Choix et défis de l'herméneutique juridique. Notes minimes - article ; n°3 ; vol.50, pg 735-752

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1998 - Volume 50 - Numéro 3 - Pages 735-752
Cet essai vise, d'abord, à éclaircir quels sont à l'heure actuelle les interlocuteurs du juriste, et comment ils l'incitent à prêter la plus grande attention, non seulement aux hiatus possibles entre théorie et praxis herméneutiques, mais aussi à la variété de sources et de règles que le juriste est appelé à maîtriser. Ensuite l'auteur prend en considération le prétendu « dialogue », auquel on assiste aujourd'hui, entre philosophes et juristes (les uns qui théorisent sur des notions juridiques — en se référant souvent à des orientations désormais obsolètes, ou qui représentent seulement partiellement le status rerum de la science juridique —, les autres qui essaient d'invoquer à l'appui de leurs argumentations l'autorité de tel ou tel courant philosophique à la mode). Après avoir examiné le thème des modalités par lesquelles on sélectionne l'autorité de ces sources auxiliaires de la légitimation culturelle du juriste, l'essai consacre sa dernière partie aux implications les plus marquantes qui peuvent découler de l'enchevêtrement entre le savoir juridique et le savoir philosophique à propos de notions comme celles de justice et d'interprétation.
This essay tries, first, to make clear who are the present interlocutors of the jurist and how they spur the jurist to pay closer attention, not only to the possible discrepancies between the theory and practice of interpretation, but also to the growing variety of rules and sources he is required to master. Then the author points out the widespread hetero-referentiality we are witnessing nowadays, especially in certain circuits, between philo-sophers and jurists (the ones theorising about this or that use of a given legal notion — often referring to orientations by now obsolete, or which only partly describe the status rerum of legal science —, the others attempting to base technical arguments on one or the other philosophical currents a la mode. After having examinee the issue about who selects the authority of these auxiliary sources of cultural legitimisation of the jurist, the essay ends by outlining the most remarkable implications of the intersection between legal and philosophical knowledge about notions such as «justice » and « interpretation ».
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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M. Mauro Bussani
Choix et défis de l'herméneutique juridique. Notes minimes
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 50 N°3, Juillet-septembre 1998. pp. 735-752.
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Bussani Mauro. Choix et défis de l'herméneutique juridique. Notes minimes. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 50
N°3, Juillet-septembre 1998. pp. 735-752.
doi : 10.3406/ridc.1998.971
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1998_num_50_3_971Abstract
This essay tries, first, to make clear who are the present interlocutors of the jurist and how they spur the
jurist to pay closer attention, not only to the possible discrepancies between the theory and practice of
interpretation, but also to the growing variety of rules and sources he is required to master. Then the
author points out the widespread hetero-referentiality we are witnessing nowadays, especially in certain
circuits, between philo-sophers and jurists (the ones theorising about this or that use of a given legal
notion — often referring to orientations by now obsolete, or which only partly describe the status rerum
of legal science —, the others attempting to base technical arguments on one or the other philosophical
currents a la mode. After having examinee the issue about who selects the authority of these auxiliary
sources of cultural legitimisation of the jurist, the essay ends by outlining the most remarkable
implications of the intersection between legal and philosophical knowledge about notions such as
«justice » and « interpretation ».
Résumé
Cet essai vise, d'abord, à éclaircir quels sont à l'heure actuelle les interlocuteurs du juriste, et comment
ils l'incitent à prêter la plus grande attention, non seulement aux hiatus possibles entre théorie et praxis
herméneutiques, mais aussi à la variété de sources et de règles que le juriste est appelé à maîtriser.
