Un palais du IVe siècle à Carthage - article ; n°1 ; vol.108, pg 101-118

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1964 - Volume 108 - Numéro 1 - Pages 101-118
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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Monsieur Gilbert Picard
Un palais du IVe siècle à Carthage
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 108e année, N. 1, 1964. pp. 101-
118.
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Picard Gilbert. Un palais du IVe siècle à Carthage. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres, 108e année, N. 1, 1964. pp. 101-118.
doi : 10.3406/crai.1964.11682
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1964_num_108_1_11682PALAIS DU IVe SIÈCLE A CARTHAGE 101 UN
nienne, qui eût fourni pourtant, semble-t-il, bien des commentaires
d'une précieuse authenticité, par exemple dans les pages consa
crées à l'étude du dieu « Adad en Mésopotamie du ixe au vne siècle ».
La confrontation du document figuré avec les textes est extrême
ment souhaitable, chaque fois qu'elle est possible ; mais l'auteur a
craint sans doute de trop allonger son mémoire, dont, au reste, le
titre très réservé lui donnait le droit de ne pas chercher à tout dire.
Et je crois, comme le R.P. de Vaux, qu'il faut louer les mérites de ce
travail qui montre beaucoup de connaissances et, dans l'ensemble,
est excellent.
Qu'il me soit permis de conclure ce rapport en félicitant l'École
archéologique française de Jérusalem et particulièrement son
éminent Directeur, notre confrère, pour leur activité si féconde
au cours de l'année 1962-1963, activité d'autant plus méritoire
que la situation politique générale dans cette partie du Proche-
Orient n'est pas toujours très favorable aux entreprises scientifiques,
et en formulant le vœu que cette École, que notre Académie est
heureuse de patronner, poursuive longtemps sa tâche glorieuse dans
le domaine de l'archéologie palestinienne, conformément aux tradi
tions inaugurées jadis par le R.P. Lagrange et par le R.P. Hugues
Vincent.
SÉANCE DU 8 MAI
PRESIDENCE DE M. ANDRE GRABAR
Le Ministre de l'Éducation Nationale adresse à l'Académie les
propositions du Directeur de l'École française d'Athènes pour
l'année 1964-1965, relatives au renouvellement des missions des
membres de cet établissement.
Ces propositions sont renvoyées à la Commission des Écoles
françaises d'Athènes et de Rome.
M. Gilbert Picard, correspondant de l'Académie, fait un exposé
sur un palais du ive siècle à Carthage.
COMMUNICATION
UN PALAIS DU IVe SIÈCLE A CARTHAGE,
PAR M. GILBERT PICARD, CORRESPONDANT DE L' ACADÉMIE.
Dans les derniers jours de novembre 1960, un chantier des Tra
vaux publics de Tunisie occupé à construire une route reliant l'aér
odrome d'El Aouina à la résidence de Sayda (au pied de la colline
de Borj Jedid) habitée par le président Bourguiba, découvrait au
pied de la colline dite de Junon, un vaste édifice romain pavé de COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 102
magnifiques mosaïques. L'Institut national archéologique, dirigé
à cette époque par M. H. H. Abdulwahab, se préoccupa aussitôt
de relevei ces pavements et de les mettre en lieu sûr ; ils furent
transportés à l'Antiquarium de Carthage, aménagé dans la Villa de
la Volière, et y sont actuellement conservés. L'Institut archéolo
gique a bien voulu nous confier le soin de publier cet ensemble ;
cette tâche très difficile exige un travail collectif auquel ont bien
voulu déjà contribuer M. J. W. Salomonson, du Musée de Leyde et
Mlle M. Lemée. Ce sont les premiers résultats, tout à fait provisoires,
de ce travail que nous voudrions aujourd'hui exposer, nous propo
sant de les compléter au cours du séjour que nous devons faire cet
été à Tunis.
