J.-P. Charnay, La vie musulmane en Algérie d'après la jurisprudence de la première moitié du xxe siècle - note biblio ; n°2 ; vol.18, pg 525-533

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1966 - Volume 18 - Numéro 2 - Pages 525-533
9 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1966
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J.-P. Charnay, La vie musulmane en Algérie d'après la
jurisprudence de la première moitié du xxe siècle
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 18 N°2, Avril-juin 1966. pp. 525-533.
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J.-P. Charnay, La vie musulmane en Algérie d'après la jurisprudence de la première moitié du xxe siècle. In: Revue
internationale de droit comparé. Vol. 18 N°2, Avril-juin 1966. pp. 525-533.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1966_num_18_2_14597BIBLIOGRAPHIE 525
Jean-Paul Charnay. — La vie musulmane en Algérie d'après la jurispru
dence de la première moitié du xxe siècle, coll. « Bibliothèque de
sociologie contemporaine », Paris, Presses universitaires de France,
1965, XVI et 393 pages.
L'entreprise était ambitieuse : c'était une idée séduisante que de tirer
du négatif de la jurisprudence l'image positive de toute une sociologie.
Disons tout de suite que sa mise en œuvre a été rendue possible grâce
à la partie jurisprudentielle de la Revue algérienne, tunisienne et maro
caine de législation et de jurisprudence, que j'ai sauvée du naufrage après
quatre ans d'interruption en 1946, « nationalisée » au profit de la Faculté
de droit d'Alger, alors assez réticente, et, avec l'aide de M. Luc Murac-
ciole, doublée du Bulletin des arrêts de la Chambre de révision musul
mane de la Cour d'appel d'Alger. Après quoi est venu M. Georges Siband,
avocat à la d'Alger et, aujourd'hui, de Poitiers, dont le pré
cieux Répertoire alphabétique de jurisprudence musulmane (Alger, Fer
raris, t. I, 1945-1950 ; t. II, 1951-1955, 1956) a mis de l'ordre dans la masse
des documents bruts et rendu possible leur exploitation. Les outils étaient
en place. Ils attendaient les ouvriers. Le premier qui s'est présenté est
M. Charnay.
Il apportait lui-même en outre une incontestable expérience personn
elle des milieux musulmans : tout était donc réuni pour cet essai de
sociologie. Observons cependant qu'à être abordé sous l'angle sociologi
que, le sujet perd en clarté et en rigueur logique par rapport au tradition
nel point de vue du traité juridique. Il n'est pas sûr qu'à cet inconvénient
l'auteur ait réussi à nous donner une contrepartie substantielle : la socio
logie tire sa richesse du comparatisme. Or, à cet égard, le lecteur sera
totalement déçu, car on ne peut pas appeler comparatisme le prolonge
ment de l'enquête au Maroc et en Tunisie qui intervient ici et là, assez
arbitrairement, en dépit d'un titre qu'on a voulu plus restrictif. Que de
riches parallèles n'y avait-il pas à faire ! Que de points d'interrogation
posés, que de solutions évoquées pour le sociologue « généraliste » ou
spécialiste d'autres types de sociétés !
D'autre part, à délaisser la solution juridique des cas d'espèce sans
cesse analysés pour en retenir les faits révélateurs, l'auteur n'a pas manq
ué, c'était inévitable, de les solliciter à tout instant dans le sens de sa
démonstration : sans souci de la réalité cachée du dossier, il tiref ici argu
ment de la perte du procès par l'une des deux parties, là du gain qui en
a été fait (souvent, il le reconnaît, pour une autre cause que celle le
préoccupe), ailleurs enfin des préventions dont est empêtré le pauvre
juge colonial. C'est prendre assez allègrement son parti d'avoir toujours
raison.
Encore ne ressortirait-il de tout cela qu'une image brouillée, mais
non pas trop déformée, s'il n'y avait la redoutable distorsion qu'elle subit
du fait des prises de position délibérées de l'auteur. En substance, il a
adopté dès le début une attitude conforme à celle de ses informateurs
personnels et, malgré un effort certain pour rendre justice à tout le
monde, il écrit en homme bien persuadé que l'objectivité intègre le point
de vue du sujet-connaissant et n'a pas à s'en défendre. L'exemple le plus
éclatant n'en est pas tellement le parti pris en faveur du musulman à
rencontre de l'européen, mais le pris en de l'homme musul
man à rencontre de la femme musulmane : par un phénomène de mimét
isme parfaitement réussi, nous allons y revenir, notre auteur s'est fait
une psychologie d'oriental.
