Réflexions sur les hautes vallées alpestres - article ; n°362 ; vol.67, pg 308-318

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Annales de Géographie - Année 1958 - Volume 67 - Numéro 362 - Pages 308-318
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1958
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Raoul Blanchard
Réflexions sur les hautes vallées alpestres
In: Annales de Géographie. 1958, t. 67, n°362. pp. 308-318.
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Blanchard Raoul. Réflexions sur les hautes vallées alpestres. In: Annales de Géographie. 1958, t. 67, n°362. pp. 308-318.
doi : 10.3406/geo.1958.16950
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1958_num_67_362_16950308
RÉFLEXIONS SUR LES HAUTES VALLÉES ALPESTRES
Ayant étudié en détail et séparément les diverses régions naturelles des
Alpes françaises et en ayant ensuite présenté une synthèse, j'ai été amené à
apercevoir entre des régions différentes et fort éloignées les unes des autres
un certain nombre de traits communs qui invitent à des rapprochements.
C'est le cas pour l'ensemble des hautes vallées, qui nous paraissent présenter
un ensemble de caractères généraux particulièrement bien frappés.
Mais il s'agit d'abord de s'entendre sur le sens de « hautes vallées ». Ce
titre nous paraît convenir à celles qui se développent au-dessus de l'altitude
de 1 000 m. Il y en a un peu partout dans les Alpes, à l'état de minces cel
lules isolées dont l'existence est liée à celle de régions plus basses. Mais nous
ne faisons entrer dans notre rubrique que celles où est installé, au-dessus
de 1 000 m, tout un groupe de communes affecté d'une vraie personnalité
régionale. Du coup, les massifs préalpins sont exclus, où la plupart des chefs-
lieux de communes sont assis au-dessous de 1 000 ; seul pourrait être admis
le minuscule Dévoluy. Le long du sillon alpin, on ne peut retenir que la
petite région du haut Arly, encore que deux communes y soient au-dessous
de la limite ; dans les massifs centraux, le val de Ghamonix, qui n'est pas
complètement orthodoxe. C'est la zone intra-alpine qui est le vrai domaine
des hautes vallées : l'Oisans presque entier (moins Bourg-d'Oisans, Livet
et Allemont) ; les hautes vallées de Tarentaise et une partie du Berceau
tarin ; en Maurienne, l'Arc en amont de Modane et les thalwegs suspendus
du Bugeon, des Villards, des Arves, de Valloire et Valmeinier ; puis le Brian-
çonnais, le Queyras, l'Ubaye. Enfin dans les Alpes maritimes le haut Verdon
en amont de Saint-André, le Var à l'amont de Guillaumes, la Tinée à l'amont
ď Isola, peuvent être rangés dans la catégorie.
Or parmi ces groupes hétérogènes, nous allons observer certains carac
tères communs de géographie humaine, vraiment singuliers et qui n'ont
jamais été systématiquement rassemblés ni décrits.
I. — La précocité du peuplement
Nous pensons que les hautes vallées ont été fréquentées par les hommes
dès que ceux-ci ont pu aborder les Alpes et estimons même qu'au moins
jusqu'à l'âge du Fer ces domaines élevés étaient plus habités quelles régions
alpestres déprimées.
Nous présentons notre première proposition comme une simple hypot
hèse, mais que nous croyons plausible. Elle repose sur le fait que la con
quête de la chaîne a été effectuée par des populations préhistoriques déjà
évoluées. Les civilisations paléolithiques et mésolithiques ont été radica
lement écartées des Alpes par les invasions glaciaires ; on ne retrouve leurs
traces que dans les cellules les moins élevées des Alpes du Sud. Ainsi les pre
miers hommes à aborder la vraie montagne ont été les tribus néolithiques,
déjà habiles à domestiquer les animaux, possédant ainsi des troupeaux de SUR LES HAUTES VALLÉES ALPESTRES 309 RÉFLEXIONS
gros bétail et de moutons. Pour ces pasteurs, les hautes terres présentaient
un attrait singulier : elles leur offraient des pâturages d'été. Lorsqu'en bas la
chaleur et la sécheresse flétrissaient les rares prairies, la montagne mettait
à leur disposition le tapis revigorant de ses alpages, qui sont le lot particulier
des domaines élevés. La transhumance d'été nous semble avoir été la pre
mière forme d'occupation de la montagne ; il est même possible, comme l'a
dit quelque part M. Deffontaines, qu'elle ait été inventée par les bêtes elles-
mêmes, les hommes n'ayant guère fait que suivre, quitte à organiser plus
tard le déplacement.