Bien que les circonstances de la découverte n'aient pas permis de
relever exactement l'architecture de l'édifice, d'ailleurs très ruinée,
les indications recueillies sur place par MM. Allègue, qui dirigea
les travaux, A. Lézine et L. Foucher, permettent d'en dresser un
plan schématique. Le « palais » — appelons-le ainsi provisoirement
— occupait Yinsula limitée par le Kardo i et le Kardo n d'une part,
le Decumanus n et le Decumanus ni d'autre part. Il se trouvait au
pied de la colline, à environ 5 mètres en contre-bas d'un édifice à
colonnes publié et restauré par MM. Poinssot et Lantier, sur lequel
nous reviendrons tout à l'heure1. La disposition d'ensemble est
simple : une cour rectangulaire, ceinte par un portique et contenant
une fontaine donne accès, du côté nord-ouest, à une vaste salle rec
tangulaire pavée par la mosaïque des chevaux. Vers l'Est, le por
tique était bordé de plusieurs chambres ; au-delà, un triclinium
dont la mosaïque représente notamment les bustes des Saisons,
appartenait, à l'origine, à une autre maison et fut rattaché à celle
des chevaux lors d'un remaniement.
Nous étudions rapidement les principales mosaïques :
1) Le portique de Ja cour2 était orné sur trois côtés d'épaisses
guirlandes de laurier, alternativement vertes et jaunes. Ces guir
landes dessinent de grands hexagones qui se recoupent de manière
à en déterminer d'autres plus petits ; dans chacune des cases hexa
gonales ainsi délimitées se trouve l'image d'un chasseur ou celle d'un
animal ; les figures se trouvant dans deux cases contiguës sont
associées ; on a ainsi, dans la seule partie que nous ayons pu étudier,
un venator se préparant à lancer un lasso sur un ours, un cavalier
attaquant un cerf à l'épieu ; enfin un venator attendant le choc d'une
panthère. Entre les cas^s hexagonales subsistent des losanges dont
1. B.A.C., 1921, p. lxi et 87-94, 1922, p. xl, xli, xlix, lx-lxiii. G. Picard, Carthage,
p. 37-39 et 93.
2. J. W. Salomonson, Romeinse Mozaiken uit Tunesie, p. 25, n° 2, jaquette de couver
ture et flg. 28. PALAIS DU IVe SIÈCLE A CARTHAGE 103 UN
certains contiennent des protomés, d'autres un simple losange plus
petit. La bordure est formée d'un ruban onde dont les replis enfe
rment des fleurons lotiformes1. Cette mosaïque présente la plus
grande analogie avec un des pavements des Bains des Protomés2
de Thuburbo Majus3 que L. Poinssot et P. Quoniam ont daté, avec
beaucoup de vraisemblance, de l'époque tétrarchique ; une autre
mosaïque des mêmes thermes s'apparente à son tour beaucoup à
celle du grand péristyle de Piazza Armerina4.
2) Sous le même portique la partie qui s'étend en avant de la grande
salle nord-est était occupée par un vaste tableau représentant une
scène de chasse (fig. 1). Celle-ci se trouve répartie sur trois registres
superposés ; en haut, de gauche à droite, on voit d'abord un cavalier
qui accourt ; le bras droit levé vient de lancer un javelot qui a
blessé un lion ; ce fauve s'acharne sur un second chasseur tombé à
terre, qui se protège de son bouclier, mais est menacé sur sa droite
par un léopard ; au-delà d'un arbre, un second cavalier vient aussi
porter secours à son compagnon. A droite du registre enfin, un
troisième chasseur monté sur un cheval dont la croupe porte une
marque de propriétaire, constituée par trois palmes et une sorte
de colonnette, attaque de la lance un léopard. Le second registre est
très mutilé ; subsistent seulement à gauche un personnage à pied
levant le bras, puis un cavalier capturant au lasso un onagre, un
tigre dévorant un cheval ; enfin la tête d'une lionne rugissant à
l'entrée de son antre. Au troisième registre, plus endommagé encore,
nous trouvons à gauche un tigre dévorant un herbivore, un arbre,
un homme à pied tenant probablement en laisse un très gros chien,
enfin les restes d'une antilope, d'un léopard bondissant et d'un cerf
assailli par un tigre. Ce tableau présente par son sujet et par son
style de grandes analogies avec la célèbre chasse tropicale de Piazza
Armerina et avec une chasse d'Hippone5. Dans les trois cas nous
1. Sur ce type de bordure cf. D. Levi, Antioch Mosaic Pavements, p. 454 sq. et
G. Ch. Picard, Karthago, III, 1952, p. 177.
2. Nous demeurons extrêmement sceptique quant à la thèse d'A. Lézine, Architecture
romaine d'Afrique, p. 93-94, qui veut reconnaître dans cette construction une maison
chauffée par hypocauste et parois. La disparition du sol antique ne permet pas de tirer
argument de l'absence, en l'état actuel, de baignoires ou canalisations.
