Roumélie : M. T. Gôkbilgin, XV. -XVI. asirlarda Edirne
ve Pasa livâsi, vakiflar-mûlkler-mukataalar (Andrinople et la province du pacha
aux xve et xvie siècles ; les legs pieux, propriétés et affermages), Istanbul,
1952, p. 65-159. Sur l'affermage des ateliers monétaires : H. Sahillioglu, Bir
mûltezim zimem defterine gôre xv. yuzyil sonunda osmanh darphane muka-
taalari (L'affermage des ateliers monétaires à la fin du xve siècle d'après un
registre concernant les obligations des fermiers), dans Iktisat Fakûltesi Mecmuasi,
t. 23, fasc. 1-4, Istanbul, 1963, p. 1-74. Sur l'affermage des mines : N. Beldiceanu,
Les actes des premiers sultans conservés dans les manuscrits turcs de la Bibliothèque
nationale à Paris, t. II, Règlements miniers, 1390-1512, Paris-La Haye, 1964,
p. 141-159. Sur l'affermage à l'époque de Mehmed II : F. Babinger, Die Auf-
zeichnungen des Genuesen Iacopo de Promontorio-de Campis ùber den Osmanen-
staat um 1475, Munich, 1957, p. 62-68. LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE L'ANATOLIE CENTRALE 447
tribut des États vassaux6 ainsi que des présents7 et percevaient
directement les contributions extraordinaires8 et la capitation9.
Les fonds ainsi recueillis servaient surtout à régler les dépenses du
palais10 et à payer la solde des janissaires11. Quant aux autres revenus
fiscaux, à savoir la dîme des produits de la terre ainsi que divers
droits et taxes, les sultans les allouaient directement à certaines
personnes en échange d'un service — militaire ou civil — les bénéf
iciaires devant les récupérer eux-mêmes auprès des contribuables.
L'allocation de revenus fiscaux, à laquelle était jointe souvent une
réserve, était désignée par le mot timar et son détenteur était appelé
6. F. Babinger, Beitrâge zur Frùhgeschichte der Tùrkenherrschaft in Rumelien
(14.-15. Jahrhundert), Brùnn-Munich- Vienne, 1944, p. 1-29 ; Id., Die Aufzeich-
nungen des Genuesen Iacopo de Promontorio-de Campis ùber den Osmanenstaat um
1475, Munich, 1957, p. 66 (tribut payé par les Vénitiens, Chios et Raguse).
7. Sur les présents versés par le clergé orthodoxe (patriarche et métropolites
au moment de leur nomination par le sultan) : J. Kabrda, Le système fiscal de
l'église orthodoxe dans l'empire ottoman, Brno, 1968, p. 56-57, 150 ; cf. aussi
les divers documents publiés en annexe p. 138, 139, 144, 147. N. Beldiceanu, Les
actes des premiers sultans conservés dans les manuscrits turcs de la Bibliothèque
nationale à Paris, t. I, Actes de Mehmed II et de Bagezid II du ms. fonds turc
ancien 39, Paris-La Haye, 1960, p. 137.
8. M. Akdag, Tùrk halkinin dirlik ve dùzenlik kavgasi (La lutte du peuple turc
pour son existence et l'ordre), Ankara, 1975, p. 51, 55-57 ; N. Beldiceanu, Irène
Beldiceanu-Steinherr, Recherches sur la province de Qaraman au XVIe siècle,
Leyde, 1968, p. 61-62.
9. F. Babinger, op. cit., p. 62. Il arrive cependant qu'elle soit donnée à ferme
ou attribuée comme timar : MM 176, fol. 12 v° ; affermage de la capitation
et d'autres revenus d'Aenos à partir du premier muharrem 874 (11 juillet 1469).
Auparavant ces revenus formaient le timar de Démétrius [Paléologue], despote
de Morée. Cf. aussi Beldiceanu, Fiscalité, p. 265-267. Dans quelques rares cas
la capitation était perçue au profit d'une fondation pieuse : M. T. Gokbilgin,
op. cit., p. 340-341, 342 ; Beldiceanu, Fiscalité, p. 265-266.