Ensuite l'auteur prend en considération le prétendu « dialogue », auquel on assiste aujourd'hui, entre
philosophes et juristes (les uns qui théorisent sur des notions juridiques — en se référant souvent à des
orientations désormais obsolètes, ou qui représentent seulement partiellement le status rerum de la
science juridique —, les autres qui essaient d'invoquer à l'appui de leurs argumentations l'autorité de tel
ou tel courant philosophique à la mode). Après avoir examiné le thème des modalités par lesquelles on
sélectionne l'autorité de ces sources auxiliaires de la légitimation culturelle du juriste, l'essai consacre
sa dernière partie aux implications les plus marquantes qui peuvent découler de l'enchevêtrement entre
le savoir juridique et le savoir philosophique à propos de notions comme celles de justice et
d'interprétation.R.I.D.C. 3-1998
CHOIX ET DEFIS
DE L'HERMÉNEUTIQUE JURIDIQUE
NOTES MINIMES
Mauro BUSSANI*
Cet essai vise, d'abord, à éclaircir quels sont à l'heure actuelle les
interlocuteurs du juriste, et comment ils l'incitent à prêter la plus grande
attention, non seulement aux hiatus possibles entre théorie et praxis hermén
eutiques, mais aussi à la variété de sources et de règles que le juriste est
appelé à maîtriser. Ensuite l'auteur prend en considération le prétendu
« dialogue », auquel on assiste aujourd'hui, entre philosophes et juristes
(les uns qui théorisent sur des notions juridiques — en se référant souvent
à des orientations désormais obsolètes, ou qui représentent seulement partie
llement le status rerum de la science juridique — , les autres qui essaient
d'invoquer à l'appui de leurs argumentations l'autorité de tel ou tel courant
philosophique à la mode). Après avoir examiné le thème des modalités par
lesquelles on sélectionne l'autorité de ces sources auxiliaires de la légitima
tion culturelle du juriste, l'essai consacre sa dernière partie aux implications
les plus marquantes qui peuvent découler de l'enchevêtrement entre le
savoir juridique et le savoir philosophique à propos de notions comme
celles de justice et d'interprétation.
This essay tries, first, to make clear who are the present interlocutors
of the jurist and how they spur the jurist to pay closer attention, not only
to the possible discrepancies between the theory and practice of interpretat
ion, but also to the growing variety of rules and sources he is required
to master. Then the author points out the widespread hetero-referentiality
we are witnessing nowadays, especially in certain circuits, between philo
sophers and jurists (the ones theorising about this or that use of a given
legal notion — often referring to orientations by now obsolete, or which only
partly describe the status rerum of legal science — , the others attempting to
* Professeur à l'Université de Trente (Italie). REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 3-1998 736
base technical arguments on one or the other philosophical currents à la
mode. After having examined the issue about who selects the authority of
these auxiliary sources of cultural legitimisation of the jurist, the essay
ends by outlining the most remarkable implications of the intersection
between legal and philosophical knowledge about notions such as «justice »
and « interpretation ».
1. Cet écrit se place à l'intérieur d'un sillon dont les levées sont
marquées par une donnée bien connue, et par une question.
La donnée. Le sujet de l'inteprétation concentre sur lui l'attention,
et est capable d'enflammer le débat, surtout dans les périodes de transition,
d'affaiblissement du consensus et du pouvoir de persuasion, dont étaient
capables les théories herméneutiques auparavant dominantes, de certitudes
pâlissantes quant aux interlocuteurs à choisir ou à subir, par le juriste.
La question. Est-ce que nous sommes en train de vivre une de ces
périodes ?
Abordons le sujet, et la réponse, par des considérations préliminaires.
2. Dans la tradition juridique occidentale l le problème de l'interpréta
tion du droit se pose, in primis et en général, comme un problème d'équili
bre entre pouvoirs.
D'un côté on trouve celui qui est appelé à donner et à véhiculer le
signifié d'une règle — à savoir le juriste, savant ou juge, figure à laquelle
nous superposerons celle de l'interprète, selon une tendance répandue
mais, comme on le rappellera 2, pas du tout nécessaire. Face à l'interprète
s'installe le pouvoir qui revient à ses interlocuteurs, historiquement varia
bles — les valeurs religieuses, la Raison, la coutume, le Législateur, la
volonté présumée de ce dernier ; tous interlocuteurs qui finissent par
conditionner l'activité du juriste-même, eu spécial égard à la perception
qu'il a de son rôle et de ses devoirs.
