Questions à Rodolfo Sacco - article ; n°4 ; vol.47, pg 943-971

De
Revue internationale de droit comparé - Année 1995 - Volume 47 - Numéro 4 - Pages 943-971
29 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 16
Nombre de pages : 30
Voir plus Voir moins

M. Pierre Legrand
Questions à Rodolfo Sacco
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 47 N°4, Octobre-décembre 1995. pp. 943-971.
Citer ce document / Cite this document :
Legrand Pierre. Questions à Rodolfo Sacco. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 47 N°4, Octobre-décembre 1995.
pp. 943-971.
doi : 10.3406/ridc.1995.5171
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1995_num_47_4_5171R.I.D.C. 4-1995
QUESTIONS
À RODOLFO SACCO
Pierre LEGRAND
Professeur titulaire de la Chaire de culture juridique comparée
à l'Université de Tilburg associé aux Universités de Paris I (Panthéon-Sorbonne)
et Paris II (Panthéon-Assas)
L'information relative à une culture juridique donnée que nous com
munique le comparatiste n'est jamais, en dernière analyse, que le fruit
c' est-à-dire le produit d'un exercice de d'une interprétation personnelle,
reconstruction relevant autrement plus de l'invention que de la constatat
ion. Certes, la manière dont un droit, comme les acteurs d'une commun
auté juridique, se présentent et se re-présentent à l'observateur compte
pour beaucoup dans l'entendement que se fait celui-ci d'une culture
juridique. Mais le rôle du comparatiste dans l'exercice de comparaison
apparaît davantage déterminant encore. Car, c'est le comparatiste lui-
même qui procède à tisser les réseaux dénotatifs et connotatifs à travers
lesquels il prétendra pouvoir expliquer le phénomène juridique observé.
Celui-ci, en effet, n'est pas intrinsèquement organisé autant qu'il fait
l'objet d'une organisation élaborée de l'extérieur par le comparatiste
(lequel assure pourtant, le plus souvent, qu 'il ne fait que mettre au jour
le non-dit de l'expérience juridique sous observation). Puis, sa perception,
comme son explication subséquente, passent nécessairement par le filtre
des catégories cognitives du comparatiste.
De telles réflexions veulent préciser, en quelques mots, la nécessité,
pour le comparatiste, de s'intéresser au comparatiste en tant que ce
dernier façonne et détermine l'objet de la comparaison et, à travers lui,
les conclusions qu'il y a lieu de tirer d'une expérience d'observation.
Apprendre à connaître les orientations cognitives, et notamment méthodol
ogiques, du comparatiste doit permettre une meilleure compréhension
du cadre intellectuel à l'intérieur duquel se sont effectués les travaux de
comparaison juridique auxquels il s'est livré et favoriser une relativisation
de la forme particulière conférée à l'objet de sa comparaison et aux REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1995 944
critiques issues de ses observations. En d'autres termes, connaître le
comparatiste permet d'apprivoiser le cadre épistémologique dans lequel
s'inscrit sa comparaison et autorise à comprendre les paramètres et
variables qui en ont dicté l'allure particulière. D'où l'immense intérêt
d'un dialogue avec M. le Professeur Rodolfo Sacco, eminent comparatiste
italien et auteur de l'œuvre considérable que nous connaissons. Les ques
tions posées à M. Sacco ont, toutes, pour objet de lui faire préciser les
préjugés (au sens étymologique, et non péjoratif, du terme) qui l'ont
guidé, consciemment ou non, dans ses recherches de comparatiste et, dès
lors, de faciliter à l'interprète l'intelligence de son œuvre.
L'entrevue qui suit, fruit d'une correspondance qui s'est étendue de
novembre 1994 à mai 1995 et de rencontres tenues à Turin du 28 janvier
au 5 février 1995, a été rendue possible grâce à la collaboration empressée
et soutenue de M. Sacco.