10. Aperçu des dépenses à l'époque de Mehmed II : F. Babinger, op. cit.,
p. 69-70. Plusieurs registres de dépenses du palais impérial viennent d'être
publiés : 0. L. Barkan, Istanbul saraylanna ait muhasebe defterleri (Les livres de
comptes concernant les palais d'Istanbul), dans Belgeler, t. IX, fasc. 13, Ankara,
1979, p. 1-380. L'auteur ne donne malheureusement aucune référence quant aux
archives d'où sont tirés lesdits registres. On cherchera également en vain une
table des matières. Publication d'un fragment d'un registre concernant la cuisine
impériale à l'époque de Mehmed II : Ahmed Refiq, Fâtih devrine 'â'id vesïqalar
(Documents de l'époque du Conquérant), dans Tâ'rih-i 'Osmâni Engùmeni
Megmu'asi, nos 49-62, 7e et 8e années, Istanbul, 1923, p. 24-58. Informations sur
le budget dans l'empire ottoman : Ô. L. Barkan, Osmanli imparatorlugu
« biitçe » leri'ne dair notlar (Notes sur les budgets dans l'empire ottoman), dans
Iktisat Fakultesi Mecmuasi, t. 15 (oct. 1953-juil. 1954), Istanbul, 1955, p. 238-
250 ; t. 17 (oct. 1955-juil. 1956), Istanbul, 1960, p. 193-224 ; id. H. 933-934
(M 1527-1528) malî yihna ait bir bùtçe ôrnegi (Exemple d'un budget relatif
à l'année fiscale de 1527/1528), dans Iktisat Fakultesi Mecmuasi, t. 15 (1953-
1954), 1955, p. 251-329 ; id., 1079-1080 (1669-1670) malî yihna ait bir osmanli
bûtçesi ve ek'leri (Un budget ottoman relatif à l'année fiscale de 1669/1670 et
ses addenda), dans Iktisat Fakultesi Mecmuasi, t. 17 (1955-1956), 1960, p. 225-
347.
11. Sur le versement de la solde : Uzunçarsih, Kapukulu, t. I, p. 411-463. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 448
timar eri, la forme francisée étant timariote12. La majorité des tima-
riotes étaient des combattants à cheval et ils formaient avec les
janissaires, combattants à pied, les deux piliers de l'armée ottomane.
Aussi pour entretenir une armée et faire face aux dépenses, la
connaissance du montant des revenus fiscaux s'avérait-elle indis
pensable, d'où la nécessité de procéder, à intervalles plus ou moins
réguliers, au recensement de l'empire. C'est sur la foi des registres
établis à cette occasion que le sultan attribuait des dotations à ses
dignitaires et des timars aux simples sipâhî15.
2. Le déroulement du recensement.
Le recensement une fois décidé, le sultan nommait un recenseur
et un secrétaire et il leur délivrait un diplôme contenant toutes
les consignes nécessaires à la bonne marche de l'opération14. Pour
ce qui est de la géographie historique, il faut retenir les faits sui
vants : le recenseur et le secrétaire étaient obligés de parcourir la
province qui leur était désignée village par village. Ils réunissaient
pour les besoins de l'enquête non seulement les paysans, mais tous
les bénéficiaires des revenus fiscaux et cela en présence du cadi. Ils
notaient le montant des impôts effectivement versés, calculaient
les impôts nouveaux sur la base de la production moyenne des trois
dernières années, vérifiaient les titres de propriété et inscrivaient
les noms des responsables envers le fisc. Soulignons par conséquent,
que les registres de recensement étaient rédigés d'après des données
recueillies sur place et que les toponymes étaient inscrits d'après la
prononciation de la population autochtone.
3. La périodicité du recensement.
En ce qui concerne la périodicité du recensement, on note une
grande différence entre la théorie et la pratique. Si certains textes
parlent d'un intervalle de trente, voire de quarante ans16, la date
12. Sur le timar : N. Beldiceanu, Le timar dans l'État ottoman (début XIVe-
début XVI« siècle), Wiesbaden, 1980.
13. Exemples d'attribution de timar : Irène Beldiceanu-Steinherr, M. Berindei,
lre G. Veinstein, partie dans Attribution Turcica, t. de VIII/1, timar dans Paris-Strasbourg, la province de 1976, Trébizonde p. 279-290 (fin xve ; 2e siècle), partie
dans Turcica, t. IX/2-X, 1978, p. 107-154 ; id., La Crimée
ottomane et l'institution du timar, dans Annali, t. 39 (N.S. XXIX), Naples,
1979, p. 1-40 + 7 pi.
14. Irène Beldiceanu-Steinherr, N. Beldiceanu, Règlement ottoman concer
nant le recensement (première moitié du xvie siècle), dans Sudost-Forschungen,
t. XXXVII, Munich, 1978, p. 1-40.
15. Cf. A. Cohen, B. Lewis, Population and Revenue in the Towns of Palestine
in the Sixteenth Century, Princeton, 1978, p. 4-6. LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE L'ANATOLIE CENTRALE 449
des registres démentent ces affirmations. Pour donner un exemple :
sept ans séparent le dernier recensement de la province de Qaraman
du règne de Mehmed II du premier recensement effectué par
Bâyezîd II, mais le suivant n'a été réalisé que dix-sept ans plus
tard16. On retiendra en outre que tout l'empire n'était pas recensé
dans la même année17.
