De quelques aspects particuliers et universels de la paix constitutionnelle japonaise - article ; n°4 ; vol.30, pg 9123-1008

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1978 - Volume 30 - Numéro 4 - Pages 9123-1008
22 pages
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Publié le : dimanche 1 janvier 1978
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Tadakazu Fukase
De quelques aspects particuliers et universels de la paix
constitutionnelle japonaise
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 30 N°4, Octobre-décembre 1978. pp. 987-1008.
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Fukase Tadakazu. De quelques aspects particuliers et universels de la paix constitutionnelle japonaise. In: Revue internationale
de droit comparé. Vol. 30 N°4, Octobre-décembre 1978. pp. 987-1008.
doi : 10.3406/ridc.1978.18363
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1978_num_30_4_18363DE QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS
ET UNIVERSELS DE LA PAIX
CONSTITUTIONNELLE JAPONAISE <*>
par
Tadakazu FUKASE
Professeur à la Faculté de droit de l'Université de Hokkaido
I. — INTRODUCTION
ASPECTS PARTICULIERS ET UNIVERSELS
La Constitution japonaise de 1946 renonce, dans son fameux article 9
« unique dans l'histoire » et dans le monde contemporain, à la guerre et à
l'armement.
Mais le risque de guerre et la nécessité des moyens pour résister à une
éventuelle agression s'imposent toujours au Japon. De là, le réarmement
progressif japonais depuis le déclenchement de la guerre coréenne en 1950.
Pourquoi ce principe constitutionnel de désarmement a-t-il été for
mulé ? Comment une force militaire peut-elle exister sans violer cette
Constitution ?
C'est dans l'histoire, le principe, le fonctionnement et la culture
politico- juridique de la Constitution pacifique japonaise que se trouvent les
aspects tout à fait particuliers de la paix constitutionnelle au Japon.
Il semblerait donc que tout cela soit spécifiquement japonais, situé à
l'extrémité de la terre, trop loin de la France ! Loin de là ! Car le principe
pacifique japonais puise justement sa source dans la constitutionnalisation
de la renonciation à la guerre de conquête par la Révolution française en
1790, et s'est inspiré directement de l'idée franco-américaine de la « mise
hors la loi » de la guerre par le pacte Briand-Kellog en 1928.
C'est ainsi dans l'origine profonde du constitutionnalisme moderne,
dans l'exigence pour la paix mondiale de notre siècle, et dans l'interdépen
dance constamment accrue par le développement économique et technolo
gique contemporain que la Constitution pacifique japonaise présente aussi,
je crois, des aspects franco-américains et universels.
C'est pour cela que je m'efforcerai, en examinant en premier lieu, la
formation et le contenu particuliers du principe pacifique constitutionnel
(*) Texte de la communication présentée le 28 février 1978 à la Section de droit japonais
de la Société de législation comparée. DE QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS ET UNIVERSELS 988
japonais dans le courant universel pour la paix mondiale, de l'y bien situer
et d'en dégager ses traits originaux (II), et, en second lieu, en analysant le
fonctionnement extrêmement complexe de cette Constitution au regard du
réarmement japonais, d'en dégager la portée universelle pour la sécurité
nationale et la paix perpétuelle de l'humanité à notre âge nucléaire (III) (1).
IL — FORMATION ET CONTENU
DU PRINCIPE PACIFIQUE CONSTITUTIONNEL JAPONAIS
La Constitution japonaise actuelle, promulgée le 3 novembre 1946,
mise en vigueur le 3 mai 1947, proclame dans son Préambule les principes
fondamentaux de la souveraineté du peuple, de la paix universelle et du res
pect des droits de l'homme.
Basé sur ces principes, l'article 9, « clef.de voûte de l'édifice polit
ique » japonais (2), stipule :
« Aspirant sincèrement à la paix internationale basée sur la justice et
l'ordre, le peuple japonais renonce pour toujours à la guerre en tant que droit
souverain de l'État et à la menace ou l'emploi de la force comme instrument
de résoudre les différends internationaux.
« En vue d'accomplir le but de l'alinéa précédent, il ne sera jamais main
tenu les forces de terre, de mer et de l'air ainsi que tout autre potentiel de
guerre. Le droit de belligérance ne sera pas reconnu ».