1. Situons le personnage ! Vous êtes Italien. Vous êtes, en outre,
Piémontais. Vous êtes juriste. Vous êtes comparatiste. Vous êtes titulaire
de chaire à l'Université de Turin. L'image du comparatiste ayant sillonné
le monde — c'est ce que vous avez accompli — et faisant carrière à
quelques dizaines de kilomètres de son lieu de naissance offre un fascinant
paradoxe. Aviez- vous toujours souhaité éventuellement « rentrer chez
vous » ? Au fond, avez- vous jamais quitté les lieux de votre enfance ?
R. S. : J'ai le sentiment d'avoir toujours habité le même village ou
mieux, la même maison, ou mieux encore, la même pièce. Cette pièce
est un observatoire où je passe mon temps, armé de lentilles et de jumelles.
2. Très tôt, donc, vous vous êtes reconnu observateur ?
R. S. : Demander à un comparatiste s'il se reconnaît observateur,
c'est comme demander à une actrice si elle se charmante ou
à un militaire s'il se reconnaît courageux.
3. Paul Ricoeur définit l'herméneutique comme une « compréhension
de soi-même par le détour de la compréhension de l'autre » l. N'en irait-
il pas ainsi de la comparaison qui, somme toute, se ferait de même une
quête de « soi » plutôt que de 1'« autre » ?
R. S. : J'irais plus loin. Le comparatiste ne distingue pas, sur le plan
de la compréhension du moins, un « soi » et un « autre » ; il veut comprend
re les deux réalités.
4. A travers vos pèlerinages de comparatiste, c'était donc toujours
un peu « vous-même » que vous cherchiez ?
R. S. : Je cherchais à comprendre la structure du droit.
5. Avant Turin, vous avez enseigné le droit dans plusieurs universités
italiennes voire étrangères. J'aimerais que vous précisiez les grandes étapes
de votre carrière.
Paul RICOEUR, Le conflit des interprétations, Paris, Editions du Seuil, 1969, p. 20. P. LEGRAND : QUESTIONS A RODOLFO SACCO 945
R. S. : En Italie, je fus d'abord assistant à Turin, puis professeur à
Trieste, à Pavie et, enfin, à Turin. Ceci dit, j'ai toujours habité Turin. A
l'étranger, j'ai accepté des charges de cours à Mogadishu, en Somalie,
ainsi qu'à Toulon, Genève, Fribourg et Lyon. En outre, j'ai assuré, pendant
plusieurs décennies, un enseignement à la Faculté internationale de droit
comparé à Strasbourg.
6. Je constate que votre carrière en sol italien s'est confinée au nord
du pays. C'est une coïncidence ?
R. S. : J'ai voulu m'éloigner de Turin le moins possible.
7. A travers ce parcours, l'idée de l'exil ne vous a-t-elle jamais
séduit ? N'avez- vous pas souhaité vous transporter dans une autre culture
pour y vivre et y travailler pour une période prolongée ? Votre collègue,
Mauro Cappelletti, par exemple, quitta Florence pour passer plusieurs
années à l'Université Stanford, en Californie.
R. S. : J'ai rêvé d'être invité à l'étranger pour une période prolongée,
mais la chose ne s'est jamais produite. Je me rappelle avoir tenu des
pourparlers avec l'Université Libre de Berlin aux environs de 1968 puis,
en d'autres circonstances, avoir exprimé mon souhait à René David. En
outre, j'avais offert mes services à l'Institut Universitaire Européen de
Florence au moment de sa fondation, en 1976, mais tout cela sans succès.
8. Vos collègues, Ugo Mattei et Piergiuseppe Monateri, écrivent que
le juriste qui souhaite faire carrière dans le milieu universitaire italien
doit s'atteler à la remorque d'un brillant maestro et se faire son apprenti 2.
Ce fut là votre expérience ?
R. S. : Je vous dirai simplement, et sans vouloir y insister davantage,
que ce que Mattei et Monateri ont écrit était plus vrai au temps de ma
jeunesse que ce ne l'est aujourd'hui.
