L'industrie du ciment - article ; n°357 ; vol.66, pg 411-435

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Annales de Géographie - Année 1957 - Volume 66 - Numéro 357 - Pages 411-435
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1957
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Yves Lacoste
L'industrie du ciment
In: Annales de Géographie. 1957, t. 66, n°357. pp. 411-435.
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Lacoste Yves. L'industrie du ciment. In: Annales de Géographie. 1957, t. 66, n°357. pp. 411-435.
doi : 10.3406/geo.1957.18305
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1957_num_66_357_18305411
L'INDUSTRIE DU CIMENT
L'industrie du ciment, dont la production mondiale est passée de
86 millions de t en 1938 à 235 millions en 1956, constitue par ses tonnages,
les quantités d'énergie mécanique et de combustible qu'elle utilise, les capi
taux qu'elle immobilise, une des plus importantes branches de l'économie
industrielle. Non seulement les activités de la construction et du bâti
ment, mais encore une grande part de la production énergétique, de la vie
agricole, des transports terrestres, maritimes et aériens dépendent du ciment
qui est devenu un produit de base fondamental. Son importance s'accroît
à un rythme impressionnant, seulement dépassé par ceux du développement
de l'aluminium, de l'électricité, des textiles artificiels, du pétrole et du caout
chouc, tous produits récents, du xxe siècle, comme le ciment.
I. — Le développement de la production et de l'utilisation du ciment
Pendant des siècles, la construction n'a utilisé que le mortier de chaux
qui présentait, outre une très grande lenteur de durcissement (pratiquement
jamais achevé dans l'intérieur des maçonneries) et l'impossibilité de s'em
ployer dans l'eau ou en fondation profonde, une extrêmement faible résistance
à l'écrasement (1-2 kg au cm2). En 1756, l'Anglais Sweaton découvre la
« chaux hydraulique » (provenant de la calcination de calcaires contenant
10 à 20 p. 100 d'argile), plus résistante (7 à 9 kg au cm2), de prise plus rapide
et utilisable dans l'eau, d'où son nom.
C'est en 1824 qu'un briquetier de Leeds, Aspsdin, invente le ciment
(par calcination à haute température de calcaires contenant de 20 à 55 p. 100
d'argile) auquel il donna le nom de Portland en raison, paraît-il, de la ressem
blance de sa couleur avec celle des falaises de cette localité du Dorset. Malgré
une résistance à la pression beaucoup plus grande (315 kg au cm2 pour le
ciment de qualité courante aujourd'hui), la production du Portland ne se
développa que relativement lentement. Ainsi, c'est en 1927 seulement que la
production de ciment dépassa en France celle de chaux hydraulique. Celle-ci
revenait, jusqu'à cette époque, beaucoup moins cher, car elle ne demande
que moitié moins de combustible et un appareillage relativement sommaire.
Le ciment fut donc assez longtemps réservé à des usages particuliers. Le
développement de sa production et de son utilisation procède, d'une part,
des perfectionnements techniques dans cette industrie, d'autre part, d'une
grande augmentation et de la transformation des besoins.
Les progrès de l'industrie cimentière furent conditionnés par le développe
ment de la connaissance scientifique des processus de fabrication. En France,
les travaux de Vicat permirent l'élaboration d'une complexe théorie du
ciment qui remplaça heureusement les pratiques empiriques qui dominèrent
l'industrie jusqu'aux environs de 1870. La réalisation du ciment artificiel
par dosage et mélange d'argile et de calcaire finement moulus permit de
se dégager des contingences naturelles (localisation et variabilité de composi- ANNALES DE GÉOGRAPHIE 412
tion des gisements de ciment naturel), mais nécessita le développement de
tout un matériel de broyage.
