Influences climatiques sur l'évolution du droit en Orient et en Occident. Contribution au régionalisme en droit comparé - article ; n°2 ; vol.25, pg 261-276

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Revue internationale de droit comparé - Année 1973 - Volume 25 - Numéro 2 - Pages 261-276
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1973
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Eduard Wahl
Influences climatiques sur l'évolution du droit en Orient et en
Occident. Contribution au régionalisme en droit comparé
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 25 N°2, Avril-juin 1973. pp. 261-276.
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Wahl Eduard. Influences climatiques sur l'évolution du droit en Orient et en Occident. Contribution au régionalisme en droit
comparé. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 25 N°2, Avril-juin 1973. pp. 261-276.
doi : 10.3406/ridc.1973.15206
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1973_num_25_2_15206INFLUENCES CLIMATIQUES
SUR L'ÉVOLUTION DU DROIT
EN ORIENT ET EN OCCIDENT
CONTRIBUTION AU RÉGIONALISME
EN DROIT COMPARÉ*
par
Eduard WAHL
Professeur à la Faculté de droit
de l'Université de Heidelberg
Espace et temps constituent depuis toujours des éléments inséparab
les, lorsqu'il s'agit de saisir un phénomène quelconque apparu sur notre
planète.
Le naturaliste, quant à lui, sait depuis toujours que l'on ne peut
décrire un mouvement sans tenir compte tout à la fois des données
spatiales et temporelles. Ce n'est pas non plus sans fondement que
Kant (1) traite dans la critique de la raison pure, de l'espace et du temps,
comme des catégories a priori de la connaissance humaine. Il est égale
ment indispensable dans toute discipline, de prendre en considération
le « où » de chaque événement.
Dans le célèbre hexamètre latin (2) où un ordre déterminé est
imposé pour le récit d'un événement, les grammairiens inséraient le « ubi »
bien avant le « quando ».
Il est vrai que les études historiques et surtout l'analyse évolution-
niste du monde et de tous ses phénomènes ont conduit la réflexion
humaine à sous-estimer les éléments locaux (3). Cela n'a rien d'étonnant,
* L'article reproduit le texte de l'allocution prononcée par l'auteur le 8 décemb
re 1972 à la Faculté de droit de Montpellier lors de la remise des insignes de
docteur honoris causa.
(1) Immanuel Kant, Werke, t. 3, édité par Ernst Cassirer, Berlin, 1913, p. 57
et 63.
(2) Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quo modo, quando. Le Code civil all
emand dans le titre premier du deuxième livre en déterminant l'obligation d'exécuter
la prestation s'est inspiré de l'ordre de cette chrie.
(3) Cf. Pierre La vigne, Climats et Sociétés, Paris, 1966, surtout dans le chapitre
« Réflexions sur les disparités de développement », p. 13 et s., dans lequel l'auteur 262 INFLUENCES CLIMATIQUES SUR L'ÉVOLUTION DU DROIT
lorsque l'on considère que les anciens auteurs n'ont jamais songé à décrire
le climat sous lequel se déroulaient les événements dont ils traitaient,
et en fonction duquel ils élaboraient leurs thèses et les normes de conduite
applicables aux hommes. Ils pensaient à juste titre que leurs lecteurs
appartenaient à la même partie du monde qu'eux-mêmes et connaissaient
dès lors les conditions naturelles servant de fond à leurs conclusions.
Il faut de surcroît ajouter à cela que les possibilités de voyage jusqu'à
une époque récente étaient extrêmement limitées.
Le médecin grec, Hippocrate (4), est le premier à avoir consacré,
dans le cadre de sa discipline, une étude aux considérations spatiales ;
étant né sur une des îles de la mer Egée, il connaissait de par son expé
rience personnelle aussi bien les conditions de vie en Orient qu'en Occi
dent. De même, Montesquieu, le premier à avoir porté à la conscience
générale (5) l'importance des différentes conditions naturelles et en par
ticulier celle du climat au regard de YEsprit des lois, avait derrière lui
l'expérience d'un grand voyageur. Parmi les philosophes de notre siècle
le Japonais T. Watsuji, élève de Heidegger, occupe une place particul
ière. Il a donné naissance à tout un système philosophique basé sur la
connaissance personnelle du monde occidental et de son antipode, l'Ex
trême-Orient. Il a fait apparaître comme facteurs déterminants du destin
et de la mentalité des peuples et des individus, non pas seulement comme
Heidegger, l'époque de leur naissance et de leur disparition, mais égal
ement le lieu, la région, la partie du monde, dans laquelle se déroule leur
existence (6).