3. L. Poinssot et P. Quoniam, Karthago, IV, 1953, p. 155, fig. 3.
4. Ce rapprochement a été indiqué par H. P. L'Orange dans une communication au
Colloque international de la mosaïque gréco-romaine.
5. F. de Pachtère, Inv. des Mos., Algérie, n° 43. Nous avons eu tort d'écrire, Rev.
Arch., 1960, III, p. 38 et n. 3, que toutes les chasses africaines sont postérieures au
règne de Constantin et de proposer un classement dans lequel le « sacrifice à Diane et
Apollon » était présenté comme la plus ancienne. Cette erreur a pour origine le rappro
chement que nous avions institué entre la composition de cette mosaïque et celle de
stèles votives (comme la stèle de Cuttinus) qui disparaissent au début du IVe siècle. Le
même type de composition survit en effet sur des monuments de la fin du rve siècle
comme la base de l'obélisque de Théodose à Constantinople. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 104
voyons représentées des expéditions organisées sans doute par
l'armée (M. G. Ville pense que les chasseurs portent l'uniforme),
plutôt pour capturer des animaux que pour les détruire. Les ponc
ifs se mêlent à des épisodes plus ou moins réels ; notre scène
pourrait être située en Afrique du Nord d'après sa faune (lions,
panthères, antilopes, cervidés, ânes sauvages) et par sa flore (pins,
cyprès, touffes d'alfa), si l'on n'y trouvait des tigres. Or ceux-ci
sont évidemment empruntés à des poncifs, qu'on rencontre par exemp
le dans la maison de la procession dionysiaque de Thysdrus, bien
datée du règne d'Antonin le Pieux1, et dans la mosaïque de Cincari2
et qui remontent en définitive à l'art hellénistique. Parmi nos chas
seurs, le premier du registre supérieur (cavalier au bras doit levé)
apparaît à peu près semblable à Hippone et à Lepcis dans la Villa du
Nil3 ; à Hippone encore nous avons la capture de l'onagre au lasso ;
le chasseur terrassé s'y retrouve encore mais traité assez différe
mment : il s'agit d'ailleurs d'un poncif attesté dans les fresques du
tombeau des Nasonii qui remontent au 11e siècle.
Du point de vue stylistique, l'analogie avec Piazza Armerina est
tout à fait frappante, d'abord dans la représentation du paysage et
la façon dont sont rendus les rapports entre les personnages et le
décor. Il y a là une expression de l'espace, qui bien que très convent
ionnelle n'est pas si éloignée de celle qu'utilise le mosaïste probable
ment sévérien de Césarée-Cherchel dans son célèbre tableau des
travaux agricoles4 ; la composition en registres de la mosaïque de
Cherchel est aussi assez proche de la nôtre. Or nous trouvons un
mode d'expression spatiale encore beaucoup plus éloigné de l'il
lusionnisme dans la mosaïque du sacrifice à Diane et Apollon, trouvée
près des ports de Carthage5. L'évolution esthétique se poursuit
dans le même sens avec des œuvres comme la chasse des Amazones
de la maison aux sacra de Carthage (dernières années du ive siècle)
et d'autres encore postérieures, par exemple le n° 771 de l'Inventaire
des mosaïques, où aucun lien n'existe plus entre les figures grossi
èrement juxtaposées6.
1. L. Foucher, La Maison de la Procession Dionysiaque, p. 62, 88, 90-94, pi. XVIIIa :
onagre assailli par des tigres.
2. P. Quoniam, Karthago, II, 1951, p. 109 sq. La datation retenue p. 122 (fin de
l'époque sévérienne) nous paraît aujourd'hui trop haute. L'auteur admet d'ailleurs
comme terminus post quem l'époque tétrarchique. Il a été entraîné à remonter jusqu'au
second quart du me siècle par la comparaison avec la chasse au sanglier de Carthage.
