In Memoriam Arthur Taylor von Mehren (1922-2006) - article ; n°1 ; vol.58, pg 213-218

De
Revue internationale de droit comparé - Année 2006 - Volume 58 - Numéro 1 - Pages 213-218
6 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
Lecture(s) : 8
Nombre de pages : 6
Voir plus Voir moins
R.I.D.C. 1-2006
IN MEMORIAM
Arthur Taylor von MEHREN (1922-2006)
Arthur von Mehren est décédé paisiblement après une courte maladie le
17 janvier dernier dans sa 84
ème
année. Avec lui disparaît une figure
mondiale du droit international privé et du droit comparé, dont le
rayonnement international est attesté par les Mélanges qui, sous le titre
évocateur
Law and Justice in a Multistate World
, lui avient offerts pour son
80
ème
anniversaire et auxquels avaient collaboré 54 auteurs du monde entier.
Ce fut d’abord un grand universitaire, l’homme d’une seule Université,
Harvard, où il fit ses études et où il enseigna à des générations d’étudiants
depuis 1946 jusqu’à la fin de sa vie.
Comme auteur, il se spécialisa très tôt en droit international privé et en
droit comparé. Il a imprimé sa marque sur les deux aspects du droit
international privé : les conflits de lois avec le
Case-book
intitulé
Conflict of
Laws : American, Comparative, International
qu’il a établi avec Symeon C.
Symeonides et Wendy C. Perdue (2
ème
éd., 1998) et les conflits de
juridictions où il s’est illustré par son cours de 1980 à l’Académie
internationale de La Haye sur la reconnaissance et l’exécution des jugements
étrangers. Ce sont aussi les conflits de juridictions qui ont retenu son
attention pour le Cours général donné à cette même Académie en 1996, mais
cette fois davantage sous l’angle de la compétence judiciaire internationale.
Il s’était aussi intéressé à l’arbitrage commercial international comme le
prouve son ouvrage rédigé en 1999 (avec T. Varady et J. Barcelo).
Il fut, sans aucun doute, la personnalité centrale de la délégation
américaine lors des longues années de négociations en vue de l’élaboration
d’une convention sur la compétence et la reconnaissance des jugements
étrangers dans le cadre de la Conférence de La Haye de droit international
privé. Il y défendait avec énergie, mais aussi avec une grande courtoisie, les
positions américaines.
Il était également un comparatiste de renom. Et cela avait commencé de
bonne heure puisqu’il avait passé un an à Zurich et un an à Paris à la fin des
années quarante. Déjà, il traitait du droit international et comparatiste. Il
s’intéressait particulièrement aux droits européens, spécialement les droits
allemands et français, mais il s’était tourné aussi vers le droit japonais sur
REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARÉ
1-2006
214
lequel il a beaucoup écrit. Son oeuvre de comparatiste est immense. Il en
émerge son ouvrage célèbre
The Civil Law System : an Introduction to the
Comparative Study of Law,
un
Case-book
mondialement utilisé. La
deuxième édition est de 1977 et la troisième doit sortie en mars 2006. En
grand comparatiste, il avait enseigné dans de nombreuses universités
étrangères, à Tokyo, à New Delhi, à Londres, à Cambridge, à Berlin.
Mais c’est sans doute avec la France qu’Arthur von Merhen avait les
liens les plus étroits et les plus cordiaux. Il a déjà été indiqué qu’il avait
passé une année d’études à Paris dans sa jeunesse. Plus tard, il avait été
Professeur associé à l’Université de Paris 1 et à l’Université de Paris II et se
tenait parfaitement au courant de l’évolution du droit français. Il était aussi
membre de la Société de législation comparée. Tout ceci explique pourquoi
l’Université de Paris II lui avait conféré en 2000 le titre de Docteur Honoris
Causa de l’Université, titre dont il était très fier.
Mais derrière le professeur et le savant, il y avait l’homme, un homme
particulièrement attachant. Son autorité n’avait rien de guindée et comme
cela a été mentionné, il était toujours d’une grande courtoisie, même dans
les controverses les plus acharnées. Son accueil était chaleureux et sa grande
bonté se lisait sur le sourire qui illuminait son visage.
Il nous manquera cet été à Utrecht, lors du Congrès de l’Académie de
droit international comparé dont il était un membre assidu et il y aura un
grand vide.