Schopenhauer (7), que j'aimerais citer comme exemple inverse,
a invoqué les Vedas pour justifier ses conceptions pessimistes, sans tenir
compte des catastrophes naturelles et des difficultés climatiques considé
rables, qui sont caractéristiques du continent indien et de la vie de ses
habitants.
s'élève contre la thèse selon laquelle l'évolution se poursuit de la même façon dans
le monde entier. Cette thèse constituait le point de départ de la théorie évolution-
niste. Dans sa fameuse conférence inaugurale comme professeur d'histoire à Jena :
« Qu'est-ce que l'histoire universelle et dans quel but l'étudie-t-on ? », Schiller croit
encore comme allant de soi que la connaissance des coutumes et usages des indigè
nes des autres continents nous éclaire sur nos propres origines. Constantinesco,
Rechtsvergleichung, t. 1, Cologne, 1971, p. 55 et s. estime également que toute
théorie ptoléméenne du droit comparé par l'extension de l'horizon scientifique doit
céder à la vue copernicienne (p. 35 et s.).
(4) Paulys Real-Ency clopädie der Classischen Altertums- Wissenschaft, t. 8,
Stuttgart, 1913, colonne 1801, particulièrement col. 1815/16.
(5) Pierre La vigne, op. cit., p. 51 et s. dans le chapitre « Réhabilitation de la
théorie des climats de Montesquieu ».
(6) J'ai trouvé la première référence à Watsuji dans la revue Der Nerven-
artz, vol. 37, 1966, p. 394, où le professeur Kimura de l'Université de Kyoto, a
publié un article comparatiste sur les maladies dépressives en Allemagne et au Japon.
Il invoque non seulement l'œuvre de J.G. Herder (cf. note 14), mais aussi celle de
Watsuji dont il expose brièvement les théories sur l'importance du climat. Après la
mort de Watsuji, le gouvernement japonais a publié son œuvre principale, Fuhdo,
en anglais, sous le titre A Climate, Tokyo, 1961.
(7) Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, t. 1, livre 4, § 68, édité
par Frauenstädt, vol. 2, 2. éd., p. 446 et s., surtout p. 458 et s. EN ORIENT ET EN OCCIDENT 263
De même le droit comparé, dont l'objet est de confronter les diffé
rentes législations existantes en des lieux différents à une même époque,
contrairement à l'histoire du droit, qui traite de la succession des diffé
rentes règles juridiques sur un même territoire, accorde trop peu d'im
portance à l'influence du lieu sur la genèse du droit et sa spécificité
propre. Dans le traité d' Arminjon, Nolde et Martin Wolff (8), aucune
importance n'est accordée aux conditions naturelles en tant qu'éléments
permettant de distinguer les différents systèmes juridiques, c'est-à-dire
les différentes familles de droit généralement admises. En effet, il y a eu
des réceptions de droit d'un continent à l'autre. Les Anglais et les autres
nations colonisatrices d'après un vieux principe emportèrent leur droit
dans les territoires qu'ils avaient colonisés (9). Il y eut également les
grandes conquêtes aboutissant à la fondation des empires qui s'efforçaient
de faire adopter leur propre droit dans les différentes parties de l'empire ;
mais une chose me semble cependant certaine : il existe un droit occi
dental, c'est-à-dire un droit né à l'ouest adapté aux conditions de vie
occidentale, et un droit oriental, c'est-à-dire un droit né à l'est, adapté
aux conditions de vie orientale.
