La circulation de modèles juridiques dans le droit post-socialiste - article ; n°4 ; vol.46, pg 10123-1105

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1994 - Volume 46 - Numéro 4 - Pages 10123-1105
La région de l'Europe centrale et de l'Est, ainsi que la Russie, est redevenue un immense récipient de nouveaux modèles juridiques de dérivation occidentale. La transformation de la famille de droit socialiste en vestige historique porte à croire que l'annulation de l'option idéologique aboutit presque automatiquement à une réexpansion de la famille juridique rornano-germani-que vers l'Est. Toutefois, une telle affirmation se heurte à deux contradictions : — l'idée d'un système romano-germanique bien distinct de la famille de common law, déjà remise en cause par les études historiques de quelques comparatistes, ne trouve de fondement ni dans la pratique du droit des affaires, ni dans la théorie de certains juristes qui s'interrogent sur la circulation de nouveaux modèles ; — les nouveaux modèles qui inspirent les réformes du droit postsocialiste ne sont pas seulement des modèles continentaux, dans la mesure où ils proviennent soit de l'Union Européenne, soit du droit uniforme, soit de l'expérience anglo-américaine. L'observation des nouvelles poussées de circulation de modèles dans le droit de l'Europe centrale et orientale apporte un argument supplémentaire à la nécessité de substituer l'approche statique, basée sur la division en grandes familles, par une analyse dynamique des flux de convergence entre civil law et common law.
Central and Eastern Europe as well as Russia, have again openly become a large-scale borrower of Western models. Today, after a complete emancipation from ideology, post-Soviet legal Systems must be reclassified : they can no longer be grouped within the family of « socialist law ». One might conclude automatically that Roman-Germanie legal family has expanded to the East. Indeed, during the last few years post-Socialist legislators have tumed to pre-Socialist sources of law that were greatly influenced by classical continental models. The study of foreign and uniform influences in post-socialist law, however, adds a new reasonfor changing the static approach of comparative law, based on a conventional division in legal families, into a dynamic examination of the converging flows between the two major Systems ; such dynamic examination is called not only to give order to the outeome of legal transplants at the level of « positive law », but also to analyse the influence of the new factors of circulation, both normative or scholarly, on the legal process, and on the implementation of the new solutions. Moerover, it is certainly true that today, in contrast to the past, reception takes place not only on the initiative of those who receive the new models, but also on that of those who propose them. Given this picture, the statement that post-socialist law has simply returned within the Roman-Germanie family from where it originated is open to two challenges : — the idea of Roman-Germanie family neatly separated from the Anglo-American legal family today does not have a strong foundation either in the practice of the law in action, or in the theory 'of some jurists who are examining legal transplants ; — new models, by which post-socialist law reforms are inspired, are not only definable as continental models, since they are also models borro-wed from the European Union, the uniform law, as well as the Anglo-American experience.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Mme Gianmaria Ajani
La circulation de modèles juridiques dans le droit post-socialiste
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 46 N°4, Octobre-décembre 1994. pp. 1087-1105.
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Ajani Gianmaria. La circulation de modèles juridiques dans le droit post-socialiste. In: Revue internationale de droit comparé.
Vol. 46 N°4, Octobre-décembre 1994. pp. 1087-1105.
doi : 10.3406/ridc.1994.4965
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1994_num_46_4_4965Résumé
La région de l'Europe centrale et de l'Est, ainsi que la Russie, est redevenue un immense récipient de
nouveaux modèles juridiques de dérivation occidentale.
La transformation de la famille de droit socialiste en vestige historique porte à croire que l'annulation de
l'option idéologique aboutit presque automatiquement à une réexpansion de la famille juridique rornano-
germani-que vers l'Est.