La découverte du principe du ciment armé (où l'acier apporte sa grande
résistance à l'extension) et les progrès de ses applications, à partir des der
nières années du xixe siècle transformèrent l'industrie du ciment. Jusque-là,
ce produit n'avait servi qu'à mieux résoudre les problèmes traditionnels de
la maçonnerie. Le béton armé ouvrait un vaste champ d'expansion où les
qualités spécifiques du ciment prenaient toute leur importance. D'autre part,
le ciment n'était plus seulement un lien d'épaisseur minime entre des maté
riaux constituant l'essentiel du volume de l'ouvrage de maçonnerie, mais
devenait un véritable matériau constituant le tiers ou la moitié, selon le&
cas, de ce volume.
Cette transformation quantitative et qualitative de l'utilisation du
ciment n'était possible qu'avec la mise en œuvre d'un matériel puissant :
broyeurs et surtout fours rotatifs de grande taille permettant, outre une
220. meilleure qualité, une pro
duction de masse et, par
là, un abaissement relatif
des prix. Ainsi le ciment
entrait en compétition avec
les autres matériaux. De
puis cinquante ans, la tech
nologie du ciment est en
évolution permanente : à
chaque usage correspond 1910 1920 1930 1950 1955 1900
maintenant une compositFlG. 1. Évolution de la production du ciment
ion particulière. Des techdans le monde et aux états-unis, depuis 1900.
niques nouvelles, telles que
celles du béton « précontraint », permettent des réalisations sans cesse plus
vastes et audacieuses.
Si la production mondiale de ciment a mis soixante-huit ans pour passer
de 2 Mt (1880) à 100 Mt (1948), soit un accroissement moyen de 1,5 Mt par
an, elle est passée, de 1948 à 1956, de 100 Mt à 235 Mt, soit un accroissement
moyen de 16,5 Mt par an (fig. 1). Quelles sont les causes de cet accroiss
ement spectaculaire ?
Il faut d'abord constater l'existence d'un relatif parallélisme entre le
développement de l'ensemble de la production industrielle et celle du ciment.
Les U. S. A. ont vu passer leur de l'indice 100 en 1938
à l'indice 278 en 1955, leur production de ciment de 100 à l'i
ndice 280. Cependant, pour d'autres puissances, la production du ciment s'est
accrue plus vite que le reste de ia production industrielle. Les pays de
ГО. E. C. E. présentaient une production industrielle à l'indice 178 et une
production de ciment à l'indice 197 (1938 = 100). En U. R. S. S , la produc
tion industrielle est passée de l'indice 100 en 1940 â l'indice 305, la production
de ciment à l'indice 380. L'INDUSTRIE DU CIMENT 413
D'autre part, la décennie précédant la seconde guerre mondiale n'a pas
été favorable, dans la plupart des pays, à une activité importante de la
construction en raison de la crise aiguë ou latente. L'U. R. S. S., jetant les
bases de son industrie lourde, ne pouvait se consacrer à de grands programmes
de construction. La guerre, tout en stoppant toute activité du bâtiment
dans la quasi-totalité des pays, accumula d'énormes ruines chez un grand
nombre d'entre eux. Il en résulte donc un grave déficit de logements, aggravé
par l'accroissement de la population depuis 1930 et la poussée démographique
d'après-guerre. Les sensibles transformations de la répartition régionale de
la population, la poussée permanente vers les grandes agglomérations
viennent encore rendre plus sensible la crise du logement. La tendance
générale à l'accroissement de la taille des unités de production et de trans
port entraîne dans de nombreux pays une très vaste transformation de l'infr
astructure économique. Un parc automobile triplé depuis la guerre, un trafic
aérien commercial décuplé, le rôle stratégique de l'aviation s'accroissant
continuellement, le tonnage moyen des navires sextuplé depuis 1930, un
trafic ferroviaire devant s'adapter à des transports lourds et rapides, le
développement des barrages hydroélectriques nécessitent une grande
utilisation du ciment. Il n'est pas jusqu'à l'industrie atomique qui ne se
présente comme une future grande consommatrice de ciment pour l'édif
ication d'écrans de protection contre les radiations. Le ciment trouve donc des
emplois de plus en plus nombreux et de plus en plus massifs, non seulement
dans les domaines où il apparaît comme irremplaçable (barrages, autoroutes,
pistes d'envol), mais aussi dans les domaines de la construction où il entre
en compétition avec d'autres matériaux. C'est ainsi que la production de
ciment en France augmentait de 40 p. 100 depuis 1949 quand la construction
ne s'accroissait que de 8 p. 100. La répartition de l'utilisation du ciment
selon les différents domaines présente selon les pays de sensibles variations.