Cependant un point mérite d'être souligné. Alors que le droit comp
aré classique poursuivait la grande tradition universaliste (10) du vieux
droit naturel en s'efforçant de trouver un droit commun à tous les pays,
tout au moins à tous les pays civilisés — rappelons à ce sujet Lambert,
Saleilles, Lévy-Ullman en France, Joseph Köhler en Allemagne — , la
conception moderne, selon laquelle il existe un droit idéal ou naturel
(8) Arminjon-Nolde- Wolff, Traité de droit comparé, Paris, 1950, t. 1, p. 11,
47 et s. et dans leur lignée Zweigert, dans l'ouvrage dédié à Yntema, XXth Century
Comparative and Conflicts Law, Leyde, 1961, « Zur Lehre von den Rechtskreisen »,
p. 42 et s. D'après lui les comparatistes doivent saisir le style des législations et dé
terminer les grandes familles de droit et l'appartenance des différents pays à ces fa
milles d'après les éléments communs de style. Il invoque entre autres Canon 20 du
Codex juris canonici, qui, pour combler les lacunes de la loi, prescrit d'utiliser le style
et la pratique de la curie romaine. Mais Stilus curiœ ne concerne pas le style du droit
dans le sens général dans lequel Triepel a écrit son livre Vom Stil des Rechts,
Heidelberg, 1947, mais plutôt les clauses de style des actes du Saint Siège ;
cf. Eichmann-MÖRSDORF, Lehrbuch des Kirchenrechts, t. 1, Munich, 1959, p. 123,
note 5.
(9) Cf. Wengler, « Die Anpassung des englischen Rechts durch die Judikatur
in den Vereinigten Staaten », dans l'ouvrage dédié à Ernst Rabel, Festschrift für
Ernst Rahel, 1953, p. 39 et s. qui traite des adaptations de la loi anglaise aux condit
ions locales des territoires américains.
(10) V. à ce sujet, Constantinesco, op. cit., p. 184 et s. et ses citations. Le plus
grand succès de cette direction universaliste du droit comparé me semble la formule
de l'article 38 du Statut de la Cour Internationale de La Haye, d'après lequel il
faut combler les lacunes du droit international public par les principes généraux
des législations des pays civilisés. Une certaine réaction dans le sens opposé est appa
rue aux derniers congrès internationaux de l'International Law Association, où la
régionalisation de la juridiction internationale fut discutée. Dans la dernière dizaine
d'années l'O.N.U. s'est occupée elle-même du problème : les gouvernements ns
veulent pas du tout compromettre l'unité du droit international et proposent soit la
formation de chambres spéciales de la cour de La Haye (avec le droit d'un appel
à la cour en séance plénière), soit un usage plus large de tribunaux arbitraux comme
remède au malaise causé par la cour unique. 264 INFLUENCES CLIMATIQUES SUR L'ÉVOLUTION DU DROIT
à contenu variable suivant le degré de développement du pays (11), a
conduit le droit comparé à un régionalisme embryonnaire. Koschaker (12)
s'est prononcé en faveur d'un droit naturel européen en invoquant
l'influence commune du droit romain. M. Constantinesco (13) pense que
l'élaboration de règles de communes devrait d'abord être poursuivie
dans des unions de pays limitées où en effet l'unification du droit a eu
ses plus grands succès pratiques.
Par contre, dans les disciplines voisines telles que l'anthropologie,
l'ethnographie et la géographie la connexion étroite des civilisations avec
leur localisation tant à l'égard de leur origine que de leur développement,
ne pouvait être négligée. L'importance des conditions géographiques pour
l'évolution de la vie humaine se trouve déjà exposée par Johann Cottfried
Herder (14) dans ses fameuses Idées sur la philosophie de l'histoire de
l'humanité. Pour mentionner aussi un auteur plus moderne, je voudrais
citer à ce propos un passage tiré du traité d'ethnographie de Ratzel (15).
Il met l'accent sur l'étroite relation existant entre les conditions naturelles
des pays et leur civilisation et il insiste particulièrement sur l'incitation
au travail provoqué par un climat rude ou par celui des zones tempérées
qui n'ont pas une flore et une faune trop abondantes : cet auteur voit dans
le travail l'élément moteur du développement de toute civilisation.
Les recherches historiques conduisent de même dans les domaines
les plus divers à cette opposition entre l'Orient et l'Occident. Les experts
en histoire des Eglises et des Religions s'efforcent d'apporter des éclai
rcissements sur l'origine des dogmes chrétiens au début de l'ère chré
tienne (16). Ils rencontrent ainsi les différents courants qui se heurtèrent
dans la partie orientale du bassin méditerranéen. De même les recherches
(11) Cf. Sauser-Hall, Fonction et méthode de droit comparé, Genève, 1913,
p. 64, qui rapporte dans le chapitre « Le droit comparé révélateur d'un idéal
juridique relatif », les contributions du début du siècle de Stammler et de Saleilles
en particulier.