4. Les différentes variétés de registres de recensement.
A la suite d'un recensement, on établissait un registre de base
appelé registre détaillé et trois autres registres qui répondaient aux
divers besoins de la chancellerie, à savoir un registre succinct, un
registre de legs pieux et un registre des biens de pleine propriété.
a) Le registre détaillé. — II commence toujours par la capitale de
la province et les villages qui en dépendent ; puis viennent les autres
circonscriptions. La mise en page est la suivante. En tête se trouve
le nom de l'agglomération. Une note indique à qui étaient dévolues
les revenus fiscaux — domaines, timar, legs pieux ou particuliers
ayant la pleine propriété des revenus. Parfois on mentionne égal
ement les titres de propriété18. Viennent ensuite les noms des contri
buables disposés par colonnes, musulmans et chrétiens étant enre
gistrés séparément, puis les revenus fiscaux. D'abord les produits
agricoles — céréales, légumes, fruits — ensuite les divers droits et
taxes. A la fin se trouve une récapitulation des données, à savoir
le nombre total des contribuables classés par catégorie et le total
des impôts19.
b) Le registre succinct. — II avait pour but de renseigner rapide
ment le sultan sur les domaines impériaux et les biens fiscaux alloués
contre service. Il reflète donc essentiellement les biens militaires.
Ici aussi la division est faite par district, mais à l'intérieur de chaque
district sont cités, en ordre d'importance décroissant, les domaines
impériaux, les dotations des grands chefs militaires et les simples
16. Voir ci-dessous Annexe, Liste des registres sous les sigles TK 564, MC 0
llôjl, TK 565. Un aperçu des recensements successifs pour les provinces
d'Aydin, de Hamïd et de Rum chez M. A. Cook, Population Pressure in Rural
Anatolia 1450-1600, Londres, 1972, p. 46-51. Sur les recensements de la province
de Qaraman : Beldiceanu, Deux villes, p. 18-25.
17. Irène Beldiceanu-Steinherr, N. Beldiceanu, Règlement ottoman concer
nant le recensement (première moitié du xvie siècle), dans Sùdost-Forschungen,
t. XXXVII, Munich, 1978, p. 31-34.
18. Irène Un transfuge qaramanide auprès de la Porte
ottomane ; réflexions sur quelques institutions, dans Journal of the Economie
and Social History of the Orient, t. XVI/2-3, Leyde, 1973, p. 164-167 ; Beldi
ceanu, Fiscalité, p. 244-245.
19. Voir ci-dessous Annexe, Liste des registres sous les sigles TT 40, TT 42,
TT 46, TT 455. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 450
timars. Il ne donne que le total des revenus fiscaux d'une agglomér
ation et le total des unités fiscales20.
c) Le registre de legs pieux. — II regroupe tous les legs pieux d'une
province. Il commence par les fondations pieuses de la capitale par
ordre d'importance — mosquées, oratoires, medrese, zaviyé, etc. —
et énumère les revenus qui alimentaient ladite fondation. Viennent
ensuite les fondations pieuses des autres districts. Étant donné
qu'une fondation pieuse pouvait jouir de biens fiscaux et de biens
corporels provenant d'autres régions, il est précisé à propos de
chaque village à quel district il appartenait. Le registre donne seu
lement le montant global des revenus fiscaux21.
d) Le registre de pleine propriété. — II contient les biens de pleine
propriété énumérés par district. Il donne le nom du propriétaire
des revenus fiscaux ou des biens corporels au moment du recens
ement et énumère bien souvent les titres de propriété. C'est le registre
le plus mince. Comme parfois il ne compte que quelques feuillets,
il est relié avec l'un des registres énumérés ci-dessus22.
e) Cas particuliers. — II existe des registres qui ne répondent pas
à ce schéma en raison du système fiscal propre à certaines régions.
Dans les territoires occupés jadis par l'État seldjouqide, l'assiette
fiscale comprenait deux parties distinctes. Il y avait d'une part les
droits coutumiers, appelés aussi droits dïvâni parce qu'ils revenaient
au divan, c'est-à-dire au bureau de l'État, et il y avait d'autre part
les droits religieux constitués par la dîme et la capitation23. Or sous
les Seldjouqides, le fisc vendait la dîme ou une fraction de la dîme à
des particuliers24 qui pouvaient à leur tour la revendre, l'ériger en
legs pieux ou la laisser en héritage. La dîme, devenant ainsi compar
able à un bien de pleine propriété, était appelée part ou revenu
mâlikâne26. Lorsque le revenu mâlikâne, c'est-à-dire l'ensemble
des dîmes, étaient attribué à perpétuité à une fondation pieuse ou
à un particulier, les recenseurs ottomans le mentionnent dans le
registre détaillé, mais ils hésitent à en donner le montant en aspres,
car ce revenu ne faisait plus partie des disponibilités de l'État.