Ainsi, la construction absorbe en France 65 p. 100 du ciment, l'énergie
7 p. 100, la Défense nationale et les travaux publics 7 p. 100, les transports
10 p. 100. Aux U. S. A., la construction n'absorbe que 40 p. 100 (13 p. 100
seulement pour les maisons d'habitation), les transports 22 p. 100, les services
publics 10 p. 100, les besoins militaires 9,7 p. 1001.
Contrastant avec la faiblesse de la part du ciment (3 p. 100 en France)
dans les prix de revient de la construction, l'utilisation croissante de ce matér
iau revêt pour les activités du bâtiment une grande importance. En effet,
l'utilisation du ciment industrialise la construction qui est restée dans bien
des pays à un stade presque artisanal : la moitié des 200 000 entreprises
de construction en France n'emploie-t-elle pas aucun ouvrier (et 5 p. 100
seulement d'entre elles comptent plus de 5 ouvriers)? Le ciment permet une en grande masse plus rapide et sensiblement plus économique.
11 impose à l'industrie du bâtiment — qui travaille encore sans machine,
munie seulement d'outils à main, à un rythme presque agricole — une méca-
1. Ces pourcentages, tant pour la France que pour les U.S.A., ne sont que des ordres de
grandeur qui, selon les circonstances, peuvent d'ailleurs subir de notables variations. ANNALES DE GÉOGRAPHIE 414
nisation et un accroissement de productivité. Le ciment permet également
la production en grande série d'éléments préfabriqués, ce qui implique dans
le bâtiment une rationalisation et une standardisation totalement inexistantes
auparavant.
II. — Caractéristiques de l'industrie du ciment
L'industrie du ciment est d'abord une industrie lourde, une industrie de
poids. 1 300 kg de oalcaire, 200 kg d'argile doivent subir depuis l'extraction
dans la carrière jusqu'à l'ensaohage plus de quatre-vingts opérations pour
fournir une tonne de ciment portland. La partie essentielle du prooessus
de fabrication est la production du clinker qui s'obtient par ouisson, dans des
conditions de durée et de température oonvenables, d'un mélange d'argile
et de calcaire soigneusement dosé et broyé. Ce mélange « cru » est introduit
à l'une des extrémités du four rotatif où il est d'abord séché. Entraîné par
le mouvement de rotation, le mélange glisse vers la partie centrale du four
où la température plus élevée (800 °C) provoque la décarbonatation
(CO,Ca » GaO + COa). Enfin, c'est à l'autre extrémité du four, dans la zone
de « olinkerisation » — où la combustion du charbon, projeté, finement
pulvérisé (du fuel ou du gaz),, provoque des températures de 1 370 °G environ
— que, dans ;un état de fusion pâteuse, s'effectue la combinaison de la chaux
et de l'argile. Ce clinker refroidi doit être à nouveau broyé et moulu.