Toutefois, une telle affirmation se heurte à deux contradictions :
— l'idée d'un système romano-germanique bien distinct de la famille de common law, déjà remise en
cause par les études historiques de quelques comparatistes, ne trouve de fondement ni dans la
pratique du droit des affaires, ni dans la théorie de certains juristes qui s'interrogent sur la circulation de
nouveaux modèles ;
— les nouveaux modèles qui inspirent les réformes du droit postsocialiste ne sont pas seulement des
modèles continentaux, dans la mesure où ils proviennent soit de l'Union Européenne, soit du droit
uniforme, soit de l'expérience anglo-américaine.
L'observation des nouvelles poussées de circulation de modèles dans le droit de l'Europe centrale et
orientale apporte un argument supplémentaire à la nécessité de substituer l'approche statique, basée
sur la division en grandes familles, par une analyse dynamique des flux de convergence entre civil law
et common law.
Abstract
Central and Eastern Europe as well as Russia, have again openly become a large-scale borrower of
Western models.
Today, after a complete emancipation from ideology, post-Soviet legal Systems must be reclassified :
they can no longer be grouped within the family of « socialist law ». One might conclude automatically
that Roman-Germanie legal family has expanded to the East. Indeed, during the last few years post-
Socialist legislators have tumed to pre-Socialist sources of law that were greatly influenced by classical
continental models.
The study of foreign and uniform influences in post-socialist law, however, adds a new reasonfor
changing the static approach of comparative law, based on a conventional division in legal families, into
a dynamic examination of the converging flows between the two major Systems ; such dynamic
examination is called not only to give order to the outeome of legal transplants at the level of « positive
law », but also to analyse the influence of the new factors of circulation, both normative or scholarly, on
the legal process, and on the implementation of the new solutions.
Moerover, it is certainly true that today, in contrast to the past, reception takes place not only on the
initiative of those who receive the new models, but also on that of those who propose them.
Given this picture, the statement that post-socialist law has simply returned within the Roman-Germanie
family from where it originated is open to two challenges :
— the idea of Roman-Germanie family neatly separated from the Anglo-American legal family today
does not have a strong foundation either in the practice of the law in action, or in the theory 'of some
jurists who are examining legal transplants ;
— new models, by which post-socialist law reforms are inspired, are not only definable as continental
models, since they are also models borro-wed from the European Union, the uniform law, as well as the
Anglo-American experience.R.I.D.C. 4-1994
LA CIRCULATION DE MODÈLES
JURIDIQUES
DANS LE DROIT POST-SOCIALISTE
Gianmaria AJANI
Professeur à la Faculté de droit
de l'Université de Trente
La région de l'Europe centrale et de l'Est, ainsi que la Russie, est
redevenue un immense récipient de nouveaux modèles juridiques de dériva
tion occidentale.
La transformation de la famille de droit socialiste en vestige historique
porte à croire que l'annulation de l'option idéologique aboutit presque
automatiquement à une réexpansion de la famille juridique rornano-germani-
que vers l'Est.
Toutefois, une telle affirmation se heurte à deux contradictions :
— l'idée d'un système romano-germanique bien distinct de la famille
de common law, déjà remise en cause par les études historiques de quelques
comparatistes, ne trouve de fondement ni dans la pratique du droit des
affaires, ni dans la théorie de certains juristes qui s'interrogent sur la
circulation de nouveaux modèles ;
— les qui inspirent les réformes du droit post
socialiste ne sont pas seulement des modèles continentaux, dans la mesure
où ils proviennent soit de l'Union Européenne, soit du droit uniforme, soit
de l'expérience anglo-américaine.
L'observation des nouvelles poussées de circulation de modèles dans
le droit de l'Europe centrale et orientale apporte un argument supplémentaire
à la nécessité de substituer l'approche statique, basée sur la division en
grandes familles, par une analyse dynamique des flux de convergence entre
civil law et common law.
Central and Eastern Europe as well as Russia, have again openly
become a large-scale borrower of Western models.