34 526 BIBLIOGRAPHIE
C'est assez dire que, renchérissant sur l'état d'esprit qui était déjà
celui des juges français d'Algérie, il fait un étalage inconscient de con
servatisme intégral, et certes on lui sait gré, à propos de l'Algérie, d'en
finir une bonne fois avec le vieux mythe de Bastian qui était le pendant
scientifique de la littérature de Victor Ségalen : le colonialisme oblitère
les cultures indigènes ; il va les étouffer, elles s'évanouiront à tout jamais.
Depuis le milieu du xxe siècle, nous savons bien, au contraire, que ces
cultures, non seulement ont su se défendre, au besoin en s'enterrant,
mais se sont souvent épurées, réduites à l'essentiel et, par contraste,
encore accusées au contact de la civilisation nouvelle.
De là cependant à pousser encore à la roue, il vaudrait mieux ne
pas franchir le pas si l'on veut que les peuples en voie de développement
progressent au lieu de revenir en arrière.
Serrons de plus près cette critique. M. Charnay s'est proposé de
traiter dans un chapitre Ier ce qu'il appelle « Les tensions familiales »,
un juriste simple dirait : le statut personnel. Le chapitre II recouvre bien
le statut réel sous le titre « La lutte pour la terre ». Le chapitre III, « Le
musulman dans les cadres français », surtout tourné vers le droit public,
se ressent plus particulièrement de ce que l'auteur qualifie d'historique
dans son entreprise, c'est-à-dire d'irrévocablement révolu : l'intérêt
s'émousse. Il réapparaît avec le quatrième et dernier chapitre, « Normes,
juges et justiciables », où l'on recueille le fruit de la connaissance appro
fondie que l'auteur a acquise du plaideur musulman.
Mais il va de soi que le chapitre premier commande tout le reste :
la meilleure connaissance que l'on peut avoir de l'homme, c'est dans sa
famille. Plus encore quand il s'agit du maghrébin.
Je regrette que M. Charnay n'ait pas prononcé le mot de clan. Le
Maghreb est le pays des clans entre lesquels il se compartimente de façon
primordiale, essentielle et indéfinie. Les Français d'Algérie eux-mêmes y
sacrifiaient largement.
J'entends par clan la grande famille, la famille étendue qui, tant
dans le monde kabyle qu'arabe, a un contour strictement agnatique :
c'est le vaste groupe de l'agnation, des açeb-s. Pourquoi faut-il aller cher
cher en note à la page 139 et à propos d'une conséquence incidente, la
formation du prolétariat des bidonvilles, la révélation de ce grand fait
majeur ? « Ce prolétariat, écrit M. Charnay, ne se forme pas, en génér
al, d'une façon aussi atomistique que le prolétariat européen : souvent
le nouveau venu est hébergé par un membre de sa proche famille habi
tant déjà la ville, voire de la açaba (c'est nous qui soulignons) ou du vil
lage : il en résulte la prolétarisation, non seulement de ceux qui arrivent,
mais également de ceux qui les reçoivent ».
Nous sommes là en présence de la solidarité familiale antique, qui
seule a permis aux individus de vivre pendant des millénaires. Cette
constatation domine tout le chapitre Ier, successivement consacré à
« l'homme et la femme », aux enfants, au patrimoine familial. Elle ne
domine pas moins le chapitre II, et notamment sa seconde partie, « la
dispute du sol entre les musulmans ».
C'est d'abord, en effet, toute la condition de la femme qui en est
affectée : elle n'est conçue que comme mère, fournisseuse d'agnats, ou
comme objet... Elle ne prend une petite place dans le groupe que comme
donnant la vie, non pour elle-même : la preuve en est que la seule insti
tution qui « réserve à la femme, dans la société islamique, et un rôle
de premier plan, et un véritable épanouissement » (p. 64), est la hadhana, BIBLIOGRAPHIE 527
le droit, pour la mère, de garder ses enfants jusqu'à la puberté des garçons
et au mariage des filles.