Un autre caractère range la cimenterie parmi les industries lourdes :
une forte consommation de combustible et d'énergie mécanique. La fabri
cation d'une tonne de ciment nécessite 300 kg de charbon et 100 kWh pour
actionner Its différents appareils. Le combustible et l'énergie électrique
constituent les éléments essentiels du prix de revient : de 50 à 56 p. 100 envi
ron. On s'efforce donc de réduire le plus possible la quantité d'énergie et de
charbon en accroissant la taille des fours rotatifs. Un petit four long de 40 m
consomme 2 000 thermies à la tonne de clinker, lorsqu'un four de 100 m
n'en consomme que 1 300. La moindre réduction de la consommation de
charbon, la diminution des pertes d© chaleur, qui sont très grandes (plus
de 50 p. 100 par les fumées, 10 à 20 p. 100 par les parois), permet dt subs
tantielles économies. Un écart d'un centime par thermit équivaut à une dimi
nution d§ 16 F par tonn© produits, Gila n§ constitue que 0,4 p. 100 du prix
de vtnti, mais 10 à 20 p. 100 du profit moytn net1. La rtehtreh© d'une écono
mie di combustible entraîna aussi dans les nouvelles cimenteries l'abandon,
du « procédé humide » (introduction dans 1© four d'uni pâte d'argili, d§ cal
caire et d'eau, qu'il faut séehtr) remplacé par 1© « procédé sec »,(p©u employé
autrefois quand les techniques ne permettaient pas encore d'atteindre une
flnene égale à celle obtenu© par 1© procédé humid©) qui économise 40 p. 100
des oaloriee. Ce souci de pousser tu maximum 1© matériel est plus effectif
en Europ© qu'aux U. S. A., où l'énergie est moins chère. Ainsi les fours
1. Renielgnemente fournil par la Direction des Étude* générale! dei Gherhonnegee de Franet, L'INDUSTRIE DU CIMENT 415
français ou allemands consomment 1000 à 1600 cal et 0,1 kWh par kg de
clinker, quand les fours américains consomment de 1 500 à 2 000 oal et 0,2 kW h.
La manutention et les divers broyages nécessitant un matériel lourd,
l'économie d'énergie demandant Г agrandissement des fours, la tendance
générale est donc à l'accroissement des unités de production, de manière à
faire supporter de lourds frais d'amortissement à la plus grande production
possible. Le record actuel quant à la taille des fours est détenu par un des
appareils de l'usine d'Obourg en Belgique, qui mesure 165 m de long avec un
diamètre maximum de 4,5 m. Sa capacité de production est de 1,1 millions de
tonnes par an. Ce matériel lourd est construit par des firmes de constructions
mécaniques générales, Fives-Lille en France, Vickers- Armstrong en Grande-
Bretagne, Ansaldo en Italie, Ford aux U. S. A., mais surtout par des firmes
très spécialisées de renommée internationale : Polysius ou Humboldt en
Allemagne, Allis Chalmer (Milwaukee, U. S. A.), la plus importante étant
la firme danoise Smidth dont la capacité de production des fours qu'elle a
installés à travers le monde s'élève à 70 millions de t.
Dans la plupart des pays grands producteurs de ciment, le nombre des
usines reste stationnaire ou diminue pour une production en plein dévelop
pement : 76 cimenteries françaises avaient en 1932 une production de 5 millions
de t, et une main-d'œuvre de 21 000 ouvriers. Les 10,5 millions de t ont été
produites en 1955 par 13 000 ouvriers répartis en 60 usines. Le cas le plus
typique de ce phénomène est celui de la Suisse qui, sans avoir de grosses
unités de production (une capacité de plus de 1 million de t est considérée
actuellement comme un optimum), a vu le nombre de ses usines passer de
62 en 1911 (production, 860 000 t) à 15 en 1955 (2 Mt).
A la différence de là sidérurgie, autre grande industrie lourde, l'industrie
du ciment ne compte que des effectifs de main-d'œuvre relativement res
treints. Sa productivité particulièrement forte s'accroît sans oesse. En
Italie, la production annuelle par ouvrier était de 61 1 en 1905, 126 t en 1912,
179 t en 1930, 299 t en 1939, 313 t en 1950, 580 t en 19541. En France, cette
production est passée de 215 t en 1930 à 1000 t en 1956. Cette productivité
est fonction de Page de l'équipement des usines, mais surtout de leur taille.
