Le droit, la morale et les sciences humaines - article ; n°4 ; vol.22, pg 645-660

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1970 - Volume 22 - Numéro 4 - Pages 645-660
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
Lecture(s) : 11
Nombre de pages : 17
Voir plus Voir moins

Léon Husson
Le droit, la morale et les sciences humaines
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 22 N°4, Octobre-décembre 1970. pp. 645-660.
Citer ce document / Cite this document :
Husson Léon. Le droit, la morale et les sciences humaines. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 22 N°4, Octobre-
décembre 1970. pp. 645-660.
doi : 10.3406/ridc.1970.15828
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1970_num_22_4_15828LE DROIT, LA MORALE
ET LES SCIENCES HUMAINES
par
Léon HUSSON
Professeur honoraire à la Faculté des lettres
et sciences humaines de Lyon
I. — Accords et dissonances
Le Centre international de synthèse, fondé par Henri Berr, qui a
tant fait pour promouvoir les recherches interdisciplinaires, avait choisi
pour thème de sa XXIXe Semaine : Le droit, les sciences humaines et la
philosophie.
« La science du droit, disait le programme, subit depuis bientôt cent
ans l'impact des sciences humaines, qui ont remis en question sur bien des
points ses conceptions traditionnelles. Mais elle est, en raison sans doute
de ses visées pratiques, demeurée hors du champ de réflexion de la phi
losophie des sciences. Il en est résulté un émiettement : chacune de ses
branches a été influencée d'une façon séparée par une ou plusieurs
sciences humaines, comme si elle n'en était qu'une application : ainsi le
droit pénal par la criminologie, le droit public par la science politique.
Quant à la philosophie du droit, elle a, comme elle l'avait fait souvent
dans le passé, continué de s'en tenir à des discussions d'idées, se référant
volontiers à la morale, à la philosophie politique et à la méta
physique, mais ne cherchant en général pas un point d'appui ni un
contrôle dans l'analyse concrète de la vie du droit et de l'activité des
juristes.
« II semble que l'heure soit venue de faire le point en recoupant les
perspectives des diverses sciences en cause, de façon à dresser un bilan
sommaire de leurs apports et de leurs problèmes, de leurs accords et de
leurs divergences. La chose paraît d'autant plus nécessaire que les trans
formations sociales du monde actuel mettent en cause l'autorité, le rôle et
la nature du droit, et qu'il est, par suite, bon de rechercher quelle lumière
nos connaissances actuelles sont susceptibles de jeter sur les controverses
qu'elles soulèvent. »
La méthode choisie pour parvenir à ces résultats était de poser le
problème, non en fonction des théories, qui risquaient de faire écran devant
les faits et dont le nombre eût en tout cas beaucoup trop dispersé les tra- 646 LE DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES
vaux, mais en fonction des sciences qui étudient ces faits. Chacune des
séances avait été centrée sur les relations du droit avec une discipline
particulière, en vue d'instaurer sur la base de deux rapports introductifs
un dialogue entre des juristes et des représentants qualifiés de la science
en cause. Cinq séances étaient réservées à des disciplines réputées posi
tives, et quatre à des disciplines généralement qualifiées de philosophiques.
La Semaine a effectivement eu lieu du 8 au 12 juin dernier. M. Jac
ques Rueff, qui dirige au Centre la Section des sciences sociales et qui
se trouvait au début de cette semaine appelé à Rome pour y participer
aux travaux d'une importante commission, a tenu à en revenir aussitôt
que cela lui a été possible pour assurer lui-même la présidence des der
nières séances. Suivant les usages du Centre, on n'avait pas cherché à
réunir un nombreux auditoire ; on avait préféré s'attacher à grouper un
nombre restreint de spécialistes d'une compétence reconnue, entre lesquels
pût s'instituer un échange de vues fructueux, en laissant à la publication,
qui est maintenant en préparation, le soin d'en diffuser les résultats.
Ces résultats sont, à notre avis, des plus encourageants. Les sciences
considérées nous paraissent maintenant avoir suffisamment pris conscience
de leur spécificité et aussi de leurs limites pour qu'il soit possible d'ins
taurer entre elles l'étroite collaboration dont, comme nous l'avons rappelé
au début de notre exposé introductif, Henri Klimrath avait dès 1833
marqué la nécessité au début de sa célèbre thèse ; et l'on peut dire qu'il
n'est pas une seule des séances qui n'ait mis en évidence l'intérêt de cette
collaboration. Toutefois, la délimitation des disciplines en cause et leur
articulation ne sont pas toujours apparues avec la même netteté ; et les
rapports ont fait apparaître, à côté d'accords nombreux, certaines
dissonances.