Pourquoi et comment et dans quel sens cette disposition constitution
nelle pacifique a été formulée ?
1) Aperçu historique des guerres au japon moderne
a) Les guerres anciennes et modernes que le Japon a entreprises
Signalons d'abord quelques traits fondamentaux des guerres ancien
nes et modernes que le Japon a entreprises depuis l'antiquité jusqu'à la der
nière guerre mondiale.
1. Le Japon avant l'époque de Meiji (1868) avait fait peu de guerre,
trois fois seulement (VIIe, XIIIe et XVIe siècle), sans compter bien entendu
les guerres civiles. Notamment, pendant deux siècles et demi (depuis le
XVIIe siècle jusqu'à la moitié du XIXe siècle sous le régime de Tokugawa)
aucune guerre n'a eu lieu. Le contraste est frappant avec la fréquence des
guerres entre les grandes puissances de l'Europe : entre 1600 et 1850, par
exemple, l'Angleterre fit quarante-six fois la guerre, la Russie quarante-
deux, la France trente-trois, la Suède dix-huit, la Prusse quatorze (3).
2. Le Japon après Meiji a entrepris d'assez nombreuses guerres, neuf
fois entre 1850 et 1941... l'Angleterre vingt, la France dix-huit, la Russie
onze, la Prusse ou l'Allemagne huit (3). Les interventions militaires et guer-
(1) Cf. J. Robert, Le Japon, Paris, L.G.D.J., 1969, pp. 285-348 ; R. Guillain, Japon,
troisième grand, Paris, Seuil, 1969, p. 212 et s. ; Y. Noda, Introduction au droit japonais,
Paris, Dalloz, 1966, pp. 128-131 ; T. Fukase, « Théorie et réalités de la formule constitution
nelle japonaise et renonciation à la guerre », R.D.P., 1963, n° 6, pp. 1109-1159.
(2) J. Robert, op. cit., p. 287.
(3) Q. Wright, A Study or War, The University of Chicago Press, 1965, p. 650. DE LA PAIX CONSTITUTIONNELLE JAPONAISE 989
res successives contre la Chine, la Russie, l'Allemagne du Kaiser, le com
munisme en Sibérie firent du Japon un Empire colonial, annexant For-
mose, l'île Sakhaline du Sud, la péninsule coréenne, ayant les îles du Pacifi
que sous son protectorat et de nombreux intérêts sur le Continent chinois.
A l'époque de la S.D.N. (années 1920), le Japon demeura assez pacifi
que et démocratique, symbolisé par la diplomatie de Shidehara, le ministre
des Affaires Étrangères. Mais à partir du déclenchement de la guerre de
Mandchourie en 1931, le militarisme belliqueux à l'extérieur et « le fas
cisme du régime de tenno » à l'intérieur entreprirent les guerres agressives
sino-japonaises et enfin la guerre de l'Océan Pacifique entre 1941 et 1945.
Le bilan définitif, ce fut la défaite, la destruction et la perte de toutes
ses colonies à l'étranger.
3. Le Japon moderne, pendant trois quarts de siècle depuis Meiji, a
expérimenté presque toutes les sortes de guerres. Citons ici la statistique des
morts à cause de ces guerres. La guerre sino-japonaise en 1894-1895
compta 17.000 soldats morts ; la russo-japonnaise en 1904-1905,
100.000 ; la guerre du Pacifique 1.509.000 soldats morts et 672.000 civils
morts. Dans la comparaison de ces trois guerres, le taux d'augmentation
des victimes est spectaculaire : de 1 à 6, et à 130 ! Notamment le cas de
Hiroshima est symbolique : par une seule bombe et en un instant, 100.000
tués, le même nombre que les soldats morts en 1904-1905 mais cette fois
presque tous des civils, femmes, enfants et vieillards...
Le Japon ne doit pas oublier non plus les 22.200.000 victimes de la
guerre en Chine dont le peuple réuni avait résisté par guérillas contre
l'agression des armées japonaises, et les victimes et la méfiance des pays de
l'Asie du sud-est pendant la dernière guerre.
b) Les trois enseignements que le peuple japonais a tirés de son expé
rience des guerres modernes.
