La contribution possible des études juridiques comparatives à une meilleure compréhension entre nations - article ; n°1 ; vol.16, pg 47-67

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Revue internationale de droit comparé - Année 1964 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 47-67
21 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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M. André Tunc
La contribution possible des études juridiques comparatives à
une meilleure compréhension entre nations
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 16 N°1, Janvier-mars 1964. pp. 47-67.
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Tunc André. La contribution possible des études juridiques comparatives à une meilleure compréhension entre nations. In:
Revue internationale de droit comparé. Vol. 16 N°1, Janvier-mars 1964. pp. 47-67.
doi : 10.3406/ridc.1964.13858
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1964_num_16_1_13858LA CONTRIBUTION POSSIBLE
DES ÉTUDES JURIDIQUES COMPARATIVES
À UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION
ENTRE NATIONS*
par
André ÏUNC
Professeur à la Faculté de droit et des sciences économiques de Paris
« Aujourd'hui, nous sommes placés devant un fait
primordial : si la civilisation est appelée à se surviv
re, nous devons cultiver la science des relations hu
maines, la capacité de tous les peuples, de toutes les
races, de vivre ensemble et de travailler en commun
dans un même monde et en paix. »
Franklin D. Roosevelt, 1945.
« // nous faut un mode de pensée essentiellement
nouveau si l'humanité doit survivre. »
Einstein, 1950.
« L'avenir de la terre pensante est organiquement
lié au retournement des forces de haine en forces
de charité. »
Teilhard de Chardin, 1939.
Le sujet, certes, a déjà fait l'objet de multiples études de grande va
leur. Il n'est guère de comparatiste qui n'ait eu l'occasion de montrer,
souvent à diverses reprises, que ses études pouvaient contribuer à une
meilleure compréhension entre nations.
Il semble pourtant que la recherche aujourd'hui entreprise soit nouv
elle à deux égards.
En premier lieu, la meilleure compréhension entre communautés
humaines était normalement considérée comme un simple résultat possib
le, parmi beaucoup d'autres, des études comparatives ou, au plus, comme
un objectif qui, pour être important, n'en apparaissait pas moins parti-
(*) Kapport présenté au Comité international de droit comparé lors de sa
réunion du 27 septembre 1963, à l'Institut pour l'unification du droit
privé, Rome. V. le compte rendu de la réunion, cette Revue, 1963, p. 746 et s. ;
un résumé de la discussion qui a suivi ce rapport est publié infra, p. et s. 48 LA CONTRIBUTION POSSIBLE DES ÉTUDES JURIDIQUES COMPARATIVES
culièrement lointain. On voudrait aujourd'hui prendre une attitude plus
active. Il s'agit de rechercher comment les études juridiques comparat
ives peuvent être conçues de façon à contribuer, le plus possible, à une
meilleure compréhension entre nations.
D'autre part, la recherche à laquelle on va procéder se singularise
par son caractère collectif. Le rapporteur, en premier lieu, a bénéficié
des utiles observations que lui ont adressées sur le problème un certain
nombre de comités nationaux de l'Association internationale des scien
ces juridiques, auxquels il est heureux d'adresser ses remerciements :
ceux de Grande-Bretagne, du Liban et du Sud-Vietnam. Il est heureux
aussi d'exprimer sa particulière gratitude à l'Institut de droit de l'Aca
démie des sciences de Tchécoslovaquie et à la Société argentine de droit
comparé qui l'ont, le premier à Prague, sur l'initiative et sous la prési
dence du professeur Viktor Knapp, la seconde à Buenos Aires, sur l'ini
tiative du Ignacio Winizky et la présidence du bâtonnier
Eduardo B. Busso, invité à présenter sur ce sujet des exposés qui ont
été suivis de discussions enrichissantes. Enfin, ce rapport est destiné à
ouvrir une discussion parmi les membres du Comité international de
droit comparé, c'est-à-dire des juristes provenant de pays différents par
leurs idéologies politiques et économiques.