Today, after a complete emancipation from ideology, post-Soviet legal
systems must be reclassified : they can no longer be grouped within the 1088 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1994
family of « socialist law ». One might conclude automatically that Roman-
Germanic legal family has expanded to the East. Indeed, during the last
few years post-Socialist legislators have turned to pre-Socialist sources of
law that were greatly influenced by classical continental models.
The study of foreign and uniform influences in post- socialist law,
however, adds a new reason for changing the static approach of comparative
law, based on a conventional division in legal families, into a dynamic
examination of the converging flows between the two major systems ; such
dynamic examination is called not only to give order to the outcome of
legal transplants at the level of « positive law », but also to analyse the
influence of the new factors of circulation, both normative or scholarly,
on the legal process, and on the implementation of the new solutions.
Moerover, it is certainly true that today, in contrast to the past,
reception takes place not only on the initiative of those who receive the
new models, but also on that of those who propose them.
Given this picture, the statement that post-socialist law has simply
returned within the Roman-Germanic family from where it originated is
open to two challenges :
— the idea of family neatly separated from the
Anglo-American legal family today does not have a strong foundation either
in the practice of the law in action, or in the theory 'of some jurists who
are examining legal transplants ;
— new models, by which post-socialist law reforms are inspired, are
not only definable as continental models, since they are also models borro
wed from the European Union, the uniform law, as well as the Anglo-
American experience.
1. Introduction
La région de l'Europe centrale et de l'Est, ainsi que la Russie, est
redevenue de manière éclatante un immense récipient de modèles juridi
ques, doctrinaux et normatifs, de dérivation occidentale.
Certains modèles extérieurs — souvent occultés par la prudence de
la doctrine ou l'ignorance de certaines jurisprudences de fond — ont
continué, il est vrai, à circuler pendant toute l'ère socialiste, en dépit des
affirmations sur « l'originalité du droit socialiste », mais cette circulation
a été d'une intensité réduite comparée à celle qui a lieu de nos jours.
Les systèmes de l'Europe centrale et de l'Est ont connu, comme on
le sait, avant l'ère socialiste, des phases plus ou moins intenses de circula
tion de modèles, doctrinaux et normatifs, de provenance « romano-germa-
nique », originaux ou dérivés (français, allemands, autrichiens, mais aussi
italiens et suisses). Certains de ces systèmes ont eu le temps de mesurer
les effets de la dissociation entre les sources du droit de type français et
le langage doctrinal d'inspiration germanique, tandis que d'autres ont G. AJANI : CIRCULATION DE MODÈLES JURIDIQUES 1089
cohabité avec la conceptualisation du droit positif de souche autr
ichienne (1).
La transformation de la famille du droit socialiste « en vestige histori
que » (2) porte à croire que l'annulation de l'option idéologique aboutit
presque automatiquement à une réexpansion de la famille juridique
romano-germanique vers l'Est (3).
Ce sentiment est d'autant plus renforcé si l'on observe que les législa
teurs post-socialistes ont reconduit, au cours des dernières années, des
sources du droit pré-socialiste fortement marquées par des modèles conti
nentaux classiques.
Toutefois, à ce stade, un doute nous est permis : celui que l'annulation
de l'option idéologique n'ait pas simplement comporté un retour au sens
de circulation traditionnel des modèles, de l'Europe continentale vers
l'Est, mais qu'elle ait également impliqué une redéfinition d'un tel déplace
ment au sein de la notion élastique de Western Legal Tradition, qui ne
tient plus compte des barrières géographiques et culturelles généralement
utilisées pour regrouper les systèmes juridiques en « Familles de
Droit » (4).
Dans le cadre d'un tel doute, il faudra d'abord se demander si la
circulation de nouveaux modèles n'a pas avant tout ébranlé l'homogénéité
(longtemps présumée) du droit au sein de l'Europe continentale et de
l'Est, celle sur laquelle les recherches en macro-comparaison se sont
penchées pendant des années. On pourra ensuite se demander si la présence
de nouveaux modèles n'a pas pour conséquence de bouleverser la carte
des relations culturelles qui liaient les systèmes juridiques de l'Europe de
l'Est à des expériences (aussi bien normatives que doctrinales) françaises,
allemandes, italiennes ou autrichiennes.
