Philippe Fouchard (1937-2004) - autre ; n°1 ; vol.56, pg 5-7

De
Revue internationale de droit comparé - Année 2004 - Volume 56 - Numéro 1 - Pages 5-7
3 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Philippe FOUCHARD
(1937 - 2004)
Tous les juristes français - et ceux de bien d’autres pays - ont appris
avec stupeur et ém
otion le drame qui a coûté la vie à Philippe Fouchard en
même temps qu’à dix membres de sa famille : son épouse, deux de ses trois
enfants avec leur conjoint et cinq de ses petits-enfants, qu’il avait emmenés
pour une semaine de vacances en Egypte au moment du Nouvel An et qui
ont disparu avec lui dans la catastrophe aérienne de Charm el-Cheikh, le 3
janvier 2004. Il est bien difficile de traduire le vertige dont ont été saisis ses
amis disséminés à travers le monde, comme tous ceux qui ont eu la chance
de l’approcher - ou même, tout simplement, de le connaître à travers ses
écrits.
Philippe Fouchard avait poursuivi à l’Université une carrière
exem
plaire. D’abord nommé à Abidjan à l’issue du concours d’agrégation
de droit privé, il avait ensuite exercé aux Facultés de Droit de Tunis et de
Dijon avant de venir, en 1980, à l’Université Panthéon-Assas de Paris II, où
il a mis, pendant plus de vingt ans, toute son énergie au service de ses tâches
d’enseignement, dirigeant de nombreuses thèses de doctorat, assumant la
responsabilité, exclusive ou partagée, de plusieurs diplômes de troisième
cycle et animant avec ardeur l’Ecole doctorale de droit international. Dans
toutes ces fonctions, il s’est acquis l’estime et la reconnaissance de ses
collègues comme de larges publics d’étudiants, pour qui il constituait un
modèle de rigueur, de compétence et d’honnêteté intellectuelle. Tout au long
de son parcours, il a formé d’innombrables disciples, dont beaucoup ont déjà
dit leur peine.
Parti du droit international privé, il en est venu bien vite - en fait dès la
rédaction de sa thèse - à s’intéresser à l’institution de l’arbitrage, dont il
avait très tôt pressenti l’extraordinaire développem
ent, surtout en matière de
relations commerciales internationales : et ceci l’a amené tout naturellement
à déborder le cadre des activités strictement universitaires. Consultant et
arbitre lui-même dans des affaires de première importance, expert auprès
d’organismes divers et notamment de l’ONU, auteur d’innombrables articles
et co-auteur d’un magistral
Traité de l’arbitrage commercial international
,
publié en 1996 et ensuite traduit en anglais, directeur de la
Revue de
l’arbitrage
depuis 1970, président du conseil d’administration du Centre
d’études des modes alternatifs de règlement des conflits (Cemarc), il avait
dans ce domaine, où il était devenu un spécialiste unanimement reconnu,
une activité débordante, qu’il se promettait d’étendre encore depuis que son
accès à l’éméritat, voici quelques mois, lui permettait de mieux disposer de
son temps.
Une telle vocation, bien sûr, ne pouvait s’épanouir pleinement que dans
un cadre international. Par son ouverture au monde et sa grande curiosité
d’esprit, Philippe Fouchard devait immanquablement être attiré par la
démarche comparative. Et c’est à ce titre qu’il a apporté une contribution
précieuse aux travaux de la Société de législation comparée, tant en
participant aux Journées que celle-ci tenait dans un certain nombre de pays,
comme en Yougoslavie (à Belgrade et Novi Sad en 1982), en Colombie (à
Bogota en 1986) ou aux Etats-Unis (à la Nouvelle-Orléans en 1988) qu’en
organisant des conférences ou tables rondes, comme il venait encore de le
faire tout récemment sur le thème de « l’originalité du droit français de
l’arbitrage au regard du droit comparé ». Mais il était aussi intervenu dans
nombre d’autres rencontres, en France comme à l’étranger, et il avait été
l’un des principaux rapporteurs au colloque de l’Association internationale
des sciences juridiques qui s’était tenu au Japon en 1991 et qui avait réuni
les meilleurs experts de divers pays sur « le rôle social des professions
juridiques ». Il avait également effectué de fréquentes missions à l’étranger
(où il était régulièrement invité), notamment en Tunisie et au Liban, et il
était l’âme des relations que son Université Panthéon-Assas venait d’établir
avec la Faculté de Droit de l’Université Eötvos Lorand de Budapest, où il
s’était rendu à plusieurs reprises. La vérité est qu’il baignait dans une
ambiance internationale, où l’accompagnait toute sa famille. Et il y faisait
merveille, comme le démontrent les liens multiples qu’il a su tisser, au cours
des ans, dans les différents pays qu’il a visités.
Car c’est bien à l’homme, et pas seulement au juriste, qu’il convient ici
de rendre hom
mage - cet homme que beaucoup d’entre nous ont connu,
sincère et délicat, discret et modeste, mais chaleureux et attentif, toujours
disponible et prêt à apporter son concours à ceux qui le sollicitaient,
partenaire exigeant et aux convictions bien ancrées, mais d’une loyauté à
toute épreuve et d’une infinie bienveillance. Sa générosité et son intégrité
n’avaient d’égal que sa confiance dans les autres et sa foi dans la vie, qu’il
affrontait avec un optimisme sans faille et un courage à toute épreuve.
D’une conscience irréprochable dans son travail, c’était en même temps un
homme de culture et de passion. Son charisme opérait sur tous.
C’est souvent lorsqu’il se trouve en déplacem
ent à l’étranger, loin de
son port d’attache, et pendant ces quelques jours où il prend quelque liberté
avec la routine quotidienne, que chacun d’entre nous révèle le mieux sa
personnalité profonde : et je ne puis évoquer les moments trop rares passés
avec cet ami fidèle entre tous, et parfois avec son épouse, dans les parcs de
Tokyo, sur les rives du Danube ou dans les ruelles de Carthagène, sans faire
revenir à la mémoire bien des souvenirs qui ont aujourd’hui un goût amer.
Car les symboles le disputent ici aux paradoxes. C’est à mille lieues de son
pays, et de ses racines bourguignonnes et franc-comtoises où il puisait
beaucoup de sa force, qu’il nous a été arraché. Et c’est parmi les siens, à qui
le liait tant d’amour et d’affection, qu’il repose maintenant. Mais nous
touchons déjà à l’indicible, et les mots résonnent un peu comme un
sacrilège. Ils sont, en tout cas, bien impuissants à exprimer notre douleur.
Xav
ier BLANC-JOUVAN
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