A l'intérieur de cette trame, et plus en particulier — ayant trait au
domaine qui nous concerne ici, celui du droit privé 3, le problème de
l'interprétation se présente decomposable en deux questions.
On peut comprendre l'interprétation comme une question « de fait »,
c'est-à-dire de la manière dont, dans un milieu donné, les juristes emploient
1 Quand on parle de tradition juridique on ne se réfère pas tellement à un ensemble
de normes juridiques relatives à des instituts particuliers, mais plutôt à « un complexe
d'attitudes profondément enracinées, conditionnées historiquement, sur la nature du droit,
sur le rôle du droit dans la société et dans le système politique, sur l'organisation et le
fonctionnement d'un système juridique et sur la façon dont le droit est, ou doit être créé,
appliqué, étudié, perfectionné et enseigné. La tradition juridique lie le système juridique à
la culture dont il est l'expression partielle, le fait entrer dans une perspective culturelle »,
J. H. MERRYMAN, La tradizione di Civil Law nell'analisi di un giurista di Common Law,
tr. it. par A. DE VITA, Milan, 1973, 9.
32 Dans V. infra la tradition nos 9 et juridique 14. occidentale, d'ailleurs, il est bien connu que la méthodologie
pratiquée par les juristes du droit privé a assumé une fonction de guide et de modèle pour
tous les autres secteurs disciplinaires. V. pour tout A. GAMBARO, Codice civile, Digesto IV,
Civile, II, 1988, 442, 444. M. BUSSANI : DEFIS DE L'HERMENEUTIQUE JURIDIQUE 737
certains critères ou certaines convictions, tacites ou explicites, afin de
donner une solution aux problèmes sur lesquels ils réfléchissent.
On peut comprendre l'interprétation comme un problème de choix
de la méthode, à savoir de rechercher quelle théorie herméneutique, quels
critères et convictions c'est bien que l'on emploie.
Le second des problèmes que l'on vient d'exposer — concernant la
façon dont le juriste présente les résultats de ses opérations herméneutiques
— peut cependant être examiné aussi sous un autre angle : comme préoccu
pation de l'interprète au sujet des critères et des convictions c'est bien
ce que même déclame avoir suivi 4.
Ce dernier point mérite tout de suite un éclaircissement et un approfon
dissement, puisqu'il apparaît central dans notre perspective, en touchant
directement au problème de la position du juriste à la fois face à l'objet
de son étude et envers ses interlocuteurs.
3. A celui qui tourne le regard vers les deux siècles qui nous précèdent
— ceux avec lesquels les juristes de la contemporanéité ont l'habitude
de dialoguer — n'échappe pas comment les synthèses historiographiques
se soustraient très rarement à l'influence exercée par les déclamations par
lesquelles les juristes, dans les diverses époques et dans les différents
contextes culturels, se représentaient leur propre tâche d'interprètes.
Que veut dire, en fait, parler — comme on le faisait normalement,
et comme on le fait encore — par exemple, de positivisme pour l'École
de l'Exégèse dans la France du XIXe siècle, d'automatisme des issues
interprétatives auprès des Pandectistes allemands, de littéralité exaspérée
dans l'interprétation des Statutes et d'application rigoureuse du Stare
Decisis, ou d'un juge qui « retrouve » le droit, dans les milieux de Common
Law ? Cela ne signifie que fournir des représentations qui (non seulement
peuvent parfois être facilement démenties mais qui) nous parlent, et qui
sont en grande partie dépendantes de l'aspiration du juriste de parler d'une
certaine façon de lui-même, de son métier, de son rôle, de sa méthode 5.