Confirmer ce doute signifie ensuite tenter de découvrir de quelles
façons se produit cette « nouvelle circulation de modèles » et quel est
son contenu, tout en notant que, contrairement à autrefois, cette circulation
n'a pas uniquement lieu sur l'initiative du bénéficiaire du nouveau système,
(1) V. R. SACCO, La comparaison juridique au service de la connaissance du droit,
Economica, Paris, 1991, p. 11 et s. ; H. IZDEBSKI, «Tradition et changement en droit:
l'exemple des pays socialistes », dans cette Revue, 1987, p. 839 ; M. RAEFF, La pénétration
des idées occidentales en Russie, L'autre Europe, 1985, n"s 7-8, p. Il ; R. SCHNUR, « Ein
flüsse des deutschen und des österreischen Rechts in Polen ». Schriftenreihe der Juristischen
Gesellschaft zu Berlin, 95. Berlin, New York, 1985 ; E. POLAY, « Einfluss der Pandektistik
auf die ungarische Privatrechtswissenschaft», dans Acta Jur. Ac. Se Hung., 1977, p. 175 ;
I. ZAITAY, « La permanence des concepts du droit romain dans les systèmes juridiques
continentaux», dans cette Revue, 1966, p. 353.
(2) V. « L'avertissement ». 10e éd. de R. DAVID, C. JAUFFRET-SPINOSI, Les grands
systèmes de droit contemporains, Paris. 1992, p. 15.
(3) Comme on l'a écrit en conclusion d'une recherche sur le nouveau droit roumain
post-socialiste : « Nous assistons en ce moment à un processus de réintégration du droit
roumain dans son système juridique naturel ». V. ZLATESCU. I. MOROIANU ZLATESCU,
«Le droit roumain dans le grand système romano-germanique», dans cette Revue, 1991,
833.
(4) V. par ex. : H. P. GLENN, « La civilisation de la Common Law », dans cette Revue,
1993, p. 559 et s. ; v. également R. SACCO, op. cit., p. 159. 1090 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1994
mais aussi sur celle de différents sujets qui proposent des modèles normat
ifs.
Cet article est consacré à certains aspects du jeu de l'offre et de la
demande de modèles de droit civil et commercial (5), dans la sphère
autrefois dite de droit socialiste ; afin d'éviter l'impression d'une disconti
nuité claire et nette entre une ère socialiste statique et une nouvelle ère
post-socialiste dynamique, ouverte à la comparaison et à la réception de
nouveaux modèles, nous observerons aussi quelques cas de circulation
de modèles, alternatifs au modèle soviétique, ayant eu lieu à l'époque
socialiste.
Le droit comparé qui s'en remet à la dissociation entre la lecture
des normes et l'analyse des « styles » et de la « culture juridique » des
systèmes doit en effet se méfier des affirmations concernant la fracture
totale ou la discontinuité entre systèmes, anciens et nouveaux.
2. L'affirmation de modèles alternatifs au modèle soviétique
Si au cours des dix premières années du processus de « soviétisation »
de l'Europe centrale et de l'Est, le modèle avait circulé en réduisant les
exigences et les particularités des cultures juridiques nationales, après
1955 les forces d'unification (provenant du modèle normatif et, dans une
moindre mesure, du modèle doctrinal élaboré par les juristes soviétiques)
ainsi que les facteurs centrifuges (aussi bien traditionnels, et donc de type
pré-socialistes, que nouveaux, et donc de « socialisme national ») ont
interagi. Les juristes commencèrent à réduire le conformisme qui avait
été de rigueur dans les années du stalinisme ; les caractéristiques nationales
sortirent de l'ombre au sein de laquelle elles avaient été confinées. Des
choix normatifs et des règles d'organisation traditionnelles, jusqu'alors
considérés comme provisoires et qui n'étaient que tolérés, furent renforcés ;
la propriété privée consolida la sphère au sein de laquelle elle avait été
réduite. Dans le domaine du droit constitutionnel, une nouvelle pratique
(sensible à la tradition pré-socialiste) commença à se superposer à certaines
solutions empruntées au modèle soviétique (6).