Marc Ancel dans le livre dédié à Yntema, op. cit., supra, note 8, tout en con
servant le caractère universel du principe fondamental de la force obligatoire des
contrats, est encore plus sceptique et croit que de nos jours il faut d'abord recons
truire la société ébranlée. Etant donnée la nécessité de ce travail législatif il recon
naît au droit comparé de lege ferenda une très grande importance. Aux deux volu
mes du Livre du centenaire de la Société de législation comparée, Paris, 1969-71,
t. 1, p. 3 et s., M. Ajncel a contribué par un article très impressionnant sur la riche
histoire et les actualités du droit comparé en France.
(12) Koschaker, Europa und das römische Recht, p. 345 et s., p. 367.
(13) Constantinesco, op. cit., pp. 427-428 ; dans le deuxième volume du
Livre du centenaire, op. cit. (supra, note 11), p. 51 et s., M. Boulouis traite des pro
blèmes particuliers du droit comparé dans les groupements régionaux d'Etats pour
la jurisprudence et la création d'un droit uniforme ou harmonisé. Ses exemples
montrent que ces groupements ont toujours une organisation commune plus ou
moins étendue.
(14) Herder, livre 7 de ses Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschh
eit, dans toutes les éditions de ses œuvres complètes.
(15) Ratzel, Völkerkunde der Menschheit, Leipzig, 1888, t. 3, p. 3.
(16) Schäder, Der Mensch im Orient und Okzident, Grundzüge einer eurasia-
tischen Geschichte, Munich, 1960, p. 107 et s. Eduard Meyer, Blüte und Niedergang
des Hellenismus, Berlin, 1925, passim. ORIENT ET EN OCCIDENT 265 EN
entreprises en droit romain, spécialement sur les développements du droit
post-classique, et du droit des provinces romaines, qui ne suivaient pas
simplement le droit de l'empire romain, se trouvent confrontés aux mêmes
questions (17).
Surtout les sciences économiques et sociales se sont interrogées sur
la question de savoir si en dehors de la forme d'économie capitaliste telle
qu'elle est connue dans les pays occidentaux, il existait également un
système de production asiatique, et ce en particulier pour l'agriculture.
Karl Marx s'est intéressé à ce problème et a, tout comme Lénine, apporté
une réponse affirmative à cette question. Lénine reprenait en quelque
sorte les idées de son maître, lorsqu'il désignait dans le cadre de ses ana
lyses la Russie comme un pays à demi asiatique. Dans son étude consa
crée au despotisme oriental Wittfogel (18) l'explique par le besoin en
eau éprouvé en Orient, du fait que seul le seigneur grâce aux installations
destinées à l'irrigation et au drainage, pouvait permettre à l'agriculture
un rendement fructueux. Ainsi seul le seigneur pouvait être propriétaire
de la terre étant seul en mesure de construire et de maintenir les instal
lations (19). Dans cette optique Wittfogel examine la question de savoir
depuis quand en Union Soviétique les références au système économique
agraire asiatique ont été supprimées dans les livres contenant la doctrine
officielle du régime actuel (20).
Ces recherches ont connu un grand essor, en particulier du fait des
efforts entrepris à l'échelle mondiale dans le but de venir en aide aux
(17) Mitteis, Reichsrecht und Volksrecht, Leipzig, 1891 ; Ernst Levy, West
Roman Vulgar Law, Philadelphie, 1951 ; le même, Weströmisches Vulgarrecht im
Obligationenrecht, Weimar, 1956 ; Max Käser, Das Römische Privatrecht, 2.
Abschnitt, « Die nachklasssischen Entwicklungen », Munich, 1959.
(18) Wittfogel, Oriental Despotism, 1957, traduction allemande de l'améri
cain : Die orientalische Despotie, Cologne-Berlin, 1962, avec une bibliographie de
32 pages contenant environ 900 auteurs surtout anglo-saxons et allemands.