9. Mais vous voilà, en tout cas, aujourd'hui, à votre tour, un maestro.
Avez- vous jugé important de faire des émules — afin, peut-être, d'assurer
le succès de vos idées chez les générations qui suivront la vôtre ? Max
Planck se montrait-il trop cynique lorsqu'il écrivait qu'« une vérité nou
velle en science n'arrive jamais à triompher en convainquant les adversaires
et en les amenant à voir la lumière, mais plutôt parce que finalement ces
adversaires meurent et qu'une nouvelle génération grandit, à qui cette
vérité est familière » ? 3.
R. S. : Je dois vous donner une réponse en trois volets. Tout d'abord,
je me suis occupé des jeunes car j'adore apprendre aux autres ce que je
crois savoir faire moi-même. Puis, j'ai voulu assurer à la comparaison
juridique les spécialistes qui allaient pouvoir enseigner la matière au
moment où les Facultés s'apercevraient de son importance. Enfin, j'ai
cultivé l'amitié de jeunes collègues avec lesquels je partageais des idées
2 Ugo MATTEI et P. G. MONATERI, « Faculty Recruitment in Italy : Two Sides of
the Moon », 41 American Journal of Comparative Law All (1993).
3 Max PLANCK, Autobiographie scientifique, trad, par André GEORGE, Paris, Flam
marion, 1960, pp. 84-85 [d'abord publié en allemand en 1948]. 946 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1995
sur le droit comparé et relativement à une méthode de la comparaison.
Ce sont eux qui m'ont fait connaître hors d'Italie.
10. Ils y ont bien réussi !
R. S. : Vous savez, ce n'est que très récemment que j'ai eu le sent
iment de susciter un intérêt au-delà des frontières italiennes. Je croyais
n'avoir ni auditoire ni partisans à l'étranger. Si, si ! J'étais convaincu que
mes travaux resteraient ignorés des comparatistes étrangers. Ce n'est qu'en
1991 que les Français et les Américains m'ont découvert.
11. Imaginez- vous apprenti comparatiste. Imaginez, en outre, qu'il
vous soit donné de retenir le maestro de votre choix non seulement en
Italie mais n'importe où dans le monde. A qui vous présenteriez- vous ?
(C'est une façon, sans doute peu subtile, de vous demander de m' indiquer
ceux de vos contemporains dont l'approche de la comparaison juridique
vous séduit tout particulièrement — ce qui, j'en conviens aisément, n'est
pas chose facile !).
R. S. : Aussi longtemps qu'il a vécu, le maestro n'aurait pu être, en
Italie, que Gorla 4. Puisqu'il n'est plus là, le italien par excellence
est mon collègue milanais, Antonio Gambaro. Et ceci pour mille raisons,
et pour une mille et unième encore : il sait se sacrifier pour autrui. A
l'échelle planétaire, mon choix est fait : le maestro de référence est sans
contredit Rudolf Schlesinger, que je n'ai pourtant rencontré qu'une seule
fois dans ma vie.
12. Comment jugez- vous le processus de nomination des professeurs
italiens, notamment à la lumière de vos expériences à l'étranger ?
R. S. : En Italie, tant les bons que les mauvais côtés du système de
recrutement viennent de ce que la sélection est confiée aux Italiens. Mais
il ne faudrait tout de même pas songer à remplacer les Italiens par des
professeurs étrangers car seuls souhaiteraient se voir confier cette tâche
des universitaires en provenance de pays plus arriérés que le mien. En
tout cas, pour ce qui est du processus italien , je m'oppose à la constitution
du jury national de sélection par tirage au sort. De plus, j'aimerais que
ce compte un plus petit nombre de membres et que l'électeur puisse
voter pour un nombre de professeurs égal au nombre de professeurs à
élire, ce qui n'est pas le cas à l'heure actuelle. Au fond, il s'agit d'éviter
un éparpillement du corps électoral en une vingtaine de cliques territoriales
dont chacune a été constituée en vue de défendre un intérêt local.