Cet effort collectif semble s'imposer. Les études juridiques comparat
ives, on le rappelait tout à l'heure, présentent des avantages multiples
sur lesquels il n'est pas nécessaire de revenir. Mais il semble qu'elles
puissent contribuer, plus qu'elles n'ont fait jusqu'à présent, à la réali
sation de cet objectif primordial qu'est une meilleure compréhension
internationale.
Or, si nous savons tous que le monde actuel est dangereux, il l'est
peut-être plus encore que nous ne pensons. Quelques chiffres permett
ront de mesurer la situation plus objectivement et, par là même, plus
dramatiquement.
En premier lieu, plusieurs journaux ont publié, à l'automne 1961,
l'indication selon laquelle le stock de bombes atomiques des Etats-Unis
équivalait à 35 milliards de tonnes de T.N.T. A l'époque déjà, le chiffre
était fort probablement au-dessous de la réalité. De toute manière, les
Etats-Unis ont continué à produire des bombes, peut-être à un rythme
accéléré (1), et comme, d'autre part, l'U.R.S.S. leur tient à peu près
tête dans le domaine militaire., même si elle possède moins de bombes,
c'est une estimation extrêmement modeste que celle qui consiste, pour
avoir vue du stock actuel des bombes préparées par l'humanité
sa « défense », à multiplier par 2 le chiffre de 35 milliards. Or, si le stock
(1) Le Secrétaire à la Défense déclarait récemment à une commission du Sé
nat que, en l'espace de deux ans, le nombre des têtes porteuses des forces d'alerte
stratégiques avait doublé et que le de mégatonnes mis à la disposition
de ces forces a plus que doublé » {Time, 23 août 1963, p. 9) . Soulignons pour
tant qu'il ne s'agit que de bombes mises à la disposition des forces d'alerte. Le
Secrétaire ne déclare pas que le stock de bombes de la nation ait doublé.
Un expert (D. Dubarle, Signes du temps, octobre 1963, p. 23) situe entre 30 et
120 milliards de tonnes le potentiel des Etats-Unis. Un autre (S. Melman, cité
par D.F. Fleming, Annals of the American Academy of Political and Social
Sciences, juillet 1963, p. 154) estime que les véhicules existant ne permettent de
délivrer que 22 milliards de tonnes. Mais, h supposer que la moitié de ces véhi
cules doivent atteindre leurs objectifs, toutes les villes soviétiques de plus de
100.000 habitants pourraient être détruites 1250 fois... UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION ENTRE NATIONS 49 A
équivaut simplement à 75 milliards, il représente déjà 25 tonnes de
T.N.T. pour chaque être humain à la surface de la terre (25 tonnes... plus
quelques grammes si l'on veut tenir compte de la force de frappe fran
çaise).
Autres chiffres : l'U.R.S.S. a expérimenté en 1961 une bombe dépas
sant l'équivalent de 50 millions de tonnes de T.N.T. Selon L'étoile rouge
du 24 septembre 1963, elle détiendrait une réserve de bombes de 100
millions de tonnes de T.N.T. Chacune de ces bombes est donc 200 mil
lions de fois égale à la plus forte des bombes employées en 1939, et 5 000
fois égale à la bombe d'Hiroshima (2). Elle représente 20 fois le total
des forces de destruction qui ont été mises en œuvre durant la période
1939-1945.
Complétons le tableau. Nous savons que des avions porteurs de bomb
es sont constamment en vol, que des sous-marins se déplacent avec leurs
lance-fusées pointés sur les objectifs. Nous avons une idée,
encore incertaine, du danger des expériences atomiques. Mais l'O.N.U.
a fait une enquête sur le gaspillage d'effort humain et d'argent que re
présente l'effort militaire. Elle concluait, en 1962, que l'humanité dé
pensait à des fins militaires 120 milliards de dollars par an, c'est-à-dire
30 fois l'aide économique internationale, et que plus de 50 millions
d'hommes se trouvaient affectés à des activités militaires (3). Parmi ces
50 millions, se trouvent non seulement 20 millions d'hommes jeunes, qui,
entrant dans la vie, se voient obligés d'interrompre leurs études, leur
formation ou leur activité professionnelle, pour recevoir une éducation
militaire — éducation qui, dans la mesure même où elle est militaire, est
une contre-éducation, et qui constitue, bien que nous y soyons habitués, honte collective pour tous les pays « civilisés > — , mais aussi un
grand nombre des meilleurs cerveaux de l'humanité.