4 Sur ce qu'on a jusqu'ici rappelé, v. surtout R. SACCO, II concetto di interpretazione
del diritto, Turin, 1947 ; Id., La comparaison juridique au service de la connaissance du
droit, Paris, 1991 ; Id., « Legal Formants : A Dynamic Approach to Comparative Law »,
39 Am. J. Comp. Law 1991, p. 1 et s., 343 et s.
5 En ce qui concerne l'expérience française, v% C. ATLAS, Science des légistes. Savoir
des juristes, 3e éd., Aix, 1993, p. 113 et s. ; Ph. RÉMY, « Éloge de l'exégèse », Droits, I,
1985, pp. 115-123 ; A. GAMBARO, Francia, Digesto IV, Civile, VIII, 1992, 490. Pour ce
qui est de l'expérience allemande et de celle de l'interprétation des Statutes en common
law, v. P. G. MONATERI, Interpretazione del diritto, Digesto IV, Civile, X, p. 37 et s., 44
et s. ; R. ZIMMERMANN, « Statuta sunt stricte interpretanda ? Statutes and the Common
Law. A Continental Perspective», 56 (2) Cambridge L.J. 1997, p. 315 et s. (mais sur
l'interprétation des Statutes v. aussi N. MCCORMICK et R. S. SUMMERS, Interpreting
Statutes : A Comparative Study, Aldershot, 1991) ; sur la règle du Stare Decisis et le rôle
que le juge se confie à lui-même dans le droit anglo-américain, cf. U. MATTEL Stare
Decisis, Milan, 1988, passim (pour la substantielle homologation des mouvements réalistes
Scandinaves et américains aux écoles dont au texte, G. TEUBNER, « II diritto corne soggetto
epistemico : per una epistemologia giuridica « costruttivista », Riv. crit. dir. priv., 1990,
287, 308 et s.). Sur le sujet, le long d'une perspective et d'une analyse toujours précieuses,
G. GORLA, Diritto comparato e diritto comune europeo, Milan, 1981, 263, 270 et s. '
738 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 3-1998
Et il est alors inutile de rappeler qu'aux paladins de l'un ou de
l'autre des courants que l'on vient de rappeler (de façon exemplaire),
s'adjoignaient ou se juxtaposaient, dans le cours du temps, les partisans
d'enseignements divers. Ce qui compte, c'est que chaque école, chacune
des ondées méthodologiques qui se sont révélées dominantes — c'est-à-
dire à même d'influer sur le droit élaboré par les savants, ou adopté par
les Cours ou par le Législateur — se présentait comme autosuffisante,
totalitaire, fortement engagée sur le front déontologique, capable de donner
des réponses évidemment nouvelles ou diverses (par rapport au passé
auquel elles s'adressaient), mais surtout systématiques, à savoir douées
d'un taux très élevé de cohérence interne 6.
En d'autres termes, on assiste toujours à une attitude culturelle du
juriste, qui — oublieux ou négligent de la séparation fréquente entre
théorie et praxis herméneutique — se considère et se présente comme
organe d'un corps, celui du droit, ayant une origine et un destin pas du
tout contingents.
En tant que gardien de ces origines, et exécuteur de ce destin, le
juriste tire profit — il faut ajouter — d'un apparat conceptuel 7 sophistiqué,
et bien sûr diversement articulé selon les conditions historiques et géo
graphiques où il se trouve opérer. Un apparat qui peut alors même n'influer
que jusqu'à un certain degré sur les résultats opérationnels, mais qui est
toujours efficace pour le maintien d'un taux élevé d'hiératisme pour le
rôle du juriste et le corpus juris dont il est (en grande partie l'artisan
et) le messager — corpus juris qui peut à son tour diversement s'appeler,
Droit Naturel et/ou Droit Rationnel, Common Law, Code civil, etc.
4. Or, les motifs, les limites et les conséquences de cette osmose
entre juriste et Jus sont biens connus. Cependant ce qui vaut la peine de
se demander aujourd'hui, c'est si, par rapport à l'expérience des deux
siècles passés, le juriste se trouve en face des mêmes interlocuteurs, si
face à ces interlocuteurs il a toujours la nécessité d'affirmer son rôle en
clamant sa fidélité à une seule méthode — celui que par la suite on
indiquera conventionnellement comme « traditionnel, en tant qu'expression
d'un positivisme juridique latent ou explicite, et fondé sur l'emploi d'une
systématique vouée à l' autosuffisance ». Ou bien, au contraire, à l'heure
actuelle y a-t-il des facteurs qui incitent l'interprète à prêter une attention
plus grande que dans le passé non seulement aux hiatus possibles entre
théorie et praxis herméneutiques, mais aussi à la donnée qui signale la
grande variété de sources et de règles que le juriste est appelé à affronter ?
