Y. Higuchi, Le constitutionnalisme entre l'Occident et le Japon - note biblio ; n°2 ; vol.55, pg 467-473

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Revue internationale de droit comparé - Année 2003 - Volume 55 - Numéro 2 - Pages 467-473
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Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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Y. Higuchi, Le constitutionnalisme entre l'Occident et le Japon
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 55 N°2, Avril-juin 2003. pp. 467-473.
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Y. Higuchi, Le constitutionnalisme entre l'Occident et le Japon. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 55 N°2, Avril-juin
2003. pp. 467-473.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_2003_num_55_2_5604BIBLIOGRAPHIE 467
Yoïchi HIGUÇHI. — Le constitutionnalisme entre l'Occident et le Japon,
coll. « PIFF. Études et colloques », n° 39, Bâle-Genève-Munich, Helbing &
Lichtenhahn, 2001, 297 pages.
Le livre, dont le signataire de ces lignes a le grand honneur de rendre compte
ici aujourd'hui, est — à des titres multiples, pour lui — exemplaire.
— Exemplaire, il l'est — d'abord — par la qualité exceptionnelle de son
auteur auquel le lie une amitié de très longue date.
J'ai connu Yoïchi Higuchi, il y a plus de 35 ans, lorsqu'au printemps 1966
je fis sa connaissance à Sendaï. Je venais juste, quelques mois plus tôt, de prendre
mes fonctions de directeur français à la Maison franco-japonaise et je commençais
très légitimement mes visites aux grandes universités japonaises par celles que
l'on appelait les « ex-impériales ». Sendaï y brillait d'un éclat particulier. Je m'y
rendais donc assez rapidement et fut reçu par ce jeune professeur de droit public,
séduisant et brillant, que l'on savait déjà promis à une carrière éclatante : Yoïchi
Higuchi.
Il m'accueillit, avec son épouse, dans une ancienne et belle maison japonaise
où se trouvaient rangés, dans un vaste salon-bibliothèque, selon un ordre minutieux
que j'enviais, d'innombrables livres en toutes langues dont le choix judicieux ne
pouvait laisser aucun doute sur l'éclectisme raffiné et l'immense culture de celui
qui les avait rassemblés.
C'est dans ce salon dont je n'ai oublié aujourd'hui ni la chaleur feutrée ni
l'ambiance recueillie que devait naître l'une des plus belles amitiés de ma vie.
Nous ne nous sommes, depuis, jamais perdus de vue. Éloignés certes, l'un de
l'autre, par la vaste distance séparant nos deux pays respectifs mais nous revoyant
régulièrement ; car nous fûmes très vite conquis, l'un et l'autre, par les contrées
où nous vîmes le jour et où nous nous connûmes.
Si je me suis rendu bien souvent au Japon, après mes trois années de séjour
dans cet archipel envoûtant et secret, lui a sans doute déjà effectué en France
plus de séjours que je ne pourrai jamais en faire au Japon.
Yoïchi Higuchi est — à l'évidence — à l'heure actuelle le plus Français
des Japonais... et le plus Japonais des Français.
— Ce qui rend — à un second titre — son ouvrage exemplaire. Car il est
écrit par un homme qui connaît notre langue aussi bien — et peut-être mieux
même — que nous, qui a assimilé avec une rare intuition et une parfaite intelligence
notre vaste littérature, qui est pétri de notre culture — tout en étant un grand
seigneur dans la sienne — , qui apprécie tous les ingrédients de nos vastes traditions,
humant, en gourmet qu'il est, aussi bien le parfum de nos fumets que la saveur
de nos vins, maîtrisant enfin — car je n'oublie pas le contenu de son livre ! —
aussi bien les complexités de notre droit que les subtilités du sien.