Or l'étude de la bordure d'acanthe de ce pavement oblige, croyons-nous, à le dater du
rve siècle.
3. S. Aurigemma, L'Italia in Africa, 1, / Mosaici, pi. 77 et 78.
4. J. Bérard, M.E.F.R., LU, 1939, p. 113 sq.
5. P. Gauckler, Inv. des Mos., Tunisie, n° 607.
6. P. Nouv. Arch. des Missions, XV, 1907, p. 440 sq., J. W. Salomonson,
op. L, p. 26-27, n° 4. UN PALAIS DU IVe SIKCLK A CARTHAGE 105 COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 106
Le rapprochement avec Piazza Armerina s'impose également si
nous considérons les figures elles-mêmes, placées le plus souvent de
trois quarts, arrondies et ramassées, de manière à produire une très
efficace impression de puissance, le goût pour les raccourcis et l'ef
fort musculaire. Les mosaïques africaines qui présentent des carac
téristiques analogues sont généralement datées du 111e siècle (Cin-
cari), voire de la fin du ne (bêtes d'amphithéâtre de Carthage) ; le
sacrifice à Diane et Apollon nous présente au contraire, de face
ou de profil, mais non de trois quarts, des figures allongées, dépour
vues de valeur plastique. Il est vrai qu'en Orient, à Antioche, à
Constantinople ou à Apamée1 des effets analogues à ceux de notre
mosaïque, et qui dérivent d'ailleurs de la tradition hellénistique, se
remarquent encore dans des œuvres postérieures au ive siècle,
comme celles du Grand Palais de Constantinople.
L'étude de la bordure de notre mosaïque nous apporte toutefois
un élément de datation plus précis. Il s'agit d'un rinceau d'acanthe,
« peuplé », selon l'expression admise, d'oiseaux divers. Cette bordure
a été très à la mode à Carthage dans l'Antiquité tardive. Elle
entoure notamment les Saisons ailées découvertes à Salambo
au-dessus du tophet punique2 ; la chasse du sanglier ; le sacrifice
à Diane et Apollon ; les images de Saisons et de Mois du British
Muséum. Dans toutes ces œuvres à l'exception de la première, les
feuilles d'acanthe très découpées et très aiguës sont refermées sur
elles-mêmes de telle manière que l'espace blanc qu'elles entourent
prend l'aspect d'une roue dentée. Ce traitement très caractéristique
qu'on voit s'accentuer sur des mosaïques funéraires chrétiennes du
ve siècle, n'apparaît ni à Salambo ni dans notre mosaïque, où le
rinceau garde encore un aspect presque naturaliste. Or la strat
igraphie du terrain de Salambo, établie par le regretté G. Feuille,
permet de dater la construction du Palais des Saisons du premier
quart du ive siècle.
Pour conclure cette première recherche, nous proposons un class
ement chronologique des mosaïques de chasses africaines les plus
connues et de quelques sujets apparentés3 :
1. Cf. particulièrement la grande chasse du triclinos d' Apamée (en dernier lieu
J. Ch. Balty, Journal des Arts, 16 avril 1964, p. 8-9 et flg. 1). L'inscription est datée de
l'an 539 ap. J.-C, mais le pavement pourrait être notablement antérieur. On notera
toutefois que dans cette mosaïque comme celles du grand palais de Constantinople, les
figures d'une grande puissance plastique ne sont plus placées dans un cadre spatial,
mais arrangées dans une composition purement décorative, qui n'est pas sans rappeler
celle de la chasse d'Hippone, infiniment plus grossière.