Mais une fois découverts ces précieux alpages, il était fatal qu'on en
désirât l'appropriation. Et pour cela il était utile qu'une partie du groupe de
pasteurs continuât à séjourner en haut après la fin de l'été, organisant un
établissement permanent à la base des hautes prairies, c'est-à-dire à proxi
mité des forêts, mettant en terre des céréales robustes, des légumes. La mon
tagne offrait d'ailleurs d'autres attraits. Elle est riche en minerais, dont les
plaines ensevelies sous des dépôts récents sont dépourvues. Elle recèle aussi
des cachettes, d'accès difficile et aisées à défendre, vers lesquelles peuvent
se réfugier des tribus inquiètes pour leur sécurité. Ainsi les motifs sont variés,
qui nous paraissent avoir attiré des hommes vers les hautes terres dès les
débuts de l'occupation ; il est probable d'ailleurs qu'une partie des groupes
a continué longtemps à redescendre l'hiver vers les basses terres, en accord
avec le rythme de la transhumance.
Cette explication que nous présentons d'une occupation précoce des
hautes vallées, si elle nous paraît acceptable, ne s'étaie d'aucune preuve
directe ; elle reste une hypothèse. Mais nous ne manquons pas de témoi
gnages permettant de démontrer qu'aux âges préhistoriques les hautes terres
étaient, le plus souvent, plus fortement utilisées et occupées que les basses.
Les inventaires de découvertes d'objets accusent en effet
la grande supériorité des régions élevées à l'égard des zones basses. En
Chartreuse, les trouvailles sont localisées aux hauts secteurs du massif, à la
grotte des Eugles, aux cols de Porte et de Bovinant, au Saint-Eynard, à
Chamechaude. En Tarentaise, elles se répartissent sur les territoires les plus
élevés du Berceau tarin, ceux de Bourg-Saint-Maurice, Granier, Tessens,
Longefoy ; le long de la haute Isère à Tignes et Villaroger ; dans les hautes
communes du Doron de Bozel, les Belleville, les Allues, Pralognan, Cham-
pagny. La Maurienne en fourmille, non au fond des grandes vallées, qui
n'ont presque rien donné, mais en haut des versants, dans les villages de
forte altitude, sur les alpages jusqu'au-dessus de 2 000 m : dans les Vil-
lards, dans les Arves, à Montdenis, au Thyl, au Cenis, au-dessus de Bessans
et de Lanslevillard. Si le Briançonnais est resté presque vierge de découvertes
(probablement parce qu'on n'y a pas ou mal cherché), le Queyras a fourni
des trouvailles à Villevieille et Saint-Véran ; quant à l'Ubaye, c'est un musée
d'objets préhistoriques — parce qu'elle a disposé de fouilleurs résolus — ,
27 haches néolithiques déterrées sur les alpages, des objets de bronze et des
produits de l'âge du Fer reconnus dans toutes les localités de la vallée. Enfin ANNALES DE GÉOGRAPHIE 310
dans les Alpes maritimes les 30 000 figures gravées sur les roches autour du
mont Bego, entre 2 000 et 2 500 m d'altitude, témoignent de la vigueur en
pleine montagne (haute Roy a) d'une civilisation agricole qu'on peut dater
des débuts du Bronze. Cette richesse des inventaires préhistoriques de haute
altitude contraste avec la pénurie des zones basses, sauf celle des Alpes du
Sud-Ouest qui n'ont pas connu la glaciation; la Grande Vallée des Alpes
du Nord a livré très peu de vestiges, les cluses préalpines guère plus, sauf les
palafittes du lac d'Annecy et quelques trouvailles du Bronze le long de
l'Arve.