Le mariage est maintenant consommé entre le droit pénal et la cr
iminologie, ou plutôt entre le droit pénal et les disciplines diverses — bio
logie, psychologie, sociologie, pédagogie — , dont la criminologie est
l'application (1) ; car, comme l'a dit l'un des rapporteurs, le nom de cr
iminologie est plutôt qu'un substantif une épithète qualifiant des spécial
istes d'origines différentes. Sans doute, il y a encore entre elles
et lui des tensions en raison de la différence entre les perspectives
dans lesquelles se développent leurs recherches et celle que le droit
pénal adopte du fait de sa fonction ; mais ces tensions sont fécondes
parce que ces perspectives sont complémentaires. Le travail que les
deux rapporteurs. M. Albert Chavanne et M. Marcel Colin pour
suivent de concert au sein de l'Institut de criminologie clinique fondé
à l'Université de Lyon sur l'initiative de M. Louis Roche, donne un
exemple remarquable, parmi d'autres, des résultats que l'on peut attendre
d'un effort entrepris dans un esprit de compréhension mutuelle. Cest un
domaine dans lequel, comme Ta confirmé l'intervention de M. le Pré-
Ci) Dans le cas du droit pénal, disait spirituellement M. Carbonnier au cours
d'un Colloque tenu en octobre 1956 à la Faculté de droit de Strasbourg, il y a plus
qu'un mariage : il y a déjà un enfant (« Méthode sociologique et droit », fascicule
spécial des Annales de la Faculté de droit et des sciences politiques et économiques
de Strasbourg, Dalloz, 1958, p. 191). LE DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES 647
sident Marc Ancel au cours de l'échange de vues, il est aujourd'hui acquis
que l'on peut, et qu'il faut, travailler en équipe, — M. Levasseur, qui
présidait la séance, a dit « en cordée ».
Un accord, au moins virtuel, s'était déjà manifesté de façon spontanée
au cours de la première séance entre M. André Adam, qui représentait
les sociologues, et M. Carbonnier, qui représentait les juristes. Le temps
n'est plus où la sociologie, qui formulait son programme avec une certaine
intransigeance pour conquérir le droit de cité que beaucoup lui contestaient
encore, se posait en réformatrice, sinon en rivale, d'une science juridique
encore mal dégagée du cadre étroit où l'avait enfermée la doctrine de
l'exégèse, et où certains juristes, parmi ceux, de plus en plus nombreux
qui étouffaient dans ce cadre, étaient tentés de se ranger dans son
camp (2). La différence essentielle de point de vue qui distingue les deux
disciplines l'une de l'autre, se dégage aujourd'hui nettement bien qu'elle
ne soit pas encore reconnue par tous. M. Carbonnier l'a définie d'une
façon frappante en disant que le juriste se place à l'intérieur du droit,
tandis que le sociologue le considère du dehors ; et M. Adam l'avait
illustrée par avance en nous présentant, dans un rapport qui apportait le
fruit d'une observation prolongée des sociétés musulmanes du Maghreb
dans leur contact avec nos sociétés industrielles, un exemple topique de
l'attitude du sociologue. Or les deux ordres de recherche sont complé
mentaires : le juriste ne peut bien comprendre le droit, l'adapter aux
besoins mouvants de la société où il a cours, et en orienter l'évolution,
que s'il le replace dans son milieu et s'il est informé de l'accueil qu'il y
reçoit ; mais le sociologue en revanche ne peut bien pénétrer la signification
du droit et mesurer son action s'il n'est éclairé par l'interprétation du
juriste, qui, au surplus, est l'un des facteurs de son évolution et même
l'une de ses composantes.
Il a pu paraître cependant que la séance consacrée le lendemain à
l'histoire introduisait quelque confusion dans cette division du travail.