Un dernier facteur doit être noté parce qu'il est, peut-être, l'un des
plus graves tout en étant le moins spectaculaire : c'est l'existence, dans
le cœur de la plupart des hommes, d'une défiance ou d'une hostilité qui
diminue chacun d'eux et qui constitue l'obstacle majeur à l'effort col
lectif de développement économique et spirituel de l'ensemble de l'hu
manité aujourd'hui possible par ailleurs.
Que tout le monde souhaite un monde meilleur, on n'en peut douter.
Mais des recherches ont été entreprises, soit par les organisations inter
nationales, soit par des fondations privées, sur les moyens d'améliorer la
situation du monde, et la conclusion est unanime : il n'existe pas de
remède. Si un remède existait, d'ailleurs, on peut être certain qu'il se
rait déjà appliqué.
Est-ce à dire que la situation est sans espoir ? Pas davantage. Elle
dépend d'un effort collectif qui doit être accompli à tous les échelons
par tous les hommes, toutes les nations et toutes les organisations inter
nationales. Substituer à la guerre froide une amitié entre les peuples,
retourner les forces de haine en forces de charité, comme le demandait
Teilhard de Chardin (4), ou, au moins, en forces de fraternité, suppose
(2; Selon une étude publiée dans Le Monde diplomatique d'octobre 1961, une
telle bombe, employée en explosion haute, détruirait instantanément par incendie
toute vie dans une zone de 250 kilomètres de rayon.
(3) O.N.U., Conséquences économiques et sociales du désarmement, Ch. I, nos
8 et 9, p. 63.
(4) Teilhard de Chardin, Les unités humaines naturelles, 1939, reproduit dan*»
La vision du passé, p. 271 et s., à la p. 300.
4 50 LA CONTRIBUTION POSSIBLE DES ÉTUDES JURIDIQUES COMPARATIVES
donc un effort de chacun de nous dans son cœur et dans son travail. Les
responsabilités des juristes en ce domaine, et notamment celles des pro
fesseurs de droit, semblent particulièrement importantes. Les juristes sont
les ingénieurs de l'ordre social, les professeurs, des éducateurs. La pro
motion d'une humanité plus harmonieuse incombe donc aux uns et aux
autres, ou à certains en leur double qualité.
Il va sans dire, certes, que la contribution de chacun de nous, ou
même celle de l'Association internationale des sciences juridiques et de
ses comités nationaux, ne sera pas décisive. Elle ne changera pas le
visage du monde. Cependant, une certaine contribution dépend de l'As
sociation et de chacun de nous. C'est notre devoir et notre dignité de
rechercher ce en quoi elle peut consister, puis de l'apporter.
Avant de procéder à cette recherche, on présentera brièvement quel
ques remarques très générales sur les tensions, leurs causes et la possib
ilité de les surmonter. On pourra alors mieux dégager les remèdes aux
tensions actuelles qui dépendent des juristes et, en particulier, des fa
cultés de droit.
Il semble qu'on doive, dans cette première partie, rappeler et illus
trer deux propositions : à savoir que l'hostilité à l'égard des autres com
munautés humaines est naturelle à l'homme et que cette hostilité peut
être dissipée par une meilleure connaissance ou par la coopération à un
objectif commun.
Ces propositions, certes, ne sont pas originales et, d'autre part, elles
mériteraient d'être nuancées à de nombreux égards. Il semble pourtant
nécessaire de les rappeler et de les justifier.
A. — En premier lieu, l'hostilité à l'égard des autres communautés
humaines est naturelle à l'homme.