Entre 1964 et 1974, on assista à la recodification du Code civil ; la
sphère concernée était vaste, puisqu'elle comprenait les quinze républiques
de l'Union soviétique, la Pologne, la Tchécoslovaquie et pour finir (1975)
la R.D.A., qui se libéra tardivement d'un rapport, long et difficile (presque
(5) Notre étude se concentre ici sur les modèles de droit civil et commercial, mais il
faut rappeler que le même phénomène se produit dans le secteur du droit constitutionnel.
(6) En Pologne, par exemple, le Parlement (Sejm) reprit à partir de 1956 son pouvoir
de création des normes, pouvoir qui avait été essentiellement exercé entre 1950 et 1956
par la commission permanente sur la base d'une norme constitutionnelle identique à une
norme soviétique.
V. H. IZDEBSKI, « Les amendements à la Constitution de la République populaire de
Pologne », dans cette Revue 1984, p. 79 ; v. également Z. PETERI, « The Reception of
Soviet Law in Eastern Europe : Similarities and Differences Between Soviet and Eastern
European Law», dans 61 Tulane Law Review, 1987, p. 1397. G. AJANI : CIRCULATION DE MODÈLES JURIDIQUES 1091
30 ans), de confrontation avec le Code civil allemarîd (BGB) (7). Lorsque
les commissions de codification terminèrent leurs travaux, l'époque stal
inienne de réception forcée était achevée ; les juristes qui avaient participé
aux projets purent ainsi dénoncer leurs modèles de référence, laissant
ainsi place tant à la reconnaissance d'influences nationales pré-socialistes
qu'au signalement de « modèles internationaux et étrangers » (8).
Mais la consistance du substrat national n'explique pas, à elle seule, le
succès de modèles alternatifs à celui de l'Union soviétique. Une explication
supplémentaire nous est fournie par le désir de certaines écoles de droit
civil d'introduire de nouveaux choix au sein des codes, ceci afin de
démontrer que l'originalité du droit socialiste était également en mesure
de concerner la forme des règles, et non pas le seul contenu de leur
application (9). De tels choix représentent souvent le fruit d'une réaction
polémique de la culture juridique d'un pays socialiste envers un modèle
traditionnel. Ces choix nous renseignent par conséquent sur la réduction
de la capacité d'expansion et le déclin d'un modèle (par exemple, celui
contenu au sein des elaborations de la Begriffsjurisprudenz) qui s'était
avéré gagnant et prestigieux dans certaines régions et ceci même à l'issue
de l'option socialiste (10).
(7) Certains ont expliqué l'insistance de la volonté politique et de la doctrine de
l'Allemagne de l'Est à édifier un système de sources et de théories relatives au droit de
l'économie en tant que secteur séparé du droit civil par la difficulté d'élaborer un droit
civil à son tour indépendant par rapport à la tradition du BGB. V. I. MARKO VITS « Civil
Law in Germany. Its Development and Relation to Soviet Legal History and Ideology »,
dans 78 Yale L.J., 1968, pp. 1, 35.
(8) V. le rapport de présentation du projet de Code civil polonais au Parlement, cité
dans K. GRZYBOWSKI, « Reform of Civil Law in Hungary, Poland, and the Soviet Union »,
In 9 Am. J. Comp. Law, 1961, p. 253, 254.
(9) La forte charge idéologique (et l'abstraction des problèmes de la pratique qui en
dériva) qui accompagna certains des choix nationaux des années 60 a ensuite conduit la
jurisprudence à élaborer des solutions de repli.