Une usine dont la capacité annuelle est inférieure à 50 000 t demande
4,6 h/ouvrier par tonne de ciment. Dans une usine de 400 000 1, 2 h seulement
seront nécessaires. Ce chiffre s'abaissera à 1,4 h/ouvrier dans les usines dont
la capaoité dépasse 1 Mt. L'importante différence qui existe entre la product
ion annuelle de l'ouvrier français (800 t) et celle de l'ouvrier américain
(1 200 t) s'explique essentiellement par la différence de capacité moyenne
des usines françaises (180 000) et de celles dm U. S. A. (320 000 t). Des diffé
rences très sensibles existent entre les grands producteurs européens quant
à la productivité (Allemagne, 845 t par ouvrier et par an ; Grande-Bretagne,
970 t ; Belgique, 1 200 t ; Italie, 580 t), et quant à la taille moyenne des
usines (Allemagne, 220 000 t ; Grande-Bretagne, 280 000 t). Les différences
1. Friggi, Concentration* nell'indiutria itatiana del cemente (Reviêta internationale di
Seiente eociali, août 1952). ANNALES DE GÉOGRAPHIE 416
de la productivité (qui peut parfois s'abaisser très bas : Inde, 100 1 par ouvrier
et par an) expliquent, conjointement aux différences des prix de l'énergie et
de la main-d'œuvre, de très sensibles de prix de revient. Cet
accroissement important et général de la productivité de l'industrie du
ciment a eu pour conséquence un sensible abaissement des prix du ciment : la
tonne de charbon valait en France, en 1913, 35 F-or, elle vaut 29 à 30 F-or
environ en 1954-1955 (prix « nus » départ usine). Les prix du ciment,
d'autre part, ont relativement baissé par rapport à ceux du charbon dont
on a précédemment signalé l'importance dans les prix de revient de l'indus
trie cimentière. De 1913. à 1946, les prix du charbon ont été de 2 à 1,5 fois
moins élevés que ceux du ciment. Le rapport des prix s'est progressivement
renversé entre 1946 et 1949 où l'égalité s'établit entre les deux prix. Depuis
cette date, le ciment est légèrement moins cher que le charbon.
Cette augmentation de productivité, ce matériel et ces usines de plus
en plus puissants entraînent un autre caractère de l'industrie du ciment :
l'importance des investissements, propre aux industries lourdes. Si l'inve
stissement moyen dans l'ensemble des industries des U. S. A. est de 10 000 $
par ouvrier, et 2 500 $ en France, l'industrie cimentière se caractérise par des
investissements de 15 000 à 20 000 $ par ouvrier. Les investissements moyens
nécessaires à une tonne de capacité de production s'élèvent à 21 000 F,
c'est-à-dire autant que dans la sidérurgie pour la production de la fonte,
produit vendu pourtant trois à quatre fois plus cher que le ciment. C'est
dire l'importance que présente pour l'industrie cimentière le problème de
l'amortissement de ces capitaux. Si leur rotation, comparativement aux
autres industries, est exceptionnellement lente, le matériel, par contre, s'use
relativement vite (en quinze ans environ) et son prix à considérablement
augmenté depuis la guerre (de trois à quatre fois). D'autre part, l'industrie
du ciment rencontre, face au problème de l'amortissement, des difficultés qui
lui sont propres. En effet, ce serait moins délicat s'il était possible
de répartir les frais d'amortissement sur une production régulière et de
limiter le potentiel de production au strict minimum par rapport à l'uti
lisation1.