Car l'histoire a dans l'étude positive du droit devancé la sociologie et pré
paré son œuvre : nous n'en voulons pour preuve que la conception
sentée, en réaction contre le mouvement de codification, dès la seconde
décennie du xixe siècle par l'école historique de Savigny. Or le dialogue
entre M. Ellul et M. Morazé a montré que les vues des juristes historiens
et celles des historiens généralistes sur le droit, à un certain moment
antagonistes, s'étaient progressivement ouvertes les unes aux autres ; et
le rapport très suggestif de M. Ellul a mis en évidence la place que l'his
toire du droit tient dans la science juridique, dont elle constitue une pièce
essentielle, et sur la contribution capitale qu'elle peut apporter à la théorie
générale du droit. On pourrait, à première vue, avoir l'impression que ces
constatations effacent la frontière que la pensée contemporaine trace
entre les sciences positives, qui doivent s'en tenir strictement à établir,
analyser et expliquer les faits, et les disciplines dites normatives, qui font
(2) II suffit, pour se replacer dans le climat de cette époque, de lire la leçon
d'ouverture du cours de sociologie créé à la Faculté des lettres de Bordeaux en 1887
pour Emile Durkheim, et les articles qu'écrivait alors Duguit, qui enseignait le
droit dans la Faculté voisine. LE DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES 648
intervenir des considérations de valeur. Mais il n'en est rien. Car la di
fférence d'optique entre l'historien généraliste et le juriste est analogue à
celle qui distingue celui-ci du sociologue, le juriste généraliste s'inté-
ressant à la relation du droit avec l'état de la société qu'il régit et avec les
événements qui s'y déroulent, tandis que le juriste s'attache à dégager la
signification qu'il revêt pour les hommes de son époque et celles qu'il
prend ensuite aux yeux de ceux des générations postérieures ; l'éclairage
que chacun d'eux apporte à l'autre est semblable à celui que la science
juridique et la sociologie projettent l'une sur l'autre ; et le service que
l'histoire du droit, considérée dans la perspective du juriste, rend à la
science, à la théorie générale et à la philosophie du droit est de leur
révéler l'éventail des possibilités qui s'offrent aux sociétés humaines, avec
les conditions de réalisation, les avantages et les risques de chacune
d'entre elles.
Les divergences sont demeurées beaucoup plus sensibles en ce qui
concerne la science économique et la science politique. Il est vrai qu'elles
ont paru tenir beaucoup moins à un différend sur la nature et les carac
tères de la science juridique qu'à une incertitude sur ceux de ces autres
sciences.
En ce qui concerne la première, M. Goldman a dit qu'elle était une
science de procédés et de réalisations, neutre à l'égard des fins qui relè
veraient de la politique ; et il s'est appliqué à établir que le droit écono
mique (si l'on nous permet d'employer, bien qu'elle soit contestée, cette
expression, qui a l'avantage de la brièveté) n'est jamais inspiré d'une façon
exclusive par elle, mais fait toujours intervenir concurremment des consi
dérations d'un autre ordre. Mais il a apporté cependant une réserve à son
affirmation : « sauf à admettre une définition large de la science écono
mique ». Or, M. Lassègue a accentué cette réserve au point de la trans
former en objection ; et, tout en concédant que les décisions incombent
au politique, il a soutenu que la science économique était aussi une
téléologie ; car non seulement elle nous met en garde contre le simplisme
du : « II n'y a qu'à... », et par-là contre la poursuite d'objectifs chimér
iques ; mais aussi elle nous montre que certains buts sont contradictoires
ou incompatibles, elle indique les impasses, et elle nous fait connaître
le coût des entreprises qui nous tentent : bref elle fournit les données
d'une sélection entre les fins aussi bien qu'entre les moyens. Cette oppos
ition nous semble d'autant plus significative que les analyses des deux
exposés se recoupaient sur bien des points, et que tous les deux concluaient
à la nécessité d'une étroite liaison entre les juristes et les économistes.