(19) En particulier dans les zones côtières de l'Europe du Nord, la nécessité
de protéger les exploitations agricoles contre les inondations de la mer a posé des
problèmes semblables en matière de construction de digues. Dans les associations
de digue créées à cet effet qui apparaissent comme un démembrement des villages
on assista à une évolution dans le sens d'une individualisation des devoirs des asso
ciés au détriment des efforts communs du début : au Moyen Age les digues furent
divisées et attribuées aux associés proportionnellement à la surface de champs
qu'ils possédaient. Ils étaient alors responsables de l'entretien de leur partie de
digue. Suivant le principe wer nicht will deichen, der muss weichen, « qui n'entret
ient pas la digue ne peut rester dans l'association », l'associé devait quitter sa
ferme en cas d'exécution défaillante de son devoir. On reconnut plus tard aux
membres de la famille qui avait une obligation subsidiaire pour le maintien de la
digue, le droit de lui succéder à la ferme grevée de ses charges réelles.
En moderne les solutions pécuniaires prévalent ; les travaux sont confiés
par l'association administrée de nos jours par les autorités publiques, à des entre
preneurs et la charge en incombe en définitive aux associés. Pour les grandes lignes
de l'évolution et les nombreux détails (d'ailleurs très variables), cf. Julius v. Gierke.,
t. 1 1901, t. 2 1907, Die Geschichte des deutschen Deichrechts, t. 2, pp. 5 et 6,
p. 43, p. 107 et s.
(20) Cf. Wittfogel, op. cit. dans le chapitre « Aufstieg und Niedergang der
Theorie der asiatischen Produktionsweise », p. 456 et s., sur Marx, p. 462, sur
Lénine, p. 467, sur les « corrections », p. 470 et s. 266 INFLUENCES CLIMATIQUES SUR L'ÉVOLUTION DU DROIT
pays en voie de développement. Le fait de savoir, si ces recherches font
partie de la sociologie qui envahit actuellement tous les différents aspects
de la vie sociale ne requiert pas dans ce cadre de réponse définitive. Le
professeur français, François Terré (21) s'est prononcé à cet égard, au
cours d'une conférence, en se référant aux idées sociologiques de Dur-
kheim et de Max Weber. Selon lui il est possible qu'il existe des facteurs
qui, même s'ils jouent indirectement un rôle sur la formation de la vie
sociale, ne peuvent être désignés a priori comme des facteurs sociaux.
Cette réflexion me semble particulièrement appropriée aux facteurs
climatiques. Les conditions de vie naturelle façonnent une certaine image
d'homme (22) qui s'impose aux habitants d'une région déterminée de
notre planète. L'homme demeure impuissant en face de déserts rocheux,
de déserts de sable ou bien lorsqu'il subit inondations, séismes, intermi
nables périodes de sécheresse. Les installations destinées à l'irrigation qui
permettent d'élargir dans les rares vallées les surfaces cultivables ne
peuvent être ni aménagées ni entretenues par un individu seul. C'est
ainsi que confronté à la nature, l'homme prend conscience de son impuis
sance. Il est vrai que dans les zones de climat tempéré (23) les recher
ches entreprises pour permettre à l'homme d'influencer les changements
de temps, ou de maîtriser les mouvements séismiques, ne sont pas encore
très développées. Toutefois les catastrophes naturelles tellement
rares en Occident que l'homme se sent capable de pouvoir dominer les
phénomènes naturels. En Orient, à l'inverse, la nature a imprégné l'homme
(21) « La méthode sociologique en droit comparé », dans Etudes de droit con
temporain, édité par l'Institut de droit comparé de Paris, VIP Congrès international
de droit comparé à Pescara, 1970, contribution française, Paris, 1970, p. 41 et s.,
44/45.