Ce qui nous donne un ouvrage immense, aussi bien par la connaissance
comparative de nos deux systèmes que par la compréhension de nos deux histoires
vues par des yeux largement ouverts sur le vaste monde. Car Yoïchi Higuchi n'a
point borné ses recherches et investigations aux horizons, déjà vastes, de son pays
et du nôtre. Il s'est rendu partout, parcourant les pays les plus divers dont il parle
souvent la langue, connaissant nombre d'universitaires et de savants de toutes les
s' intéressant aux expériences constitutionnelles les plus dissemblables, cultures,
menant avec une lucidité rarement en défaut les comparaisons les plus originales
et les plus osées, enrichissant chaque jour, grâce à une curiosité de tous les
instants, une adaptabilité peu commune et une mémoire sans défaut, son extraordi
naire bagage intellectuel personnel...
— Exemplaire, enfin et surtout, son livre l'est par sa conception même.
Il ne s'agissait point pour lui d'écrire un ouvrage sur un sujet précis dont
il aurait cerné tous les aspects. Mais sans doute, — nous nous trompons peut- 468 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 2-2003
être — de nous faire connaître son avis, son opinion, ses réactions sur les problèmes
qu'il lui est advenu de traiter au long de nombreux colloques, rapports, contre-
rapports, conférences, interviews... épars de par le monde, qui, pour nous, aujour
d'hui, constituent, grâce à lui, une source incomparable de réflexion.
Ce n'est pas un livre. Mais une somme... dont, par un souci — bien connu
— d'élégance et un sens de la communication peu commun, il a su limiter
l'ampleur à moins de 300 pages.
Si Yoïchi Higuchi n'était point — encore à l'heure actuelle — ce professeur
toujours dynamique et fringant sur lequel les années passent sans que nul ne s'en
aperçoive, qui avale les kilomètres en avion comme d'autres de petites courses
en autobus, qui supporte les plus invraisemblables décalages horaires quand tant
d'autres s'endorment en arrivant... on dirait qu'avec son beau livre, il nous confie
en quelque sorte en fin de carrière ses pensées profondes — voire intimes —
jusque là peut-être pudiquement cachées, nous présente un bilan, sinon de ses
certitudes, du moins de ses doutes, nous donne en quelque sorte à livre ouvert
son « testament ». Prématuré ? À l'évidence. Pour mieux nous faire attendre la
suite, qui viendra sûrement.
Que le lecteur ne s'attache donc pas trop à la présentation formelle de cet
ouvrage, à sa composition, à son titre.
Nous sommes ici en présence d'un ensemble, regroupé, d'études menées sur
des questions différentes. S'il a fallu — bien sûr — les classer en parties et
sections, c'est pour la commodité de leur approche et la facilité de la lecture.
Mais chacune est un tout, séparé, différent des autres, se suffisant à elle seule.
D'où une impression de changement permanent dans un fonds d'une impres
sionnante richesse.
Le constitutionnaliste est particulièrement comblé. Car, sans jamais quitter
sa discipline, il peut tout à la fois se nourrir des réflexions personnelles de l'auteur
sur les grands débats théoriques de notre époque, se pencher sur les expériences
de son propre pays vues au travers d'autres yeux que les siens, se plonger dans
la connaissance d'un continent lointain dont il n'a point toujours une claire notion,
comparer les différents systèmes juridiques répandus de par le monde, s'interroger
souvent sur la valeur profonde de ses propres engagements et jugements, se
demander s'il existe une vérité... Laquelle ? Et une seule ?
Comment — de son côté — le comparatiste pourrait-il laisser, hors de sa
portée, un instrument d'étude, de réflexion et de recherche aussi incomparable ?
Ce « constitutionnalisme entre l'Occident et le Japon » doit être lu et médité
par tout homme de culture. On lui souhaite donc tout le succès qu'il mérite.
Pour celui qui est chargé de rendre compte d'un tel livre, la tentation est
grande de mener avec l'auteur — sur les nombreux points qu'il évoque — une
discussion approfondie qui serait, grâce à lui, passionnante. Mais ce n'est pas la
loi du genre. On se bornera donc, à regret, à évoquer quelques points essentiels.
— On notera, d'abord, la coquetterie du titre de la section I de la première
partie : « Les Quatre Quatre- vingt neuf comme référence de l'histoire comparée
du constitutionnalisme ».