Le Code civil tchécoslovaque de 1964, par exemple, évita de réglementer les servitudes.
La qui se développa dans les quinze années qui suivirent utilisa d'autres
instruments (notamment l'interdiction d'abus de droit) pour obtenir des résultats analogues
à ceux obtenus avant l'expulsion des servitudes du texte du Code civil. La doctrine juridique
des années 80 réhabilita ensuite les servitudes, à l'occasion d'une révision du Code en 1982.
De la même façon, le Code de 1964 ne laissa-t-il aucune place à la notion de personne
juridique, adoptant ainsi la position des thèses doctrinales qui avaient insisté sur la nécessité
de « caractériser » la notion, par rapport à la nature fermée des sujets admis à exercer des
activités économiques (organisations économiques) et des autres (organisations social
es). Toutefois, quelques années plus tard, ces thèses furent abandonnées et la doctrine
continua à raisonner autour de la notion abstraite de personne juridique, rattachant ses
raisonnements à une norme constitutionnelle positive (l'art. 11 de la Constitution de 1960).
V. I. FEKETE, « Problems of Codification of the Institution of Juristic Person in
Czechoslovak Civil Law », dans A. HARMATHY, A. NEMETH, Questions of Civil Law
Codification, Budapest, 1990, p. 48.
(10) Le résultat de telles opérations fut, par exemple, que le droit civil de la République
démocratique de l'Allemagne de l'Est apparaissait, à la fin des années 70, plus éloigné des
modèles allemands incorporés au BGB que ne le paraissaient le droit (positif) civil russe
(et, par conséquent, lithuanien, ukrainien, etc.). On doit cependant considérer que l'originalité
du droit civil de la R.D.A. contenu dans la Zivilgesetzbuch de 1975 fut soulignée par
une doctrine encline, pour des raisons idéologiques, à dissimuler la permanence de règles
traditionnelles. 1092 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1994
L'importance de cette donnée conduit à élargir le discours à des
secteurs autres que celui du droit civil au sens strict.
En ce qui concerne le droit constitutionnel, s'il apparaît évident que
la signification politique attribuée à bon nombre de règles d'organisation
ne laissait pas de grandes marges d'innovation aux législateurs, et ceci
même après la phase « stalinienne », il est du reste vrai qu'au cours des
années bon nombre de mesures ont été prises un peu partout, visant
tantôt à la récupération de règles et d'organismes traditionnels (Pologne,
Tchécoslovaquie), tantôt à la recherche de formules aptes à caractériser
l'expérience nationale « d'édification du socialisme » (Roumanie).
Avec le ralentissement progressif du caractère impératif du modèle
soviétique de référence, les tentatives, d'abord sporadiques et éphémères,
d'élaboration de nouvelles règles constitutionnelles se sont transformées
en innovations durables (11).
La réduction de la capacité d'expansion du modèle soviétique conduis
it non seulement à un renouveau des modèles nationaux, mais favorisa
également la consolidation d'un flux de circulation de modèles socialistes
de l'Europe continentale vers l'Est soviétique.
Considérons alors le droit de la famille ; à l'époque de la circulation
imperative, le modèle soviétique avait annulé les particularités (religieuses
et ethniques) des différents systèmes. L'importance des règles du droit
canon catholique ou réformé, ou orthodoxe, tout comme la composante
de droit islamique, avaient été effacées (mis à part leur refuge, lorsque
cela s'était avéré possible, dans le droit coutumier) du modèle laïque de
l'État soviétique. Du reste, à l'époque du contact (seconde moitié des
années 40), le droit soviétique de la famille traversait une phase de régres
sion par rapport aux choix révolutionnaires formalisés dans les premiers
codes russes sur le mariage et la famille (de 1918, et par la suite de
1926). Le modèle s'imposa alors dans certaines régions en tant que facteur
de sécularisation, mais aussi en tant que facteur de « régression » à des
choix antérieurs là où le processus de sécularisation du droit de la famille
se trouvait à un stade relativement plus avancé (c'est en particulier le
cas de la Tchécoslovaquie et de l'Allemagne de l'Est). La fin de l'ère
stalinienne fut également marquée par une mutation dans le comportement
de l'idéologie envers certaines règles du droit de la famille ; la balance
pencha de nouveau vers l'informel et c'est dans ce sens que purent s'insérer
les modèles libertaires élaborés par la doctrine juridique de l'Allemagne
de l'Est et de la Tchécoslovaquie, modèles qui dans le passé avaient été
évincés par les choix du législateur.