2. Initiation à la Tunisie, pi. 6, VIII.
3. Nous n'avions pas eu connaissance, en rédigeant cette communication, du très
important mémoire d'I. Lavin, The Hunting Mosaics of Antioch and their sources, in
Dumbarton Oaks Papers, XVII, 1963, p. 181-282, ni de l'article de G. Ville, La maison
et la mosaïque de la chasse à Utique, in Karlhago, XI, 1961-1962, p. 17-77. Ces deux
savants parviennent à une chronologie très proche de celle que nous proposons. PALAIS DU IVe SIÈCLE A CARTHAGE 107 UN
1er quart du me siècle Travaux agricoles de Cherchel
2e du 111e siècle Chasses au lièvre d'El Jem et
d'Uthina
3e quart du 111e siècle Chasses au lièvre de Thuburbo
Ma jus et de Sidi Nasseur Allah
dernier quart du 111e siècle Cincari. Bêtes d'amphithéâtre de
Carthage
premières années du ive siècle Notre chasse. Saisons du tophet
époque constantinienne Chasse d'Hippone. Chasse au
glier de Carthage
vers le milieu du ive siècle Seigneur Julius. Chasse de la Villa
du Nil à Lepcis
vers 360-370 Sacrifice à Diane et Apollon
395-400 Maison des Sacra. Chasse des
zones)
vers 500 Inv. des mos., n° 771.
3) La fontaine de la cour. La mosaïque semi-circulaire représente
une mer poissonneuse sur laquelle flottent des rameaux fleuris.
Deux barques affrontées portent chacune un petit personnage, ailé,
mais vêtu ; chacun d'eux est désigné par son nom : Navigius à
gauche, Naccara à droite. Ils relèvent un filet entre leurs barques1.
Cette représentation de putti vêtus est aussi rare que le thème des
putti pêcheurs est courant. Elle aussi a son parallèle à Piazza Arme-
rina, dans la salle de la pêche. On retrouve le thème dans une
mosaïque inédite, récemment découverte à Dougga, dans une maison
contenant une scène de chasse apparentée à la série prététrarchique.
Les noms appliqués aux personnages posent un problème difficile
à résoudre que nous retrouvons d'ailleurs à propos de la mosaïque
des Saisons. Nous croirions volontiers que les putti représentent
les génies de personnages réels.
4) Le triclinium (fig. 2). Le pourtour du triclinium est un échi
quier, dont les cases séparées par une tresse portent chacune un
motif central — généralement une rosace — à l'intérieur d'une
large bordure : rubans ondes, oves, grecques en perspective,
fuseaux séparés par des cercles, etc.2.
La partie centrale, en forme de rectangle, contient six médaillons
1. J. W. Salomonson, op. L, p. 25, n° 2b, flg. 27.
2. Ce type de décor en échiquier s'apparente aux mosaïques « à décor multiple » fr
équentes en Gaule ou en Germanie dans la seconde moitié du IIe siècle et la première
moitié du me siècle ; cf. V. von Gonzenbach, Die Rom. Mosaiken der Schweiz, passim
et part. p. 48-50 et 181-182. Ces décors sont beaucoup plus rares en Afrique. On en
trouve pourtant des exemples à Zliten, et dans une maison récemment fouillée à
Thysdrus et encore inédite (cette dernière au début du me siècle). Pavement construit
sur le même principe dans la basilique d'Hippone, E. Marec, Mon. Chrét. d'Hippone,
p. 141 et pi. p. 145a. 108 COMPTES RENDUS DE L ACADEMIE DES INSCRIPTIONS
circulaires ceints de couronnes de laurier et l'amorce de deux autres.
Quatre médaillons contiennent chacun le buste d'une Saison, les
deux derniers celle d'un canard et d'un paon faisant la roue. Entre
les médaillons ronds nous trouvons du haut en bas :
l'image bien connue du génie tenant le cercle du zodiaque, désigné
sous le nom d'Aïon sur la mosaïque de Philippopolis de Syrie1,
Vénus nimbée accostée de deux petits personnages dont l'un paraît
ailé ; celui-ci est désigné sous le nom de Vernaclus, sa compagne
sous le nom de Primitiva ; ils présentent des offrandes à la déesse.
Fig. 2. -— Pavement du triclinium.
Enfin un petit personnage nu, mais le cou entouré d'une sorte
de foulard, étend la main sur quelque chose qui ressemble à un
autel. Au-dessus deux tiges de millet flottent en l'air. A droite sous
le coude du personnage, on aperçoit une grosse coquille du type
limnée ; derrière le bras gauche du personnage, deux objets allongés
sont difficiles à identifier.