1689 : c'est le Bill of Rights, l'un des ancêtres les plus connus de nos
déclarations révolutionnaires postérieures, dont Yoïchi Higuchi rappelle très just
ement qu'il n'est lui-même que la confirmation d'anciens droits et libertés qui se
trouvent, dans la tradition constitutionnelle anglaise, invoquée par les Anglais du
XVIIe siècle à l'appui de leur lutte contre le pouvoir royal (La Magna Carta et
la représentation des Pairs et des Communes).
1789 : les Français connaissent ! Encore que ne sera jamais clos le débat,
ouvert depuis lors, sur le point de savoir si la Révolution française est un tout
qu'il faut prendre en bloc (1789 et 1793), ou si l'on peut dissocier la pureté, de
l'infamie, les droits de l'homme proclamés dans l'euphorie d'une pensée radieuse BIBLIOGRAPHIE 469
puis véhiculés par nos armées dans toute l'Europe, et les massacres de Septembre,
la décapitation de Marie-Antoinette, la Terreur, les colonnes infernales de Vendée,
les noyades de Nantes...
Yoïchi Higuchi, prudent, ne fait qu'évoquer la controverse, sans y entrer. Il
a sans doute raison. Mais qu'en pense-t-il dans son for intérieur ? Il aurait été
intéressant d'avoir — sur cette période atroce et flamboyante de notre histoire
— le point de vue d'un Japonais d'aujourd'hui, au surplus eminent spécialiste
de notre histoire politique et constitutionnelle !
1889 : les Français s'interrogent sur cette date. Les Japonais, eux, savent de
quoi ils parlent. Ils n'ignorent pas les difficultés que rencontrèrent leurs parents
ou grands-parents qui entreprenaient la modernisation du pays dans la seconde
moitié du 19e siècle. Le choix constitutionnel de 1889 a fondé un État fort, tout
en maintenant pourtant en place les corps intermédiaires dont le plus important
était le régime familial fortement dominé par le principe patriarcal. La fidélité
absolue et le dévouement à l'Empereur ainsi que l'obéissance inconditionnelle
au chef de famille se superposaient ainsi sur les membres de la société.
Il a pourtant existé dans les années 1870 des mouvements démocratiques
puissants qui ont revendiqué énergiquement la création d'un Parlement élu... Ils
ont été encouragés par l'idée directrice des Révolutions américaine et surtout
française, c'est-à-dire par des droits inaliénables du peuple. C'est en brisant
ces mouvements démocratiques que le gouvernement impérial a réussi finalement
à imposer au pays, en 1889, sa Charte impériale.
Elle est basée sur le pouvoir divin de l'Empereur et repousse donc catégorique
ment la souveraineté populaire et l'idée des droits de l'homme.
En dépit de quelques succès éphémères de milieux libéraux qui avaient obtenu
la pratique d'un gouvernement responsable devant le Parlement (1924) et le
suffrage universel masculin (1925), la valeur de l'individu — pourtant déjà à
cette époque le noyau dur du constitutionnalisme moderne — finira par être
complètement étouffée, surtout dans les années 1930-1940, par les grandes aventur
es militaristes et ultra nationalistes.
À la suite de l'échec, désastreux pour l'image du Japon dans le monde, de
ce mépris trop longtemps affiché de la valeur de l'individu, les Japonais durent,
après la guerre et leur capitulation, reprendre la voie entamée dans la seconde
moitié du XIXe siècle en s'efforçant cette fois définitivement de se « constitutionna-
liser », c'est-à-dire en se ralliant catégoriquement, par leur nouvelle constitution
de 1946 (jamais révisée depuis !), au principe universel du constitutionnalisme
occidental...
1989 : Grand rassemblement à Paris, autour de la France éternelle, de toutes
les grandes démocraties qui, chacune à leur tour et dans leur style, firent leurs les libertés inaliénables... Concert de grandes voix accordées. Communication
générale sur quelques principes fondamentaux de toute vie collective.
Ainsi, par ces quatre dates, se marquent les étapes respectives de la destinée
nationale et internationale de deux pays qui, naguère, se connaissaient bien peu !
Yoïchi Higuchi qui, lui, les connaît bien, tente de retracer leurs démarches
historiques, souvent contradictoires, mais qui finirent par se rejoindre... Au travers,
certes, de quelles vicissitudes et de quels drames ?