D'autres indices peuvent être évoqués de cette prédilection des anciennes
populations pour les hauts. M. Blache a glané en Vercors des traditions très
significatives : à Vassieux, des Provençaux auraient exploité les crêtes, alors
qu'il n'y avait personne au village, et à Autrans les hameaux les plus élevés
représenteraient les plus anciens habitats. La toponomastique vient à la
rescousse : dans ses remarquables études philologiques sur le Trentin, le pro
fesseur Battisti observe que les vocables les plus anciens s'appliquent tou
jours à des montagnes, à des alpages, jamais à des localités de fond de vallée.
Dans son livre sur L'occupation humaine dans les grands massifs savoyards
internes, M. Onde a ingénieusement démontré que certaines communes de
fond de vallée ne pouvaient être que des filiales de localités élevées : leurs
dimensions sont étriquées, elles sont privées des forêts et pâturages, vraies
richesses d'autrefois, que les hautes communes mères ont gardés ; les vignes
même de ces organismes de fond sont restées possession de propriétaires
d'en haut. Ainsi en Maurienne, La Chambre, Notre-Dame-du-Cruet et Saint-
Avre seraient les filles des communes du haut Bugeon ; Pontamafrey, l'enfant
déshérité de Montvernier ; Saint-Martin-d'Arc, le fils très mal pourvu de
Valmeinier ; en Tarentaise les minuscules territoires d'Aigueblanche et de
Grand-Cœur auraient été démembrés de Naves et Villargerel, Saint-Oyen
de Doucy, Moutiers et Salins de Villarlurin et Fontaine-le-Puits. La scission
ne date pas d'hier, si l'on en juge par l'ancien nom de Moutiers, Darentasia,
qui est préromain et probablement préceltique. En tous cas les hautes com
munes auraient été plus précocement peuplées et appropriées que les basses.
On en arrive ainsi à la conclusion, qui semble aujourd'hui si paradoxale,
que les Alpes ont été d'abord occupées et exploitées par les hauts, par les sec
teurs élevés. L'idée a été discrètement exprimée par Vidal de La Blache, qui,
parlant des alpages dans son Tableau de la Géographie de la France (p. 263),
note que « ces espaces verdoyants et naturellement découverts, où l'homme
n'a pas eu à extirper la forêt, furent ceux qui donnèrent naissance à la vie
alpestre », et cette réflexion du maître nous a toujours donné à penser.
Aujourd'hui il ne nous paraît plus difficile d'y voir clair. C'est bien dans les
régions élevées que les premiers visiteurs de la montagne trouvaient le moins
d'obstacles à leur implantation. Les grands ennemis de l'occupation humaine
ont toujours été les eaux et la végétation, surtout lors de la période atlan
tique, chaude et humide, qui semble avoir coïncidé avec le milieu du Néoli
thique : or les vallée's profondes comportaient le maximum de ces inconvé- RÉFLEXIONS SUR LES HAUTES VALLÉES ALPESTRES 311
nients, forêts épaisses, eaux abondantes et divagantes, tandis que ces
obstacles se réduisent sur les hautes terres, garnies de forêts plus claires et
d'alpages, et où les eaux se dispersent en filets plus restreints.
Nous sommes ainsi persuadé que les premières civilisations alpestres se
sont enracinées en haute altitude, tandis que l'épanouissement humain ne
s'est manifesté dans la Grande Vallée et les cluses préalpines qu'au cours de
la période gallo-romaine. Mais cette conquête des basses vallées ne semble
pas avoir entraîné la décadence des secteurs élevés, que nous allons voir
affectés, presque jusqu'à notre époque, de fortes densités de population.