A cette conception s'oppose celle qui ne voit dans la famille que la
famille étroite, père, mère et enfants : ici l'épouse équilibre l'homme
avec lequel elle forme un couple indissociable. C'est notre conception,
ce n'est absolument pas celle de l'Islam ni du Maghreb, où la famille
étroite n'est pas encore sortie de la gangue originelle de la grande famille.
J'entends bien que M. Charnay fustige de l'épithète « atomistique » notre
point de vue. Il a tort et se laisse prendre aux apparences : la famille
étroite est, elle aussi, un Tout, dans nos droits occidentaux et modernes,
une cellule, encore plus vigoureuse que la grande cellule de l'agnation,
et qui permet finalement des regroupements (citadins, nationaux) infin
iment plus puissants que le clan. Qu'il nous laisse lui dire que Solon a
fait Athènes en brisant les clans, et qu'il nous dise, lui, s'il le sait, par
quel autre moyen on peut s'élever à une forme supérieure de culture.
Ce qu'on lui reproche, c'est de prendre un peu trop facilement son
parti que la femme stérile soit méprisée, que la femme « n'apparaisse
pas comme un individu autonome — tout au moins dans son action exté
rieure » (p. 40), que ses chances de « personnalisation » ne se trouvent
que dans l'exploitation des dissensions familiales (p. 25) ; c'est de se ras
surer à bon compte sur « ces contradictions de l'esprit féminin qui
n'ont pas fini d'étonner les hommes » et peuvent, çà et là, diminuer la
pression (p. 47) ; c'est d'imaginer comme fiche de consolation le roman
d'un rôle important joué par le monde féminin dans les mariages, rôle
que tout contredit et dont on doit bien avouer qu'on n'a pas le plus petit
commencement de preuve dans le vaste arsenal judiciaire exploité
(pp. 20-22).
Pour se donner malgré tout bonne conscience, M. Charnay en vient
à parler d'une société des femmes « entre elles leur permettant de s'a
ffirmer sans violence, mais avec une certaine efficacité, à rencontre de
l'univers masculin » (p. 86). Ainsi apparaît, dans ce monde déjà si
extraordinairement cloisonné du Maghreb, une nouvelle et profonde fi
ssure : il se divise en deux camps antagonistes, les hommes et les femmes,
chacun de leur côté, chaque sexe se sentant lié contre l'autre par une soli
darité dans laquelle il trouverait un objet de satisfaction. M. Charnay sait-
il qu'il exalte là le schéma négatif des sociétés préhistoriques les plus
proches encore de l'animalité primitive, allant jusqu'à la servitude comp
lète et organisée de l'un des sexes, généralement le « faible » ?
C'est avec agacement qu'il parle de cette « jurisprudence, législation
et propagande françaises... tonnant contre le sort inférieur réservé à la
musulmane » (p. 86). Du moins a-t-il noté pour cette époque passée des
indices dans lesquels il affirme voir, avec beaucoup d'assurance, « les
premiers symptômes, au Maghreb, d'un phénomène qui ira s'accentuant :
l'émancipation de la femme » (p. 64). Que ne partage-t-on son optimisme !
Peut-être aura-t-il lu depuis le livre de Mme Fadela M'Rabet, paru chez
Maspero, Cahiers libres, n° 166, La femme algérienne. Contentons-nous
de citer les pasages qu'en retenait Mme Isabelle Vichniac dans son compte
rendu au Monde du 8 avril 1965 : l'Algérienne « évolue un monde
qui est fait par l'homme, pour l'homme, et à son seul avantage... La con
dition de la femme reste tout entière l'œuvre de l'homme : c'est le père,
le frère, le cousin, l'oncle, le mari qui font la loi... La conduite de l'A
lgérien envers sa femme se présente comme essentiellement négatrice : elle
nie chez la femme toute réalité, toute posivité humaines... On ne parle BIBLIOGRAPHIE 528
pas à, on ne discute pas avec une femme. Simplement on l'informe («ce
soir, il y a des invités »), on la convoque (« Toutes sur l'esplanade de
l'Afrique ! »), on la commande (« Tu ne sortiras pas ! ») et, pêle-mêle,
on l'épouse (on la marie) ou on la répudie, on la siffle ou on la chasse,
on la bat ou on la flatte. Jamais ou presque on ne voit en elle un autre,
aussi positif que soi... Si nous voulons en finir vraiment avec notre sous-
développement, alors n'hésitons pas, supprimons Vapartheid... »
M. Charnay est fort discret sur l'usage du voile (cf. pp. 20-21) : il y a