Mais combien d'ennemis qualifiés d'« héréditaires » ne se sont-ils pas, un
jour ou l'autre, réconciliés !
— Yoïchi Higuchi ne pouvait point ne pas rencontrer, dans cette « explorat
ion » systématique — au travers de nombreux chapitres de son livre — de
l'histoire constitutionnelle et politique de son pays, le problème crucial du nouveau
« pacifisme » et donc de l'article 9 de la Constitution japonaise.
On rappellera pour mémoire ici que l'article 9 déclare solennellement que
le Japon renonce non seulement à la guerre mais à la menace pour régler ses 470 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 2-2003
différends internationaux et s'interdit de se doter de tout potentiel militaire de
guerre offensif. C'est le seul pays à notre connaissance qui ait inclus, après la
fin de la seconde guerre mondiale, dans sa Charte suprême, une telle clause de
désarmement unilatéral. Cette disposition fut-elle imposée par l'Administration
américaine ? S'explique-t-elle, du côté japonais, par les deux explosions militaires
qu'il a dû subir avant sa capitulation et le souci de ne plus jamais revoir cela ?
Toujours est-il que le temps passe, que les émotions — légitimes — se sont
émoussées, que disparaîtront bientôt tous ceux qui auront vécu ces épreuves ou
se les auront fait raconter par des témoins présents, que le Japon — écrasé et détruit
en 1945 — est à l'heure actuelle l'une des plus grandes puissances industrielles du
monde et que — déjà — les autres puissances de même niveau sont des puissances
nucléaires, que la jeunesse japonaise de demain pour qui Hiroshima et Nagasaki
ne seront que des souvenirs lointains, comme, pour nous, le Chemin des Dames
ou les tranchées de Verdun, n'acceptera point éternellement de voir sa protection
assurée par le bouclier atomique d'une grande puissance, même amie et alliée...
On ajoutera que l'ambition — légitime — du Japon de figurer dans un avenir
proche parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité peut se heurter aux
dispositions de l'article 9 qui prohibent la participation du Japon à toute entreprise
militaire.
Déjà à l'époque de la Guerre du Golfe, il s'était trouvé aux prises avec de
sérieuses interrogations...
Mais abroger l'article 9, c'est compromettre un demi-siècle d'efforts laborieux
accomplis pour faire oublier son militarisme d'antan, et ressusciter chez ses voisins
les vieux souvenirs — atroces — du passé. Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Sûrement pas. Avec un grand savoir-faire et une prudente et souveraine
habileté, le Japon — sous le couvert d'une constitution rassurante qui reste inamovib
le — se dote d'un instrument de défense (seulement « de défense » ?) qui lui
convient. A-t-il mauvaise conscience ?
Il se sent — et se veut — délibérément (Yoïchi Higuchi le montre très bien)
dans une situation différente de celle de l'Allemagne. Plus confortable ou moins
confortable ?
Moins confortable en ce sens que le Japon se voit constamment reprocher
de ne pas avoir reconnu son passé et assumé publiquement ses fautes.
Yoïchi Higuchi a sans doute raison de regretter que le Japon n'ait point eu
un chef de gouvernement capable, la main dans la main avec son ancien ennemi,
de s'agenouiller comme Willy Brandt pour reconnaître et expier les fautes impar
donnables commises naguère par son pays.
L'Allemagne a demandé pardon. Tout le monde a pu ainsi faire autour d'elle
son travail de deuil. Rien de tel au Japon. Pourquoi ? Parce que le Japon pouvait
s'estimer dans une position plus solide et mieux défendable que son ancienne
alliée.
Après tout, il n'avait pas été militairement vaincu. Et, moralement, en quoi
était-il vraiment condamnable ?
Il n'avait pas été défait sur des champs de bataille nippons puisqu' aucune
armée étrangère n'avait débarqué, par la force, sur ses rivages.
Il avait seulement été terrassé par une arme terrifiante, larguée, pour la
première fois, au dessus de son territoire et contre laquelle nul, à l'époque, ne
pouvait rien.