Au contraire, l'industrie du ciment se caractérise par une grande irrégu
larité de production due à l'irrégularité de la demande. En effet, la cimenterie
supporte en premier lieu les conséquences des rythmes d'activité saisonniers
des industries clientes, bâtiment, travaux publics. Le rapport est très élevé
entre la période maximum et la période minimum de production. Si le mois
d'octobre 1955 a vu une production de plus de 1 million de t dans les ciment
eries françaises, le mois de février 1956 a vu la production s'abaisser à
1. Les investissements dans l'industrie cimentière ont été les suivants selon ГО.Е.С.Б.
(en M dollars) :
1954 1955 1956
France 12,9 18,3 27,4
Allemagne 6 20 27,5
Italie 33 26 39 DU CIMENT 417 L'INDUSTRIE
407 000 t. Les livraisons présentent des oscillations encore plus grandes :
mai 1955, 1 050 000 t ; février 1956, 297 000 t. Le stockage, outre les inves
tissements importants qu'il nécessite et les difficultés de conservation qu'il
soulève, n'est pas assez développé pour absorber de telles variations. Aussi
les conséquences sont-elles grandes sur l'industrie du ciment et sur le pro
blème des investissements. La cimenterie est affectée plus rapidement et
plus gravement que d'autres industries par le fléchissement brutal de l'al
lure de marche au-dessous du taux courant d'utilisation (80 p. 100). D'autre
part, l'industrie cimentière doit faire face à la pointe de consommation
estivale, en disposant d'un potentiel qui ne sera que très partiellement utilisé
dans le reste de l'année. Les répercussions de cet état de chose sur le prix
de revient sont importantes. En effet, celui-ci n'est composé que pour 50
à 60 p. 100 seulement d'éléments variant proportionnellement à la product
ion (énergie mécanique, combustible, sacs, etc.). L'amortissement (12 p. 100),
les frais généraux et financiers (7 p. 100) restant fixes quelle que soit la pro
duction. La main-d'œuvre est loin de varier à la pro
duction de l'usine, et sa part dans le prix de revient moyen (22 p. 100)
s'accroît considérablement lorsque l'usine ne fonctionne pas « à plein ».
Ainsi la tonne de ciment produite pendant les mois d'hiver revient beaucoup
plus cher que la tonne en été.
L'industrie du ciment, comme les autres industries des pays capitalistes
est soumise aux conséquences des crises de surproduction, mais, pourrait-on
dire, elle « accuse le coup » plus durement que d'autres. Si l'ensemble de la
production industrielle des U. S. A. s'est abaissée de l'indice 100 en 1929
à l'indice 55 en 1932, la production cimentière s'est abaissée à l'indice 39,
son principal client, la construction, s'étant effondrée à l'indice 33. Il est
d'ailleurs à signaler qu'aux U. S. A. la crise du bâtiment s'amorça dès
1926-1927 et que le relèvement à partir de 1932 fut beaucoup plus long et
difficile que pour les autres industries1. Les crises de l'industrie cimentière
peuvent donc être particulièrement longues et graves. Ainsi la production
française ne fit que s'abaisser d'année en année de 1932 à 1939, déclin qui
ne fit que s'accuser pendant les années de guerre. Le comportement de l'indus
trie cimentière les guerres est très différent de celui de l'industrie
lourde qui lui a déjà été comparée, la sidérurgie. Celle-ci voit sa production
se gonfler considérablement pendant la période d'hostilités et son potentiel
de production s'accroître considérablement, le problème des investissements
et de leur amortissement étant grandement résolu par l'aide de l'État.
Au contraire, la cimenterie voit sa production s'effondrer après une période
de pointe due aux fortes consommations de ciment entraînées par la cons
truction de fortifications ou d'aérodromes stratégiques. Les courbes de pro
duction de ciment des U. S. A. et de PAllemagne pendant la seconde guerre
mondiale (fig. 1 et 4) fournissent de bons exemples de ce phénomène.
1. La construction résidentielle dans l'économie américaine (Études ri Conjonctures, mai 1955)
ANN. DE GÉOG. — LXVI* ANNÉE. 07
2 8 ANNALES DE GÉOGRAPHIE 418
III. — Structure de l'industrie du ciment
Des investissements aussi importants et de rotation aussi lente ne peuvent
être que le fait de firmes puissantes dont l'importance s'accroît encore en
raison des crises provoquant la faillite des établissements les moins solides.