longtemps que les Russes y ont démasqué, ainsi que dans le namous
(l'honneur acquis par la réclusion), un machiavélique assujettissement de
la femme, l'obstacle majeur à toute tentative de démocratisation dans
leurs pays musulmans. Les événements qui se groupent sous la date du
13 mai 1958 sont apparemment un sujet tabou, mais il faudrait cepen
dant rappeler qu'à partir du 16 mai, le ressort de manifestations musul
manes qui mettaient en mouvement des masses énormes, c'était le pathé
tique et spectaculaire dévoilement public des femmes. Jamais ceux
qui ont connu ces journées-là et l'état d'esprit qui les suivit longtemps
n'oublieront avec quelle confiance, quelle assurance et quelle joie les
jeunes pensaient qu'avait été tranché le nœud gordien. Hélas ! enlisées
dans le conservatisme prudent et scrupuleux dont M. Charnay se fait
une vertu, les autorités coloniales étaient bien loin de songer à jouer les
Ataturk. C'est bien trop dire avec Malek Bennabi (cité p. 373) que,
« même sous la forme abominable du colonialisme, l'action de l'Occident
a remis sur la voie de l'histoire les peuples qui s'en étaient évadés... » :
le colonialisme est mort sans avoir accompli cette tâche en Algérie et les
lendemains de la décolonisation montrent assez que, l'heure de l'accul
turation passée, les sociétés ex-colonisées ne savent plus que rentrer en
elles-mêmes.
L'image que se fait M. Charnay de l'Algérie d'hier est celle d'une
société hiérarchique à trois degrés : le colon domine le musulman qui
domine la musulmane. A la fin du colonialisme, la troisième est, pour
l'instant du moins, plus grande perdante que le premier. Lorsqu'on a
su reconnaître que sans cesse « la femme en appelait à l'autorité euro
péenne pour affirmer ses droits face à une pratique locale privilégiant
les prérogatives et les comportements masculins » (p. 75), on est assez
mal venu à que si le musulman — et lui seul — a coupé dans la
mesure du possible les relations entre la femme et la société européenne,
c'est parce que, « dans une société en péril, le premier réflexe est de
sauver les femmes et les enfants » (p. 20) ! Allons donc : qui ne voit
qu'il s'agissait, pour conserver ses monopoles et sa tyrannie, de main
tenir les femmes dans l'isolement et le croupissement, transformant en
un « môle solide de résistance à l'européanisation » (p. 371) cet univers
féminin dans lequel on avait lieu de craindre « un facteur de dissocia
tion » (p. 99), selon l'optique traditionnelle de méfiance de la société
fermée des agnats ?
Tout ceci ressort peut-être plus sordidement encore de l'étude des
patrimoines que de celle de la condition personnelle de la femme.
L'enfer est décidément pavé de bonnes intentions : voici qu'on
entonne la touchante complainte du sol sacré des ancêtres qu'il ne faut
surtout pas partager, car les résultats du morcellement sont « néfastes »,
« l'expérience prouvant que l'indivision faisait vivre sur un même sol
plus d'individus qu'il n'en aurait supporté divisé » (p. 158).
Avant de revenir sur ce grave problème où M. Charnay emboîte 529 BIBLIOGRAPHIE
ainsi le pas à la jurisprudence française dans son dernier état, regrettons
qu'il n'ait pas cru devoir aborder et traiter dans son ensemble la féroce
loi salique algérienne qui, sous mille formes, exclut rigoureusement la
femme de la terre, c'est-à-dire, en ce pays essentiellement agricole, de la
source presque exclusive de la richesse.
Car il y a d'abord à son encontre le tabou ancien de la terre arch,
strictement réservée aux hommes de la tribu ; puis tout le réseau cohé
rent des procédés par lesquels la femme est évincée de toute propriété
immobilière « afin que les açeb-s ne soient point dépouillés des terres
familiales », car M. Charnay reconnaît qu'en définitive, il s'agit moins
de la dissolution des patrimoines familiaux que de leur maintien au prof
it de la açaba (p. 86) : régime successoral (la coutume kabyle exclut les
femmes de la succession, elle n'autorise la donation aux femmes que
d'objets mobiliers ou de l'usufruit d'immeubles) ; partages d'ascendants,
habous, le fameux habous surtout, pudiquement caractérisé comme
« moyen de conservation des richesses » (p. 91 et s.), sans parler des voies
de fait.
