Le rôle de la mer dans la formation de l'unité française - article ; n°4 ; vol.131, pg 699-708

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1987 - Volume 131 - Numéro 4 - Pages 699-708
10 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Michel Mollat du Jourdin
Le rôle de la mer dans la formation de l'unité française
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 131e année, N. 4, 1987. pp. 699-
708.
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Mollat du Jourdin Michel. Le rôle de la mer dans la formation de l'unité française. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 131e année, N. 4, 1987. pp. 699-708.
doi : 10.3406/crai.1987.14549
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1987_num_131_4_14549LE ROLE DE LA MER DANS LA FORMATION
DE L'UNITÉ FRANÇAISE
PAR
M. MICHEL MOLLAT DU JOURDIN
MEMBRE DE L'ACADÉMIE
Le chroniqueur de Philippe Auguste, Guillaume le Breton, prête
à son héros ce mot désabusé : « Les Français connaissent mal les
voies de la mer ». Ce propos était-il une constatation ? exprimait-il
une part de déception ? Quoi qu'il en soit, il résume une attitude
durable sans doute, mais dont il faudrait mesurer les causes, l'éten
due et la durée. On y perçoit un paradoxe. L'identité de la France,
pour reprendre une formule de Fernand Braudel, est celle d'une
nation terrienne, viscéralement attachée à son sol, dont la propens
ion à l'aventure maritime apparaît limitée à quelques hommes,
incompris du plus grand nombre. Pourtant, sur une carte du monde,
notre pays se présente à l'extrémité occidentale de la masse eura-
siatique, comme une péninsule projetée vers l'immensité océanique.
La France dispose ainsi d'un littoral ouvert sur quatre mers dont les
caractères hydrologiques, halieutiques, économiques et stratégiques
sont différents et complémentaires, riches de sollicitations. La France
ne tourne donc pas, naturellement, le dos à la mer, bien que le
silence des historiens des frontières ignore souvent l'existence des
rivages marins. La France, il est vrai, n'a jamais proclamé que ses
frontières maritimes étaient les côtes de ses ennemis.
Ces sollicitations, aussi variées que celles du continent auquel la
France est soudée, la contraignent, encore de nos jours, à des choix
dont un historien espagnol a résumé les données en ces termes :
« Un impératif géographique n'est pas un don gratuit, mais une
mission à réaliser, qui requiert effort et ténacité et ne peut être
menée à bien qu'au prix du renoncement à d'autres possibilités ».
Cette réflexion appliquée au Moyen Âge français permet de mieux
comprendre les lenteurs, les hésitations, les épreuves qui ont scandé
les avatars de la relation de la royauté capétienne, et des Français,
avec la mer au long du Moyen Âge. COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 700
II semble possible d'y discerner trois étapes. La première fut
caractérisée, au xme siècle surtout, par une rapide extension du
Domaine royal au long des côtes. Par voie de conséquence, cet accès
à la mer et les problèmes nés de la défense du littoral ont contribué
au développement des organes de l'État, surtout au xive siècle. En
même temps, s'ébauchait une timide prise de conscience de l'impor
tance de la mer sur Je plan national.
1. La royauté capétienne prend pied sur les côtes
Avant le xme siècle, les Capétiens accordèrent fort peu d'atten
tion à la mer. Les premiers d'entre eux ne la virent, peut-être,
jamais et ceux de leurs successeurs qui osèrent s'embarquer n'en
gardèrent pas, sans doute, d'agréables souvenirs. Louis VII ne se
résigna à prendre la mer à son retour de la deuxième croisade que
pour gagner du temps, et il connut les désagréments d'une agression
byzantine. Son fils, Philippe Auguste fit par mer, à l'aller et au retour,
le « passage » de la Terre Sainte ; mais il eut le mal de mer et on le
décrit arrivant à Messine « pâle et défait ». Plus tard, il devait
laisser à son fils Louis les inconvénients de la traversée de la Manche.
A vrai dire, jusqu'à ce moment les intérêts maritimes capétiens
étaient très minces. Le domaine dont Philippe Auguste hérita
touchait la Manche par une fenêtre étroite, en Picardie. Il la devait
au fils même d'Hugues Capet ; Robert avait compris l'utilité de garder
Montreuil, douaire de sa femme, Rosala-Suzanne, lorsqu'il la répu
dia en 994, après un an de mariage. Sans doute, la Somme et la
Canche, ainsi que les ports de Saint- Valéry et du Crotoy n'étaient
pas dépourvus de quelques revenus fiscaux tirés du commerce ; le
Ponthieu offrait surtout l'avantage de s'insérer en coin entre le
duché de Normandie et le comté de Flandre, mais cet avantage était
secondaire dans un processus essentiellement terrien et féodal.