II. — De fortes densités de population
Faute de comptages précis et fréquemment renouvelés, il nous est imposs
ible de procéder autrement que par coups de sonde inégalement distribués
à travers le moyen âge et les temps modernes. Mais ils nous paraissent lourds
de signification.
Pour le début du moyen âge, G. de Manteyer nous a appris à découvrir
la date de fondation des paroisses chrétiennes, en démontrant que leurs
églises ont été dotées des patronages les plus en vogue à l'époque de leur
consécration ; or au milieu et à la fin du ve siècle, ces églises étaient fréquem
ment associées en « groupes » comportant une église-mère dédiée au Sau
veur ou à saint Jean-Baptiste et des églises suffragantes. L'application en
a été faite à la Maurienne, où l'on distingue un groupe de Lanslebourg, un
groupe de Valmeinier, un groupe des Arves, un de Montaimont (haut
Bugeon). La précoce érection de ces églises souligne, dès la fin de l'empire
romain, la présence de groupes humains compacts installés dans les plus
hautes vallées. En Queyras et haute Ubaye, les paroisses fonctionnent dès
le milieu du ve siècle, suivant un patronage conforme à la formule du pape
Sixte III (432-440), de même pour celles du haut Verdon, tandis que celles
de la haute Tinée se conforment à celle du pape Hilaire (461-468). Concluons
que l'immense majorité des paroisses de montagne était en place à la fin
du ve siècle.
Au delà, nous plongeons dans les ténèbres du vrai moyen âge, dont il est
pourtant possible de faire jaillir quelques lueurs. Un des rares documents
explicites que nous possédions, le testament du patrice Abbon, daté de 739,
léguant ses biens à l'abbaye de la Novalaise proche de Suse, énumère des
propriétés sises à Albiez, Villarembert et Saint-Pancrace dans les Arves, à
Aussois de Haute-Maurienne, d'autres dans la zone intra-alpine du Sud.
Ce qui nous touche plus particulièrement, c'est l'abstention des monastères
à venir s'installer dans les hautes vallées : cela indique que le peuplement
était déjà trop ancien et trop dense, l'appropriation du sol trop serrée, pour
que des couvents pussent s'y installer et y dilater leurs possessions. Les
seuls établissements monastiques qu'ait connus la zone intra-alpine ont été
des prieurés jalonnant le tracé des grandes routes au fond des vallées, une
colonisation routière le long des itinéraires transalpins. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 312
Ainsi nous pouvons présumer qu'au milieu du moyen âge la vie suivait
son cours dans les hautes vallées. Non sans de rudes épreuves ; on se demande
avec inquiétude comment les populations ont supporté les invasions des
Lombards et des Hongrois, les raids dévastateurs des Sarrasins. Du moins
est-on sûr qu'elles ont survécu, puisque dès le xie siècle une vingtaine de
localités mauriennaises et tarines, la plupart de haute altitude, émergent
des textes sous leurs noms actuels ; de même dans la zone intra-alpine du Sud
et les vallées des Alpes maritimes, tous les villages répondent « présent »
dans les documents des xie et xne siècles. A partir duxine, où notre informa
tion s'élargit, nous sommes même capables d'évaluer la population de ces
villages et de constater qu'ils sont gonflés. La longue séquestration à Turin
des archives médiévales concernant la Savoie n'a pas permis jusqu'ici de
fournir des précisions sur le peuplement mauriennais et tarin ; mais les
revisions de feux dauphinoises nous pourvoient de chiffres significatifs. En
1332, 8 communautés du Briançonnais (sur 15) ont 6 200 hab., plus qu'au
jourd'hui. En Queyras, Aiguilles, réduit en 1954 à 300 âmes, en possédait
600 en 1404 ; Molines, tombé à 323, en avait 925 en 1433 ; à la fin du xve siècle,
époque de grands maux, le Queyras moins Ceillac gardait 3 600 têtes (aujour
d'hui 2136). En fait, la population était trop nombreuse et le surpeuplement
sévissait, attesté par de nombreuses désertions. Toutes les communautés
avouent des départs définitifs, qui sont parfois démesurés. Entre 1400 et
1434, 286 familles, qui peuvent faire 1 100 personnes, ont quitté le Queyras ;
derechef, entre 1434 et 1458, 206 nouvelles familles ont lâché pied et encore
85 entre 1458 et 1474 ; ainsi, en trois quarts de siècle, 577 groupes familiaux
ont abandonné la vallée, qui peuvent représenter 2 600 têtes ; ainsi réduit
à 3 600 hab. en 1474, le Queyras en aurait compté 6 200 à la fin dďxive siècle,
trois fois plus qu'aujourd'hui. D'ailleurs les habitants se plaignent avec
véhémence d'être trop nombreux et d'avoir trop d'enfants ; une communauté
briançonnaise affirme en 1447 qu'« il y a deux tiers de trop de population,
ou au -moins une moitié», et c'est là une franche constatation de surpeu
plement.