Le guerrier japonais n'était nullement déshonoré. C'est le peuple tout entier
que l'ennemi avait voulu mettre à genoux grâce à une technologie qui le dépassait
totalement.
Par ailleurs, si Hitler et Mussolini étaient, tous les deux, morts dans un
crépuscule des Dieux largement programmé, l'Empereur du Japon — lui — , non
seulement vivait encore lors de la défaite mais se trouvait personnellement au BIBLIOGRAPHIE 471
centre du drame. Mieux, c'est sa faible voix, mal retransmise par la radio, qui,
dans une langue de cour difficilement compréhensible pour beaucoup, demandait
à son peuple fidèle « d'accepter l'inacceptable »...
Après le procès de Nuremberg, y aurait-il au moins un procès de Tokyo ?
Il y eut effectivement un procès de Tokyo. Mais, à ce procès, l'Empereur ne
parut pas. Il avait été — au dernier moment — et pour des raison de haute
politique, rayé de la liste des criminels de guerre au premier rang desquels il
figurait.
Ainsi avaient disparu, dans des conditions toutes dramatiques, la plupart des
responsables nazis et des criminels de guerre nippons. Mais l'Empereur du Japon
demeurait — lui — imperturbable, sur son Trône.
Acceptant, sans barguigner, une Constitution qui le faisait pourtant descendre
de son piédestal divin puisque, désormais, c'était au peuple qu'était remise la
souveraineté, il se muait en un Empereur-citoyen. Il devenait un monarque constitu
tionnel, pièce — décorative mais moralement essentielle — d'un régime qui
empruntait à la fois au parlementarisme et au présidentialisme américain.
Face à une telle novation de son statut, l'Empereur Hiro-Hito fut-il tenté
d'abdiquer en faveur de son fils ? Le même homme, en effet, pouvait-il, sans
déchoir, passer du trône d'une monarchie divine au fauteuil d'un chef d'État
constitutionnel ? Le problème, en tout cas, ne fut point, à notre connaissance,
publiquement évoqué.
On s'habitua donc, avec le temps, à pouvoir regarder l'Empereur — le même
qu'hier — en face, à le croiser sur les routes, à le contempler à la télévision...
à l'observer en famille.
Mieux, les années passant, on en vînt à voir en lui, non plus tant l'homme
qui avait laissé faire les militaires et qui donc était responsable des conditions
dans lesquelles le Japon était entré en guerre mais celui qui avait eu le courage
— en plein désastre — d'appeler à cesser le combat. Un criminel de guerre...
celui qui avait imposé la paix 7
Le Japon continuait donc, comme avant. Avec ses ruines, bien sûr (bien vite
d'ailleurs reconstruites)..., mais avec son Empereur, le même qu'avant-guerre.
De quoi donc le Japon avait-il à « se repentir » puisque son Empereur, à la
tête de l'État depuis de nombreuses années, n'était inquiété par personne 7
Certains milieux — au Japon — nationalistes et traditionalistes — n'allaient
point laisser passer une si belle occasion.
Dès l'instant que l'Empereur — qui avait tout couvert pendant la guerre —
n'était poursuivi pour aucune des entreprises — criminelles — qui avaient été
menées sous son autorité, n'était-ce point parce que de telles entreprises ne l'étaient
point ?
N'avait-on pas injustement calomnié le Japon ? Le « révisionnisme » avait
un boulevard devant lui...
Même si ce nom de « révisionnistes » ne leur a été donné que plus tard,
ceux qui se regroupaient dans une sorte de sacralisation du passé et de nostalgie
des grandes aventures militaires de l'avant-guerre restent encore aujourd'hui tou
jours les mêmes. Il s'agit de ceux qui ne se remettent toujours pas de la « capitis
deminutio » de leur Empereur, du démantèlement de leur puissance militaire, de
leur soumission au protectorat américain... Sont-ils nombreux ? On les voit, certes,
périodiquement s'agiter. Mais le fait même que le pouvoir leur permette de
manifester n'implique-t-il pas que leur action n'est guère considérée comme danger
euse et qu'il vaut mieux que la police accompagne leurs cortèges plutôt que de
les disperser ?