L'homme est possédé par ce qu'on peut appeler, dans un sens très
large, l'esprit de clan : esprit de famille, de village, de tribu, de région,
de nation, de continent, de race. Cet esprit de clan est naturel. L'enfant
naît dans une famille qui lui apporte la nourriture et la sécurité. A l'i
ntérieur de sa famille, il se sent en confiance ; plus tard, à l'intérieur de
son village, de sa région, de sa nation : des communautés humaines qu'il
découvre peu à peu. Cet esprit de clan est loin d'être entièrement regret
table. Il présente des aspects positifs. Il élargit la personnalité et crée
une fraternité et une solidarité à l'échelon du clan. Malheureusement, il
présente aussi, toujours, un aspect négatif : les sentiments de confiance
et de s'arrêtent plus ou moins radicalement aux frontières du
clan. Ce qui est extérieur, on l'ignore et on s'en défie. On se le représente
d'une manière hostile. On a souvent montré l'identité de racine des mots
€ hospes » et « hostis ». On sait aussi la nuance péjorative qui s'a
ttache à l'expression : « les métèques » (les autres). C'est parce que l'a
spect négatif de l'esprit de clan est aussi naturel que son aspect positif,
c'est parce qu'on l'observe partout et toujours que l'histoire de France
ou celle de l'humanité nous apparaissent sous leur aspect le plus exté
rieur comme une longue suite de guerres.
Cet esprit de clan, il est aisé de l'observer encore aujourd'hui un
peu dans tous les pays.
Le racisme en est une des manifestations les plus évidentes. Mais,
s'il faut déplorer le mépris de certains Blancs à l'égard des Noirs, il faut
reconnaître que les Noirs aussi sont naturellement racistes. Un exemple A UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION ENTRE NATIONS 51
très simple ? La Côte d'Ivoire, avec ses 3 millions et demi d'habitants,
rassemble environ 70 ethnies différentes. Une fois, dans la voiture d'un
sous-préfet, je demandais à celui-ci quels étaient les rapports entre les
différentes ethnies. Souriant, le sous-préfet me dit : « Je suis de telle
race et mon chauffeur de telle autre. Demandez-lui ce qu'ils pensent de
nous ». Le sourit largement et me répond : « Nous disons que
ce sont des lâches, des paresseux, des voleurs, des menteurs, des gens
qui ne valent rien, alors que nous, nous sommes courageux, travailleurs,
intelligents ». Le sous-préfet, à son tour, de rire aussi franchement et de
me dire : « Et bien, nous, nous disons exactement le contraire d'eux et
de nous ». Et de donner à son chauffeur une tape amicale.
Mais l'esprit de clan s'observe aussi bien dans les pays qui se croient
les plus développés. On se souvient des conditions dans lesquelles le chef
de l'Etat français, au début de l'année 1963, indiquait pourquoi l'entrée
de la Grande-Bretagne dans le Marché commun ne lui semblait pas possi
ble. Que cette déclaration et la manière dont elle était faite aient entraîné,
en Grande-Bretagne, un certain ressentiment à l'égard de la France,
c'était excusable. Le plus étonnant est que cette déclaration ait pu créer,
en France également, un sentiment anti-britannique. On a vu des
journalistes prétendus sérieux écrire ou laisser entendre que le véritable
adversaire de la France, c'était l'Angleterre, ressuscitant ainsi des sen
timents des temps de Jehanne d'Arc et de Fachoda, qu'on aurait pu
croire effacés par la tragédie des deux guerres mondiales vécues côte à
côte. Une partie de l'opinion publique française peut donc, du moins
pour quelques jours, redevenir anti-britannique sans la moindre excuse.
Les exemples qui viennent d'être cités sont, l'un et l'autre, extérieurs
à la grande tension actuelle. Il faut pourtant en arriver à celle-ci, si l'on
veut comprendre la puissance des passions contemporaines et la pro
fondeur du drame de l'humanité actuelle.