L'inversion de tendance des sens de circulation apparaît ensuite évi
dente dans le secteur du droit de l'économie. Le premier facteur à prendre
en considération est le suivant : dans certains secteur du droit, plus « sensi
bles » au contact avec les solutions élaborées par la science juridique et
la pratique occidentale, le droit des pays socialistes a toujours utilisé des
modèles « traditionnels » du droit commercial (y compris le droit bancaire
(11) C'est notamment le cas de la Pologne ; V. H. IZDEBSKI, Les amendements, op.
cit., p. 79. AJANI : CIRCULATION DE MODELES JURIDIQUES 1093 G.
et de l'industrie) et du droit international privé. De tels modèles ont été
parfois déguisés en sources «de type socialiste » (12), parfois contenus
au sein de normes isolées, soit globales (telles que le Code de commerce
international tchécoslovaque de 1964 ou la loi de l'Allemagne de l'Est
sur les contrats avec l'étranger), soit de détail (13).
Une fois de plus, l'incitation primaire semblait être partie du droit
soviétique, lorsque dans les années 60 toute une série de normes avait
subi une mutation de volonté politique parallèle au degré de rigidité de
la planification de l'économie. L'oscillation constante entre nécessité de
décentralisation et volonté de centralisation du système soviétique d'écono
mie planifiée désamorça d'ailleurs rapidement cette incitation ainsi que
sa capacité d'expansion.
Par la suite, une série autonome de choix de politique économique
commença à s'affirmer dans d'autres pays socialistes ; le ralentissement
de la planification et la reconnaissance d'un pluralisme (partiel) des sujets
producteurs commença à générer des choix normatifs originaux (par rap
port au modèle soviétique). Ces choix ne furent pas démentis et commencèr
ent à circuler, d'abord de manière sous-jacente, puis de façon toujours
plus éclatante, avant d'être complètement acceptés au cours de la dernière
phase de l'expérience soviétique ; la législation de l'époque connue sous
le nom de «Perestroïka» (restructuration, 1985-1991) semble avoir été
profondément marquée par les propositions doctrinales et les solutions
normatives élaborées en particulier en Hongrie (à partir de la fin des
années 60), mais aussi en Pologne (à partir du début des années 80).
La vague de réformes économiques qui embrassa le système soviéti
que dans la seconde moitié des années 80 s'est ainsi insérée tant au sein
d'un ensemble de règles résiduelles positives (commerciales au sens large)
qu'au sein de modèles (commerciaux, mais aussi de travail) précédemment
mis en place dans d'autres pays socialistes.
La particularité de tels modèles réside dans la tentative, éphémère,
de concilier certains dogmes bien ancrés le droit socialiste et la
nouvelle option de politique économique, synthétisée par le slogan : « édifi
cation d'un marché socialiste ». Dans ce sens, un modèle qui s'était
avéré faible, comme c'était le cas de l'autogestion de l'entreprise (14),
se transforma en un modèle fort. Les solutions élaborées de manière lente
et difficile en Pologne, à partir de 1980, sur la participation des travailleurs
à la gestion de l'entreprise, sur l'organisation des rapports entreprises-
institutions ministérielles et sur la titularité de l'entreprise sur les biens, une
(12) Le discours sur la participation aux traités internationaux et aux conventions
d'uniformisation est évidemment bien différent. Quoi qu'il en soit, il faut remarquer que,
dans certains cas, les pays de la sphère socialiste se sont inspirés, même sans y adhérer
formellement, de certains traités ou de certaines conventions pour élaborer leurs normes de
droit positif.