13. Je vous posais cette question sur le recrutement des universitaires
en ayant bien conscience de ce que, tout comparatiste que vous soyez,
vous êtes toujours resté, par ailleurs, un juriste éminemment italien. C'est
ainsi d'une chaire de droit civil — donc de droit italien — dont vous
êtes titulaire à l'Université de Turin. Et vous êtes l'auteur de nombreuses
4 Gino GORLA est disparu en 1992. Pour une bibliographie, v. Scintillae iuris [ :] Studi
in memoria di Gino Gorla, t. I, Milan, Giuffrè, 1994, pp. 103-19, et, pour des témoignages
d'appréciation, id., pp. 1-102.
5 Pour une description détaillée, v. MATTEI et MONATERI, op. cit., note 2. P. LEGRAND : QUESTIONS À RODOLFO SACCO 947
études de droit italien dont certaines frappent notamment par leur enver
gure. S'est-il agi là d'une démarche délibérée qui reflétait votre conviction
qu'un comparatiste doit d'abord (ou parallèlement) se faire spécialiste de
son droit national ?
R. S. : Mon éducation m'a formé au rôle de juriste national, sans
plus. Ainsi mes possibilités de carrière étaient liées à l'enseignement du
seul droit italien. Cela dit, j'ajoute que la comparaison ne sert qu'à com
prendre les divers droits nationaux. C'est pourquoi je perçois les fonctions
de juriste national et de comparatiste comme pouvant être facilement
confiées à des personnages distincts, mais c'est tant mieux si un même
individu peut à la fois s'appliquer à la comparaison et s'affairer à la
construction de droits nationaux ou de l'un d'entre eux.
14. N'y a-t-il pas, tout de même, une contradiction dans le fait
que, comparatiste, donc titulaire d'une position critique, pour ainsi dire
contrapuntique, face au droit national, vous ayez choisi de vous engager
dans la rédaction de grands traités de droit civil qui apparaissent comme
les agents essentiels de l'orthodoxie juridique nationale ? Après tout, vous
ne pouvez sans doute pas vous permettre, dans un traité consacré aux
contrats en droit italien, de faire état de vos connaissances des droits
étrangers ni de passer le droit italien au crible du comparatisme ?
R. S. : Je réfute cette idée d'une orthodoxie juridique nationale. Le
juriste italien, par exemple, n'est pas le gardien d'une vérité qui se distin
guerait de celle du comparatiste. Ce qui reste vrai, c'est que le comparatiste
comprend le droit italien mieux que le juriste national car la comparaison
lui fait découvrir les données latentes de son propre système juridique.
15. Permettez-moi de vous appeler à préciser votre pensée. Quand
vous dites que le comparatiste comprend mieux le droit italien que le
juriste italien lui-même, vous avez en tête un comparatiste italien, n'est-
ce pas ? Ou iriez- vous jusqu'à affirmer qu'un allemand ou
américain puisse, lui aussi, connaître le droit italien mieux qu'un Italien ?
R. S. : Le juriste hongrois, ou africain, ou socialiste, connaît certains
détails du droit hongrois, ou africain, ou socialiste que d'autres juristes
ne connaissent pas. Mais le comparatiste qui n'est pas hongrois, ou africain,
ou socialiste remarque — dans les systèmes hongrois, africains, socialistes
— des caractères, des contradictions, des tendances, des spécificités qui
échappent aux juristes nationaux. Ceci est le cas pour les langues, ceci
est le cas pour le droit.
16. L'intérêt que vous avez toujours maintenu pour le droit italien
a-t-il pu représenter, pour vous, une façon de faire accepter le comparatiste
que vous étiez par la communauté juridique italienne ? Avez- vous jamais
ressenti, au cours de votre carrière, un sentiment d'aliénation en tant que
comparatiste œuvrant au sein de la communauté juridique italienne ?
R. S. : Vous avez raison. Gorla, par exemple, a connu un succès
auprès des juristes nationaux italiens qu'il n'aurait pas eu s'il n'avait écrit
quelques heureux articles consacrés au droit italien même. Mais il reste
que l'exercice est ardu ! Pour ma part, j'avoue avoir souvent éprouvé un 948 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1995
sentiment d'incrédulité en entendant les propos du juriste national italien
dont la pratique de la comparaison mettait au jour la pauvreté.
17. A l'heure de l'Europe, comment se portent le comparatiste et
le comparatisme au sein de la communauté juridique italienne tant sur
le plan qualitatif que quantitatif ?