Un flottement analogue s'est, tout au long de la séance qui lui a été
consacrée, manifesté en ce qui concerne la science politique. Après que
M. Buch (3) eût, en magistrat soucieux de remplir en toute indépendance
sa haute mission, marqué avec vigueur le caractère normatif du droit et
dénoncé l'irruption dans son domaine de la science politique, derrière
laquelle il voit se profiler le pouvoir, toujours prêt à l'asservir, M. Merle,
(3) M. Buch associe ses fonctions de professeur à l'Université libre de Bruxell
es avec celles de conseiller d'Etat. DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES 649 LE
professeur à la Faculté de droit et des sciences économiques de Paris,
nous a présenté la science politique comme une science positive, qu'il
faut, si on veut l'y unir d'une façon fructueuse, distinguer nettement de
la science du droit, qui a une fonction normative. Mais M. Perelman,
professeur à l'Université libre de Bruxelles, a fait rebondir la question
en introduisant la notion de philosophie politique, et en reprochant à la
science politique de chercher à faire passer dans l'ordre scientifique des
problèmes qui sont en réalité d'ordre philosophique. Sur quoi M. Merle
a reconnu qu'il ne pouvait y avoir de science politique neutre, parce que
la politique soulève nécessairement des problèmes de valeur, la seule
chose que l'on puisse faire dans une perspective positive étant de débus
quer les options idéologiques qui sont au fond de thèses prétendument
scientifiques. Ce qui a conduit finalement M. Prélot, qui présidait, à
distinguer dans la pensée politique trois niveaux : celui de la science pro
prement dite, celui de la sagesse, et celui de l'art, et à conclure qu'il est
bien difficile d'être à la fois politicologue et homme politique.
II. — Le nœud des difficultés
L'étalement et le clivage de la pensée pratique.
Ces dissonances ne sont pas, à nos yeux, moins instructives que les
consonances que nous avons cru pouvoir noter dans les cas précédents.
Nous croyons même qu'il est, en en recherchant la cause, possible, non
seulement de les résoudre en un accord, mais aussi de remonter jusqu'à la
raison profonde des accords déjà constatés, en même temps que
d'expliquer pourquoi ils ne sont établis qu'après une période de malen
tendus et de conflits. Cette raison et cette explication se trouvent dans la
dualité des fonctions de notre esprit : la fonction spéculative, qui est de
connaître, et la fonction pratique, qui est de régler l'action, et dans la
faculté, qui ouvre la voie à des confusions, que chacune des deux a de
s'appliquer à l'exercice de l'autre. La science juridique, qui se place dans
la perspective du droit, dont elle s'applique à dégager, développer et
ordonner les exigences (4), est comme lui une œuvre de la pensée pra
tique, dont elle prolonge le travail spontané de la même façon que la
physique prolonge notre perception. L'histoire et la sociologie, qui consi
dèrent du dehors cette activité et ses produits comme des faits donnés à
(4) H est, pour suivre la discussion ci-après, indispensable de prendre garde
à l'ambiguïté du nom de Droit, qui désigne une science en même temps que
l'objet de cette science, et au passage incessant qui s'opère dans le langage d'un
de ces sens à l'autre. Ce passage est naturel, et il se justifie r>ar le fait que la science
du droit, telle du moins qu'elle est pratiquée par les juristes, se constitue et se
développe, comme il a été indiqué plus haut, à l'intérieur du droit qui est son
objet ; mais il n'en risque pas moins de susciter des confusions lorsque, comme
cela va être le cas, l'analyse que l'on poursuit met en cause la relation qui les unit.
Nous prendrons soin, pour éviter ces confusions, d'employer l'expression de
science juridique, ou de science du droit, toutes les fois que nous viserons la science,
le nom de Droit étant réservé à l'objet de cette science. 650 LE DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES
leur observation qu'il s'agit d'analyser, d'expliquer et de relier aux autres
faits sociaux sont œuvre de la pensée spéculative. C'est cette diversité
d'objectifs, ou, si l'on préfère, de points de vue, qui explique l'écart
séparant leurs visions respectives de l'objet qui leur est commun ; et il
suffit de s'en rendre compte pour se mettre en mesure de raccorder, et
de recouper, leurs vues. Les malentendus qui les ont opposées à la fin du
siècle dernier et au début de celui-ci sont nés de ce que l'histoire du droit
et la sociologie juridique, ayant d'abord été cultivées par les juristes en
fonction de leur discipline, ont, quand elles se sont constituées dans le
cadre de l'histoire de la sociologie générale, été naturellement amenées à
se dresser contre elle pour affirmer leur spécificité.
Mais cette première constatation ne suffit pas pour éclairer l'état
présent de la science politique et de la science économique et la position
qu'elles occupent, en raison de cet état, par rapport à la science juridique.
