Quelques réflexions méthodologiques sur la comparaison en science juridique - article ; n°2 ; vol.9, pg 353-369

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Revue internationale de droit comparé - Année 1957 - Volume 9 - Numéro 2 - Pages 353-369
17 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
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G. Langrod
Quelques réflexions méthodologiques sur la comparaison en
science juridique
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 9 N°2, Avril-juin 1957. pp. 353-369.
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Langrod G. Quelques réflexions méthodologiques sur la comparaison en science juridique. In: Revue internationale de droit
comparé. Vol. 9 N°2, Avril-juin 1957. pp. 353-369.
doi : 10.3406/ridc.1957.10831
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1957_num_9_2_10831QUELQUES RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
SUR LA COMPARAISON EN SCIENCE JURIDIQUE
Maître Professeur de recherches à la Faculté au Centre de National droit LANGROD de l'Unirersité de la Recherche de la Scientifique Sarre
I
L'orientation comparative de la science juridique, toute frag
mentaire qu'elle reste encore à l'heure actuelle, a déjà un long
passé et peut se référer à des précurseurs des plus respectables ;
il suffit de mentionner dans cet ordre d'idées Montesquieu en
France, Bacon en Angleterre, Leibniz en Allemagne. Depuis plus
d'un siècle des chercheurs éminents ont repris dans presque tous
les pays civilisés ces idées déjà anciennes. L'initiative méritoire
et l'action incessante de la Société de législation comparée à Paris,
qui fêtera dans 12 ans son premier centenaire, en fait aussi foi et
constitue un modèle pour plusieurs institutions analogues ou appa
rentées dans diverses parties du globe. L'acte constitutif de l'TJ.N.
E.S.C.O. contient l'article 3, bien connu, qui préconise la connais
sance et la compréhension mutuelles des nations par le développe
ment, à l'échelle universelle, de l'étude des droits étrangers et par
l'utilisation de la méthode comparative ; cette disposition fondament
ale, ainsi que l'action tendant à l'organisation des comparatistes
dans le domaine du droit sur un plan universel, aux fins d'échanges
d'idées et de recherches communes, constituent une preuve supplé
mentaire du rôle qu'on commence à attribuer à l'époque moderne à
l'approche plus large aux phénomènes juridiques, à la confrontat
ion méthodique des solutions adoptées dans le cadre des Etats à
différentes époques. Ainsi, bien que dans l'enseignement universi
taire la conception comparative du droit continue à être traitée en
(*) Cet exposé est extrait d'une plus ample étude inédite : « Introduction à
la science comparée' du droit » (cours de Fauteur pendant Tannée universitaire
1955-1956 au « Centre français d'études juridiques » à la Faculté de droit et des
sciences économiques de FTJniversité de la Sarre) . 354 QUELQUES RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
parent pauvre, une nouvelle époque semble s'annoncer et les signes
précurseurs ne manquent guère. Apparemment — par suite de nos
traditions séculaires, de nos habitudes intellectuelles, de limitations
et de l'optique de notre enseignement compartimenté — la situation
reste encore telle que l'a- décrite en 1950 René David (1) : « le juriste
seul (parmi les représentants des sciences sociales) considère qu'il
lui est permis d'ignorer l'état et le progrès de la science du droit en
dehors de son pays... seul parmi tous les autres chercheurs il n'est
pas en mesure de comprendre de piano les livres écrits à l'étranger
sur la science qui l'intéresse, la science du droit... ». Et pourtant
il n'est peut-être pas exagéré de constater, à la lumière de certaines
expériences nouvelles aux Etats-Unis et en Europe, que — bien que
nous l'apercevions difficilement de prime abord — cette conception
désuète de la science du droit fait progressivement place à une con
ception nouvelle, notre présent étant déjà dans un sens du passé.
Pour reprendre les idées de René David, on peut signaler les tendanc
es, de plus en plus générales, à « restituer au droit le caractère qu'il
n'aurait jamais dû perdre, d'une science universelle. ».