R. S. : L'Italie est le pays où la réglementation nationale interdit de
décerner la maîtrise en droit à un étudiant qui n'aurait pas suivi un
enseignement d'un an en comparé. Les comparatiste italiens se sont
appelés, ou s'appellent, Rotondi, Gorla, Sacco, Pizzorusso et Lombardi.
Au sein de la communauté juridique italienne, la comparaison se porte
bien !
18. Arrêtons-nous un instant, si vous le permettez, sur l'enseignement
de la comparaison juridique dans les Facultés. Vous avez une grande
expérience de l'enseignement des études juridiques comparatives et ce,
dans plusieurs pays. Il me paraît que l'enseignant fait un peu office
d'« intermédiaire culturel » (j'emprunte l'expression à Michel Vovelle) 6 :
il conditionne une perception du droit et de son rôle dans la cité laquelle
guidera et contraindra par la suite les comportements des nouveaux juristes.
A la lumière de votre vécu d'enseignant, la formation que l'on offre aux
apprentis comparatistes, en Italie comme à l'étranger, vous paraît-elle
satisfaisante ?
R. S. : La formation que les Italiens offrent à Turin, Florence et
Trente est suffisante.
19. Vous vous montrez sélectif ! Qu'en est-il de Rome et de Paris,
par exemple ?
R. S. : Là, d'autres choix ont été faits.
20. Les études juridiques comparatives continuent, me semble-t-il,
à mettre l'accent sur ce qu'on appelle le « droit privé » par rapport au
« droit public ». Vous êtes d'ailleurs vous-même « privatiste ». Cette pr
édominance de l'approche traditionnelle, face à la « publicisation » crois
sante du droit privé, reste-t-elle désirable ?
R. S. : Étudiez le droit privé, le reste viendra !
21. Votre réponse ne suggère-t-elle pas précisément une illustration
de cette orthodoxie juridique nationale dont nous parlions plus tôt ? Aux
États-Unis, par exemple, le droit privé n'a jamais eu la même importance
que le droit constitutionnel.
R. S. : Vous parlez d'« importance » ou de « développement de la
science juridique » ? Et comment mesurez- vous la notion d' « impor
tance » ?
22. Je vous entraîne sur un autre terrain. Imaginons que votre doyen
vous indique qu'il n'y a place, à la Faculté, que pour un seul cours
Michel VOVELLE, Idéologies et mentalités, Paris, Gallimard, 1982, p. 171. P. LEGRAND : QUESTIONS A RODOLFO SACCO 949
consacré à la comparaison en droit. En feriez- vous un enseignement dévolu
en priorité à l'analyse comparative ou aux droits étrangers ?
R. S. : Je retiendrais comme thème l'analyse comparative que je ferais
toutefois précéder d'une présentation des grands systèmes de droit. Ceci
dit, les Suisses et les Anglais font étudier les droits étrangers. Voilà qui
nous rappelle que l'autre solution peut, elle aussi, connaître son application.
23. Faut-il, dans le cadre de l'enseignement de la comparaison juridi
que en Faculté, enseigner aux Italiens, aux Français, aux Espagnols, etc.,
les cultures juridiques de tradition romaniste ? En d'autres termes, faut-
il faire des étudiants des comparatistes s 'observant eux-mêmes ?
R. S. : Si l'on n'assurait pas un enseignement de droit comparé à
proprement parler (ce qui reste certes la meilleure solution), je voudrais
à tout le moins qu'un comparatiste entretienne l'étudiant italien, ou autre,
des caractères systémologiques de son droit national. C'est la comparaison,
en effet, qui permet de mettre ceux-ci en évidence.
24. Quelles sont les valeurs qu'un enseignement comparatiste vous
paraît devoir privilégier ? Dans quelle mesure, par exemple, les études
juridiques comparatives vous paraissent-elles devoir jouer le rôle d'antidote
au dogmatisme, au positivisme ? A quel point ont-elles pour mission de
relativiser la constitution d'identités culturelles ?