Au milieu du xix° siècle, l'Europe occidentale a le sentiment d'écrire
l'histoire. Elle est la partie la plus riche du monde, la plus avancée en
force militaire, en organisation politique, en civilisation industrielle,
peut-être en culture. Elle développe l'industrie et colonise le monde. Elle
domine donc l'humanité et elle a le sentiment de lui ouvrir la voie vers
un avenir grisant. C'est à ce moment que Marx lui déclare une guerre
totale. A la conception du monde courante, il en oppose une nouvelle
(il n'est d'ailleurs pas sans précurseurs, bien entendu, mais il est de beau
coup le penseur le plus puissant et le plus marquant). Au capitalisme l
ibéral, il entend substituer le socialisme. Pour promouvoir le socialisme,
il incite à broyer les dirigeants actuels et à établir, temporairement, la
dictature du prolétariat. A l'égard de la religion, les philosophes fran
çais du xviiic siècle étaient des sceptiques souriants, souvent déistes
d'ailleurs plutôt que véritablement athées. Marx, au contraire, entend
montrer les mécanismes par lesquels l'homme crée Dieu et la nécessité
de détruire ce mythe pour libérer l'homme. C'était donc une attaque to
tale, qui ne pouvait être ni comprise ni même étudiée objectivement.
L'instinct de conservation ne pouvait que conduire à un rejet hostile.
Or, ce qui, pendant plus d'un demi-siècle, était resté l'idéologie de
quelques penseurs, devient brutalement, après la Révolution d'Octobre, le
système politique d'une nation. Le marxisme s'incarne à la surface de
la terre : il couvre un point du globe et prétend gagner le reste. Effect
ivement, son orbite territoriale s'est élargie : aujourd'hui, un milliard
d'hommes — soit un tiers de l'humanité — vit sous des régimes marxistes.
L'instinct de conservation des pays non marxistes ne peut que continuer 52 LA CONTRIBUTION POSSIBLE DES ÉTUDES JURIDIQUES COMPARATIVES
à jouer. On ne peut attendre de leur part de sympathie naturelle à l'égard
du marxisme. Ce qui est naturel, c'est l'hostilité. La crainte et l'hostilité
sont d'ailleurs entretenues par les foyers de discordes qui se raniment
périodiquement en différents points de la terre, ainsi que par des dé
clarations de chefs militaires de part et d'autre, ou même des déclara
tions de chefs d'Etat, telles que : « Nous vous enterrerons », ou l'affi
rmation moins spectaculaire, mais peut-être plus inquiétante, selon la
quelle, en matière idéologique, il n'est pas de coexistence possible (5).
Rappeler comment le marxisme est la source de la grande division
actuelle de l'humanité, ce n'est pas le mettre en accusation. Marx, dont
la puissance intellectuelle est incontestable, est arrivé honnêtement à cer
taines conclusions. Mû par une passion de la justice et un désir de pro
motion humaine auxquels on ne peut que rendre hommage, il avait le de
voir de parler, et son attitude nous sera plus compréhensible si nous
essayons de revivre le milieu du xixe siècle, avec la misère affreuse des
uns et la satisfaction de soi des autres. Les hommes que Marx a convain
cus de la justesse de ses idées avaient, à leur tour, le devoir de parler et
d'agir conformément à leurs croyances. Aucun reproche ne peut leur
être adressé. Il est vrai que le marxisme s'est parfois imposé ou main
tenu par la force. Mais il est vrai aussi que les puissances occidentales
ont cherché à l'écraser par la force. Les torts sont partagés. Espérons
que, de part et d'autre, l'emploi de la force appartient au passé. De la
situation actuelle, il est probable aussi qu'on ne peut imputer la respons
abilité à un « camp » ni à l'autre (6). Une peur réciproque entraîne une
course aux armements et rend chacun des deux camps dangereux pour
l'autre. La France a connu ce sinistre enchaînement dans ses rapports
avec l'Angleterre ou l'Allemagne. A l'heure actuelle, elle n'y échappe pas
encore complètement.
B. — L'hostilité, cependant, peut disparaître par une meilleure con
naissance mutuelle ou par la coopération à un objectif commun.