Si des coups durs, guerres de religion, épidémies, passages et séjours
d'armées, ouvrent brutalement des brèches dans ces denses effectifs, ces
trouées sont vite colmatées à l'époque moderne. De nouveau, les districts
méridionaux sont seuls à nous renseigner, mais leurs données sont édifiantes.
En Queyras, au milieu du xvne siècle, Molines dépasse 1 000 hab., Saint-
Véran en compte plus de 600 et Abriès entre 2 000 et 2 500. La Révocation
de l'Édit de Nantes fit baisser de plus d'un tiers ces contingents, que le
xvine siècle reconstitua : quelques années avant la Révolution, le Queyras
(avec Ceillac) était gonflé à 8 650 têtes, le Briançonnais en logeait 17 280 et
PUbaye 15 700. Si la Révolution et l'Empire entraînent un léger déficit, le
niveau se rétablit au cours de la première moitié du xixe siècle ; en 1846,
Queyras, Briançonnais et Ubaye ont 41 800 hab. et la densité de cette popul
ation, 28 au kilomètre carré de superficie exploitable, est supérieure à celle
de l'ensemble des Alpes du Sud (26,5). Les effectifs du Nord sont encore RÉFLEXIONS SUR LES HAUTES VALLÉES ALPESTRES 313
mieux garnis. En 1848 (recensement sarde) les hautes communes de Mau-
rienne sont fortes de 25 200 âmes, à la densité de 34 ; elles comportent alors
plus de la moitié de la population de la vallée ; Saint-Colomban-des-Villards,
dont le chef -lieu est assis à 1 300 m, est au début du siècle, avec ses 2 000 hab.,
la plus grosse commune de Maurienne. Les hautes vallées tarines abritent
alors plus de 14 000 personnes, à la densité de 26 ; celle du Berceau tarin
est alors de 44. L'Oisans compte alors près de 20 000 âmes et ses hautes com
munes de La Grave et Mont-de-Lans en ont respectivement 1 800 et 1 300 ;
la densité y monte à 36. Le haut Arly et la région du Mont Blanc, bien que
bâtards, mais où la plupart des communes sont installées au-dessus de
1 000 m, annoncent 8 220 et 5 540 hab., qui leur valent des densités de 42
et 33. Bref, avec les hautes cellules des Alpes maritimes, c'est près de
150 000 personnes qui sont logées à haute altitude au milieu du xixe siècle.
Si les régions basses se sont peuplées à leur tour depuis l'époque historique
et comportent désormais les plus gros effectifs, la montagne n'en apparaît
pas moins surchargée d'hommes et il convient de tenter d'expliquer les
causes de cette surpopulation, qui nous a paru sévir depuis une haute anti
quité.
III. — Les causes de la surpopulation montagnarde
Une nature singulièrement rude, un climat rigoureux, ne semblent pas
indiqués pour attirer et fixer en haute altitude une dense population. Or
nous croyons — et avons essayé de démontrer — qu'à travers les âges les
hommes ont toujours été nombreux dans la montagne ; trop nombreux
même, si l'on en croit les plaintes exhalées dès le moyen âge. C'est donc qu'ils
avaient trouvé des antidotes à ce fléau ; le premier qui s'impose à l'attention,
c'est la pratique assidue de l'émigration.