R. S. : Bien sûr, l'enseignement du comparatiste privilégie nécessaire
ment des valeurs. Mais seul le comparatiste qui triche établit à l'avance
quelles sont les valeurs à privilégier.
25. Mais le comparatiste a-t-il le choix que vous semblez lui prêter ?
N'est-il pas nécessairement tributaire des valeurs qu'il porte en lui ?
R. S. : II choisit entre science et politique.
26. J'abordais avec vous le mode de sélection des professeurs et les
grands traités de droit civil. Voilà, me semble-t-il, deux éléments bien
caractéristiques de la culture juridique italienne. Permettez-moi de revenir
en outre à la question de l'expérience du comparatiste observateur de sa
propre culture juridique ! Vous trouvez-vous aujourd'hui plus critique face
à cette spécificité italienne vu votre expérience de comparatiste ou avez-
vous le sentiment, au contraire que vos contacts avec des expériences
juridiques « autres » vous ont, somme toute, rapproché de ce qui reste
typiquement italien ?
R. S. : Je vous l'ai dit : rien n'est typiquement italien, sauf la durée
du procès judiciaire, le fait que l'action pénale se prescrive normalement
avant le début de la poursuite et la tendance du jeune théoricien à écrire de
longs ouvrages dans une langue incompréhensible et traitant de problèmes
inexistants !
27. Avez- vous le souvenir que l'expérience de 1'« autre» vous ait
jamais profondément remis en question en tant qu'Italien, d'abord, et en
tant qu'homme, ensuite ?
R. S. : D'abord, je ne crois pas qu'il n'y ait qu'un « autre », comme
vous paraissez le suggérer. Les expériences juridiques « autres » ont été, REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 4-1995 950
pour moi, des plus diverses. J'ai ainsi vécu l'expérience de l'Europe de
l'Est à l'époque du pouvoir communiste, puis africaine et,
d'une certaine manière, l'expérience anglo-américaine. Aujourd'hui,
1'« autre » est devenu, pour moi, Y homo habilis. Je vous dirai que, si je
fais exception des cas pathologiques comme le nazisme ou le communisme,
je n'ai pas le sentiment d'avoir eu affaire à des expériences moins normales
que la mienne propre.
28. Revenons déjà en arrière. Où avez- vous fait vos premières études
de droit ?
R. S. : A Turin.
29. Victor Hugo écrit : « qui dit étudiant dit parisien » 7 ! La formule
devait être séduisante pour le jeune diplômé italien que vous étiez. Avez-
vous poursuivi, ou avez-vous voulu poursuivre, des études supérieures à
l'étranger ?
R. S. : J'aurais voulu voyager et étudier à l'étranger. Je le désirais
même follement. Mais je suis né en 1923 ! Alors que j'étais étudiant, les
« voyageurs » partaient pour le front russe ou étaient envoyés en Inde
comme prisonniers de guerre. Puis, à la fin de la guerre, les frontières
de mon pays étaient fermées. Or, celles-ci ne se sont enfin ouvertes qu'à
un moment où mon travail d'avocat, nécessaire pour subvenir aux besoins
de ma famille, m'asservissait à ma glèbe.
30. Pouvez- vous identifier certaines des raisons qui vous ont poussé
à faire des études en droit ?
R. S. : C'est un caprice de ma mère. Moi, j'aurais voulu devenir
historien du Moyen Age.
31. Votre intérêt pour ce qui est différent, pour ce qui est étranger,
pour ce qui est « autre », s'est-il précisé dès vos premières années d'études
universitaires ? Pouvez- vous rattacher cet intérêt à un vécu donné, par
exemple à des expériences de votre enfance ou de votre adolescence ?
R. S. : L'« autre», le «divers», la constatation et la mesure des
différences m'ont toujours fasciné. Déjà, à l'âge de cinq ans, je collection
nais les divers alphabets, à partir des hiéroglyphes égyptiens. Au lycée,
je cherchais le « divers » dans l'histoire. Étudiant universitaire de première
année, je me suis plongé la lecture de la Ethnologische Jurisprudenz,
de Post 8. J'ai toujours eu l'impression que des circonstances peu favorab
les, la guerre, par exemple, m'interdisaient de voir les choses les plus
intéressantes : le passé, les pays lointains, les personnages importants. J'ai
toujours souhaité que cesse cette situation.