Il est grand temps que les comparatistes en prennent conscience
et se décident conjointement à appuyer par tous les moyens cette
orientation de la science juridique moderne. C'est le cas, à l'heure
actuelle, dans une assez faible mesure. En effet, la science comparat
ive du droit ne paraît pas encore sortie de la période des maladies
infantiles. Des confusions conceptuelles et sémantiques graves subsis
tent toujours et les comparatistes sont plus enclins à entreprendre
des recherches monographiques ou à décrire les différences d'opi
nions entre auteurs des rares manuels qu'à prendre décidément
parti, en précisant quelques solutions de base sur le plan des prin
cipes. La science comparative du droit a l'air de piétiner toujours
sur place, sans qu'il y ait un accord généralisé quant aux problèmes
essentiels qu'elle pose. Le juriste-comparatiste agit isolé, comme s'il
était seul à comparer parmi d'autres chercheurs scientifiques. En face
du rôle de plus en plus dominant qu'acquiert progressivement la
méthode comparative dans la science moderne toute entière (2), il est
(1) Traité élémentaire de droit civil comparé. Introduction à l'étude des
droits étrangers et à la méthode comparative, Paris, 1950, p. 214.
(2) Citons à titre d'exemple les opinions suivantes : Wilhelm Dilthey (« Auf
bau der geschichtlichen Welt in den Geisteswissenschaften », I, p. 25/26) : » Von
der aristotelischen Schule ab hatte die Ausbildung der vergleichenden Methoden
in dsr Biologie der Pflanzen und der Tiere den Ausgangspunkt für deren An
wendung in den Geisteswissenschaften gebildet. Durch diese Methode war «he
antike politische Wissenschaft zur höchst entwickelten Disziplin der Geisteswi3-
senschaf'ten im Altertum erhoben worden. Indem nun die historische Schule die
Ableitung der allgemeinen Wahrheiten in den Geisteswissenschaften durch abs
traktes konstruktives Denken verwarf, wurde für sie die vergleichende Methode
das einzige Verfahren, zu von grösserer Allgemenheit aufzusteigen.
Sie wandte dies Verfahren auf Sprache, Mythos, nationale Epik an, und die Ver
gleichung des römischen mit dem germanischen Recht, dessen Wissenschaft eben
damals empor blühte, wurde der Ausgangspunkt für die Ausbildung derselben
Methode auf dem Rechtsgebiet... Eine einzige, ich möchte sagen morphologische .SUR LA COMPARAISON EN SCIENCE JURIDIQUE 355
toujours à se demander si la science comparative du droit (ou., comme
on continue hélas à la nommer en français : « science du droit com
paré ») est une branche, plus ou moins autonome, de la »science juri
dique lato sensu ou bien seulement le résultat de l'emploi conscient
d'une méthode comparative particulière ? On ne se rend toujours pas
compte de l'objet possible des comparaisons (le droit positif seul ou
bien aussi la jurisprudence, la coutume, la doctrine et l'influence de
tout le milieu donné), des fins de ces recherches (satisfaction de la
« universel curiositas » ou bien établissement du « ius unum » ? Amél
ioration du propre système juridique ou rapprochement de systèmes
divers ?), de la technique du rassemblement de la documentation
quant aux droits étrangers, de la chronologie des recherches à effec
tuer, de l'attitude psychologique du compara tiste, etc. Tout paraît
laissé à l'appréciation purement individuelle de chaque chercheur qui
est condamné à forger lui-même ses instruments de travail en se fiant
à son flair d'abord, à sa routine ensuite.
Il s'agit qu'un pas décisif en avant soit fait, qu'on ordonne les
notions en cours, repense les fondements de notre science et prépare
ainsi le terrain propice pour l'action d'une nouvelle génération en
marche à qui incombera, plus tôt qu'on ne le pense, la tâche d'assu
rer un véritable progrès à la science comparative du droit. Evidemm
ent, il n'est pas question d'esquisser dans le cadre d'un bref
exposé le programme d'une telle action dont l'urgence saute aux
yeux. Il s'agit d'extraire d'un tel programme quelques questions
essentielles, relatives à la méthodologie comparative, indépendam
ment de la façon dont on conçoit la nature et le rôle de notre science.