Pourquoi le sous-préfet ivoirien et son chauffeur riaient-ils de si bon
cœur lorsque chacun d'eux disait la caricature que les gens de son ethnie
se faisaient des gens de l'autre ? C'est, tout simplement, qu'ils travail
laient ensemble depuis quelque temps et que, se connaissant, ils avaient
peu à peu dissipé les mythes de leur clan. Ils avaient remplacé une ca-
(5) Le numéro d'août-septembre 1963 de la revue Perspectives polonaises con
tient à ce sujet un editorial intéressant, mais qui reste à certains égards ambigu
et qui n'est pas entièrement rassurant.
I/éditorial se prononce pour la rivalité des systèmes en tous domaines à l'ex-
elusion de celui des armes, afin d'assurer le triomphe du socialisme par tous les
moyens à l'exclusion de la guerre.
Personnellement, le triomphe d'un système sur l'autre ne nous semble, dans
l'avenir prévisible, ni vraisemblable ni souhaitable. A la rivalité hostile, nous
préférons l'émulation fraternelle (v. infra), qui exclut le triomphe de l'un sur
l'autre, mais pousse l'un et l'autre à se dépasser. Quelle perte ce serait pour
l'humanité si, à l'heure actuelle, l'un des systèmes venait à disparaître (on ne
voit d'ailleurs pas bien comment...).
(6) On a remarqué que le président Khrouchtchev, lors de son dernier voyage
en Yougoslavie, avait évité de parler de « camp socialiste », afin de ne pas blesser
la sensibilité de son hôte.
Nous ne pouvons qu'approuver le désir des dirigeants yougoslaves de rejeter
un mot qui représenterait le monde comme divisé en deux blocs monolithiques.
Le mot « camp », assez vague (en français du moins) et d'ailleurs employé
dans la langue sportive, ne nous semble pourtant ni inexact ni dangereux. A UNE MEILLEURE COMPRÉHENSION ENTRE NATIONS 53
ricature par une image exacte, qui leur permettait l'estime et la
confiance.
Il semble également qu'on puisse affirmer qu'il ne reste pratiquement
rien de l'animosité qui, pendant quelques générations, a opposé la France
et l'Allemagne. Il n'y a pas si longtemps que la France a eu à souffrir
cruellement des agissements de certains Allemands et, pourtant, tout au
jourd'hui semble largement oublié. Ceux qui n'ont pas oublié voient les
choses avec recul et réfléchissent sur les conditions qui peuvent entraîner
un peuple, quel qu'il soit, à certains égarements. Certains d'entre eux
se demandent même si la France n'a pas contribué, par certaines malad
resses, par certaines injustices involontaires, par manque de fraternité,
à faire prévaloir en Allemagne des conditions qui ont amené une dicta
ture criminelle.
Pourquoi les relations entre la France et l'Allemagne sont-elles au
jourd'hui exemptes d'inimitié ? En l'espèce, on ne peut probablement pas
dire que la disparition des tensions soit le résultat d'une meilleure con
naissance. Il ne semble pas exact que les Français connaissent mieux l'A
llemagne et les Allemands qu'en 1939, par exemple. Il semble surtout que
les tensions se soient déplacées. France et Allemagne se sentent désor
mais un ennemi commun : FU.R.S.S. et le camp socialiste. De même, de
la détente qui semble survenir actuellement entre l'U.R.S.S. et les Etats-
Unis, il est possible que la crainte de la Chine soit l'un des facteurs. On
souhaiterait, certes, les facteurs de détente fussent différents... Du
brusque changement d'attitude de la France et de l'Allemagne, il y a
pourtant deux leçons à dégager. En premier lieu, il faut au moins constat
er que les obscures forces du clan peuvent avoir soudain un autre objet
que l'objet traditionnel. D'autre part, si la peur d'un tiers a souvent été,
jusqu'ici, le début de la sagesse, le cercle dans lequel vit l'humanité se
ferme et l'humanité tout entière — ou à peu près — prend aujourd'hui
peur de son pouvoir. La peur de soi sera peut-être désormais pour l'human
ité l'obligation de la sagesse, sans transfert possible d'hostilité sur un
tiers.