Ainsi le Japon moderne depuis Meiji, après son long isolement insu
laire si paisible, a construit, pour créer une riche nation moderne indépen
dante, les armées japonaises dont le système fut modelé à l'allemande,
libéré complètement du contrôle civil, directement subordonnées au tenno
(l'Empereur japonais), le souverain absolutiste de droit divin, fondé sur la
norme fondamentale spécifique de kokutai (le génie national) (4).
Au travers de toutes ces guerres qui se sont soldées par un échec final,
le peuple japonais a acquis une expérience nationale extrêmement import
ante, et recueilli un enseignement historique et contemporain, dont voici
les trois aspects :
1 . Le Japon avait recouru à la menace et à l'emploi de la force et entre
pris des guerres agressives, notamment depuis 1931, toujours au nom de la
« légitime défense ».
2. Le Japon depuis Meiji, désirant sa propre indépendance et sa pro
pre sécurité nationales, avait construit, agrandi et renforcé ses armées et
armements. A long terme, cela avait intensifié la tension internationale,
provoqué l'explosion de guerres.
(4) T. Fukase, « Le fonctionnement de la Constitution japonaise de 1946 », cette Revue,
1959, pp. 365-369. 990 DE QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS ET UNIVERSELS
3. Le peuple japonais a connu et souffert par lui-même de toutes ces
guerres, et notamment de la guerre du Pacifique, guerre mondiale, totale et
nucléaire (5).
Cette expérience nationale japonaise, où ces trois facteurs de base se
sont accumulés, est sans aucun doute « unique ».
C'est là la condition objective et fondamentale pour la formation du
principe pacifique constitutionnel japonais.
2) Traits originaux du principe pacifique constitutionnel japonais
dans le courant universel pour la paix mondiale
a) Processus spécifique de confection de la nouvelle Constitution.
On sait bien que la Constitution japonaise de 1946 est une constitution
« made in occupied Japan », et que le général MacArthur, Commandant
Suprême pour les Puissances Alliées (C.S.P.A.), est intervenu d'une
façon décisive dans la rédaction et la confection du nouveau principe paci
fique. On peut donc y voir une position politique et stratégique américaine
pour prévenir à jamais l'éventuelle menace militaire japonaise contre les
États-Unis dans l'Océan Pacifique et en Extrême-Orient.
Mais — il faut le préciser — le principe pacifique constitutionnel
japonais résulte en fait d'une synthèse de divers éléments étrangers et japo
nais :
1. L'opinion générale des Alliés au sein de la Commission de
l'Extrême-Orient, l'organe suprême de décision et de contrôle pour la poli
tique de base de l'occupation japonaise. L'U.R.S.S., l'Australie, la Nouv
elle Zélande et les Philippines, demandèrent vigoureusement l'abolition
du régime de tenno, craignant un futur militarisme japonais.
Le C.S. P. A. dut donc considérer cette opinion générale demandant
l'assurance de la paix japonaise et calmer la méfiance et la crainte des
Alliés.
2. Les éléments américains. Ils sont triples.
D'abord, le Gouvernement de Washington ne refuse pas le réarme
ment japonais dans la nouvelle constitution, mais demande que soit assuré
nettement le contrôle civil des futures armées japonaises.
Ensuite, les principes constitutionnels américains de la souveraineté du
peuple, du respect des droits naturels de l'homme, et l'idée de la « mise
hors la loi » de la guerre (6), y sont introduits.
Enfin, et surtout, les sentiments pacifiques personnels du général
MacArthur qui a voulu donner un exemple de désarmement complet au
profit d'une organisation pacifique mondiale, et souhaité que le Japon
devienne « la Suisse dans l'Orient ».
(5) T. Fukase, Senso no hoki, Sanseido, 1977, p. 6 ; du même, Naganumasaiban ni
okeru Kenpo no gunshuku-heiwashugi, Nihonhyoronsha, 1975, p. 296.
(6) Cf. T. Fukase, « The concept of peace in postwar Japan », in Peace Research in
Japan, 1974-1975, The Japan Peace Research Group, 1976, pp. 91-92 ; C.C. Morrison, The
Outlawry of War, Willet/Colby, 1927 ; O. Kuno, Kenpo no ronri, Misuzushobo, 1969, pp.