(22) Constantinesco, op. cit., p. 21, souligne à juste titre que chaque législa
tion présuppose une certaine image de l'homme, mais p. 266, il nomme, en di
stinguant très heureusement les élément fongibles et déterminants de la structure
d'un droit national, parmi les derniers, l'idéologie ou la doctrine comme point
de départ des droits. Ces deux termes expriment plutôt un système d'idées élaboré
artificiellement. Je préfère donc l'expression d'image de l'homme qui, de même
que les conditions naturelles des différentes contrées du monde, me semble plutôt
donnée que construite. René David (Existe-t-il un droit occidental ?), publié dans
l'œuvre dédiée à Yntema, op. cit., supra, note 8, p. 56 et s., disposé à affirmer
l'affinité du droit continental et anglo-saxon, fait usage aussi de l'expression
d'idéologie. Dans le Livre du centenaire de la Société de législation comparée, t. 2,
p. 145 et s., il traite, dans une conférence qui a provoqué une discussion très
vive, rapportée ibid., du droit comparé et des systèmes « socio-politiques », qui
sont caractérisés par la diversité des moyens et des points de départ idéologiques
destinés à résoudre les problèmes de la vie sociale. D'ailleurs, la pluralité des
éléments déterminants des droits nationaux que Constantinesco et d'autres auteurs
sont prêts à reconnaître, pourrait avoir pour conséquence que les groupements
de droits nationaux, c'est-à-dire, leurs familles se croisent si, quant aux éléments
déterminants, un droit national imite tantôt l'une, tantôt l'autre législation ou est
en harmonie avec elle. Zweigert, Livre du centenaire {supra, t. 2, p. 76), croit
qu'une législation peut appartenir pour le droit privé à une autre famille de droit
que pour le droit public. De même Rheinstein, ibid., p. 96.
(23) L'importance du climat pour le développement de l'économie européenne
en comparaison avec l'évolution du tiers-monde, a été récemment soulignée par
Paul Bairoch, Le tiers-monde dans l'impasse, Paris, 1971, p. 115 et s. ORIENT ET EN OCCIDENT 267 EN
d'une sorte de fatalisme (24), l'incitant à la résignation. Il faut ajouter
en outre qu'il n'est pas possible aux hommes vivant sous les climats tropi
caux d'accumuler des provisions, la trop forte chaleur provoquant leur
perte (25). L'enjeu ne vaut pas la mise ; l'effort humain déjà rendu
pénible par les climats tropicaux, se trouve dans ces conditions très
diminué.
Becker (26) a montré à juste titre que le fatalisme existe dans toutes
les populations primitives, du fait qu'elles n'ont pas encore réussi à domi
ner les phénomènes naturels.
En Occident, par contre, l'homme fait l'expérience de sa propre
force, et par son travail il peut toujours arracher à la nature les produits
nécessaires à sa subsistance. Tout individu peut s'aider lui-même. Ce
n'est pas sans raison qu'il y a dans l'ancienne littérature romaine sous le
nom de Salluste cette devise, symbole de fierté, formulée par Appius
Claudius Caecus : suce quisque fortunée faber (27) (chacun est l'artisan
de son propre bonheur) ; permettez-moi encore de vous rappeler les
proverbes « aide-toi, le ciel t'aidera » ou bien encore « wo ein Wille ist,
ist auch ein Weg », c'est-à-dire celui qui veut trouve toujours le moyen
de réaliser sa volonté. Quelle différence avec le monde oriental, où les
hommes répondent à chaque projet même s'il doit être réalisé très pro
chainement par cette formule « si Allah le veut ■» .
On ne peut pas qualifier la conception arabe selon laquelle tout
dépend en définitive de la providence divine, comme l'expression d'un
retard intellectuel. La civilisation arabe, en effet, a produit une grande
littérature concernant tous les problèmes religieux. Il existe un cont
raste (28) très frappant entre cette confiance en soi éprouvée par l'occi
dental, convaincu de la possibilité de réaliser toutes les entreprises, au
moins en matière technique, et la mentalité de l'oriental persuadé que la
réussite de toutes ses entreprises est soumise à la volonté divine. Ce cont
raste s'est fait sentir surtout dans les contrées orientales du bassin médi
terranéen (29). Il est permis à cet égard de se demander si l'on ne peut
pas justifier aussi par ce contraste la séparation du monde civilisé interve
nue à deux reprises selon le même tracé, une première fois lors du
(24) Cf. Ringgren, « Islamic Fatalism », in Fatalistic Beliefs in Religion,
Folklore and Literature, Stockholm, 1967, p. 52 et s.
(25) Cf. Albrecht Kaiser, « Der Zins in einem Entwicklungsland », dans
Zeitschrift für das gesamte Kreditwesen, 15. Bd. 1962, premier semestre, p. 199,
qui traite à partir de ses expériences en Malaisie des obstacles psychologiques à
l'épargne dans cette région.