C'est pour cette raison que certains registres ne donnent pas le
montant du revenu mâlikâne lorsqu'il appartient à un particulier
ou à un legs pieux et il faut le chercher dans les registres correspon
dants. Il arrive cependant que le registre correspondant soit perdu
20. Voir ci-dessous Annexe, Liste des registres sous les sigles TT 15, TT 387.
21.Liste des registres sous les sigles TK 564,
MC 0 116/1.
22. Le TT 564 par exemple contient aussi bien le registre de legs pieux que le
registre des biens de pleine propriété, cf. ci-dessous Annexe, Liste des registres.
23. Beldiceanu, Fiscalité, p. 240-241.
24.p. 245-246.
25.p. 241 et suiv. LA GÉOGRAPHIE HISTORIQUE DE L'ANATOLIE CENTRALE 451
et il est alors impossible de connaître la situation économique exacte
d'un village26.
Notons enfin, que chaque registre porte l'empreinte du recenseur
— écriture plus ou moins soignée, calculs plus ou moins exacts,
rubriques inversées — . Il n'y a pas de rigueur mathématique dans la
présentation.
5. La chronologie des registres de recensement.
En ce qui concerne l'Anatolie centrale, les registres les plus anciens
ne remontent pas au-delà du règne de Mehmed II (1451-1481). Cela
tient au fait que de nombreux registres se sont perdus, mais cela
découle aussi de la situation politique de l'époque. Toute la frange
nord entre 'Osmangiq (aujourd'hui Osmancik) et Sivas était occupée
par les Ottomans dès le règne de Bâyezid Ier (1389-1402)27 et s'appel
ait la province de Rum. Le registre le plus ancien comprenant
seulement les districts de Toqat (aujourd'hui Tokat) et Sivas est le
TT 2 datant de 145528. Nous possédons un registre non daté de la
fin du règne de Mehmed II, le TT 15, qui englobe toute la province,
mais il s'agit d'un registre succinct29. En ce qui concerne la Cappa-
doce, elle fut également incorporée à l'État ottoman par Bâyezîd Ier,
Qayseriye (aujourd'hui Kayseri) comprise30. Les Qaramanides
réussirent cependant à récupérer leurs possessions après la bataille
d'Ankara (1402)31. Ce fut Mehmed II qui mit pratiquement fin à la
principauté de Qaraman. Qonya (aujourd'hui Konya), la capitale,
tomba en 146732, tandis que Develi, l'ancien Gabadonia et Qara-
hisâr (aujourd'hui Yesilhisar), l'ancien Kyzistra ne furent annexés
que peu après 147333. Ceci explique pourquoi le registre le plus
26. Citons à titre d'exemple le TT 2 qui ne chiffre que les revenus fiscaux
attribués aux timariotes. Il est incomplet ; des fragments du registre se trouvent
dans le fonds Muallim Cevdet à la Bibliothèque de la municipalité de Beyazit à
Istanbul : M. A. Cook, op. cit., p. 51.
27. Sur les campagnes de Bâyezid Ier dans les régions pontiques : I. H. Uzun-
çarsili, Osmanh tarihi (Histoire ottomane), t. I, 3e éd., Ankara, 1972, p. 275-278,
298-301. Pour la date de la première campagne, se référer à G. T. Dennis, The
Letters of Manuel II Palaeologus, Washington DC, 1977, lettres n° 14 à 21 ;
Elizabeth A. Zachariadou, Manuel II Palaeologus on the strife between Bâyez
îd I and Kâdï Burhân al-Dîn Ahmad, dans Bulletin of the School of Oriental and
African Studïes, t. XLIII/3, Londres, 1980, p. 471-481.
28. Voir ci-dessus n. 26.
29.ci-dessous Annexe, Listes des registres.
30. Beldiceanu, Deux villes, p. 41. Nous savons par le TK 564 que Bâyezîd Ier
délivra des actes de confirmation après la conquête (fol. 62 v°, 87 v°) ; voir
Uzluk, p. 51, 65.
31. Beldiceanu, Deux villes, p. 41-42.
32. F. Babinger, Mahomet II le Conquérant et son temps, Paris, 1954, p. 325.
33.Deux villes, p. 44. Qâsim, l'un des fils d'Ibrâhîm de Qaraman
put se maintenir sous la tutelle des Ottomans en 16 El (partie de la principauté

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