« Les Kabyles, écrit M. Charnay, continuent à faire preuve dans
l'éviction des femmes d'une ingéniosité diabolique : ceux qui sont mariés
avec un femme arabe invoquent leur coutume contre le fiqh ; les açeb-s
dénient à leurs collatérales la qualité d'enfant légitime » (c'est bien pour
cela que pas plus qu'on ne compte les filles parmi les enfants on ne les
déclare toujours à l'état civil) « quand ils ne se bornent pas à se mettre
purement et simplement en possession à la place des femmes » (pp. 90-91).
On observera que la coutume kabyle est ainsi beaucoup plus rigou
reuse que le droit musulman : que cela soit l'occasion de dissiper une
illusion souvent entretenue. Il se peut bien que les Kabyles, moins tenus
par l'Islam, se trouvent souvent plus « disponibles » pour s'assimiler la
civilisation occidentale, mais le fait ne doit pas donner le change et les
intéressés ne s'y trompent guère qui témoignent d'un véritable complexe
d'infériorité vis-à-vis de tout ce qui est arabe : incontestablement l'Islam
a représenté au Moyen Age pour la société berbère du Maghreb un consi
dérable progrès culturel et cela est toujours vrai de nos jours. Tant par
ses prescriptions que par l'intelligence de ses interprètes (le Cheikh Ben
Badis, par exemple), le Coran a su faire à la femme une place plus import
ante, et il y a beaucoup de vrai dans l'accusation lancée par les ortho
doxes contre les mœurs déformantes des Algériens (p. 64, n. 1) : en Algér
ie, ce sont les Oulémas qui sont les révolutionnaires et, en tout cas,
toutes proportions gardées, les seuls progressistes.
Il n'empêche que c'est le droit musulman lui-même, dans son rite
le moins maghrébin (le rite hanéfite), qui fournit avec le habous le moyen
le plus sûr d'éliminer les femmes et de les priver de tout droit sur la
terre.
Pour comprendre le principe du habous, il faut se rappeler que,
dans la conception la plus ancienne des hommes, quand il n'existe encore
aucune forme de propriété humaine, mobilière, ni immobilière, et que la
terre, comme la mer, est à tous, la propriété de toute chose est à la divi
nité. Partant de ce droit commun, les hommes ne se sont pas contentés de
jouir des choses, il se les sont appropriées progressivement. Le habous
est un retour à ce droit commun et originel, une restitution à Dieu de
ce qui était devenu propriété individuelle des hommes (melk) ; ceux-ci
n'en retrouveront plus que la jouissance, et seules des sanctions divines 330 BIBLIOGRAPHIE
assureront (mais ce sont les plus terribles) la défense du habous contre
de nouveaux empiétements (p. 97).
De cette haute, morale et religieuse définition, on tombe bien bas
lorsqu'on s'aperçoit que la plupart des habous, au Maghreb, sont faits
pour priver les femmes de leur maigre part successorale, à moins que, le
habous ayant été fait, tout au contraire, en vue d'en gratifier une, il ne
soit aussitôt attaqué par les açeb-s mâles (pp. 99-100), car, par une notable
évolution qui a tout de même commencé à se faire sentir après la pre
mière guerre mondiale, ce second genre de habous, en faveur des femmes
les plus proches du constituant, allait se développant progressivement
(p. 103).
Il reste que le habous, destiné par excellence à assurer la pérennité
des patrimoines en plaçant hors commerce les biens qui en sont frappés,
gratifiant des branches plus que des individus et, donc, revenant à une
forme plus collective d'exploitation des richesses, soustrayant à la vivi-
fi-cation pour les laisser à l'abandon d'immenses fractions du sol, trouve
grâce auprès de M. Charnay, en dépit des critiques répétées qu'en ont
faites tous les économistes, précisément parce que, contre l'action dissol
vante de la femme et contre la progression de la propriété individuelle
à l'occidentale, il assure à ses yeux la « coagulation traditionnelle des
biens familiaux » (p. 109, 159).