En effet, il y a lieu de se rendre clairement compte que le temps est
définitivement révolu où le comparatiste procédait à comparer
comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir; la comparai
son spontanée et a -méthodique, comme celle qui se retrouve à la base
de toute « partie générale » de différentes branches du droit (ou bien
des manuels des « institutions » juridiques données) — résultant
seulement des idées venant tout naturellement à la pensée) (3), — ne
peut certainement plus nous satisfaire, bien qu'elle règne encore en
maître ou presque. « C'est la façon de procéder à la comparaison
.Betrachtungsweise geht durch alle diese Generalisationen hindurch und führte
zu Begriffen von neuer Tiefe... » Cf. Ad. Harnack (« Aus Wissenschaft und Le
ben », 1907, vol. I, p. 6) : « Im 19 Jahrundert ist die vergleichende Methode
geradezu zur Herrscherin in der Wissenschaft geworden. Vergleichende Sprach,
- — Heligions — , Rechts — und Verfassungswissenschaft usw. sind an die Spitze
getreten und keine einzige Disziplin vermag sich dieser Methode zu entziehen. ».
Cf. Lamprecht (in « Literarisches Zentralblatt » 1900, p. 172) : « Die Vergleichung
ist das grösste Hilfsmittel geisteswissenschaftlicher Forschung... ». Munroe Smith
(« A General View of European Legal History and Other Papers », 1927, p. 263^ :
« Every true science employs a method of which the technical and professional
schools make little use. This method is comparison. It is preeminently THE
scientific method. Without the employment of the comparative method no body
of knowledge regarding the facts of social life can take rank as a science... ».
(3) Cf. G. Foucart, Histoire des religions et la méthode comparative, Paris,
1912, p. XVIII. 356 QUELQUES RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
qui est tout », dit Foucart (4). Il s'agit donc de ne plus agir au
hasard, en aveugle, intuitivement, mais de rechercher- — à la lumière
d'exemples fournis par d'autres sciences (soient-elles naturelles ou
sociales) — un schéma ou des schémas conceptuels permettant de se
rendre mieux compte du processus intellectuel qui est celui de tout
comparatiste. Il se peut que — toutes fragmentaires que soient, par
la force des choses, de telles observations, et bien qu'elles paraissent
certainement banales, parce qu'ayant recours à de simples règles,
bien connues, de la logique élémentaire — on attire ainsi l'attention
des chercheurs sur la portée d'une telle analyse méthodologique. Cela
est d'autant plus nécessaire que, par suite de la méfiance notoire des
juristes pour toute étude épistémologique ou méthodologique, la
méthode comparative reste peu connue et on ne compare que bien
rarement et superficiellement les différentes façons de comparer. Voilà
pourquoi des malentendus subsistent quant à l'essence de la. méthode
comparative; on y voit parfois la méthode, la vraie méthode scienti
fique (cf. note 2) ou bien une sorte de super-méthode (5). Par con
séquent, faute de toute précision, on reste, dans la plupart des cas,
dans le vague et on ne trouva pas de points stables pour cette action
de l'esprit.
L'isolationnisme juridique regrettable, qui a fait de la science du
droit une série d'études particularistes en fonction de considéra
tions spatiales ou temporelles, a ses répercussions naturelles, comme
cela a déjà été dit, dans la coupure qui existe entre elle et d'autres
sciences. Le caractère surtout comparatif de beaucoup d'entre ces
dernières échappe en grande partie au comparatiste juridique qui n'a
que bien rarement le temps et l'occasion d'établir des parallèles entre
les comparaisons qu'il doit réaliser et celles qui sont couramment
faites ailleurs, chez ses voisins. Il s'agit donc de comprendre l'énorme
progrès du comparatisme, accompli — presque à l'insu du juriste —
autant dans les sciences naturelles que dans les sciences humaines,
et en particulier dans les sciences sociales (6). Ainsi, par exemple,
(4) Ibidem.