6 Cf. A. GUARNERI, L interlocutore del giurista nell' esperienza italiana degli ultimi
due secoli, Quadrimestre, 1990, 473, 477 ; M. RHEINSTEIN, Introduction, in Id. (ed.), Max
Weber on Law in Economy and Society, New York, 1954, xl et s. ; E. J. WEINRIB, « The
Jurisprudence of Legal Formalism », 16 Harv. J. L & Pub. Pol'y 1993, 583 et s. ;
A. J. 7JACOBSON, Quand on parle « The de Other concept Path juridique, of the Law on se », réfère 103 Yale d'habitude L. J. 1994, aux concepts 2213, 2218. « qui ont
pour objet des valeurs juridiques, tant sous le profil de l'importance des intérêts qui motivent
l'intervention du Droit que sous le profil de leur efficacité à travers l'action prescrite par
le Droit » (A. FALZEA, « Dogmatica giuridica e diritto civile », Riv. dir. civ., 1990, 1, 753). M. BUSSANI : DEFIS DE L'HERMENEUTIQUE JURIDIQUE 739
Afin de répondre à ces questions, dans la suite du discours, on
envisagera, d'abord, les sollicitations auxquelles le savoir et le module
interprétatif du juriste (rectius : des diverses figures de juriste) sont soumis
à l'heure actuelle. Successivement on examinera les rebondissements her
méneutiques du choix d'avoir en tant qu'interlocuteurs les représentants
d'un autre savoir : on prendra comme exemple, et pour cause, le dialogue
entamé par beaucoup de juristes — avec des modalités et sur les terrains
les plus variés — avec les philosophes. Puis on analysera les implications
entraînées par ce dialogue autour d'une notion, celle de justice, apparem
ment ouverte à en recevoir les fruits ; en soulignant par la suite comment
c'est dans le domaine de l'interprétation et par l'exploitation des instr
uments de la comparaison juridique, que les juristes peuvent véritablement
opérer un échange non stérile avec la tradition sapientiale des philosophes.
Les conclusions essaieront de remarquer certaines exigences en vue d'une
maîtrise consciente, chez les juristes, de toutes les voies de communications
entre le savoir juridique et les autres savoirs.
A. — 5. Afin de détecter les facteurs qui à la fois pressent sur le
droit et sollicitent le savoir du juriste d'une manière différente que par
le passé, essayons d'énumérer une série d'observations.
Evidemment, il ne s'agit pas de concentrer l'attention sur les données
(d'ailleurs d'importance variable) relatives à l'avènement de constitutions
qui assujettissent le droit positif au contrôle contraignant de valeurs métalé-
gislatives 8. Ni ne s'agit-il d'enfler le potentiel affaiblissement du point de
départ habituel dans l'agencement traditionnel, c'est-à-dire la considération
pour le texte de règles que l'on considère fondamentales (comme le Code
civil, la Constitution, le Statute ou le précédent jurisprudentiel donnés),
texte qui peut avoir été formulé à une distance temporelle désormais
considérable du moment présent et des exigences actuelles.
Il importe plutôt de signaler — non pas à cause de leur originalité
ou exhaustivité, mais en vertu de leur exemplarité — une série diverse
de données : il s'agit de phénomènes lato sensu culturels, qui ont déterminé
ou ont contribué à la naissance d'attitudes et de réflexions critiques à
l'égard des apparats conceptuels et méthodologiques dominants dans le
passé.