Hélène GAUDEMET-TALLON
Denis TALLON
_______________________
Arthur von Mehren a excellé dans bien des branches du droit, et
notamment en droit civil des contrats, en droit international privé et dans le
secteur de l’arbitrage commercial international. Les spécialistes diront tout
ce qu’il a apporté dans chacune de ces matières, auxquelles il a
définitivement attaché son nom. Mais c’est surtout le comparatiste que nous
voudrions évoquer ici, dans cette
Revue
à laquelle il a jadis collaboré et qu’il
tenait pour l’un des instruments privilégiés du rayonnement de la culture
juridique française.
On s’est parfois demandé si Arthur von Mehren avait une vocation
innée de comparatiste. Nous serions, pour notre part, tenté de le croire, tant
il avait cette curiosité naturelle et cette faculté de sympathie qui sont la
marque de tous les « grands » dans cette discipline. Même si l’on se plaît à
noter que son premier article publié a porté sur « la conception judiciaire de
INFORMATIONS
215
la législation dans l’Angleterre des Tudor » (1947), il est certain qu’il a su
très vite dépasser les frontières de son propre système pour s’intéresser à
l’étude des droits étrangers. Son ouverture sur le monde était d’autant plus
remarquable que, sur le plan universitaire, depuis ses années de
college
jusqu'à ses derniers jours, soit de 1939 à 2006, il est resté fidèle à son
Alma
Mater
de Harvard : et, dans la mesure où celle-ci n’a jamais cessé d’être le
foyer prestigieux où se forment la plupart de ceux qui sont appelés ensuite à
enseigner dans les grandes
law schools
américaines, on peut dire qu’il a été,
dans le domaine du droit et pendant près de soixante ans, « le maître de tous
les maîtres » aux Etats-Unis. Après des études brillantes, qui l’ont conduit,
juste avant son frère jumeau Robert, au poste envié de président de la
Harvard Law Review
, il a été nommé professeur assistant dès 1946, un an
seulement après l’obtention de son LL.B. et tout juste après avoir s’être vu
décerner le Ph.D. en
Government
, puis professeur en 1953, et il a occupé, à
partir de 1976, la fameuse chaire Story, dont il a continué à porter le titre
(que justifiait d’ailleurs le maintien de son activité) au-delà même de son
accès à l’éméritat en 1993. C’est là qu’il a inauguré, puis développé son
enseignement du droit comparé et donné à des générations d’étudiants
l’exemple le plus accompli d’un universitaire dévoué à sa tâche, semeur
d’idées et éveilleur de vocations.
Sa carrière de comparatiste a, en fait, coïncidé avec celle d’enseignant,
puisqu’elle a aussi débuté en 1946 par une année passée à la Faculté de droit
de l’Université de Zurich (1946-47), puis s’est poursuivie en 1947-48 à
Berlin, où il a servi comme chef de la branche « législation » au sein du
Gouvernement militaire d’occupation des Etats-Unis, et en 1948-49 à Paris,
où il a encore étudié une année à la Faculté de droit. Et c’est la connaissance
ainsi acquise des droits allemand et français qui l’a amené à rédiger son
fameux ouvrage
The Civil Law System : an Introduction to the Comparative
Study of Law
, qui demeure sans doute l’une de ses oeuvres majeures dans le
domaine du droit comparé. Ce
casebook
, conçu suivant les canons
américains, en ce sens qu’il combine des textes écrits par l’auteur avec des
documents législatifs, jurisprudentiels ou doctrinaux traduits par ses soins, a
connu, partout dans le monde, un succès considérable, qui en a fait un
véritable classique : publié pour la première fois en 1957 avec une préface
de Roscoe Pound, il a été réédité (et rénové) en 1977 avec le concours de
James R. Gordley, en attendant une troisième édition qui doit paraître
incessamment. C’est grâce à lui que beaucoup de
common lawyers
ont pu
s’initier aux droits de tradition romano-germanique, tandis que bien des
juristes d’Europe continentale y ont puisé une meilleure compréhension de
leur propre système : car, comme tout bon ouvrage de droit comparé, celui-
ci peut naturellement être lu dans les deux sens. Par la suite, Arthur von
Mehren a persévéré dans cette voie, où le nombre de ses articles portant sur
REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARÉ
1-2006
216
le Code civil français ou sur la procédure civile allemande témoigne de sa
parfaite maîtrise. Il est d’ailleurs souvent revenu en Europe pour y
enseigner, notamment au Séminaire d’études américaines de Salzbourg en
1953 et 1954, à l’Université de Francfort comme
Visiting Professor
en 1967,
à celle de Rome comme
Fulbright Research Professor
et
Guggenheim
Fellow
en 1968-69, en Grande-Bretagne comme
Visiting American
Professor to the British Law Faculties for Private International Law
en
1976, aux Universités de Paris I et Paris II comme Professeur associé en
1977, à l’Académie de droit international de La Haye en 1980 et en 1996, à
l’Université de Cambridge comme titulaire de la
Goodhart Chair in Legal
Science
en 1983-84, etc. Il y a également participé à de multiples colloques,
prononcé des conférences et poursuivi des recherches, comme en Angleterre
à maintes reprises ou à Berlin en 1991-92.