C'est aussi la raison qui lui fait prendre la défense de l'indivision
et louer une jurisprudence qui, jusque sur les immeubles francisés, s'e
fforçait de mettre obstacle au takharrudj, au désir de « sortir de la suc
cession », cependant si généralisé peu à peu (p. 88). Non, vraiment, estime
M. Charnay, il n'est pas bon de mettre un terme à « une indivision encore
grégaire, mais bénéfique pour les individus » (p. 163).
Il est vraiment dommage, là encore, que M. Charnay, négligeant le
plan traditionnel des juristes, n'ait point réservé un exposé d'ensemble
au troisième volet du triptyque dans lequel se réfugiait sous la dominat
ion française le droit musulman : le statut successoral, après le statut
personnel et le statut réel. Cet exposé l'aurait sans doute amené à revenir
sur son opinion, car enfin si les terres aux mains des Musulmans conti
nuaient à ne point connaître de plus-value, si leur commerce était rendu
si difficile, si finalement on pouvait parler de la « glu de l'indivision »,
si la francisation des terres apparaissait comme le travail de Pénélope,
toujours à refaire et toujours vainement faite, c'est à ce statut successoral,
qui, en quelques générations, remettait à nouveau tout en cause, qu'on le
devait et il est bien certain que le conservatisme peureux des juges fran
çais, paralysant l'individualisation, sanctifiant les droits tentaculaires de
Vaçaba, a considérablement aidé à maintenir ce pays dans son état de
sous-<léveloppement : que faire, qu'entreprendre sur une terre dont cha
cun ne possède en définitive qu'une fraction s'exprimant en plusieurs
chiffres et ne saurait pratiquement disposer que sous la forme d'une
part indivise idéelle ?
Et quelles n'étaient pas les répercussions de cet état de choses sur
le droit des personnes ! Dans le Maghreb et en droit musulman, le choix
a été fait pour la « grande famille » contre la famille étroite : le patr
imoine reste en indivision entre les collatéraux agnatiques, dans le clan,
et la grande préoccupation est d'empêcher que la moindre parcelle n'en
soit détournée vers la femme, vers la famille de la femme, plus exacte
ment, car il n'y a pas de rapports entre personnes, mais seulement des
rapports entre familles, de famille à famille, de clan à clan. De là vient BIBLIOGRAPHIE 531
que la femme est sacrifiée aux agnats, que le conjoint est séparé de son
conjoint, qu'il ne s'est jamais rien développé de comparable à notre
communauté entre époux et que jamais la famille conjugale n'a trouvé
une véritable assise, sauf occidentalisation radicale des intéressés.
On peut louer, après cela, la chefaa, moins droit de retrait, droit
réel, dit finement M. Charnay, dans son principe, que droit personnel,
attaché à l'individu en fonction de son statut (p. 165) ; on peut s'étonner
de l'extraordinaire durée des prescriptions que rien ne semble avoir
voulu stabiliser, de façon que tout puisse toujours être repris par les
ayants-droit originels : nous avons affaire à un droit qui ne s'est pas
encore élevé à une définition claire et tranchée de la propriété indivi
duelle ; toute propriété est, au Maghreb, ne disons pas « collective », car
le mot masquerait très improprement que, même dans les droits les plus
primitifs, le gratifié est. toujours, en dernière analyse, l'individu, mais
non encore dégagée tout à fait, non encore pleinement individualisée.
Reste aux beaux esprits qui pensent que c'est très bien ainsi à nous
dire s'ils n'estimeraient pas qu'il y ait pour nous quelque régression à
restaurer nos anciennes substitutions, droits de retrait lignagers et autres,
en Occident...
Pour nous, nous estimons que la cause du puissant essor économique
des uns et de l'impuissance prolongée des autres n'est pas ailleurs. Tout
l'ouvrage de M. Charnay — et il y aurait encore tant à dire à son propos !
— respire un esprit de « dialectique », et l'auteur use et abuse du mot
de tensions. C'est donc qu'en réelle, il souhaite une évolution
qui aurait pour principe la lutte de classes. Mais avant qu'il y ait lutte
de classes, il faut qu'il y ait classes, et l'auteur ne semble pas s'aperce
voir qu'il n'y a pas de classes au Maghreb, parce que la structure famil
iale du pays en a inhibé le développement économique et que nulle
classe bourgeoise digne de ce nom n'a pu s'y former, dix ne faisant pas
une foule ; tout le monde y est à peu près dans le même état fatal de
stagnation, et seuls les Européens, quand ils s'y trouvaient encore, pou
vaient jouer le rôle de classe et fournir ainsi, ne serait-ce que négative
ment, le moteur d'une évolution historique.