Alors commençait l'extension, extrêmement rapide, qui, en moins
de cinquante ans, fit entrer sous le contrôle capétien une partie
considérable du littoral français. Le coup d'envoi fut donné en 1204
par le « déshéritement » de Jean sans Terre pour félonie envers son
seigneur, le roi de France. Effectuée en priorité, la mainmise sur la
Normandie donnait à ce dernier la totalité du rivage entre la Bresle
et le Couesnon ; l'acquisition du port de Rouen dégagea Paris d'une
hypothèque sur la sécurité et l'économie de la capitale. L'urgence
était sur les rives de la Manche. En revanche, la temporisation pru
dente de Philippe Auguste laissant à son fils la tâche de prendre pied
en Aunis et en Saintonge, notamment à La Rochelle en 1224,
s'explique par la conception qu'avait le roi des dimensions de la RÔLE DE LA MER ET UNITÉ FRANÇAISE 701
France : « ce pays, écrivait-il, est si retiré et si éloigné qu'il ne peut
y aller lui-même ». Ainsi s'explique la solution d'attente trouvée en
1241 dans la constitution d'une principauté — un apanage avant la
formule — en faveur d'Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis ;
de cette façon, une transition entre l'indépendance des pays aqui
tains et leur union au Domaine implantait, aux moindres frais, le
contrôle capétien sur la partie centrale des côtes atlantiques de
la France.
La Rochelle, en effet, occupe une position-clé entre le cap Finis-
terre en Galice et les pointes de la Bretagne. La diffusion interna
tionale du recueil de jurisprudence connu sous le titre de Rôles
d'Oleron atteste l'importance de ce secteur dans le grand commerce de
ce temps. Les marchands italiens, génois notamment, ne s'y étaient
pas trompés; l'isthme aquitain leur avait permis d'y venir, par
Narbonne et Cahors, bien avant de mener leurs galères par Gibral
tar au terme du xme siècle. Surtout, en s'installant sur les côtes
d'Aunis et de Saintonge, le capétien pouvait intercepter les commun
ications maritimes entre l'Angleterre et Bordeaux. En effet, selon
une judicieuse observation d'Yves Renouard, le centre de gravité
de l'empire Plantagenet se situait quelque part en mer, au large de
la Bretagne. I dol n'estnc pas interdit de penser que la considération
de la situation géographique des côtes bretonnes se soit ajoutée aux
intérêts majeurs d'ordre féodal et politique qui poussèrent Philippe
Auguste à soustraire la Bretagne à l'influence anglaise. En confiant
la « garde » du duché, après l'assassinat d'Arthur de Bretagne, à un
sien cousin, un capétien, Pierre Mau clerc, le roi de France pouvait
espérer que la nouvelle dynastie se prêterait à surveiller, voire à
intercepter les navires anglais passant dans les « ras » et escalant
dans les rivières bretonnes.
Le « déshéritement » de Jean sans Terre avait été l'occasion de
l'extension du Domaine royal vers la Manche et l'Atlantique, celui
de Raymond VII de Toulouse permit d'acquérir sur la Méditerranée
une fenêtre et plus tard un balcon. Au terme d'une patiente pro
gression des Capétiens pour renouer les liens distendus de la royauté
avec les seigneurs du Midi, le dénouement de l'affaire albigeoise en
1229 accorda au Domaine royal la frange littorale de la Sénéchaussée
de Beaucaire. Une dizaine de kilomètres offrait l'espace suffisant
pour l'aménagement du premier port maritime que le Roi posséda
en propre : Aiguës-Mortes. Louis IX lui donna le statut de ville-
neuve, la même année que son frère Charles d'Anjou, épousant
l'héritière de la Provence, élargissait considérablement l'influence
capétienne sur la côte méditerranéenne. Il restait Montpellier;
Louis IX renouvela un acte de son grand-père en 1215 en en prenant
les habitants sous sa protection ; ce geste préludait de loin à la COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 702
cession de la ville au roi de France en 1349 par le roi d'Aragon. En
attendant, au milieu du xme siècle, le littoral méditerranéen était
directement ou indirectement sous contrôle capétien, du Var à
l'étang de Leucate; au-delà, Philippe III allait, sans succès il est
vrai, tenter d'acquérir le Roussillon. En moins d'un demi-siècle, le
Domaine capétien avait atteint les limites les plus naturelles qui
soient, les rivages de la mer. Qui l'eût prévu vers 1200 ?