Mais le « droit comparé » ne couvre pas seulement les deux univers de
la common law et du
civil law
, comme on pouvait encore le penser au début
du XX
ème
siècle, et chacun admet aujourd’hui qu’il doit s’élargir aux
dimensions du monde. Arthur von Mehren a aussi porté son attention sur
l’Asie : d’abord le Japon, où il a été
Fulbright Research Professor
à la
Faculté de droit de l’Université de Tokyo en 1956-57, puis l’Inde, où il a été
consultant de la Fondation Ford en matière de formation juridique et
Visiting
Professor
à l’
Indian Law Institute
de New Delhi en 1962-63. Sur ces deux
pays, il a également beaucoup publié, et son ouvrage
Law in Japan : The
Legal Order in a Changing Society
, publié en anglais en 1963, a même été
traduit en japonais en 1965. Il a enfin dirigé pendant deux ans le programme
d’
East Asian Legal Studies
à Harvard et effectué une brève mission
d’enseignement à la
City University
de Hong-Kong en 1995.
Cette activité inlassable est à l’origine d’une oeuvre écrite considérable
(dix ouvrages, quatre monographies et près de deux cents articles ou
book
reviews
), notamment dans le domaine du droit comparé, et qui reste très
actuelle parce qu’elle s’attaque aux problèmes fondamentaux. Il faut
d’ailleurs noter que son auteur ne s’est jamais beaucoup attardé sur les
questions théoriques de méthodologie relatives à ce qu’il préférait appeler
l’« étude comparée du droit », tant il lui semblait évident que chacun doit
découvrir, en la matière, sa propre voie et qu’en fin de compte, c’est encore
l’expérience qui constitue ici le meilleur guide. De même, il s’est peu
intéressé à la distinction que l’on cherche parfois à établir entre l’étude des
droits étrangers et celle du droit comparé : et s’il a souvent fait de la
« vraie » comparaison (dans le
Civil Law System
comme dans beaucoup de
ses articles et dans les trois chapitres sur les contrats qu’il a écrits pour
l’
Encyclopédie internationale de droit comparé
), il a su aussi se limiter,
quand c’était nécessaire, à l’analyse d’un droit particulier, en considérant
que sa tâche première était de rendre ce droit compréhensible aux juristes
INFORMATIONS
217
d’un autre pays, en se plaçant, certes, dans une perspective comparative,
mais sans avoir à procéder à une confrontation point par point. Et c’est bien
dans cet esprit qu’il a écrit, sous le titre
Law in the United States : A General
and Comparative View
(1988), une introduction au droit des Etats-Unis
principalement destinée aux juristes étrangers.