Les textes du haut moyen âge ne sont pas assez nombreux et explicites
pour nous renseigner sur ces anciens mouvements de population ; mais dès
que la documentation s'élargit, aux xive et xve siècles, ces allées et venues des
montagnards se révèlent d'une ampleur extraordinaire. Les réponses des
Queyrassins à l'enquête pour la Revision des feux de 1434 révèlent que
tantôt la moitié, tantôt une proportion plus considérable de la population
abandonne ses foyers, au début de l'hiver, pour séjourner environ six mois
dans des régions chaudes : émigration de masse, car les femmes, les enfants
et les animaux sont du voyage. A contempler ce nomadisme médiéval, on ne
peut s'empêcher de le rapprocher de ces mouvements pastoraux où nous
croyons voir la première forme d'occupation de la montagne, et d'estimer
qu'il en est la suite directe ; dans ce cas, la migration d'hiver serait aussi
ancienne que l'arrivée des hommes dans les hautes vallées.
Cependant, au moins dès le xive siècle, une autre forme de déplacement
saisonnier s'était imposée, comme plus fructueuse : une migration réservée
aux mâles et dont l'objectif capital était le commerce. Chaque fin d'automne
partent des vallées savoyardes des légions de colporteurs, qualifiés porte- 314 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
table ou merciers, et l'on trouve de ces Savoyards en Suisse orientale au
xive siècle ; plus tard on les voit aussi entrepreneurs de ramonage, frotteurs,
hommes de peine, artisans aux spécialités variées. Il en ruisselle de l'Oisans
au xve siècle, qui vont tirer les bateaux de sel sur le Rhône ; des colporteurs
briançonnais courent les chemins, déjà fort avertis dçs changes. A mesure
que les textes se font plus nombreux, nous voyons cette migration d'hiver
se diversifier, s'amplifier, mettre en mouvement des milliers d'hommes,
s'étaler sur une grande partie de l'Europe ; renonçant à leurs mouvements
de masse, le Queyras et l'Ubaye s'y mettent à leur tour au xvne siècle.
Ces absences d'hiver atténuent à coup sûr les effets du surpeuplement.
Lee mouvements de cette masse permettent de débarrasser les montagnes à
cette saison d'une forte proportion de bouches à nourrir, hommes et an
imaux, qui vont se faire sustenter ailleurs, au besoin par la mendicité ; ainsi
les gens restés au village peuvent disposer seuls des médiocres ressources
alimentaires que fournit la pauvre agriculture des hautes vallées. Les tour
nées des mâles pratiquant des opérations lucratives épargnent également
l'entretien de ceux qui s'en vont et qui sont les plus gros consommateurs ;
mais en plus elles procurent de l'argent, employé à payer les taxes, à acheter
des objets de première nécessité et aussi à arrondir les bas de laine ; on cite
le cas des gens de Fours, commune de l'Ubaye à 1 660 m d'altitude et alors
forte de 555 personnes, qui ont couvert deux fois, en 1855, un emprunt émis
par le département des Basses-Alpes avec les gains réalisés en Belgique et
en Hollande. A la lettre, l'émigration temporaire fait vivre la montagne, lui
permet de conserver plus d'habitants que n'en autoriseraient ses maigres
ressources, soutient ainsi le surpeuplement. Elle contribue aussi à le soulager
en provoquant des départs définitifs qui démarrent sur les traces des hiron
delles d'hiver, vers les pays qu'elles fréquentent ; on a vu les redoutables
ponctions subies par le Queyras au xve siècle ; aux xvne et xvine, on découvre
des milliers de Savoyards installés dans les régions alémaniques, des gens de
l'Oisans établis dans toute la France, des Briançonnais implantés en Italie
et en Espagne.
Il est cependant un autre élément qui favorise la multiplication des
hommes dans les hautes vallées : nous avons été mis sur sa trace par une
constatation démographique.