(26) « Islam und Wirtschaft », Archiv für Wirtschaftsforschung im Orient, 1,
1926, p. 66 et s. ; aussi dans Becker, Islamstudien, Leipzig, 1924, t. 1, p. 54
et s., 56.
(27) Dans de Republica ordinanda I, le proverbe est attribué à Appius Clau
dius Caecus, consul de l'année 107 avant Jésus-Christ, qui est le premier des
auteurs romains dont on connaît le nom. Cf. Münzer dans Pauly-Wissowa, Real-
Encyclopädie n° 91. der Classischen Altertumswissenschaft, t. 3, Col. 2685, Claudius,
(28) Cf. Schäder, op. cit., supra, note 16, passim.
(29) A. Kaufmann, Ewiges Stromland, Land und Menschen in Ägypten, 2* éd.,
Stuttgart, 1929, surtout p. 34, 35, 158. 268 INFLUENCES CLIMATIQUES SUR L'ÉVOLUTION DU DROIT
partage de l'Empire romain en 395, et une deuxième fois lors du schisme
entre l'Eglise d'Orient et l'Eglise d'Occident en 1054.
Qu'il me soit permis à l'aide d'un exemple tiré de l'histoire de la
religion de montrer à quel point cette différence de conception de l'homme
est enracinée dans la mentalité des populations respectives. Au cours de
l'ère chrétienne, les théologiens se sont préoccupés de savoir comment
l'âme pouvait après la mort accéder à la béatitude éternelle. Saint August
in, né pas loin du désert, a enseigné à rencontre du théologien britannique
Pelagius. qui avait souligné la force de la volonté humaine, que c'était à
Dieu seul qu'il appartenait d'en décider, en d'autres termes, la providence
divine décidait du sort de l'homme après sa mort (30). Les théologiens
du Moyen Age ont donné par contre, à l'aide du concept de la grâce effi
ciente, une influence déterminante au mérite de l'homme. On arriva par
la suite à attacher une grande importance aux bonnes actions des chré
tiens, en ce qu'elles permettaient d'avoir la certitude d'obtenir le salut
éternel. La pratique des indulgences était étroitement liée à cette appré
ciation des œuvres humaines. C'est ainsi que tous les réformateurs qui
luttèrent contre certains abus provoqués par les indulgences se rallièrent
à la doctrine de saint Augustin.
Ce fut là surtout le rôle du réformateur Calvin (31) qui par là-même
donna une impulsion nouvelle à la crainte de Dieu. Cependant du fait
que le calvinisme s'adressait surtout au monde occidental, l'effort person
nel de l'homme ne pouvait rester totalement indifférent à son accession
au salut éternel. C'est ainsi que le calvinisme a bientôt engendré la doc
trine d'après laquelle les résultats positifs des activités professionnelles
de l'homme peuvent lui donner la conscience d'appartenir aux élus. Max
Weber (32) a formulé cette croyance calviniste par la phrase suivante :
« La communauté de Dieu avec ses croyants gratifiés ne pouvait avoir lieu
et pénétrer dans leur conscience que par le fait que Dieu opérait en eux
(pperatuf) et qu'ils en devenaient conscients. Leur action naissait donc de
la foi créée par la grâce de Dieu et cette foi se légitimait par la qualité
de leurs actions comme émanant de Dieu ». C'est précisément sur ce
point qu'insiste la sociologie de la religion de Max Weber. L'engagement
inouï des calvinistes lui a permis d'en conclure que les succès terrestres
(30) Je n'ai pas à pénétrer dans les finesses théologiques de saint Augustin et de
Pelagius. Pour Pelagius, cf. Pauly-Wissowa, Real-Encyclopädie, op. cit., t. 19 (1937),
Col. 236-239, où l'on apprend que Pelagius n'a pas nié non plus toute influence
de la grâce de Dieu. A l'inverse, on souligne que dans la totalité du système de
saint Augustin et malgré sa doctrine de la prédestination, il y a une place pour
le libre arbitre. Cf. Mausbach, Die Ethik des Heiligen Augustinus, Ve éd., 1909,
t. 2, p. 98 et s. et p. 234 et s.