(5) Le comparatiste roumain Otetelisano (Esquisse d'une théorie générale de
La science du droit comparé, Paris, 1940, p. 343) constate par exemple que « la
méthode comparative contient en elle toutes les méthodes générales des sciences ».
Par contre, le sociologue britannique A. Wolf (Essentials of Scientific Method,
Londres, 1929) renverse cette thèse en prétendant que « ...the term comparative
method is little more than a vague name for any scientific method ; ...all me
thods are « comparative » in a wide sense... ; the comparison is not a specific
method, but something which enters as a factor into every scientific method :
it appears to be used somewhat loosely and nebulously. » En constatant qu'en
sociologie le terme « sociologie comparée » n'est pas utilisé, à rencontre d'une
série d'autres sciences, — l'auteur propose d'employer les notions de sociologie
« générale » (c'est-à-dire comparative) et « spéciale ».
(6) Cf. A. R. Radcliffe-Brown (préface aux African Political Systems de For
tes et Evans-Pritchard, 1940, p. XI) : « The method of natural science rests a
lways on the comparison of observed phenomena, and the aim of such comparison
is by a careful examination of diversities to discover underlying uniformities.
Applied to human societies the comparative method used as an instrument for
inductive inference will enable us to discover the universal, essential characters SUR LA COMPARAISON EN SCIENCE JURIDIQUE 357
à la lumière des grandes conquêtes de l'anatomie comparée (en par
ticulier de la différenciation de groupes d'animaux, distingués par
des dissemblances de structures,, de la création des « architypes »
Oken, ensuite par Owen, enfin de toute la- théorie de l'évolution (7),
la Mo -morphologie moderne ne peut littéralement plus travailler sans
comparaisons constantes tant d'éléments macroscopiques que d'él
éments microscopiques. Elle devient le centre d'études embryologiques,
traitant du développement des organismes sous l'angle de leurs
structures. Parallèlement, la physiologie comparée, traitant du fonc
tionnement des organismes divers — ensemble avec la pathologie
comparée — deviennent une source du progrès de nos connaissances
médicales, de celles du monde animal et végétal, etc. La paléontho-
logie comparée et toute une série d'autres sciences naturelles per
mettent de mieux saisir la dépendance entre êtres vivants; elles
constituent des sources d'expériences comparatives ou de vérifica
tions expérimentales, étant de véritables modèles de comparaison
efficace (8).
Mais ce qui nous intéresse particulièrement, nous autres jurist
es, c'est l'emploi généralisé de la méthode comparative dans les
sciences sociales, sur trois plans simultanément: in ter-national (9),
inter-culturel (10), inter- disciplinaire (11). Ainsi, quant à l'étude de
which belong to all human societies, past, present, and future. The progressive
achievement of knowledge of this kind must be the aim of all who believe that a
veritable science of human society is possible and desirable... ».
(7) On identifie trop souvent la méthode comparative avec celle dite a de révo
lution » (ou « génétique »), cela tant en biologie qu'en philologie (Cf. Wolf, op.
cit., passim). On établit, en effet, des schémas « philogénistes » (Cf. infra : note
41) — des arbres généalogiques — en tant que base de classement de phéno
mènes en catégories, grâce à l'étude « comparative » du développement
évolutif. Pourtant il y a accord généralisé que cette identification fausse
le problème entier, ces deux notions n'étant nullement des synonymes
{ibidem et M. Ginsberg, Reason and Unreason in Society, Londres, 1947) . Le
comparatiste peut ne pas accepter du tout la thèse évolutionniste ou bien élimi
ner son application du genre de phénomènes étudiés. Une différenciation termi
nologique s'impose donc en dépit de l'apparentement méthodologique fréquent.
Cf. aussi, par exemple, A. Kaufman, Methodology of the Social Sciences, Lond
res, 1944, et Encyclopaedia Britannica, éd. 1955, vol. 2, p. 596.