Il faut y joindre une analyse des démarches de la pensée pratique. Celle-
ci, en effet, doit, pour remplir son office, procéder à un double réglage :
celui des fins de l'action et celui des moyens à employer pour les atteindre.
Ces deux opérations sont distinctes, bien qu'elles s'effectuent très sou
vent conjointement et en tout cas réagissent l'une sur l'autre. Car les
moyens sont ordonnés aux fins ; on ne peut se proposer raisonnablement
une fin que si l'on dispose, ou croit disposer, des moyens d'y parvenir ;
et l'on peut être amené à y renoncer si ces moyens apparaissent trop
dispendieux ou si leur mise en œuvre compromet par leurs incidences
d'autres fins auxquelles on tient également ou davantage. Mais cela n'em
pêche pas que les raisons pour lesquelles on poursuit un certain résultat,
sont indépendantes des causes qui rendent efficaces les moyens d'y par
venir, ni que des moyens identiques puissent, selon les circonstances dans
lesquelles on y a recours et les combinaisons que l'on opère entre eux,
servir à des fins différentes. Il faut donc, si l'on veut parler avec précision,
distinguer les normes, qui recommandent ou prescrivent des fins, des
règles techniques, qui indiquent les moyens expédients d'y parvenir (5).
Or les règles techniques sont fondées sur l'analyse des réalités sur
lesquelles on se propose d'agir, de sorte que les arts, ou techniques, qui
les élaborent, dérivent, comme Auguste Comte l'a dit dans une formule
célèbre (6), des sciences positives, dont elles ne sont que des applications.
Mais ces sciences ne sauraient suffire pour fonder les normes, car la dé
termination des fins, d'où résultent ces normes, suppose un choix parmi
les fins possibles, dont elles ne fournissent que les données. Le critère
de ce choix se trouve dans des valeurs (7), qui peuvent demeurer impli-
(5) Le sens que nous donnons ainsi au nom de norme, est conforme, et à son
étymologie, et à son emploi dans l'usage industriel. Norma désigne en latin dans
son sens matériel l'équerre et le fil à plomb, et norme dans le langage industriel
d'aujourd'hui le modèle auquel une fabrication ou un produit doivent se conformer,
les limites entre lesquelles ils doivent être compris pour être acceptés.
(6) « Science, d'où prévoyance ; prévoyance d'où action... » (Cours de philo
sophie positive, lre leçon).
(7) La distinction que nous établissons ici entre fins et valeurs peut paraître
arbitraire, parce qu'elle est brouillée par les glissements de sens, courants dans le
langage, dont nous venons de donner un premier exemple avec le nom de Droit. DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES 651 LE
cites, mais qui ne peuvent dépasser l'état de simples préférences subject
ives, — très souvent aveugles et en tout cas exposées aux entraînements
passionnels — , que si elles sont l'objet d'un examen réfléchi. On sait que
la philosophie contemporaine dénomme axiologie la discipline qui
s'applique méthodiquement à cet examen.
H résulte de là, d'une part que la pensée pratique s'articule à la
pensée spéculative, et d'autre qu'elle comporte trois niveaux, — nous
allions dire, en nous référant à l'image d'un corps cristallisé, trois lames,
celle des règles techniques, celle des normes et celle de l'axiologie. Or
dans son exercice spontané elle enveloppe la part de connaissance spé
culative qui est la base indispensable des techniques et de la détermmation
concrète des fins ; et elle passe naturellement de son premier niveau au
second. C'est seulement à un stade déjà avancé de réflexion qu'elle s'élève
jusqu'au troisième en prenant un certain recul par rapport aux impulsions,
— besoins ou aspirations — , qui l'ont d'abord mise en branle ; et son
clivage ne s'opère que peu à peu, au fur et à mesure que notre esprit est,
pour donner plus d'ampleur et de rigueur à chacune d'elles, amené à
spécifier les démarches qu'il avait d'abord associées. Mais ces dé
marches ne cessent pas alors pour autant d'être complémentaires, de
telle façon que les disciplines devenues distinctes renvoient l'une à l'autre,
ou bien, si elles ne le font pas, n'ont l'illusion de se suffire à elles-mêmes
que parce qu'elles tranchent implicitement les problèmes qu'elles laissent
de côté en postulant leur solution. La division du travail ne rompt nulle
ment la solidarité ; elle la renforce au contraire en substituant, pour em
ployer le vocabulaire de Durkheim, à la solidarité mécanique une soli
darité organique.