Nous ne disposons, dans les Alpes, de données démographiques un peu
complètes que depuis le début du xixe siècle. Mais l'existence, en particulier
dans les hautes terres, était alors si identique à celle des siècles précédents,
que nous n'hésitons pas à extrapoler nos données dans le passé. Or nous
constatons que, si les coefficients de natalité sont à peu près identiques en
montagne et dans les basses terres, les taux de mortalité sont singulièrement
plus faibles en altitude, surtout au cours de la première moitié du xixe siècle.
Dans les Alpes du Sud, alors affectées du taux moyen de 28 p. 1 000, celui
du Dévoluy s'abaissait à 21,5, tandis que celui de la basse Durance alpestre,
secteur le plus déprimé, foisonnait à 33,9 ; dans les Alpes maritimes, pour un
coefficient de 23,6 en haut Verdon, haut Var et haute Tinée, le Var moyen, RÉFLEXIONS SUR LES HAUTES VALLÉES ALPESTRES 315
la basse Tinée, la Roya montaient à 30. En zone intra-alpine du Sud, il se
trouve que les taux étaient élevés, supérieurs à 30 p. 1 000 dans les trois dis
tricts septentrionaux ; mais cette disgrâce n'atteignait pas la population
autochtone, car elle frappait les infortunés enfants assistés qu'on y envoyait
de Marseille et qui mouraient en grand nombre : aussi l'Ubaye, qui ne par
ticipait pas à cette pratique, ne comporte-t-elle entre 1803 et 1852 que
22,7 décès pour 1 000. Cette immunité montagnarde se retrouve dans les
Alpes du Nord. Entre 1823 et 1852, le Vercors et la Chartreuse, qui sont
proches du type de hautes régions, ne perdent que 22,2 et 21,5 têtes aux
1 000 hab., tandis qu'à leur pied les cluses préalpines en sont de 25,6. De
1853 à 1912, période déjà tardive, le taux du haut Arly est de 23 ; en 90 ans
du xixe siècle, le Mont Blanc n'a encaissé que 22,9 ; or le coefficient de la
Combe de Savoie monte à 26,4. Enfin, en zone intra-alpine, si l'Oisans est
hors de cause parce qu'il reçoit, lui aussi, des enfants assistés, les sept décennies
tardives (faute des chiffres précédents) 1843-1912 valent aux hautes vallées
tarines et hautes communes de Maurienne un coefficient global de 23,4,
tandis que celui des basses vallées monte à 27 (28,3 en Basse-Maurienne).
Cette avalanche de chiffres nous paraît démontrer l'influence bienfaisante
de l'altitude ; au xixe siècle, on mourait moins en montagne que dans les
secteurs déprimés et nous ne voyons aucune raison de penser qu'il pût en
être autrement au cours des siècles précédents.
Les conséquences qu'engendraient ces taux restreints de mortalité sont
considérables. De confortables excédents de naissances étaient dégagés
chaque année, renforçant ainsi les effectifs ; le surpeuplement gagnait vite
dans les hautes terres. Nous avons cru longtemps que les migrations sa
isonnières n'étaient dues qu'à la contrainte d'hivers longs et rigoureux pri
vant les gens d'occupations et les obligeant à vivre sur les maigres réserves
accumulées l'été précédent ; nous voyons aujourd'hui qu'il faut y ajouter
la poussée d'un surpeuplement sans cesse croissant qui oblige impérieusement
à aller quêter des ressources au dehors. L'on comprend même qu'il est dési
rable qu'une partie de ces absents temporaires ne reviennent pas au pays
et se résolvent à l'émigration définitive.