Encore faut-il, bien sûr, qu’une telle comparaison soit utile et qu’elle
serve à toutes les fins qui lui sont traditionnellement assignées. En
particulier, et comme on peut s’y attendre de la part d’un juriste américain,
Arthur von Mehren est toujours resté attentif aux besoins de la pratique, en
sa double qualité de consultant et d’arbitre international : et cette ouverture
se ressent dans beaucoup de ses écrits. Il ne pouvait oublier, d’ailleurs, que,
juste après l’obtention de son LL.B., il avait, comme beaucoup des meilleurs
étudiants en droit aux États-Unis, servi de
clerk
à un juge fédéral, Calvert
Magruder,
senior judge
de la Cour d’Appel du Premier Circuit, qui a laissé
un nom célèbre dans l’histoire judiciaire du pays, et il a dit combien sa
formation en avait été enrichie. Il a aussi rempli toute une série de fonctions
importantes auxquelles le prédisposait sa connaissance des droits étrangers,
comme celles de Vice-Président, puis Président et enfin Président d’honneur
de l’
American Society of Comparative Law
(qui a succédé à l’ancienne
Association américaine pour l’étude comparée du droit, dont il avait été l’un
des fondateurs),
editor
(de 1952 à 1986) de l’
American Journal of
comparative Law
, membre de l’
Editorial Committee
de l’
Encyclopédie
internationale de droit comparé
et
editor
de son volume VII sur le droit
général des contrats, membre de
l’Advisory Committee
du Département
d’État en matière de droit international privé et membre de la délégation des
États-Unis à bien des conférences chargées de la négociation de conventions
internationales, notamment à La Haye et jusqu'à l’été 2005, conseiller auprès
du Rapporteur pour le Second
Restatement
sur les contrats, conseiller (de
1987 à 1990) auprès de
l’Academy of Jurisprudence and Legislation
de
Porto-Rico sur un projet de codification du droit international privé dans ce
territoire, etc. Les honneurs ne lui ont pas manqué : membre de plusieurs
Académies, comme l’Académie américaine des arts et des sciences ou
l’Académie internationale de droit comparé (dont il suivait avec une grande
assiduité les Congrès quadriennaux), et de l’Institut de droit international
(où il a joué le rôle de rapporteur de 1984 à 1989), titulaire de décorations
étrangères (tel l’Ordre du Soleil Levant, qui lui fut décerné par le Japon en
1989), Docteur
honoris causa
de plusieurs Universités (Louvain en 1985,
Paris II en 2000) et
Honorary Fellow
de Downing College, Cambridge,
lauréat de nombreux prix (depuis le Prix Leonard J. Theberge, offert en
1987 par la Section de droit international de l
’American Bar Association
« pour services éminents dans le domaine du droit international privé »
jusqu’au Prix Canada, décerné par l’Académie internationale de droit
REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARÉ
1-2006
218
comparé en 2002 et au
Lifetime Achievement Award
conféré par la Société
américaine de droit comparé en 2004) - et la liste pourrait indéfiniment
s’allonger.
Mais plus qu’à ces distinctions, il était sensible aux témoignages
d’estime et d’amitié qui lui parvenaient de tous les continents, et l’une de ses
grandes joies fut, en 2002, de recevoir l’ouvrage de Mélanges que lui
avaient offerts, lors d’un symposium destiné à lui rendre hommage, ses
disciples, ses collègues et ses amis, sous un titre -
Law and Justice in a
Multistate World
- qui, en reprenant un terme qu’il avait lui-même contribué
à forger, évoque parfaitement sa double orientation vers l’international :
droit international privé et droit comparé. Quant à son contenu, il reflète
aussi fidèlement la diversité de ses centres d’intérêt et l’universalité de son
rayonnement.
On ne saurait pourtant oublier dans cette
Revue
les liens étroits qu’il
avait avec la France, qu’il comprenait peut-être mieux que beaucoup
d’autres. Les juristes de notre pays ont à son égard une dette toute
particulière de gratitude, et notamment la Société de législation comparée,
dont il était membre depuis de longues années et avec laquelle il avait lancé,
à Harvard, en 1979, les Premières Journées juridiques franco-américaines,
suivies des Secondes Journées tenues à Paris en 1983.
Il faut s’y résoudre : nous ne reverrons plus cette silhouette familière,
ce sourire bienveillant, ce visage serein et empreint de tant de bonté. Le
souvenir que nous garderons de lui n‘est pas seulement celui d’un travailleur
infatigable et d’un esprit ouvert à toutes les cultures ; il est aussi celui d’un
homme de coeur, simple et chaleureux, généreux et attentif aux autres, aussi
ferme dans ses convictions que courtois dans la discussion, dont la droiture
enfin n’avait d’égale que la modestie. La perte est immense. Nous voulons
dire à son épouse, Joan, comme à leurs trois fils, George, Peter et Philip,
toute la part que nous prenons à leur peine, qui est aussi celle de tous les
juristes.
Xavier BLANC-JOUVAN
_______________________
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.