L'exemple des sciences politique et économique.
C'est dans cet étagement, ce clivage et cette solidarité qu'il faut
à nos yeux chercher l'explication du flottement que nous avons relevé
dans les conceptions de la science politique et de la science économique.
Le tronc commun qui constituait à son origine chacune d'entre elles, s'est
divisé en plusieurs branches, qui, faute d'avoir reçu des noms propres,
se disputent leur patronyme. La politique de Platon (8) était essentiel-
Le nom de valeur, dans son usage philosophique, désigne au sens propre (1) la
propriété qu'un objet présente ds mériter qu'on le recherche ; mais il s'étend de
cette propriété à (2) la qualité qui la confère à cet objet, puis de cette qualité (3)
aux objets eux-mêmes qui la possèdent. Et le nom de fin s'étend, par un mouvement
de sens inverse (1) des objectifs concrets de notre action (2) aux qualités qui en
motivent le choix. Ainsi les fins au second sens coïncident avec les valeurs au
troisième sens. Or l'analyse que nous effectuons, requiert que nous distinguions
nettement ce troisième sens du second. C'est pourquoi nous réserverons dans ce
qui suit le nom de fins aux fins concrètes de nos actions, et celui de valeurs aux
qualités qui les valorisent.
(8) Le nom de politique présente, quoique pour une raison différente, une
ambiguïté analogue à celle du nom de Droit. Etant par son mode de formation
un adjectif, qui a été substantive par l'omission de noms dont il était l'épithète, il
désigne aussi bien un certam ordre d'activité que la science et que l'art qui per
mettent de donner à cette activité un caractère rationnel. Mais le contexte permet 652 LE DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES
lement ce que nous appelons aujourd'hui une science normative, puis
qu'elle visait à tracer le plan d'une cité idéale. Mais elle incluait une
axiologie, comme cela apparaît nettement dans la République, qui se pré
sente comme un dialogue sur la justice, aboutissant au mythe d'Er le
Pamphylien ; elle se prolongeait en technique, puisqu'elle entrait dans
un exposé, souvent fort précis (qu'on songe notamment au programme
d'éducation des futurs magistrats), des mesures à prendre pour faire passer
ses exigences dans les faits ; et elle enveloppait une étude positive ; car,
si c'est le rêve d'un penseur qui sait fort bien que son idéal est trop élevé
pour être réalisé par les hommes et qu'il faut se rabattre dans la pratique
sur ce que les Lois appellent un second parti (9), c'est le rêve lucide d'un
penseur tourné vers l'action, qui a observé la société de son temps et
cherché à dégager de son expérience l'explication de ses maux, comme
en témoignent et l'histoire de sa vie, avec ses aventures siciliennes, et la
fameuse VIIe Lettre, et la peinture qu'il nous fait des divers types de cités
imparfaites en qui l'on peut reconnaître une représentation stylisée des
régimes de son temps. La politique d'Aristote conserve ce caractère nor
matif, encore que l'enquête sur les constitutions à laquelle il avait pro
cédé, ait constitué un effort déjà remarquable pour séparer l'étude posi
tive des faits de la « science pratique » qui bénéficie de cette information.
Une vingtaine de siècles plus tard, la politique de Machiavel n'est plus
qu'une technique, la technique de la conquête, de la conservation et de
l'utilisation du pouvoir, dégagée de la seule forme de connaissance posi
tive sur laquelle elle pût, en un siècle qui ignorait encore la sociologie,
s'appuyer : à savoir l'histoire ; et les valeurs au service desquelles cette
technique peut être mise, sont devenues pour elles des données exté
rieures, dont il lui faut pour aboutir tenir compte, mais auxquelles elle
n'est pas tenue de se subordonner. Il est vrai que les doctrines politiques
de ses contemporains n'en conservent pas moins pour la plupart un carac
tère normatif (10). Aujourd'hui, où le développement des sciences
humaines a donné un large essor à l'étude positive des faits politiques, cette
étude affirme volontiers, par souci de rigueur scientifique, son autonomie :
et l'on sait que M. Prélot a proposé de lui donner un nom propre, celui
de politicologie. D'autre part, les fonctions de l'Etat se sont tellement
étendues que la pratique de la politîcme doit faire appel à un ensemble
complexe de techniques dont la variété justifie l'emploi du pluriel cou
ramment employé dans la dénomination des écoles., ou instituts, d'études
politiques (11). Aussi, la détermination des fins que cette action doit
poursuivre et des valeurs auxquelles elles s'ordonnent, est-elle souvent dé-
très souvent de discerner celui des deux sens dans lequel il est employé. Lorsque
le doute sera permis, nous prendrons la précaution de le réserver à la pratique de
la politique et userons pour la science de l'expression complète de science politique.