Encore faut-il préciser la cause de cette singulière immunité. Nous
croyons qu'on peut en invoquer plusieurs. Il en est d'ordre physiologique :
le climat est plus sain en altitude. On sait que les hautes terres du Sud sont
le meilleur centre de cure contre la tuberculose pulmonaire. Dans le Nord,
et particulièrement en zone intra-alpine, on évite les excès d'humidité des'
secteurs extérieurs de la chaîne, les dangers des eaux stagnantes et de la
chaleur ; la malaria, qui a sévi jusqu'au xixe siècle au fond des grandes val
lées, n'a jamais infecté la montagne ; celle-ci n'a jamais connu les hordes de
crétins et de goitreux dont la présence naguère déshonorait la Basse-Maur
ienne et bien d'autres thalwegs. Il n'y a d'ailleurs qu'à observer la ruée de
nos contemporains vers la montagne, l'hiver comme l'été, pour estimer que
le climat d'altitude est favorable à la santé. Il nous semble pourtant qu'il y
a autre chose : l'effet d'un statut économique et social original. Les monta- 316 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
gnards paraissent avoir joui d'un statut spécial, qui leur assurait de grandes
libertés ; le régime féodal ne s'est manifesté chez eux que sous des formes
imparfaites. Leurs communautés semblent avoir été de bonne heure de
petites républiques rurales : la charte briançonnaise de 1343, qui ne fait que
reconnaître des pratiques qualifiées d'immémoriales, leur reconnaît le droit
d'élire leurs syndics, de lever des impôts, de veiller à leurs forêts, d'être
affranchies de toutes servitudes féodales, de ne payer au dauphin qu'une rente
fixée une fois pour toutes. Ainsi ces paysans étaient libres, propriétaires de
leurs fonds, disposant en outre de la jouissance de vastes communaux en
forêts et en pâturages. Que l'on compare leur condition à celle des gens d'en
bas, serfs du haut moyen âge, puis courbés sous les contraintes féodales,
devenus jusqu'à la fin du xixe siècle des journaliers au service de grands
propriétaires, et l'on comprendra qu'ils étaient beaucoup plus aisés ; jusque
très près de nous, les ruraux de la montagne étaient plus libres et moins
pauvres que ceux des grandes vallées, ce qui ne pouvait manquer de retentir
sur les taux de mortalité. Ajoutons enfin les bénéfices que procure l'émigra
tion saisonnière, épargne sur les denrées, profits du commerce, et nous
reconnaîtrons que dans l'ancienne économie alpestre les hautes vallées
étaient les moins à plaindre.
Nous aboutissons ainsi à une réhabilitation de la montagne, de ses unités
vigoureuses, précocement peuplées, prolifiques et débordantes, plus aisées
que les régions basses. Mais il ne s'agit que du passé, car l'économie moderne
a fortement compromis les chances des hautes vallées.
IV. — La décadence contemporaine
Les raisons de la supériorité montagnarde s'effacent à partir de la seconde
moitié du xixe siècle. Les gens d'en bas deviennent propriétaires et n'ont
pas de peine à obtenir de meilleurs résultats agricoles que ceux d'en haut.
Or ceux-ci sont durement frappés par le déclin de l'émigration temporaire.
Le coup le plus dur est la disparition du colportage. Le rapide progrès
des moyens de communication rapproche le client du commerçant ; lor
squ'on a besoin d'un objet, il n'est plus nécessaire d'attendre la visite du
porte-balle ; le magasin du bourg, vite atteint, offre un choix plus étendu ;
on peut même faire venir de la ville. Après 1918, le colportage alpestre a
vécu, sauf quelques rares formes très spécialisées. Les travailleurs qui s'em
bauchaient l'hiver comme artisans, ouvriers, hommes de peine, doivent
opter : le rythme économique, devenu plus vif, ne s'accommode plus de temps
morts ; il faut conserver son occupation toute l'année, ou la lâcher. Ainsi
disparaît cet essentiel appoint que procurait l'absence saisonnière : aujour
d'hui, il n'y a pas 500 personnes à quitter, l'hiver, les hautes vallées intra-
alpines pour aller travailler au dehors.
Ces gens devenus disponibles ne trouvent pas à s'occuper chez eux.
L'élémentaire agriculture de la montagne ne requiert pas des bras plus nom
breux ; le gros travail, qui est celui du bétail, est du ressort des femmes, qui

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