Apparemment, ils l'ont mal compris. En partant, ils se sont sous
traits à leur plus évident devoir qui était de subir « ces meurtres et ven
geances anonymes, commis apparemment sans raison, et accompagnés de
mutilations » (p. 372) dont on eût. attendu de M. Charnay qu'il indiquât
qu'elles sont rituelles, mais il faut avouer que son livre, contrairement à
ce qu'on en pouvait espérer, décèle une méconnaissance de la sociologie,
de l'ethnologie et de l'anthropologie qui contraste avec sa très sûre
science du droit.
Quoi qu'il en soit, l'Européen, qui craignait cela, « dans le bled ou
les kasbahs, même hors des temps de révolte ouverte », n'a pas vu que
c'était seulement là « l'Autre... cru menaçant », et, dès lors, avec l'ind
épendance, il faut se mettre en quête d'un autre élément de dialectique.
A lire ce livre, et sa préface, on s'aperçoit que telle est la préoccupation
majeure, à laquelle on doit cette part, inattendue d'après le titre, large
ment faite à l'Européen dans l'étude de la vie musulmane. M. Charnay a
poussé ce besoin jusqu'au vertige, jusqu'à l'obsession : ne nous est-il pas
expliqué (pp. 19-20), que les Algériens se sont mis à procréer par défou
lement politique, puis pour embêter les colons ?
Le drame est qu'on peut toujours de la sorte reconstituer après coup 532 BIBLIOGRAPHIE
une dialectique rationnelle, mais c'est autre chose pour la dialectique
réelle de l'avenir.
M. Jacques Berque, dans sa préface, s'est avancé très loin dans la
première voie. Si les Musulmans algériens apparaissent comme des plai
deurs impénitents, c'est pour compenser la pesée de l'ordre colonial :
« II y a, dans tout litige, de la consolation et une quête d'alibi » (p. IX).
Avouons qu'il est alors curieux qu'ils se soient adressés avec cette pré
dilection, si souvent soulignée par M. Charnay, et jusqu'à exhiber leurs
plaies les plus intimes (p. 67, 141, 142, 152, 154, 171, etc.), aux tribu
naux propres du colonisateur, quand même ils ne recherchaient pas,
hors de tout contentieux, l'arbitrage entre eux du tiers européen.
L'opposition, note M. Berque, on doit surtout aller la rechercher dans
le repliement du colonisé (un repliement qui consisterait précisément à
se soustraire au droit et à la justice du colonisateur pour mieux sauve
garder l'individualité de son droit propre et de sa justice coutumière) :
« Le réformisme cherche, hors de l'ordre colonial, une rationalité pro
pre... C'est de cette zone peu explorée par la science, que sortiront les
principales forces de l'émancipation. L'attention de l'observateur, et
même celle du citoyen ont jusqu'ici trop exclusivement porté sur les
couches où s'opéraient l'action, la réaction et l'échange. Elles doivent
se reporter sur cette intériorité.... » (p. XII).
Il est vrai que, dit M. Berque, nous n'en savons pas grand-chose.
Qu'il nous permette de dissiper l'illusion : l'évasion ainsi prêtée au
colonisé ne pouvait être créatrice de rien et, loin d'en voir sortir « les
principales forces de l'émancipation », elle fait sombrer en plein stir-
nérisme. Une telle révolte du colonisé eût été celle de son Moi, qui n'a
rien à faire avec une révolution. Solipsiste et contemplatif, il se serait
affranchi des réalités de la société coloniale en s'en éloignant et en
les taxant de fantômes qu'il suffisait de chasser de son esprit pour en
être définitivement délivré. Il n'y a là que l'expression idéologique d'une
impuissance de philosophe en face des réalités. M. Berque peut nous
en croire : la décolonisation a trouvé ailleurs ses instruments.
Mais depuis qu'elle est opérée, il est bien vrai qu'on ne peut plus faire
de dialectique qu'en idée. La grande surprise des lendemains de la déco
lonisation aura sans doute été que les conditions d'une politique marxiste
n'existaient pas (ou n'existaient plus) : une surprise que les marxistes
auraient pu s'éviter en relisant Marx et en replaçant sa pensée dans son
contexte historique.