2. La mer participe à V essor de l'État
La possession d'un front de mer étendu eut des conséquences
importantes sur le développement de l'État capétien. Un aspect
positif fut, bien entendu, la source de richesse procurée par le
commerce maritime et celui-ci put alimenter le revenu fiscal des
taxes perçues aux « ports et passages », dont la garde devint un
« souci constant » ; cette préfiguration d'un système douanier dont
la France connut le développement dès la fin du xme siècle a laissé
dans ce qui subsiste de la comptabilité royale la preuve de l'impor
tance prise par la mer dans l'État. Mais plus qu'une protection
fiscale, c'est une défense militaire que le roi dut assurer. Là est
l'origine d'institutions propres à la mer dans le cadre de l'État :
une marine et l'Amirauté. Expériences et tâtonnements ont préludé
à leur organisation permanente et la guerre en a stimulé, autant que
contrarié, le développement.
L'improvisation a présidé auxi débuts de la marine royale et s'est
renouvelée, maintes fois, aux moments difficiles. Il n'existait pas
en France une coutume semblable à celle qui en Angleterre astrei
gnait les Cinque Ports à fournir au roi une cinquantaine de bâti
ments. Le Capétien devait en réquisitionner, en louer, en acheter,
et au besoin, en faire construire hâtivement. La première initiative
capétienne fut de ce genre, et résulte d'une sorte de coup de tête de
Philippe Auguste en 1213. Après une nuit d'insomnie, il aurait sou
dainement ordonné le rassemblement en Flandre d'une flotte de
débarquement pour aller détrôner Jean sans Terre, alors excommun
ié. L'effectif de 1 500 navires, avancé par les chroniqueurs, était,
malgré son invraisemblance, suffisamment important pour que sa
destruction causa chez le roi un découragement aussi brusque que
sa décision initiale. Est-ce que Philippe Auguste voulut seulement
« faire semblant » de menacer l'Angleterre afin de ménager ses forces
pour le succès décisif, terrestre, de Bouvines ? Son fils, le prince Louis
ne se rallia pas à ce parti et sa femme, Blanche de Castille, dut faire
une scène à son beau-père pour lui arracher l'argent nécessaire à la
continuation de l'opération outre-Manche jusqu'en 1217. RÔLE DE LA MER ET UNITÉ FRANÇAISE 703
Cet épisode méritait de nous retenir, car il est représentatif de
procédés appelés à se renouveler, en des proportions inégales, jus
qu'au xvie siècle, même après la constitution de flottes permanentes.
Puisque l'on attendait d'une flotte un service ponctuel de transport
de troupes, il semblait normal de le confier à des bâtiments privés
dont le patron était simplement commissionné par contrat pour le
Roi. On imagine le caractère disparate d'un rassemblement de
bateaux de types différents, de tonnages divers, de vitesses de
marche inégales, peu propres au combat qu'on ne leur demandait
pas toujours. Il fallut, souvent, s'adresser à l'étranger. Saint Louis
loua des bâtiments génois et marseillais pour ses deux croisades.
L'usage subsista et donna lieu à des alliances dont la plus efficace,
celle de la Castille, valut à la France certains succès, par exemple
devant La Rochelle en 1372.
Cependant la nécessité était venue de posséder un noyau perma
nent de forces navales, au moins pour le transport des troupes à pied
et des combattants à cheval. Pour des siècles, la formule « armées de
mer » allait désigner ce qui, à la longue, finit par devenir une marine.
Celle-ci était aussi nécessaire au pouvoir qu'une administration de
la justice ou des finances. Robert Fawtier a pensé que la monarchie
capétienne se dota d'une marine de guerre à partir du moment où
elle pratiqua une politique conquérante. Ce fut le cas de Philippe III
qui comprit la nécessité de lutter à armes égales contre l'Aragon et
trouvait un exemple en son oncle Charles d'Anjou. Non content de
louer des navires pisans et génois, il en fit construire à Narbonne où
la marine du Levant naissante trouva son premier arsenal et celle du
Ponant, des modèles.