47-65. DE LA PAIX CONSTITUTIONNELLE JAPONAISE 991
3. Les éléments japonais. Ils sont triples aussi.
D'abord une horreur généralisée de la guerre, après la défaite.
Ensuite, le Gouvernement de Tokyo accepta le principe de désarme
ment pour éviter à tout prix l'abolition du régime de tenno, et pour épar
gner un budget tout entier axé vers la reconstruction de l'économie
détruite.
Enfin et surtout, le Premier Ministre Shidehara, qui avait été respon
sable de la diplomatie pacifique (contre le militarisme) entre 1924 et 1931,
exprima son idée — profonde et perspicace — d'une constitutionnalisa-
tion de la paix, confidentiellement le 24 janvier 1946, au général MacAr-
thur.
Celui-ci fera une synthèse de tous ces éléments, en combinant le maint
ien du régime de tenno-symboXz avec le principe de la paix. Les gouverne
ments Shidehara et Yoshida apporteront leur concours à cette œuvre.
b) Trois originalités dans « les deux grands courants ».
La Constitution pacifique japonaise, notamment son article 9, fut
influencée par ces acteurs et facteurs divers, après la défaite, sous l'occupa
tion des Alliés.
Après un débat sérieux des deux assemblées pendant trois mois et
demi, cette Constitution fut adoptée par une écrasante majorité et l'opi
nion publique d'alors approuva à une très forte majorité d'environ 70 % la
nouvelle formule de renonciation à la guerre.
Cette approbation parlementaire et populaire reflète la dure expé
rience nationale japonaise avec ses trois aspects que j'ai montrés plus haut.
Tosiyosi Miyasawa, le plus eminent constitutionnaliste japonais, a
écrit que l'article 9 de la Constitution « n'est autre chose que l'aboutiss
ement logique des deux grands courants, l'un pour le désarmement, l'autre
pour bannir la guerre d'agression, tous les deux étant les efforts déjà tradi
tionnels de nos jours pour la paix mondiale exprimés dans la Charte des
Nations-Unies et les autres » depuis la S.D.N. (7).
Il faudrait situer la Constitution pacifique japonaise, comme Miya
sawa l'a parfaitement écrit dans des phrases succinctes, dans « les deux
grands courants » et « les efforts » universels pour « la paix mondiale », et
aussi mettre en relief les points originaux que la formule japonaise veut y
apporter, fondée sur son expérience nationale des guerres modernes.
On examinera ces traits originaux du point de vue à la fois japonais,
français et universel dans leurs trois aspects suivants :
1 . Renonciation à toutes sortes de guerres.
Dans l'histoire des idées pacifiques de l'humanité, la théorie qui distin
gue entre les guerres justes et injustes, et qui interdit la guerre d'agression,
est aussi ancienne que moderne.
Rappelons la doctrine grecque de la guerre juste pour sauvegarder la
liberté et l'indépendance de l'État-police, celle du Moyen Age fondée sur la
théorie du droit naturel et la théologie catholiques, celles de Vittoria et de
Grotius qui sont fondateurs, à mon avis, non seulement du droit interna-
(7) T. Miyasawa, Kakkoku-kenpo no hanashi, Yushindo, 1962, p. 159. 992 DE QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS ET UNIVERSELS
tional mais aussi du constitutionnalisme modernes, et aussi à travers les
idées pacifiques des « philosophes des lumières », notamment Saint-
Pierre, Montesquieu et Rousseau, celle de la Révolution française qui, tout
en rationnalisant et laïcisant l'ancienne théorie de la guerre juste, la consti-
tutionnalisa pour la première fois dans l'histoire humaine en ces termes
magistraux :
« La Nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans le but
de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre la liberté
d'aucun peuple » (décret du 22 mai 1790, titre VI de la Constitution du 3 sep
tembre 1791. Cf. l'article 119 de celle du 24 juin 1793). (8).
Les Constitutions françaises de la IIe et IVe Républiques ont repris la
même formule dans leur Préambule, et la dernière y joignit un principe
bien actuel :
« Sous réserve de réciprocité, la France consent aux limitations nécessair
es à l'organisation et à la défense de la paix ».
On pourrait discuter de la portée pratique de ces déclarations constitu
tionnelles françaises, mais on ne devrait jamais sousestimer leur impor
tance théorique et leur influence sur les Constitutions étrangères (9), et sur
le droit international public contemporain.