Quelques-unes de ces attitudes puisent leur vigueur à partir de l'obser
vation d'un relâchement, une perte d'adhérence de ces liens culturels qui
attribuent au Droit — même si c'est à partir de points de vue différents entre
eux — un rôle d'instrument de réalisation de projets et de confirmations de
valeurs relativement stables. Projets et valeurs qui, par rapport au heu
(c'est-à-dire la praxis) où naissent les exigences que ce même droit est
appelé à satisfaire, trouvent une légitimation ailleurs (c'est-à-dire auprès
de l'éthique traditionnelle, et de ses parents idéologiques, religieux ou
laïques) 9.
la ordre dogmatique 98 et Avec L. désordre, MENGONI, des juridique accents Paris, Ermeneutica », critiques P.U.F., M. VAN 1988, sur e DE dogmatica ce KERCHOVE p. qui 226 a et été giuridica, s. défini et F. comme OST, Milan, Le « Giuffrè, le système temps juridique 1996, intemporel 39. entre de REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 3-1998 740
Et alors voilà qu'on pose la question de la consistance actuelle de
ces liens et de ces sources de légitimation (face à la progressive articulation
des communautés occidentales, à la « complexité » croissante du tissu
social, à 1' emersion d'une société de plus en plus fragmentée, composée
par des minorités, bref :) face à un pluralisme culturel avançant, qui pousse
l'interprète à offrir des réponses techniques en mesure de concilier les
principes du système, non pas tellement (ou seulement) avec l'héritage
conceptuel donné, mais avec des intérêts nouveaux, originaux, excentriques
et quelquefois en tension avec la table des valeurs qui a traditionnellement
inspiré les règles du conflit 10.
6. D'un autre point de vue, la perte de capacité (attractive et)
directrice des instruments conceptuels traditionnels est mise en rapport
avec un phénomène divers, mais aussi vaste, qui concerne le problème
à la fois de la légitimation culturelle du juriste et de sa position à l'intérieur
du circuit de production-interprétation-application-utilisation du droit.
Ce qu'on fait remarquer, dans cette perspective, est — tout d'abord
— comment le juriste est de plus en plus souvent interpellé par une
croissante série de sujets, quelques-uns nouveaux quant à la nature, et
surtout quant aux exigences, par rapport au passé. La référence est à
l'activité des, de plus en plus nombreuses, entités supranationales — en
Europe il suffira de rappeler l'impact sur le droit privé de la production
normative de la (des) Communauté(s) — et puis à la variété des soi-
disant Autorités, opérant au niveau local, national ou transnational, sans
qu'il faille mentionner la « globalisation » des échanges économiques et
leurs implications en termes de requête et d'intervention de l'activité du
juriste.
En second lieu, on souligne comment, face à (et, on pourrait dire,
à cause de) ce contexte-là, les mêmes modalités d'interrogatoire de la
sagesse du gardien traditionnel de la science juridique paraissent sujettes
à mutation.
Il est vrai, par exemple, que parmi les prétendants à ce savoir, le
Prince habituel, à savoir le législateur (national), dans plusieurs expériences
juridiques occidentales semble à présent prendre les formes de la divinité
à deux faces. Il vise, d'un côté, à promouvoir une distribution des propres
pouvoirs à travers la création de nombreuses entités administratives, ayant
nature d'« Agences » ou d'« Autorités ». De l'autre côté, il assume le rôle
d'un oracle anxieux, appelé à intervenir à n'importe quel niveau, pour
satisfaire toutes les requêtes qui lui sont adressées de tous les secteurs
(politiquement importants) de la société — en nourrissant par là le phéno
mène bien connu de la micro-législation, ayant des contenus et des objectifs
de forme bureaucratique, et dont la définition et l'application sont souvent
remises aux appareils administratifs de vieille ou nouvelle frappe n.
10 Cf. S. RODOTA, // tempo délie clausole generali, dans Auteurs divers, // principio
di buona fede, Milan, 1987, 249, 256 et s., 258.
11 A ce sujet-là, d'ailleurs, même dans le passé les admonitions n'avaient pas manqué.
C. p. ex. G. RIPERT, Le déclin du droit. Études sur la législation contemporaine, Paris,
L.G.D.J., 1949, p. 70. M. BUSSANI : DÉFIS DE L'HERMENEUTIQUE JURIDIQUE 741
Sur le premier des aspects qu'on vient de mentionner (celui de la
création d'« Autorités »), on aura l'occasion de s'y arrêter plus loin. En
posant maintenant la question sur les conséquences qui, dans notre perspect
ive, relèvent plus généralement de cette torsion dans le rôle du Prince
vers le modèle micro-législateur essouflé, la réponse est facile à trouver.