Déjà, sur la côte atlantique, Saint Louis aurait, avant 1266, fait
construire des galées « aux frais des pays, pour la défense de la terre
et des marchands ». Toutefois, c'est à Philippe le Bel que la marine
et les institutions maritimes du royaume doivent leur origine effec
tive. Un trait initial commun fait d'elles une manifestation de ce
que l'unité française, en ce domaine du moins, dut à la mer. Pour
soutenir la lutte contre l'Angleterre, objectif essentiel de Philippe
le Bel et, encore davantage de ses successeurs, les ressources du
Levant vinrent à la rescousse de celles du Ponant. La nécessité de
concours étrangers amena Philippe le Bel à demander la location de
55 kogges aux villes hanséatiques et le prêt d'un certain nombre de
bâtiments au roi d'Aragon, mais le roi, pour avoir ses propres navires,
fonda sur les rives de la Seine, en face de Rouen, vers 1290, l'arsenal
du Clos des Galées où coopérèrent des Normands et des Méditer
ranéens. En 1295, 241 Génois, à la solde du roi, vinrent d'Aigues-
Mortes à Rouen par terre pour équiper les galères royales. Ces
galères étaient remontées de Narbonne à Rouen par Gibraltar, ce
1987 45 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 704
qui n'est pas exceptionnel puisque, depuis près de vingt ans, Gênes et
Venise avaient inauguré la navigation de leurs galères marchandes
vers la Flandre. Chantier naval du roi, administré par ses officiers,
un garde, un commissaire aux ouvrages et réparations et un maître
des garnisons (c'est-à-dire des approvisionnements), le Clos des
Galées, jusqu'au xve siècle, fut destiné davantage à la réparation et
à l'armement des navires qu'à leur construction. Le caractère compos
ite de la main-d'œuvre (Normands, Languedociens, Provençaux,
Génois) correspondait à la diversité des types de navires réparés ou
construits au Clos des Galées ou en son annexe d'Harfleur. Des
nefs, des barges, des baleiniers, des kogges voisinaient avec des
coques, des linhs, des galères, plus tard des caraques. Que Robert
Fawtier ait pu définir le Clos comme une « succursale de la marine du
Levant » est significatif de l'extension de l'autorité royale sur tous
les rivages français et d'une certaine symbiose entre les marines du
Ponant et du Levant.
Cela était si vrai que, sous Philippe le Bel, un Génois, Benedetto
Zaccaria, devint amiral général de la flotte royale en 1298. Le titre
d'amiral n'était pas une innovation ; hérité des marines méditer
ranéennes comme le prouve son étymologie arabe : émir, il désigna
d'abord tout personnage investi d'un commandement, particulièr
ement à la mer. Un amiral était à la tête de la flotte de Saint Louis,
en sa première croisade. Mais l'institution ne prit corps que sous
Philippe le Bel, du fait de la nécessité logique, le roi ayant sa flotte,
de la placer sous l'autorité d'un office royal, dont les titulaires sont
connus à partir de 1295.
Sous les successeurs de Philippe VI, la charge d'amiral fut, en
quelque sorte, envahie par des attributions administratives et judi
ciaires, génératrices de l'Amirauté. En 1339, après avoir renoncé à
l'armement d'une flotte de croisade à Marseille, Philippe VI pro
mulgua l'une de nos premières ordonnances sur la marine et confia à
son propre fils, Jean, l'armée de mer destinée à l'invasion de l'Angle
terre mais qui fut détruite tragiquement à L'Écluse l'année suivante.
Tout était à refaire et attendit trente ans en dépit de quelques raids
sur les côtes anglaises, dont Etienne Marcel, lui-même, ne se désin
téressa pas (1356). Raymond Cazelles s'est demandé si Charles V,
comme dauphin, puis comme roi, n'avait pas d'abord pris son parti
de la perte d'une large portion du front de mer et fait de l'alliance
impériale des Luxembourg la base d'une politique seulement conti
nentale. La guerre anglaise réveillée, le roi reprenant les choses en
mains en 1373, rendit vie au Clos des Galées et surtout promulgua
une ordonnance consacrant la dignité de l'Amiral de France comme
grand officier de la Couronne, indépendant du Connétable et pourvu
d'un pouvoir étendu et efficace, à condition d'avoir les moyens RÔLE DE LA MER ET UNITÉ FRANÇAISE 705
d'agir. C'est ce qui permit les succès de Jean de Vienne. Mais l'avenir
était engagé, car il ne fut plus un secteur des rivages du Domaine
royal ni même des eaux marines avoisinantes, en Méditerranée, sur
l'Océan ou sur la Manche, qui ne relevât, désormais, de la juridiction
administrative, civile et pénale de l'Amirauté ; sa compétence
concernait la défense des côtes, en mer par la surveillance maritime,
à terre par le guet, la police de la navigation, les délits et les crimes
commis dans les ports, sur les côtes et à bord ; la répression de la
piraterie lui incombait. Ce pouvoir conçu par Charles V traduisait
d'une part la volonté d'asseoir par la domination de la mer et de ses
rivages une part de sa souveraineté, et d'autre part un programme
d'extension de l'autorité aux dépens des amirautés rivales, celles
des grandes principautés, Guyenne, Bretagne, Provence. En bref,
les germes étaient semés dont Richelieu et Colbert recueillirent les
fruits.