32. A quel moment avez-vous conscience de vous être intéressé aux
langues étrangères ? Dans quelles circonstances votre apprentissage des
7 Victor HUGO, Les Misérables, sous la dir. de Maurice ALLEM. Paris, Gallimard,
1951, p. 127 [d'abord publié en 1862].
8 Albert Hermann POST, Grundriß der ethnologischen Jurisprudenz, 2 t., Oldenburg,
Schulzeschen Hofbuchhandlung, 1894-95, réimpr. : Aalen, Scientia, 1970. P. LEGRAND : QUESTIONS À RODOLFO SACCO 951
principales langues que vous avez maîtrisées tout au long de votre carrière
s'est-il déroulé ? Je vous fais grâce du dialecte piémontais qu'on parlait
sans doute à la maison !
R. S. : Non, non. Mon père m'interdisait de parler le piémontais car
il craignait que je ne fasse déteindre le dialecte sur l'italien qu'il me
fallait écrire et parler à l'école. J'ai donc appris le piémontais, tout comme
l'occitan dans sa variante la plus orientale, pendant mon service militaire.
J'avais commencé à parler français à la maison sous la direction d'une
demoiselle française qui vivait chez nous et qui était payée par mes parents
pour faire semblant de nous enseigner la langue, à mes frères et à moi.
J'ai d'abord appris l'anglais au lycée. Quant à l'allemand, j'en ai entrepris
l'apprentissage quand j'étais étudiant en droit. J'ai appris le russe dans
la résistance où j'y avais des camarades soviétiques, russes ou ukrainiens,
qui parlaient la langue russe avec moi. Enfin, j'ai commencé à parler le
somali en Somalie même.
33. Permettez-moi d'aborder la relation entre la pratique des langues
étrangères et l'analyse comparative. Est-on d'abord bilingue ou d'abord
comparatiste ? Où est-ce là une variation sur le thème de la poule et de
l'œuf?
R. S. : Vous savez, toutes les combinaisons sont possibles. Mais, en
tout état de cause, je crois que le vrai comparatiste n'est jamais bilingue
sans être aussi linguiste.
34. J'enseigne à mes étudiants que le comparatiste qui s'intéresse
à une culture juridique donnée doit posséder une maîtrise de la langue
qui soit suffisante pour lui permettre de lire les textes dans la
originale. D'autres points de vue sont moins rigoureux. Vous ne m'en
voudrez pas de solliciter votre opinion. Quel est, selon vous, le niveau
de maîtrise d'une langue étrangère qui s'impose au comparatiste qui
prétend vouloir travailler dans un droit étranger ?
R. S. : II est impossible de pratiquer plus de quatre à six langues.
Or, le comparatiste doit se préoccuper, si les circonstances l'exigent, de
deux, dix ou cent systèmes juridiques. Je m'intéresse aujourd'hui au droit
de Y homo habilis qui, le pauvre, ne parlait même pas ! Les quelque deux
cent personnes qui s'adonnent au droit africain ne connaissent sûrement
pas les huit mille langues africaines. Je me suis moi-même penché sur
les droits bulgare et polonais sans toutefois être en mesure de lire ni
le bulgare ni le polonais. Êtes-vous scandalisé ? Des linguistes comme
Greenberg se préoccupent de toutes les langues du monde 9. Qui pourrait
croire qu'ils les parlent toutes et qu'ils réussissent à rendre avec aisance
les sons implosifs du désert de Kalahari ?
9 Par ex., v. Keith DENNING et Suzanne KEMMER (sous la dir. de), On Language
[ :] Selected Writings of Joseph Greenberg, Stanford, Stanford University Press, 1990 ;
Anwar S. DIL (sous la dir. de), Language, Culture, and Communication [ :] Essays by
Joseph H. Greenberg, Stanford, Stanford University Press, 1971.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.