Ce qui arrive, en bref, c'est que : (a) on finit par marginaliser le
rôle du doctrinaire dans la salle des machines de la production normative.
Sous un autre aspect (b) on contraint le doctrinaire, le juge, mais le
praticien aussi, à poursuivre une donnée législative, non seulement fra
gmentée et inarticulée, mais de plus en plus souvent truffée de soi-disant
« goal oriented rules ». Il s'agit de normes ayant des contenus et des
objectifs qui par leur particularisme bureaucratique finissent par impliquer :
d'un côté (i) un affermissement des appareils administratifs en vue de la
définition de la portée de la règle ; d'un autre côté, et en connexion avec
le premier, (ii) un affaiblissement de la force d'intervention des attirails
conceptuels traditionnels, en vue de l'interprétation et de l'application de
normes dont la production est de plus en plus indifférente au respect des
nécessités de cohérence interne du système 12.
7. Mais ce n'est pas tout. Les sollicitations auxquelles est soumis
le savoir du juriste, et aussi l'actuelle possibilité d' autoreprésentation de
son rôle, proviennent d'autres sources, différentes entre elles.
Il y a, par exemple, le chapitre ouvert sur les rapports désormais
quotidiens — du moins dans certains circuits culturels — entre science
juridique et les « autres » sciences.
Bien entendu, il ne s'agit pas d'une page inédite 13, et il ne s'agit
pas non plus de rappeler ici de façon descriptive l'explosion des courants
de réflexion liés au « Law & Something » — courants qui de toute façon
méritent la vérification de l'influence que le « something » est en mesure
d'avoir sur les règles opérationnelles.
Ce qu'il vaut la peine de souligner c'est une donnée différente, qui
se base sur les attitudes que les connaissances extra-juridiques (ou l'ex
igence d'y avoir recours, nécessité dans certains domaines très pressante
aujourd'hui) finissent par déterminer chez l'interprète.
Voilà alors que 1'« autre » savoir est parfois accueilli dans la commun
ication juridique comme interlocuteur dont on reconnaît le caractère
12 Du reste, il est bien connu que la capacité de persuasion de la doctrine s'exerce
plus fortement quand elle s'adresse à des juristes « indépendants », et tend à disparaître quand
elle s'adresse à des organes bureaucratiques dirigés par le principe d'autorité hiérarchique ou
politique. Cf. A. GAMBARO, Codice civile, cit., 453.
Tout le monde sait bien — à simple titre d'exemple — que les techniques philologi
ques propres à la culture religieuse et littéraire médiévale ont été à la base même du travail
des glossateurs ; ou que les courants humanistes répandus au début de l'âge moderne ont
donné leur empreinte à la révolution méthodologique de l'école:- Egalement connue est la
symbiose entre rationalisme philosophique et naturalisme juridique moderne (cf. G. ZACCA-
RIA, L'arte dell'interpretazione, Padoue, 1990, p. 3 et s.), de même que les racines kantiennes
de l'école historique, mais il est tout aussi facile de reconnaître combien le programme de
C. C. LANGDELL doit au prestige des sciences naturelles et à leurs modèles positivistes
(v. T. C. GREY, « Langdell's Orthodoxy », 45 Pitt. L R. 1983, 1 s.). Sur tout cela A. GAM-
BARO, « II successo del giurista », Foro it., 1983, V, 89. 742 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 3-1998
étranger — c'est le cas de la biologie, ou de certaines branches de la
médecine, de la génétique, de la physique, de l'électronique, etc. Une
extranéité dont la considération se traduit par le respect de l'autonomie
réciproque des savoirs, par la négation de perspectives interdisciplinaires
— sauf dans le cas d'« assemblage », entre rapporteurs et rapports dans
les congrès et dans les ouvrages diversifies — et puis, lorsqu'il s'agit de
donner des solutions concrètes aux problèmes, par une difficile médiation,
par un effort suspendu entre adaptations des catégories juridiques tradition
nelles et énucléation de catégories nouvelles.