3. Prise de conscience
Y a-t-il excès d'optimisme en interprétant certains indices comme
des symptômes d'un éveil de conscience au rôle de la mer dans la vie
nationale ? Les initiatives de Charles V étaient une réponse à des
défis militaires, car le roi ne semble pas avoir pris plus d'intérêt
personnel à la mer que les autres princes, sauf exceptions. On ne sait
s'il faut attribuer à un enthousiasme sincère ou à un emballement
soit de jeunesse, soit déjà de dérangement célébrai, le propos prêté
par Froissart à Charles VI au moment du camp de L'Écluse en 1386 :
« J'ai été en mon vessel et me plaist grandement bien l'affaire de la
mer et croy que je seray bon maronnier, car la mer ne me fait point
de mal ». En revanche, ce ne fut pas par bravade ni légèreté que
Louis XI risqua un jour d'être capturé par des corsaires anglais
dans la Gironde. Au contraire, l'on estimait comme une justification
de son surnom la vantardise de son cousin, Charles le Téméraire
aimant affronter la mer par le seul goût du risque. Inversement, mais
à la même époque le roi René offrait aux dames de sa Cour « l'esbat
sur l'eau » de promenades en Méditerranée.
Plus sérieuses furent certaines réactions. Sans doute, le « guet de
la mer » était une charge très impopulaire et l'invasion des troupes
d'Henry V ne trouva pratiquement aucune résistance sur les côtes
normandes. Pourtant certains faits ne trompent pas de la part des
populations côtières. Moins de cent ans après l'annexion de la Nor
mandie à la Couronne en 1292, ce fut un affrontement entre marins
normands et sujets du roi d'Angleterre qui déclencha les hostilités.
Significatives furent les résistances individuelles et collectives aux 706 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
abandons du traité de Brétigny. Rappelons la protestation des habi
tants de La Rochelle, refusant d'être séparés de leur « seigneur natur
el », le roi de France, ou le sacrifice du capitaine d'Abbeville empri
sonné à Douvres puis jeté à la mer pour refus de fidélité à
Edouard III. Enfin que le signal de la libération, à la fin de la guerre
de Cent Ans ait été donné par les populations du littoral normand de
Dieppe à Bayeux, me paraît prouver qu'elles se sentaient parties
intégrantes du royaume.
Bien que, au long de la guerre, le péril surgit aux frontières mari
times, l'importance de la mer fut perçue avec une lenteur extrême. La
glaise reste pesante, encore de nos jours, au siècle des croisières de
luxe, des courses transocéaniques et de la mode de la planche à voile.
Les auteurs qui, au xve siècle, ont décrit la France, eurent du mérite
à parler de la mer à des hommes qui, pour la plupart, la voyaient seu
lement comme un agréable jardin clos. Gilles le Bouvier, dit le
Héraut Berry, sensible aux dimensions de la France, l'est aussi à son
ouverture extérieure par la descente à la mer de fleuves « aptes à
porter navires ». L'auteur du Débat des Hérauts d'Armes de France
et d'Angleterre, plus prolixe, consacre le cinquième de son propos au
« fait de la mer » ; contestant au roi d'Angleterre d'être, par défini
tion, roi de la mer, il affirme que celui de France le sera quand il lui
plaira, parce que son royaume est bien assorti de bons ports, d'assez
de bois et de fer pour construire de nombreux navires de 1 000 et
1 200 tonneaux, et d'abondantes possibilités de commerce.
Mais cet auteur le reconnaît : la noblesse française continue à
penser que la guerre sur mer n'est pas « consonante » à son état.