(9) V. dans les Lois, 739 et 875 d.
(10) V. le beau livre de Pierre Mesnard, L'essor de la philosophie politique
au xvi* siècle.
(11) II est vrai que la chose n'est pas nouvelle : Platon dans Le politique fait
observer que la politique fait appel à de nombreuses sciences auxiliaires. Mais elle
a pris de nos jours une ampleur singulière. DROIT, LA MORALE ET LES SCIENCES HUMAINES 653 LE
signée sous le nom de philosophie politique et associée à la morale (12).
Mais, comme cette détermination doit, pour se concrétiser, faire inter
venir les données que fournit l'analyse positive et s'enquérir des possi
bilités qu'offrent les techniques, et comme, en retour, cette analyse et
l'invention de ces techniques sont en fait, chez la plupart des hommes,
y compris ceux qui en font un objet de recherche scientifique, motivées
et plus ou morns consciemment orientées par leurs aspirations, les trois
disciplines continuent d'interférer. Au surplus, certains n'ont pas renoncé
au dessein de construire une politique positive, dégageant ses normes de
la science positive, qui était celui d'Auguste Comte ; et beaucoup d'esprits
prennent souvent en toute bonne foi pour des vérités scientifiques les
conclusions qu'ils tirent d'une analyse des faits positifs poursuivie en
fonction de convictions qui ne sont que des postulats.
Quant à la science économique, il suffit, pour mesurer le chemin
qu'elle a parcouru depuis son origine, de mettre le sens actuel de son nom
en regard de son sens étymologique. Etymologiquement, l'économie, dont
elle est la connaissance scientifique, est un art qui s'exerce dans le cadre
restreint de la société domestique. Dans le langage d'aujourd'hui, c'est tout
aussi bien un certain ordre de phénomènes et un état de choses, — on
parle couramment de l'économie d'un pays, et l'on dit qu'elle est prospère
ou au contraire déficiente, — que l'art de régler ces phénomènes et d'amél
iorer cet état de choses ; et cet art comme ces sont passés
à l'échelle de la société globale. Cette évolution sémantique est le signe
d'une évolution profonde dans la science, qui a elle-même été corré
lative d'une évolution non moins profonde dans le régime des activités
que les hommes consacrent à l'acquisition ou à la production, à la gestion
et à l'utilisation des biens matériels. L'extrême complexité de leur mé
canisme, qui dans l'antiquité était beaucoup plus simple, a rendu néces
saire un développement considérable de l'étude positive, et une compli
cation des techniques imaginées pour les diriger. En même temps, leur
orientation est devenue une affaire publique, relevant de la politique, au
sein de laquelle elle a pris une importance croissante, la situation écono
mique d'un Etat, ou d'une nation conditionnant de plus en plus non seu
lement son niveau de vie, mais aussi son indépendance, sa sécurité et son
équilibre intérieur, voire sa survie. Sous l'action de ces deux causes, la
science économique a tendu à prendre la physionomie, que M. Goldman
a présentée, d'une science de faits et de moyens, subordonnée à la poli
tique. Mais, comme l'exposé de M. Lassègue l'a fait apparaître, elle
n'est pas parvenue pour autant à se défaire de toutes visées et de toutes
implications normatives. Car la détermination des fins, qui se traduit en
normes, a, comme nous l'avons dit et comme nous venons de le vérifier
pour la politique, une dimension positive, qui a été mise en pleine lumière
(12) Très significatif à cet égard est le titre du livre bien connu publié à la
fin du siècle dernier par Paul Janet, Histoire de la philosophie politique dans son
rapport avec la morale. Pour éviter le nom de philosophie, certains disent : idées
politiques ou théories politiques. Mais cela revient pratiquement au même, puisque
de toute façon on distingue cet ordre d'étude de la science politique entendue
stricto sensu.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.