Il faut s'arrêter à un troisième exemple de disparition de tensions,
exemple particulièrement encourageant. On rappelait tout à l'heure que
le grand schisme de l'humanité actuelle avait été provoqué par le
marxisme. Cependant, le monde occidental a connu auparavant un autre
grand schisme : celui que la Réforme a causé au xvi° siècle. Quelle fut
la réaction des catholiques (auxquels le rapporteur appartient) ? Beau
coup d'entre eux ont cru à la nécessité, au nom du Christ, d'exterminer
les protestants. Cette attitude primitive (à tous les sens du mot) a fait
place ensuite à des sentiments de coexistence plus ou moins hostile. Au
jourd'hui, il est inutile de dire que l'hostilité a totalement disparu et que
les sentiments d'amitié et de fraternité apparaissent tout à fait natur
els, en même temps que se manifeste un effort de retour à l'unité par
le dépassement.
Quels facteurs ont permis la disparition des tensions ? En l'espèce,
à la fois une meilleure connaissance réciproque et la volonté de coopér
er dans un effort commun : mieux comprendre et faire mieux com
prendre les exigences de l'Evangile. Il semble intéressant de s'arrêter
un instant à la voie par laquelle un retour à l'unité est espéré. Catholi
ques et protestants pensent aujourd'hui que, puisque les uns et les au
tres se réclament du Christ, c'est en cherchant, les uns et les autres, à
être plus fidèles aux enseignements de celui-ci qu'ils seront conduits à 54 LA CONTRIBUTION POSSIBLE DES ÉTUDES JURIDIQUES COMPARATIVES
l'unité. Ils envisagent un processus véritablement dialectique et la mise
en œuvre de l'axiome de Teilhard de Chardin : « Tout ce qui monte
converge ». Cette attitude est importante pour notre recherche. On peut
se demander, en effet, s'il n'est pas possible d'espérer une attitude com
parable de la part des camps socialiste et non socialiste. Puisque les uns
et les autres entendent libérer et promouvoir l'homme, ne comprendront-
ils pas que c'est en cherchant, les uns et les autres, à le mieux servir et à
aménager leurs structures politiques et économiques de telle sorte qu'elles
le servent mieux, qu'ils arriveront, sinon à l'unité, du moins à un ra
pprochement fondamental et à une coopération facile ? Un tel espoir ne
paraît pas chimérique. Bien entendu, l'unité est impossible entre ceux
qui croient en Dieu et ceux qui, totalement marxistes, croient que Dieu
n'existe pas. Il semble pourtant qu'il doive être assez facile de mettre
de côté la métaphysique qui divise et de coopérer dans l'amitié. Après
tout, Dieu existe ou n'est qu'un mythe, mais il n'est pas un sujet de r
éférendum, et il est parfaitement inutile de se battre à son sujet.
Comment alors concevoir les études juridiques comparatives afin
qu'elles contribuent le plus efficacement possible à une meilleure com
préhension entre les nations ?
Puisqu'il s'agit de modifier des attitudes humaines, il semble que
quatre efforts doivent être accomplis :
1° S'efforcer de corriger la caricature que nous nous faisons de
l'autre et, si possible, de lui donner la possibilité de corriger la carica
ture 3° 2° qu'il Montrer Donner se fait conscience la de solidarité nous ; des humaine phénomènes croissante de convergence et donner ; foi dans le
progrès comme aidant à la convergence et accroissant la solidarité hu
maine 4° ; La paix étant indissociable de la justice, il faut aussi former les
consciences aux problèmes du sous-développement.
A. — II faut d'abord nous efforcer de corriger la caricature que nous
nous faisons de l'autre et donner à l'autre la possibilité de corriger la ca
ricature qu'il se fait de nous. En conséquence, il faut renseigner les étu
diants, le plus possible, sur les autres communautés humaines.
Le plus qu'est-ce à dire ?