Je crois que la formule de la Révolution française annonce celle du
pacte Briand-Kellog et de la Charte de l'O.N.U. qui ont organisé judicieu
sement les techniques juridiques et politiques pour repousser la guerre
d'agression, ou plutôt pour interdire le recours à l'emploi de la force sauf
dans le cas de la légitime défense (10).
Or, la Constitution japonaise, tout en énonçant le principe de l'ind
épendance nationale sur un pied d'égalité avec les autres pays ainsi que le
principe de la poursuite d'une « paix perpétuelle » reposant sur la con
fiance dans l'opinion publique internationale stipule dans son article 9
l'interdiction de toutes sortes de guerres.
Pourquoi ? C'est parce que le Japon s'est engagé dans les guerres
agressives toujours au nom de la légitime défense individuelle ou collective
(10), seul cas de guerre licite sous le pacte Briand-Kellog et la Charte de
l'O.N.U.
Si le Japon renonce à toute guerre agressive, il s'ensuit qu'il doit
renoncer aussi à la guerre même au nom de la légitime défense, c'est-à-dire,
à la guerre dite « défensive ».
La difficulté est de distinguer la guerre de légitime défense de la guerre
d'agression. D'après quel critère et qui tranchera la distinction ? L'O.N.U.
continue ses efforts pour la préciser plus efficacement, et par exemple le
récent « consensus » de son Assemblée Générale sur « la définition de
(8) T. Fukase, Sensohoki to gunbiteppai no hoshisoshitekikenkyu, in Kenpo no gendaite-
kikadai, Yuhikaku, 1972, pp. 1-236.
(9) T. Fukase, Théorie et réalités, op. cit., pp. 1112-1113.
(10) Sur les doctrines, v. T. Fukase, Eniwasaiban niokeru Heiwakenpo no bensho,
Nihonhy oronsha, 1967, pp. 134-137, 182-185. DE LA PAIX CONSTITUTIONNELLE JAPONAISE 993
l'agression » (le 14 décembre 1974) est très précieux (11), mais elle est cons
ciente que cette distinction en réalité est souvent extrêmement difficile et
pratiquement impossible en cas de guerre nucléaire (12).
En 1925 déjà, le grand internationaliste Hans Wehberg a expliqué que
« l'État qui renoncerait à la guerre défensive comme à la guerre offensive
rendrait un grand service à la cause de la paix » (13). Cette idée déjà classi
que de « la mise hors la loi de la guerre » au profit d'une organisation paci
fique mondiale, a trouvé un État qui l'a constitutionnalisée...
C'est l'article 9 de la Constitution japonaise.
2. Désarmement nécessaire.
La question du désarmement s'impose quand les armes, au lieu de sau
vegarder la sécurité, la vie, la liberté et le bonheur de leur maître, augment
ent au contraire le risque de les détruire.
Depuis Isaïe (chap. 2 v.4 de l'Ancien Testament) et Michée (chap. 4,
v. 3), depuis le projet de l'Abbé de Saint-Pierre (14), la crainte clairvoyante
des armes de destruction massive de Montesquieu (14), la condamnation
sans réserve de la guerre d'extermination préconisée par Kant {Zum ewigen
Frieden) (15) et la revendication du désarmement complet de Kanzo Uchi-
mura (16), etc., la question du a été longuement débattue,
mais il y a eu peu de réalisations !
Eisenhower définissait le désarmement comme « l'impératif » de
notre temps, Khroutchev proposa à l'Assemblée Générale de l'O.N.U. un
projet de désarmement complet et universel, en 1959, J.F. Kennedy à la
même Assemblée revendiqua la nécessité du désarmement (17), J. Carter
engagea ses efforts continus pour l'élimination des armes nucléaires sur la
terre dans son discours d'inauguration en 1977 (18), la nouvelle Constitu
tion de 1' U.R. S. S. dans son article 28 insère une disposition sur le « désa
rmement universel et complet » ; enfin le Président Giscard d'Estaing for
mula récemment sa politique tendant au désarmement (19). La Chine com
muniste elle-même n'est pas contre le principe d'un futur désarmement uni
versel et complet.