(8) Ainsi le professeur Roger (de la Faculté de médecine de Paris) constatait
en rapport avec le développement de la phyto-pathologie que « ...la comparaison
est à la base même de nos connaissances et plus les points de sont
nombreux, plus les progrès sont rapides... ».
(9) Cf. le volume du Bulletin international des sciences sociales (Unesco) con
sacré aux « recherches inter-nationales », c'est-à-dire à la comparaison (Vol. VIT,
N° 4, 1955, lre partie).
(10) Ibidem, préface, p. 595 : « Suivant i'~>bjet auquel elles s'appliquent, on
pourrait distinguer entre les recherches comparatives inter-nationales et les re
cherches comparatives inter-culturelles, les premières envisageant le comportement
humain dans les cadres sociaux de la nation, les secondes dans ceux de la cul
ture... Non seulement plusieurs nations ont en commun un vaste patrimoine
culturel, mais il existe souvent, à l'intérieur d'une même nation, des cultures ou
des sous-cultures différentes ».
(11) Cf. ibidem : S. Rokkan, Organization for Comparative Social Research,
Un essai de coopération dans le domaine des recherches inter-nationales (p. 695
et s.). 3o8 QUELQUES RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
structures sociales, Gabriel Tarde constatait déjà (12) que « la mat
ière première de la sociologie consiste dans la comparaison même des
langues, des religions, des arts, des mœurs, des législations, etc. »
et que « . . .la sociologie peut être définie comme la science des compa
raisons comparées ». La linguistique, qui — comme cela est bien
connu — est d'une « importance stratégique pour la méthodologie de
toutes les sciences sociales » (13), n'est à l'époque contemporaine
plus pensable sans la comparaison ; on ne peut, en effet, comprendre
l'état d'une langue et de l'écriture qu'en établissant des groupes idi
omatiques et des filiations en fonction de critères philosophiques com
muns pour différentes langues comparées et pour leurs familles
(soient-elles antiques, exotiques ou modernes). Grâce en particulier
aux études des grammairiens, grâce aux sciences annexes comme la
phonétique expérimentale ou la géographie linguistique, « nous
obtenons des informations entièrement nouvelles quant à la- généa
logie des langues » dit Schlegel (14), « ceci exactement de la même
façon que l'anatomie a éclairé de ses lumières l'histoire naturelle... »
Et que dire de la. « littérature comparée » (15), pratiquée depuis des
siècles, pour n'indiquer que les grands noms de Voltaire, de Lessing,
de Mme de Staël ou de Goethe, caractérisée par un riche développe
ment à l'époque actuelle et grâce à laquelle « la méthode comparat
ive devint la mère de tout classicisme » (dit l'écrivain américain
Babitt). La science comparée des religions « se fait comparative par
une méthode essentielle à sa constitution même » (16). Ce n'est que
de cette façon que nous pouvons creuser jusqu'au « fait religieux »
tel quel, dans ses rapports avec une série d'autres phénomènes
d'ordre social (politiques, moraux, artistiques, culturels, écono
miques, etc.) dont la connexion permet de définir un état donné de
la civilisation. « Non seulement les sociologues ont ainsi réglé le
comparatisme, lui ont donné un caractère plus méthodique, mais
encore — précédant la phénoménologie — ils ont appris à raisonner
sur des types d'actes religieux tels que le sacrifice, la prière ; davan
tage, leur méthode a attiré l'attention sur des éléments encore né
gligés, les facteurs objectifs de la vie religieuse : dogmes, rites, doc-
(12) Le droit comparé et la sociologie in Bulletin de sociologie, 1900, N° 39,
p. 529.
Cf. Ginsberg, op. cit., p. 6 : « ...as soon as sociology passes from the descriptive
to the analytical level, the comparative method is essential alike for tracing
connections and for establishing any other mode of causal relationship... ».