1. C'est dire, en premier lieu, le plus largement possible.
En étudiant notre système juridique, ses institutions, ses règles, etc.,
il est souvent possible et très enrichissant de renvoyer aux droits na
tionaux. En étudiant le droit des sociétés anonymes, par exemple, il de
vrait être de règle de procéder à des rapprochements avec le droit des
grands pays capitalistes. Les problèmes se posant d'une manière à peu
près identique, il devrait être naturel d'observer et d'indiquer les solu
tions qui leur sont données ailleurs. De même lorsqu'on étudie la fa
mille, il est certainement extrêmement enrichissant de montrer l'évolu
tion des droits socialistes en la matière et les solutions actuelles.
Ces références à des solutions, pourtant, ne suffisent pas. Il sem
blerait indispensable de rendre obligatoire, dans toutes les facultés de
droit, un cours d'introduction aux études comparatives et aux grands
systèmes juridiques contemporains. Il est inadmissible que, dans le UNE MEILLEURE COMPREHENSION ENTRE NATIONS 55 A
monde moderne, un étudiant français, par exemple, puisse quitter la fa
culté de droit sans être capable de parler dix minutes de la common law
ou des droits socialistes.
Enfin, ce cours d'introduction générale, si nécessaire qu'il soit, est
insuffisant. Des spéciaux, facultatifs pour les étudiants, devraient
être consacrés, au moins dans les grandes universités, à une étude plus
approfondie de certains grands systèmes juridiques contemporains. On
pouvait récemment citer en exemple l'Université de Tokyo, qui offre quat
re cours de droits étrangers. L'Université de Paris accomplit actuel
lement un effort important puisqu'elle possède, en dehors des cours
de droit comparé de licence et de doctorat, des enseignements de droit
anglais, de droit des Etats-Unis, de droit musulman, des institutions pri
vées africaines et malgaches et des institutions publiques africaines et
malgaches, de droit de la concurrence et du commerce dans les pays
du Marché commun, et qu'elle a prévu l'institution prochaine d'un
enseignement de droits socialistes.
2. Etudier les communautés étrangères le plus possible, c'est aussi
les étudier le plus profondément possible.
Il faut faire des études juridiques comparatives, dans la mesure du
possible, une introduction à la connaissance des communautés étrangèr
es. Le droit, certes, est un élément assez mécanique d'une société. Il
n'est qu'une technique au service de certains idéaux. Mais, par là même,
il permet d'étudier la communauté d'une manière particulièrement ob
jective et scientifique. C'est une « clé » possible, et qu'il faut utiliser
comme telle. Même si elle est incomplète, une étude du droit des contrats
et de son évolution, par exemple, peut apporter un éclairage extrême
ment intéressant sur l'économie, et même l'idéologie économique, et leur
évolution. Il faut donc s'efforcer de présenter aux étudiants, en même
temps qu'un système juridique, une société : une société dans son his
toire, ses institutions, ses réalités sociologiques, ses aspirations. Et il faut
inciter les étudiants à élargir par des lectures et recherches personnelles
les notions sommaires qu'on a pu leur donner.
Il semble même qu'il serait très désirable qu'à côte du cours consa
cré aux grands systèmes juridiques contemporains, un cours fût créé,
en première année, consacré franchement à une grande civilisation con
temporaine (nation ou groupe ethnique, religieux ou géographique) (7).
Il serait souhaitable, en effet, de sortir immédiatement tous nos étudiants
de la coquille nationale dans laquelle ils ont vécu, de les projeter im
médiatement vers une autre communauté étrangère. Tous en recevraient
une formation utile. D'autre part, la « civilisation » considérée devant
changer de faculté à faculté ou bien, dans les grandes universités, de
vant changer d'année en année, chaque pays se formerait ainsi une élite
qui, pour peu qu'elle approfondît les premières connaissances reçues,
serait capable de traiter utilement, soit dans les affaires privées, soit
dans les affaires publiques, avec les autres nations.
3. Etudier les communautés humaines le plus possible, c'est aussi
les étudier le plus objectivement possible et même avec une certaine symp
athie. Il faut, comme le demandait Teilhard de Chardin, « développer
chacun dans la sympathie de tous ».
Certes, il peut sembler bien irréel de demander que les institutions
(7) Pour le soutien donné à cette idée par le professeur Max Rheinstein, v.
11 American Journal of Comparative Laxc 642 (1962).

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