La question du désarmement consiste donc à notre époque à savoir
(11) B.B. Ferencz, Defining International Agression, The Search for World Peace,
Oceana Publications, 1975, vol. 2.
(12) Cf. Ch. de Visscher, Théories et réalités en droit international public, 4e éd., A.
Pedone, 1970, pp. 338-342.
(13) H. Wehberg, Le protocole de Genève, Rec. Cours, 1925-11, p. 45, cit., C. Eagle-
ton, R.I.D.I.P., 1932, p. 504.
(14) T. Fukase, Sensohoki..., op. cit.
(15) Les articles préliminaires 3 et 6. Cf. G. Vlachos, La pensée politique de Kant,
P.U.F., 1962, pp. 566-567.
(16) Un grand chrétien japonais pacifiste, v. R.D.P., 1963, p. 1121. Cf. H. Matsuzawa,
Uchmurakanzo, Chuokoronsha, 1971 ; M. Miyata, Heiwa no shisoshiteki kenkyu,
Sobunsha, 1978, pp. 75-102.
(17) Cit. T. Fukase, Théorie, op. cit., R.D.P., 1963, pp. 1122-1123.
(18) « We pledge perseverence and wisdom in our efforts to limit the world's armements
to those necessary for each nation's own domestic security. We will move this year a step
toward our ultimate goal — the elimination of all nuclear weapons from this earth ».
(19) Le Monde, 26 janvier et 26 mai 1978, cf. F. Mitterand, « Une stratégie pour le
désarmement », Le Monde, 14-15 décembre 1977. 994 DE QUELQUES ASPECTS PARTICULIERS ET UNIVERSELS
« quel » désarmement et « comment » le réalisera-t-on, bien que la ques
tion de savoir « pourquoi » le désarmement demeure encore incomplète
ment résolue.
Ainsi la réalisation du désarmement, dont les divers éléments militai
res, politiques, économiques, psychologiques, sont extrêmement délicats,
sérieux et complexes, s'est soldée très souvent par un échec, malgré tous les
efforts de bonne volonté consacrés à une paix universelle et durable.
Or, pour le Japon, après la défaite, ces questions ont été très simpli
fiées : le désarmement et la décolonisation complets furent un « fait
accompli ».
Encore, sur la question de savoir pourquoi réaliser le désarmement,
rappelons-nous le deuxième aspect de l'expérience nationale japonaise. La
réponse en fut donnée par le résultat de nos propres efforts d'armements
puissants depuis Meiji, qui ont augmenté la tension internationale, et qui
ont provoqué finalement la guerre fatale pour finir par un échec total, et à
quel prix !
C'est le Premier Ministre Shidehara, au mois de janvier 1946, qui a
compris et saisi le moment décisif pour changer l'orientation japonaise, de
la guerre pour la paix, de l'armement pour le désarmement, pour réaliser le
désarmement complet que le Japon et les autres n'avaient pas réussi à réali
ser avant la guerre malgré ses propres efforts entre 1924 et 1931 comme
ministre des Affaires Étrangères.
C'est pour cela qu'il a proposé au général MacArthur la constitution-
nalisation de la renonciation à la guerre et du désarmement complet,
comme un exemple réalisable, non seulement pour la paix japonaise mais
aussi pour la paix universelle à notre âge nucléaire (20).
C'est ainsi qu'est né l'article 9, et notamment son alinéa 2 (21).
3. Un pas en avant même comme un acte unilatéral.
Si la guerre contemporaine est devenue le plus grand mal qu'on doit
éviter à tout prix, comment pourra-t-on assurer la réalisation de cet impér
atif ?
Envisageons ce qu'est la guerre contemporaine. La deuxième guerre
mondiale fut une guerre mondiale, totale et, depuis Hiroshima et Nagas
aki, nucléaire. Elle a coûté plus de 51 millions de morts militaires et civils
(22). Son caractère total fut indiqué, par exemple, par le nombre des morts
et blessés civils anglais et allemands qui dépasse de 100 fois celui de la pre
mière (23).
(20) Sur les idées pacifiques de Shidehara, v. T. Fukase, Senso no hoki, op. cit., pp. 39-
55.
(21) Cf. R. Aron, Penser la guerre, Clausewitz, Gallimard, t. II, 1976, p. 286.