Cf. par exemple : L. Bernot, Contribution à Vétude inter-nationale des struc
tures sociales : l'espace et le temps, in Bulletin international des sciences social
es, op. cit., p. 643 et s., ou R. Boguslaw, La méthodologie sociométrique et la
validité des recherches inter-nationales , ibidem, p. 610 et s., etc.
(13) Cf. Edward Sapir, Selected Writings, 1949, p. 166.
(14) Ueber die Sprache und Weisheit der Inder (1808) .
(15) Elle devrait être nommée plutôt « critique comparée des littératures ».
La dénomination erronée de la science comparative n'est pas le monopole des
juristes !
(16) Cf. Pùech et Vignaux, La science des religions in Les sciences sociales en
France. Enseignement et recherche, Paris, 1937. p. 135. SUR LA COMPARAISON EN SCIENCE JURIDIQUE 359
trines, langages... » (17). Il serait aisé de citer des conquêtes valables
de la psychologie comparée qui étudie les similitudes et les diffé
rences quant aux capacités d'adaptation et à la personnalité de dif
férents types d'êtres vivants, en partant de plantes et d'organismes
unicellulaires jusqu'à l'homme. Il s'agit ici d'un effort méritoire
tendant non seulement à l'enrichissement de la connaissance grâce
à la confrontation méthodique et expérimentale de types inférieurs
de la nature animale et de l'homme, mais aussi d'importantes appli
cations pratiques de résultats obtenus dans la médecine. On étudie
les capacités de raisonner et de prévoir, de communication entre
êtres vivants, de contrastes dans les émotions, les capacités de per
ception esthétique, les différences dans les attitudes et le compor
tement anormal, les réflexes, etc. De même l'éthique comparée étu
diant le rôle de conceptions morales dans la vie sociale et indivi
duelle, l'économie comparée, la science politique comparée (18) —
qui trouva son pionnier en Tocqueville (19), dont les études de fonc
tions, de rapports et d'évolution des organismes politiques rappellent,
sur le plan méthodologique, l'école d'Aristote — l'administration
comparée (20), etc., commencent à jouer un tel rôle dans la connais
sance scientifique contemporaine que ne pas y puiser serait appauvrir
notre patrimoine intellectuel, notre instrumentation technique, nos
possibilités d'action.
Anselme von Feuerbach, à la- fin du xvine siècle, l'a aperçu
quand il a demandé « pourquoi l'anatomiste a-t-il à sa disposition la
science de l'anatomie comparée alors que le juriste ne dispose pas
d'une science comparative du droit... bien que les sources les plus
riches de toutes les découvertes dans toutes les sciences expériment
ales soient la comparaison et la construction ?... » (21). Nous re
trouvons la. même idée chez Rudolf von Ihering qui, au xixc siècle.
(17) Ibidem.
(18) Comparative Government disent les Anglo-Saxons.
(19) Cf. Dilthey op. cit., p. 26 : « ...im Sinne des Aristoteles hat de Tocquev
ille, der grosse Analytiker des Staatslebens in Frankreich, Funktionen, Zusam
menhang und Entwicklung politischer Körper verfolgt... ».
Quant à l'histoire comparée, citons, à titre d'exemples, les indications métho
dologiques de Marc Bloch, Pour une histoire comparée des sociétés européennes,
in Revue de synthèse historique, 1928, vol. 46, p. 15-50, ainsi que les travaux
historiques comparatifs divers, concernant les institutions, publiés dans les volu
mes des Recueils de la Société Jean Bodin.
(20) Cf. G. Langrod, Méthode comparative et sciences administratives, in Ann
ales Universitafis Saraviensis, N° 1, 1952, et traductions : allemande, espagnole,
portugaise.
H. Walker, Théorie et méthodes en administration publique comparée, in
Bulletin international des sciences sociales, op. cit., p. 652 à 663.
(21) Idee und Nothwendigkeit einer Universaljurisprudenz, 1853.
Cf. Ernst Zittelman (« Der Materialismus in der Geschichtsschreibung » in
« Preussischen Jahrbuch », 1876, p. 177) : « ...im raschen Siegeslauf hat die ver
gleichende Methode ein Gebiet des Erkennens nach dem anderen ihrer Herrschaft
unterworfen und mit wie herrlichem Erfolg.