Dans le Japon d'aujourd'hui, la résurgence d'un nationalisme est-elle à crain
dre ? le court terme, non. Mais après ? 472 REVUE INTERNATIONALE DE DROIT COMPARE 2-2003
Ce qui est sans doute le plus inquiétant reste l'écho que ces idées conservatri
ces — pour ne pas dire réactionnaires — rencontrent périodiquement dans d'assez
nombreux secteurs de l'opinion voire au sommet même de la machine du pouvoir.
Des gestes non équivoques ne manquent plus d'être faits. Un jour, c'est un Premier
ministre qui se rend en grande pompe au Temple de Yasukuni, à Tokyo, où sont
honorés tous les « héros » de la Seconde guerre mondiale. À un autre moment,
c'est un haut dirigeant nippon qui déclare spectaculairement que le Japon ne
présentera jamais d'excuses publiques à la Chine pour l'attitude des troupes
nipponnes pendant la guerre, qu'il n'est pas question d'envisager le versement
d'indemnités quelconques aux « femmes de réconfort » coréennes, livrées comme
du bétail à la soldatesque japonaise...
Ce sentiment général de bonne conscience peut se manifester encore plus
nettement à l'occasion d'événements nationaux importants comme la mort d'un
empereur ou l'intronisation d'un autre. On se souvient de la polémique née, lors
de pareilles circonstances, à propos d'une confusion regrettable des genres qui
se serait produite dans l'ordonnancement protocolaire de telles cérémonies.
Shinto d'État ou laïcité ? L'une ou l'autre ou bien l'une et l'autre ?
L'affaire de la réécriture des manuels scolaires d'histoire est plus inquiétante.
Il ne s'agit point ici seulement d'éviter de noircir systématiquement le passé et
de pousser tout un peuple à la contrition, mais de gommer de l'histoire les méfaits
qu'on y a perpétrés. Non plus seulement se repentir (ce que déjà l'on répugne
à faire) mais nier en falsifiant la vérité historique.
On objectera qu'il n'y a jamais de certitude en histoire et que tous les peuples
ont toujours eu tendance à enjoliver leurs périodes troubles, à faire naître des
mythes absurdes, à susciter de toutes pièces des légendes imaginaires !
On réécrit toujours l'Histoire quand sa réalité vous écorche. On ne veut pas
voir que l'on a failli. Mentir toujours effrontément... pour que le drapeau soit
sans tâche, la nation, irréprochable.
Mais un tel jeu est dangereux. Car tôt ou tard, les preuves sortent, la vérité
éclate, les hommes sont confondus.
Longtemps, on s'employa à faire croire aux Français, par une propagande
lancinante qui n'admettait aucune contradiction, que toute la France, pendant
l'occupation, avait participé à la Résistance. On sait aujourd'hui que l'écrasante
majorité des Français a suivi Pétain presque jusqu'à la fin.
Jean Moulin avait, sans doute, un courage incontestable. Il l'a montré en
mourant sous la torture parler. Il est aujourd'hui au Panthéon. Mais par qui
fut- il trahi ? L'histoire officielle nous serine depuis des décades que ce fut par
René Hardy, mais celui-ci fut acquitté à plusieurs reprises par la justice française.
Cette dernière se serait-elle trompée ? Or voici que l'on prétend maintenant que
René Hardy fut manipulé par un autre grand résistant, à l'époque peu gaulliste
et pourtant, plus tard, Compagnon de la Libération !
Où se trouve la vérité ? Et qui a intérêt à la camoufler ?
Ne jetons pas la pierre à nos amis japonais quand ils tentent — d'ailleurs
maladroitement — de dissimuler, voire de justifier leurs horreurs. Mais mettons-
les seulement en garde contre les retours du destin et les revanches de l'Histoire.
Le danger — demain — viendrait-il d'ailleurs d'eux ?
Le Japon n'est-il pas — aujourd'hui — dans la zone asiatique — le pays
le plus industrialisé, culturellement le plus développé, politiquement le plus démoc
ratique ?
— C'est précisément au niveau des droits de l'homme que nous voudrions,
pour terminer, faire porter notre dernière réflexion sur le livre de notre collègue
Higuchi.