(13) V. G. M. ARMSTRONG, « Letters of Credit in East- West Trade : Soviet Reception
of Capitalist Custom » dans 17 Vanderbilt J. of Trans. Law, 1984, p. 329.
(14) II est bien connu que l'autogestion de l'entreprise ne s'est avérée un modèle
fort que dans 1' (hérétique) expérience yougoslave, où elle y bénéficia d'une protection
constitutionnelle et d'une réglementation détaillée en droit civil et en droit du travail. 1094 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1994
fois transformé le Code de l'idéologie, devinrent des solutions gagnantes en
raison de leur capacité de concilier le principe « classique » de la propriété
collective sur les moyens de production avec le nouveau principe de la
participation active des travailleurs aux résultats de l'entreprise. Ainsi le
modèle polonais inspira-t-il les lois bulgare, soviétique et tchécoslovaque
sur l'entreprise, lois qui marquèrent l'abandon du modèle de planification
rigide (15) entre 1987 et 1989.
Un processus analogue s'est produit sur un autre modèle « faible » : la
coopérative. Une fois annulée, par l'absence d'un esprit de libre entreprise,
l'exigence de la spontanéité de la création de la coopérative, transformée
dans l'expérience soviétique en un organisme soumis à la volonté des
autorités de planification, la coopérative « libre » fut à nouveau bien
considérée par les législations socialistes lorsque la volonté politique,
transformant une nouvelle fois le code de l'idéologie, accepta l'hypothèse
du développement d'un secteur productif privé (16). Les lois hon
groise (1971) et polonaise (1982) sur l'activité coopérative, qui avaient
restauré les principes fondamentaux de son organisation, s'imposèrent
également en tant que modèles au législateur soviétique au terme des
années 80.
La circulation de modèles au sein des pays socialistes, survenue
ratione imperii à sens unique, de l'est soviétique vers l'ouest des autres
pays socialistes européens, vit progressivement son cours se modifier. La
circulation diffuse de modèles alternatifs (toujours socialistes néanmoins
et, en tant que tels, contenus au sein du respect des dogmes résiduels
soutenus par l'idéologie dans les années 80) a constitué le prélude à
l'actuelle circulation de modèles occidentaux à plus grande échelle.
Deux caractères, la démesure et la hâte, rapprochent la circulation
d'hier et celle d'aujourd'hui. Tous deux suscitent la méfiance des spécialis
tes en droit comparé.
3. La demande de nouveaux modèles en droit civil et commercial
Si dans la phase socialiste la recherche — effectuée par l'observateur
occidental — sur les influences du droit civil « occidental » sur le droit
socialiste représentait une tâche particulièrement difficile, qui impliquait
l'étude des facteurs occultés de la formulation des règles, en raison du
double jeu d'occultation et de filtre mis en œuvre par l'idéologie, dans
la phase post-socialiste on enregistre en revanche le phénomène contraire.
L'occultation s'est transformée en une recherche manifeste de modèles
normatifs, de projets de normes ad hoc ou de sources qui ont fait précédem
ment leurs preuves par la pratique de l'application. Le vérouillage de la
sélection s'est desserré sous la pression de différents facteurs : l'exigence
(15) V. W. CZACHORSKI, « Le changement de modèle juridique en droit civil polo
nais », dans Rapports polonais, Varsovie, 1990, p. 9.
(16) Les différentes modalités d'acceptation de l'idée d'une compétition entre les
secteurs public et privé sont examinées dans Privatization and Entrepreneurship in Post-
socialist countries. Economy, Law and Society (B. Dallago, G. Ajani, B. Grancelli Eds),
Londres, 1992.

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