...Niemand kann über die Probleme der Rechtsphilosophie zu urteilen versu
chen, der nicht vergleichende Rechtswissenschaft getrieben... ». 360 QUELQUES RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
a. vu « dans la science comparative du droit la méthode juridique de
l'avenir » (22). En effet, où l'expérimentation directe n'est pas pos
sible, c'est « le droit comparé, historique et contemporain qui est
appelé à jouer le rôle du laboratoire du chimiste et du physicien » (23)
et cette application de la méthode comparative assure, aux sciences
humaines en particulier, le maximum d'efficacité relative. Elle per
met de mettre fin au règne de l'empirisme pur et d'établir certains
principes facilitant la recherche. « L'ancienne manière de traiter le
droit en tant que corps de règles empiriques a définitivement fait
faillite » dit le logicien américain Morris M. Cohen (24) ; « sans prin
cipes comme guides, les précédents seuls deviennent une mer infinie ;
et se fier aux principes est plus qu'inutile tant que ces derniers n'ont
pas attiré l'attention critique des savants... » (25). Voilà donc un
large champ d'action scientifique pour le juriste. Et comme l'a r
écemment souligné Charles Eisenmann (26), « on ne peut imaginer-
un enseignement de la botanique ou de la biologie qui déclarerait
d priori se limiter à une seule espèce de plantes, à une seule espèce
vivante... » ; et pourtant « dans toute la mesure où il s'agit de rela
tions ou matières juridiques que règlent souverainement les Etats,
l'étude ne porte que sur le droit d'un seul Etat, sur un droit civil.
un droit commercial déterminé. Ceci montre tout particulièrement
à quel point on est aux antipodes des exigences scientifiques les plus
élémentaires... » (27).
Ainsi, dès qu'on admet avec Kant que l'empirisme juridique pur
est comme une belle tête sans cerveau (28), dès qu'on pose comme
idéal scientifique dans notre domaine « l'étude complète et universelle
des phénomènes juridiques » (29), on ne trouve fatalement qu'un seul
(22) Geist des römischen Rechts (4e éd., I), Einleitung, 91.
(23) Cf. Roger Pinto, Eléments de droit constitutionnel, 2e éd., 1952, p. 67 :
Méthode comparative.
(24) Law and Scientific Method, in Law and the Social Order, New York,
1953, p. 197.
(25) Ibidem.
(26) Les sciences sociales dans l'enseignement supérieur : Droit, Paris, Unesco,
1954, p. 46, 59.
(27) Ibidem.
Cf. p. ex. Heinrich Maier, Das geschichtliche Erkennen, 1914, p. 14 : « ...Wer
das innere Wesen des Rechts, der Sitte, der Religion, der Kunst, des wirtschaftli
chen und staatlichen Lebens theoretisch verstehen -will, für den gibt es keinen
besseren Weg als den die Entwicklung dieser Kulturerscheinuiigen vergleichend
zu verfolgen... ».
(28) « Eine bloa empirische Rechtslehre ist — wie der hölzerne Kopf in
Phädrus Fabel — ein Kopf, der schön sei mag, nur schade, dass er kein Gehirn
hat » (« Metaphysische Anfangsgründe der Rechtslehre », p. 32).
(29) Cf. Giorgio del Vecchio, Justice, Droit, Etat, Paris, 1938, p. 173 et 174.
Cf. aussi p. ex. Naojiro Sugiyama, Essai d'une conception synthétique du droit
comparé, in Recueil Lambert, 1938, vol. I, p. 53) : « la science nationaliste du
droit comparé, dans son sens rigoureux, ne peut théoriquement exister » ;
M. M. Cohen (op. cit., p. 197) : « Law without concepts or rational ideas, law
that is not logical, is like pre-scientific medicine... » ; Josef Köhler, « Allg.