Reste, bien sûr, à reprendre la fameuse formule de l'évolution du
pays dans sa propre civilisation, à compter essentiellement sur l'Islam.
D'où, chez M. Charnay, ce culte de ce qui nous apparaît, à nous, le statu
quo. Nous n'ajouterons qu'une chose à ce que nous avons déjà dit :
l'Algérie en est depuis longtemps à un renchérissement, en immobilisme,
des mœurs sur la loi. Rien, à cet égard, n'est plus curieux, sur un pro
blème comme la tutelle par exemple, que le spectacle inversé qui nous
est offert par la Rome ancienne et le Maghreb contemporain. Ici, des
lois progressistes et bonnes restent systématiquement lettre morte dans
les mœurs. Là, des lois mauvaises et désuètes (tutelle de femmes) survi
vaient dans la dérision générale, et la réforme de fait s'était accomplie
spontanément, les biais imaginés par la pratique faisant sauter tous les
tabous.
Au-delà du livre de M. Charnay, il semble que l'Algérie pense trouver
sa dialectique réelle dans l'opposition, en définitive, du socialisme et de BIBLIOGRAPHIE 533
l'Islam. S'il y a là autre chose que verbalisme, nous le saurons bientôt.
Pour en revenir au livre de M. Charnay, concluons en en recommandant
la lecture à ceux qui sauront y trouver beaucoup de vérités de détail,
parfois cachées même en note. Déconseillons-la aux Algériens, car sa
ligne générale ne peut leur rendre que le plus mauvais des services en
les enfermant dans leurs errements traditionnels : une bonne autocriti
que vaudrait mieux pour eux.
Jacques-Numa Lambert.
René David. — Les grands systèmes de droit contemporains (Droit comp
aré), coll. « Précis Dalloz », 2e éd., Paris, Dalloz, 1966, 640 pages.
Une preuve éclatante des mérites de cet ouvrage, que nous avions
naguère soulignés (1) réside dans son succès : non seulement il sera
prochainement publié en anglais, en allemand et en russe, mais, en
France même, une seconde édition a été nécessaire, moins de deux ans
après la première.
Dans sa conception et dans l'essentiel de ses développements, l'ou
vrage reste ce qu'il était. C'est bien ce que chacun pouvait souhaiter.
L'auteur, cependant, ne s'est pas borné à le mettre à jour au 15 octobre
1965. Trois chapitres ont reçu additions ou remaniements. Le chapitre
de droit soviétique s'est enrichi de développements nouveaux sur le
concept de propriété. L'histoire du droit anglais a été « modernisée »
pour tenir compte de recherches récentes. Enfin, l'étude du droit des
Etats-Unis a été sur divers points, et de la manière la plus heureuse,
remaniée et développée.
On se réjouit du succès de cet excellent instrument de travail et de
culture, succès qui permet d'espérer qu'il continuera de connaître des
rééditions fréquentes.
A. T.
Hans Hanisch. — Moderne Tendenzen des Englischen Ehegüter rechts
(Tendances modernes du droit matrimonial anglais), Arbeiten zur
Rechtsvergleichung : Schriftenreihe der Gesellschaft für Rechtsver
gleichung, heraugsgeben von Hans Dölle (Travaux de droit comparé :
Collection de la Société de droit comparé, édité par Hans Dölle),
Berlin et Francfort-sur-le-Main, Alfred Metzner Verlag, 1963,
164 pages.
L'adaptation progressive de la loi anglaise sur les biens matrimo
niaux aux besoins sociaux changeants de notre époque est un sujet pas
sionnant, spécialement au point de vue du droit comparé. La monograp
hie qui nous intéresse donne au lecteur continental une vue d'ensemble
de son évolution et bien qu'à l'époque où nous écrivons cette analyse (et
je m'excuse auprès de l'auteur pour ce retard), la loi, ainsi que le
Dr Hanisch l'a exposé, ait déjà subi des changements considérables, ce
livre peut être d'une très grande utilité pour le comparatiste étranger
comme une introduction très qualifiée aux développements contempor
ains dans ce domaine.
Ces changements suivent une évolution dialectique quasi hégélienne.
(1) V. cette Revue, 1965, p. 254 et s.

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