Pourtant un pas avait été fait. Dès le xme siècle en un ouvrage
connu, les Siete Partidas, le roi Alfonse le Sage de Castille, assimilait
les navires aux montures des chevaliers. C'était admettre que le
combat à pied, corps à corps, sur les planches d'un navire abordé,
valait les affrontements à cheval sur terre, l'épée haute. Froissart
osa écrire que « les assauts sur mer sont plus durs et plus forts que sur
terre, car là on ne peut ni reculer ni fuir ; chacun doit montrer sa
hardiesse et sa prouesse ». Le mot prouesse a été écrit. Eustache
Deschamps, pourtant allergique à la mer, déclare de son côté « Bons
sont les chevaliers de la mer ». Le service du roi à la mer, devenu
honorable, pouvait mériter la récompense du collier de l'ordre de
Saint Michel qui, en souvenir de la vigilance de l'Archange sur le
Mont, miraculeusement épargné par l'invasion, portait pour devise
« Immensi tremor oceani ». Quant aux scrupules chevaleresques,
s'il en subsistait au sujet de la course et de la piraterie, ils pouvaient
être levés par une distinction laborieusement acquise accroissant le
contrôle de l'Amirauté sur les faits et gestes des navigateurs.
La guerre avait permis à la mer d'exercer, au moins indirectement, DE LA MER ET UNITÉ FRANÇAISE 707 RÔLE
son emprise sur le destin de l'État. Quarante ans ne s'étaient pas
écoulés après la reconquête en 1453 du littoral entre la Gironde et
l'Adour que commençait le processus destiné à rattacher les rivages
armoricains au domaine royal. Or, cet achèvement de l'unité fran
çaise survint à l'époque où les petits voiliers bretons jouissaient de
la faveur du commerce international. Peu de faits illustrèrent autant
les avantages économiques de la possession de la mer pour l'unité
du royaume. Ce n'en fut, toutefois, ni la première, ni la seule démonst
ration. Déjà, avant que la guerre de Cent Ans fût achevée, Jacques
Cœur avait entraîné le pays entier dans sa tentative de « donner bruit
au navigaige de France ». Puis Louis XI n'avait pas négligé de
reprendre ces initiatives à son compte et d'y entraîner les villes du
royaume.
De fait, une nouveauté, à la fin du xve siècle et au début du xvie,
fut la participation des villes de l'intérieur à l'activité maritime.
Celles de la vallée de la Loire étaient liées au trafic nantais du sel,
Toulouse exportait le pastel aquitain par Bordeaux, Marseille et
Rouen bénéficiaient du soutien de la banque lyonnaise et des capi
taux parisiens. De sectoriel, le trafic maritime tendit à s'insérer dans
un ensemble national.
Plus encore, la mer fut perçue comme une invitation à l'expansion
extérieure, voire lointaine, en opposition avec l'enracinement euro
péen des frontières terrestres de la France. Deux épisodes peuvent
ainsi conclure notre propos. L'un en 1490 montre Anne de Beaujeu
entretenant pendant quelques semaines l'illusion du frère de Chris
tophe Colomb, Barthélémy, de passage à Paris, qui crut que la
Cour de France s'intéresserait au projet de son frère ; la proposition
atlantique fit place aux fumées glorieuses d'Italie. Quarante ans
après, en 1524, François Ier, très attentif aux choses maritimes
puisqu'il fonda Le Havre, prit l'initiative de la découverte de
la côte orientale de l'Amérique du Nord par Giovanni Verrazano
(Jean de Verrazane) ; la malchance voulut que sa capture à Pavie
ajourna ses projets. Cette fois, une perspective outre-mer dut céder
la place aux réalités des guerres européennes.
Ainsi donc le Moyen Âge avait légué une France dont l'identité
à la fois maritime et terrestre était assurée. Celle-ci toutefois, en
s' affirmant, était devant une alternative aggravée. La France était
sans doute débarrassée de l'hypothèque anglaise. Mais tandis que
l'Angleterre n'avait qu'à faire valoir son insularité, avec ses avan
tages et ses frustrations, la France, riche sans doute de la variété de
ses options, devait choisir entre elles. L'avenir apporterait-il une
adhésion aux invitations de la mer, ou un repli frileux derrière des
frontières sans cesse menacées par l'agitation du guêpier européen ?
Un équilibre entre ces deux alternatives fut tenté par un Richelieu

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