(22) Q. Wright, op. cit., note 3.
(23) F.R. Allen, « Influence of Technology on War », in Technology and Social
Change, 1957, cit. par K. Lang, Military institutions and the sociology of war, Sage Publicat
ions, 1972, p. 135, 265. LA PAIX CONSTITUTIONNELLE JAPONAISE 995 DE
Les guerres après la dernière catastrophe mondiale n'ont pas cessé de
présenter ces caractères, en Corée, au Proche-Orient et au Viet-Nam
notamment (24).
Le progrès et la prolifération des armes nucléaires et leurs moyens de
transport ont été formidables. La puissance nucléaire de destruction est
hallucinante ! On peut annihiler l'humanité 25 fois ou 40 (25). La stratégie
nucléaire, américaine, soviétique ou autre, prévoit l'éventuelle guerre
nucléaire dans laquelle on pourrait massacrer plusieurs dizaines ou centai
nes de millions d'hommes.
Même si l'on désire éviter cette catastrophe, il y aurait plusieurs causes
possibles d'éclatement : par accident, faux-calcul, folie, instigation,
détournement, etc.. ! Si l'on décide de n'employer jamais cet instrument
super-meurtrier, alors on peut bien douter de l'effet de menace ou de la cré
dibilité de dissuasion elle-même (26).
C'est là, me semble-t-il, un système (27), fondamentalement opposé
au constitutionnalisme moderne (28), dont la norme fondamentale est le
respect des droits naturels de l'homme. On y voit un symptôme de la déca
dence de notre civilisation.
Or, le peuple japonais a connu la réalité des guerres contemporaines,
mondiales, totales et des bombardements atomiques (le plus grand des
fléaux à notre âge nucléaire ! ).
C'est pour cela que la nouvelle Constitution japonaise a déclaré solen
nellement, en tête de son Préambule : « Nous, peuple japonais..., décidés
résolument à ne jamais plus faire entraîner les désastres horribles de la
guerre par l'action du Gouvernement,... établissons fermement cette Const
itution ».
L'esprit du texte a été clairement expliqué par Shidehara à l'Assemblée
Constituante de 1946. Il a déclaré que « la guerre contemporaine et la civi
lisation ne peuvent plus être compatibles. Si la civilisation n'abolit pas la
guerre avant qu'elle soit détruite, c'est la guerre qui anéantira la civilisa
tion », et que le progrès technique engendrera des armes de destruction
massive beaucoup plus effroyables que celle de Hiroshima, et qu'un jour
viendrait où les nations du monde, éventuellement après une annihilation
générale de nombreuses villes, se réveilleraient pour abolir enfin la guerre.
Le Japon devait s'efforcer, prévoyant cette évolution inévitable, « de sup
primer toutes les chances d'emploi de ces armes au lieu de s'acharner à en
(24) La guerre vietnamienne est une guerre révolutionnaire pour l'indépendance nationale
par guerillas, comme la résistance chinoise pendant la guerre sino-japonaise de 1937-1945, qui
a entraîné 1 million de morts du F.L.N., 163.000 du gouvernement sud-vietnamien, 2 millions
de civils-morts, 7 millions de civils-réfugiés, sans parler ici des victimes nord-vietnamiennes,
56.000 soldats américains morts (Hokkaido-shinbun, le 24 janvier 1973). L'éventuel emploi
des armes nucléaires fut souvent suggéré pendant cette guerre par l'autorité américaine, mais
les bombardements étaient aussi meurtriers que des bombes atomiques tactiques (14.900.000
tonnes de T.N.T.).
(25) Cf. R. Clarkb, Thescience of war and peace, Jonathan Cape, 1971 (tr. japonaise, p.
39).
(26) Par ex. T. Toyoda, Kakusenryakuhihan, Iwanamishinsho, 1965, Y. Sakamoto,
Kakujidai no kokusaiseiji, Iwanami, 1967, etc.
(27) S. Tanaka, « Gendai no senso », in Gendai no senso, Iwanamikoza Gendai, 7,
1963, pp. 35-36.
(28) A. Rapoport, tr. par H. Seiki, Gendai no senso to heiwa no riron, Iwanamishinsho,
1969, pp. 176-178.

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