A. Mandouze, Saint Augustin, l'aventure de la raison et de la grâce, Paris,
1968, explique les doctrines contradictoires sur la raison dans les œuvres de saint
Augustin en se référant à sa biographie : les aspects mystiques du problème lui
semblent essentiels.
5e éd., im(31) Weber, Gesammelte Aufsätze zur Religionssoziologie, t. l,
primé par procédé photographique, Tübingen, pp. 17-206, Die protestantische
Ethik und der Geist des Kapitalismus, p. 102, 108, 111, note 4.
(32) Weber, op. cit., p. 108. EN ORIENT ET EN OCCIDENT 269
prodigieux atteints durant les siècles suivants par le capitalisme étaient
très étroitement liés aux enseignements du calvinisme.
Du fait d'une très longue période d'adaptation l'occidental était tell
ement imprégné des influences du milieu environnant, que, très éloigné d'un
fatalisme à caractère oriental, il fut stimulé au contraire à se surpasser
pour atteindre des succès séculiers. Cela prouve que même les idées reli
gieuses fondamentales n'étaient pas en état de refouler cette conception
traditionnelle de l'homme.
D'autre part, le Kismet (33), au sens musulman du terme, c'est-à-dire
le destin, n'est pas une découverte de Mahomet, on trouvait déjà cette
notion, depuis des siècles, dans les contrées asiatiques.
C'est le philosophe Dilthey (34) qui, en histoire des idées, s'est servi
des expériences vécues individuellement par les penseurs pour interpréter
leurs différentes conceptions de l'existence. Il s'est cependant plus référé
aux périodes historiques qu'aux différences liées aux conditions
naturelles des régions qui demeurèrent au cours des âges sensiblement les
mêmes. C'est ainsi que le monde occidental peut être considéré comme le
berceau de l'individualisme qui tant de fois compromis a toujours connu
une résurrection même après une disparition temporaire.
Il n'est pas possible naturellement de traiter dans ce cadre de toutes
les conséquences juridiques de cet individualisme, j'aimerais toutefois
évoquer brièvement trois exemples.
En premier lieu un exemple tiré du droit public.
Depuis longtemps déjà, les juristes pensent unanimement que le déve
loppement de l'Empire romain (35), en une domination absolue, n'a été
possible que sur l'inspiration des idées venant de la partie orientale du
bassin méditerranéen. Les premiers traits caractéristiques de l'absolutisme
monarchique remontent dans cette région à Alexandre le Grand qui par
ses conquêtes asiatiques a découvert et utilisé à son propre profit l'art de
la domination orientale. Cela explique que l'on trouve huit siècles après
dans le corpus juris, des principes sur le pouvoir impérial, empruntés
aux contrées orientales. L'idée de domination répandue en Occident est
en effet fondamentalement différente de celle qui exista en Orient. Dans
la philosophie scolastique, dont le plus grand penseur saint Thomas
d'Aquin était un petit-neveu de Frédéric Barberousse, on trouve des pens
ées fondamentales qui ont inspiré les auteurs du principe de subsidia-
rité (36) qui consiste à dire, qu'en principe le particulier peut et doit s'aider
(33) Kaufmann, op. cit., p. 34.
(34) Dilthey, Gesammelte Schriften, Leipzig-Berlin, 1921, t. 6, p. 57 : < Was
der Mensch sei und was er wolle, erfährt er erst in der Entwicklung seines Wesens
durch die Jahrtausende und nie bis zum letzten Wort, nie in allgemein gültigen
Begriffen, sondern immer nur in den lebendigen Erfahrungen, welche aus der Tiefe
seines ganzen Wesens entspringen » ; cf. Bollnow, Stuttgart, 1955, Dilthey, Eine
Einführung in seine Philosophie, 2e éd., p. 216 et s.
(35) Karlowa, Römische Rechtsgeschichte, t. 1, p. 823 et s., surtout p. 825.
(36) Cf. Alois Brusatti, Wirtschafts- und Sozialgeschichte des industriellen
Zeitalters, 2e éd., édité Graz- par Vienne-Cologne, Josef Höfer et 1967, Karl p. Rahner, 273 ; Lexikon t. IX, Fribourg, für Theologie 1964, und article Kirche, So
ziallehre par Hans Schäfer, colonne 920. Le principe de la subsidiarité est basé

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