Le Japon est — qui le nierait ? — un grand pays démocratique. Mais Yoïchi
Higuchi laisse malgré tout percer dans quelques-uns de ses développements une BIBLIOGRAPHIE 473
lancinante inquiétude. Si les mécanismes constitutionnels sont indiscutablement
démocratiques, la société japonaise, dans ses profondeurs, le serait-elle vraiment ?
Le conservatisme des attitudes, la pesée des traditions, les contraintes d'une
société restée compartimentée, l'effroyable corporatisme ambiant, les exigences
des comportements, la préoccupation constante de ne faire que « ce qui se fait »
(parce que c'est comme cela !), la hantise des initiatives imprévues et mal considér
ées, l'horreur de se mettre en avant et de choquer, la peur de changer... tout
cela ne pousse-t-il pas à l'immobilisme, à la résignation, au contentement facile
parce qu'on ne modifiera rien, bref au maintien indéfini du statu quo ?
La permanence au pouvoir du parti libéral — démocrate japonais depuis un
demi-siècle (avec ou sans alliés, unitaire ou divisé) tient sans nul doute au fait
qu'il n'a jamais eu, pour s'opposer à lui, une formation rivale suffisamment
puissante. Mais elle tient peut être aussi au fait, qu'à la réflexion, pourquoi changer
quand on connaît ce que l'on a et que l'on s'effraie facilement de ce que l'on
risque d'avoir...
Yoïchi Higuchi est plus sévère. Il écrit : « ... 11 existe un paradoxe japonais.
Le Japon se situe fondamentalement dans le camp occidental. Les conservateurs
nippons, tout en dénonçant la constitution « américaine » de 1946, pacifiste et
démocratique, poussent à un réarmement du Japon pour lutter contre les puissances
communistes et à un renforcement de l'alliance nippo-américaine. Ces conservat
eurs sont pour l'Occident militaire, mais contre l'Occident des droits de l'homme.
Prenez l'exemple de Tien An Men. Les dirigeants japonais se sont montrés
extrêmement conciliants à l'égard des dirigeants communistes chinois, beaucoup
plus que les dirigeants occidentaux. Ils se moquent entièrement des droits de
l'homme, de l'absence d'institutions démocratiques en Chine. Il faut faire connaître
ce fait majeur aux Occidentaux aussi bien qu'aux Japonais eux-mêmes... ».
Plus critique encore, il écrira plus loin : « Si le Japon est quelque part
dangereux pour l'Occident, ce n'est pas à cause du dynamisme de ses industries,
c'est parce que les valeurs démocratiques risquent à terme d'y être remises en
question ».
On terminera par cette réflexion désabusée de l'auteur : « Ce qui manque le
plus au Japon, ce sont sans doute des intellectuels critiques ».
Si Yoïchi Higuchi le regrette avec raison, nous voilà — nous au moins —
pleinement rassurés. Nous venons d'en lire un — et de quelle classe ! — avec
une joie profonde et un immense plaisir, constamment renouvelé.
Jacques ROBERT
Jérôme JULIEN. — La responsabilité du fait d autrui. Ruptures et continuités,
Aix-en-Provence, Presses universitaires d'Aix-Marseille, 2001, 526 pages.
C'est à une réflexion globale sur le mécanisme de la responsabilité civile
du fait d' autrui que nous convie M. Jérôme Julien dans sa thèse.
C'est une étude volumineuse, construite, de façon classique, en deux parties
respectivement consacrée aux sources de cet ordre de et à ses
finalités. L'ensemble de la construction est logique et sert efficacement la thèse
soutenue — c'est une véritable thèse — même si elle aboutit parfois à des redites,
ce qui est d'ailleurs peut-être délibérément recherché par l'auteur, pour mieux
convaincre.
Le style est souvent pesant et la langue exagérément compliquée. Cela n'em
pêche pas, pour autant, d'accéder aisément à la considérable moisson d'informat
ions que M. Julien a réunies pour soutenir sa réflexion.
La thèse centrale de l'auteur porte sur le fondement qu'il convient d'assigner
à la responsabilité du fait d' autrui, avec cette précision fort importante que le

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