Rechtsgeschichte » (in « Kultur der Gegenwart », 1914, vol. 1, p. 7), etc. SUR LA COMPARAISON EN SCIENCE JURIDIQUE 361
remède : la comparaison. Pour l'appliquer, sans la confondre avec
l'étude pure et simple du droit étranger (30) ^ on doit fatalement avoir
recours à tous ces modèles contemporains nombreux d'autres
sciences comparatives, qui restent presque dédaignés par le juriste,
bien qu'il puisse y trouver à tout instant et très certainement des
enseignements des plus précieux, des idées fécondes et des perspect
ives méthodologiques nouvelles.
(30) Cette confusion est faite couramment, même par des spécialistes. Elle est
parfois consciente et toujours des plus regrettables. Chronologiquement, Fétude
du droit étranger constitue, il est vrai, le premier pas — indispensable — de
tout processus de comparaison future, mais confondre les deux est une erreur
grave. Méthodologiquement, un abîme les sépare : on étudie le droit étranger
comme le sien propre ou, plutôt, comme un chercheur du pays donné le ferait
en étudiant son droit ; il n'y a donc pas de différence méthodologique notable
entre les recherches du domaine du droit étranger et du droit tout court. Par
contre, la comparaison implique un changement capital de la méthode appliquée
et le but de cet article est de le mettre en évidence. Sortir de l'ornière de son
propre droit national et même juxtaposer deux systèmes juridiques, ce n'est pas
les comparer. On est presque gêné en rappelant ces vérités premières, banales et
allant de soi ; il le faut pourtant par suite de malentendus constants. Sans aucun
doute, Tétude du droit étranger reste non seulement utile, mais inévitable, bien
que beaucoup plus facile que la comparaison ; pourtant, afin d'éviter des confu
sions nuisibles, il y a lieu de se rendre très clairement compte qu'en mélangeant
ces critères on augmente le chaos existant des notions en la matière et prend la
pars pro toto (du moins dans le domaine méthodologique) . Certains esprits, de
par leur formation et inclination, préfèrent se contenter de l'étude du droit
étranger et ne pas aller plus loin ; d'autres ne se laissent pas décourager par
les difficultés qui paraissent insurmontables et procèdent (ou essayent de pro
céder) à la comparaison véritable. Chacun fait ainsi un travail nécessaire qui
lui convient mieux. Mais ce ne sont que les derniers qui comparent.
Dans son rapport général à la première rencontre des organisations s'occu-
pant de l'unification du droit, à Barcelone, en 1956, Mario Mateucci (Les méthod
es de L'unification du Rome, Unidroit, p. 17 et 18) différencie dans
le même ordre d'idées, d'une part, « l'étude verticale, législation par législa
tion », de l'autre « l'étude horizontale, qui doit faire suite à cette étude verti
cale... et qui consiste en une comparaison entre les solutions atteintes dans les
divers systèmes et l'évaluation des causes qui les ont déterminées... ». Il voit.,
avec Gutteridge, dans une telle recherche en profondeur, l'étape préliminaire
indispensable, de tout essai de l'unification du droit.
Mais en premier lieu, sur le plan qui nous intéresse, il y a lieu d'indiquwr
l'étude récente du savant américain Roy C. Macridis (The Study of Comparative
Government, New York, Doubleday, 1955, 77 pages) qui — bien que du domains
de la science politique (ses remarques méthodologiques s'appliquent pourtant aussi
au nôtre) ■ — souligne heureusement le même point de vue (elle mérite d'ailleurs
d'être lue aussi sous d'autres angles de l'aspect comparatif des études en sciences
sociales) . Les deux étapes successives de la recherche sont d'après l'auteur les
suivantes (p. IX et s.) : d'abord «■ (1) collection and description of facts on the
basis of carefully constructed and generally adhered to classificatory schemes » ;
ensuite : « (2) discovery and description of uniformities and differences ; (3) fo
rmulation of interrelationships between component elements of the (political) pro
cess and other social phenomena... ; (4) subsequent verification of tentative hy
potheses by rigourous empirical observation... ».

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