Le Printemps et l'Eté portent des coiffures, à la mode dans la
seconde moitié du 111e siècle et au ive siècle, dont l'évolution chro
nologique est difficile à déterminer. Elles ressemblent beaucoup
aux bustes des Saisons qui entourent, à Piazza Armerina, une soi-
disant scène erotique, qui nous paraît en réalité plutôt une évoca
tion de la fertilité et de la fécondité sous toutes ses formes.
Toutes les figures de ce pavement évoquent de diverses manières
l'idée d'éternité assurée par le rajeunissement ; on sait que les jeux
avaient dès l'origine de Rome pour but d'assurer « l'entretien d'une
1. ,1. Charhonneaux, Aïon et Philippe l'Arabe, in M.E.F.H., LXXII, 1960, p. 260 sq. PALAIS DU IVe SIÈCLE A CARTHAGE Î09 UN
force qui menace de décliner ou qui déjà décline, d'une force à
laquelle est liée la vie (ou la survie) d'un homme, d'un groupe ou de
la nature »x. Nous retrouverons d'ailleurs dans la grande salle aux
chevaux l'image de l'Aïon. Il existe donc une concordance directe
entre le décor du triclinium et celui de cette salle. Notons pourtant
que Vénus ne figure pas parmi les divinités de la grande salle,
alors qu'elle joue dans le triclinium un rôle essentiel. Cette discor
dance ne nous paraît pas due au hasard et nous en proposerons tout
à l'heure une explication. En tout cas Vénus est, du fait surtout de
son association à Roma Aeterna, une des divinités qui concourent
le plus efficacement à Y Ananosis. La scène cultuelle dont elle est
ici l'objet, rappelle les images des Veneralia, telles que nous les
montrent les calendriers et les mosaïques. Cependant il ne semble
pas que les deux adorants qui encadrent la déesse soient de même
nature. Vernaclus, situé à sa droite, est probablement ailé et pré
sente un miroir à la déesse ; sur une mosaïque de Sousse beaucoup
plus ancienne (fin du Ier siècle) le nom de Vernaclus est déjà donné
à un amour du cortège de Vénus2. Au contraire nous n'avons pas
retrouvé ce nom parmi les cognomina qu'atteste l'épigraphie. Pri-
mitiva au contraire est très fréquent et la fillette (ou la femme) que
ce nom désigne, n'a rien d'anormal dans son apparence ; elle repré
sente un personnage réel.
5) La grande salle aux chevaux. Une frise large de 0 m. 90 repré
sentant des enfants chasseurs entoure un vaste échiquier dont les
cases sont constituées soit par de Vopus sectile, soit par des carrés
de tesselatum. Il y a 11 cases sur les petits côtés, 18 sur les longs, soit
au total 198. Mais aux extrémités de deux rangées toutes les cases
sont en opus sectile ; il y avait ainsi au total 86 tableaux de tess
elatum ; on n'en a conservé, entièrement ou partiellement, que 63 dont
quatre sont trop mutilés pour qu'on puisse discerner le sujet. Les
cases mesurent 60 centimètres de côté.
La bordure (fig. 3) présente une ressemblance telle avec la scène
des enfants chasseurs de Piazza Armerina que les deux mosaïques
sortent sûrement du même atelier. Le thème des enfants chasseurs
est en lui-même très rare (G. Ville nous en a signalé un seul autre
exemple, la mosaïque n° 606 Inv. mos.) et il est traité exactement
de la même manière. Sur un champ jonché de rameaux chargés de
fleurs et de fruits3, les enfants, vêtus de tuniques à clavi, avec
1. A. Piganiol, Recherches sur les Jeux romains, p. 149.
2. L. Foucher, Inventaire des mosaïques de Sousse, n° 57159, pi. XXV c.
3. Le décor qui évoque les jonchées de l'amphithéâtre (cf. L. Poinssot et P. Quoniam,
Karthago, III, 1952, p. 132 et 162), permet d'autre part de rattacher stylistiquement
ces mosaïques du début du ive siècle à des pavements de la fin du ne siècle et du début
du me qui montrent des personnages et des animaux parmi lesquels les oiseaux sont en
1964 8

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