Dans d'autres cas, les issues des débats d' autrui sont recomposées
et utilisées par les juristes à l'intérieur d'argumentations techniques. C'est
ce qui arrive pour la psychiatrie ou pour la sociologie, par exemple, à
l'égard des droits des personnes, des mineurs, de la famille ; pour l'écono
mie, à l'égard surtout du droit patrimonial ; pour la linguistique, la critique
littéraire et la philosophie même, pour les problèmes de l'interprétation.
Que le phénomène soit imputé à une contiguïté traditionnelle des instr
uments culturels, ou bien à la conviction d'une appropriation aisée des
méthodologies de recherche d' autrui, ce qui est vrai c'est que vis-à-vis
de ces branches de la connaissance — bien que sur ces versants aussi
des méfiances ne manquent pas, liées surtout aux risques de creusement
de l'autonomie du savoir juridique — les juristes se révèlent moins déso
rientés et plus prêts à une réflexion ouverte à la possibilité de rendre
internes au discours juridique impulsions et perspectives découlant de
l'extérieur 14.
14 Substantiellement analogue est le destin d'une autre notion qui dans l'univers juridique
a gagné récemment son propre statut épistémologique : à savoir l'efficience économique.
A l'égard de celle-ci, certains juristes ont cette attitude de rejet qu'en vérité ils adoptent
envers n'importe quel corps étranger au métabolisme traditionnel (c'est-à-dire conceptuel-
autonome-autosuffisant) de la science juridique. D'autres, au contraire, en défendent activ
ement le rôle de critère inspirateur, mais aussi d'instrument de contrôle des règles. D'autres
encore en reçoivent des stimuli à la réflexion, en accueillant la notion parmi les techniques
possibles d'argumentation, à l'intérieur du soi-disant contexte de justification (des argumentat
ions, les deux dernières, qui en ne s'adressant pas tant aux conséquences juridiques, qu'aux
conséquences empiriques, du 2e degré, finissent par soustraire l'intensité des questions relati
ves aux valeurs, au bénéfice des questions relatives aux effets des choix). V., en général
U. MATTEI, Comparative Law and Economies, Ann Arbor, 1997, spec. pp. 1-25 ; Id., « Fatto
e valore. L'approccio di analisi economica comparata nell'interpretazione del diritto », in
M. BUSSANI (dir.), Diritto, Giustizia, Interpretazione, in Annuario Filosofico Europeo sous
la dir. de J. DERRIDA et G. VATTIMO, à paraître Bari-Rome, 1998 ; et le t. 37 des Archives
de philosophie du droit : Droit et économie, Paris, Sirey, 1992, et ivi spec, les essais de
B. OPPETIT (p. 17 et s.), A. STROWEL (p. 143 et s.) et R. JANDA (p. 173 et s.).
Sur le phénomène différent (mais en partie seulement) des corrélations entre science
juridique et branches du savoir douées, en un milieu donné, de prestige culturel, cf. les
remarques précises et rapides dans A. GAMBARO, // successo del giurista, cit., p. 89 et
s. ;Id., « Alcuni problemi in tema di diritto e giustizia nella tradizione giuridica occidentale »,
in M. BUSSANI (dir.), Diritto, Giustizia, Interpretazione, cit. ; et pour un regard borné à
l'expérience de common law, H. J. BERMAN, « The Origins of Historical Jurisprudence :
Coke, Seiden, Hale», 103 Yale L. J. 1994, 1651, 1724 et s.
Synthétiquement, sur l'aspiration de la science juridique à un statut définitif parmi les
sciences sociales, statut fondé cognitivement sur l'analogie avec le modèle des sciences
naturelles, G. TIMSIT, « Mathématique et Droit », Rev. dr. publ. et pol. en France et à
l'étranger, 1983, p. 631 et s. ; S. RIALS, « " Réalisme "juridique et " réalisme " biologique »,

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