La concentration dans l'industrie du ciment est un phénomène remar
quable dont le développement a été spectaculaire depuis une vingtaine
d'années. En 1930, 115 firmes italiennes possédant 154 usines produisaient
3 Mt de ciment. En 1950, si 49 firmes produisaient 4 Mt dans 98 usines,
les cinq firmes les plus puissantes faisaient 80 p. 100 de cette production. La
concentration peut aller jusqu'au monopole pur et simple, comme en Hollande.
Voici quelques exemples de concentration : Danemark, 1 firme = 85 p. 100
de la production ; il en est de même en Suède ; Norvège, 2 firmes = 90 p. 100
de la ; Grande-Bretagne, 3 firmes liées les unes aux autres
= 90 p. 100 ; France, 3 firmes et leurs filiales = 75 p. 100 ; Belgique,
2 firmes = 75 p. 100. Dane la plupart des grands pays producteurs, des car
tels puissants fixent les prix et répartissent les productions entre leurs
adhérents. Avant la guerre s'était constitué un organisme international, Vin-
tercement, qui réunissait les exportateurs Scandinaves, français, allemands,
hollandais, belges, yougoslaves, et dirigeait le commerce international du
ciment. La concentration s'étend non seulement dans le cadre national,
mais aussi dans le cadre mondial, les grandes firmes contrôlant de nomb
reuses cimenteries dans les pays coloniaux et sous-développés et même
dans d'autres grands pays industriels1.
Les phénomènes d'intégration sont également remarquables.
Les grandes firmes s'organisent un réseau complexe de distribution et
d'exportation. Nombreuses sont celles qui possèdent leurs camions, leurs
wagons, leurs navires spécialisés dans le transport du ciment. Certaines
possèdent également leurs propres installations portuaires. Des firmes
suédoises possèdent des papeteries et des fabriques de sacs. L'intégration
peut s'orienter vers le domaine des autres matériaux de construction, en
particulier les briqueteries (cas de la grande firme belge des Cimenteries,
Briqueteries Réunies) et des plâtreries. De nombreuses firmes cimentières
contrôlent, d'autre part, des entreprises de construction et de travaux publics,
et les liens entre les firmes de construction de matériel pour la fabrication
du ciment et des firmes cimentières sont fréquents. Un bon exemple est
donné par la firme Dan-Smidth Trus Co. (création de la grande entreprise
danoise Smidth) qui possède treize grandes cimenteries dans différents pays.
Enfin certaines très grandes firmes commencent à s'orienter vers des formes
d'intégration extrêmement importantes dont la généralisation risque de
bouleverser l'industrie cimentière et d'autres domaines industriels. Afin
de diminuer l'importance relative des investissements nécessaires à la fabri-
1. Depuis la guerre, une organisation de caractère plus technique, The Cement statistical and
technical Association, л Malmô, permet aux mêmes pays exportateurs d'entretenir entre eux
des rapports périodiques. L'INDUSTRIE. DU CIMENT 419
cation du ciment, une solution consiste à la jumeler avec d'autres produc
tions articulées les unes aux autres. Ainsi certaines grandes firmes réalisent
de triples fabrications : fonte-alumine-ciment, mais surtout alumine-acide
sulfurique-ciment. De telles formes d'intégration exigent d'énormes masses
de capitaux et ne peuvent être que le fait de très grands organismes.
Un des meilleurs représentants de ceux-ci est Г Associated Portland
Cément Manufacturers, Ltd., qui résulte de la fusion, en 1900, de trente socié
tés cimentières britanniques. L' Associated a réalisé un énorme organisme
du type Konzern. En effet, elle dispose d'une filiale, la British Portland
Cément Manufacturers, Ltd., leurs productions réunies constituant 70 p. 100
de l'ensemble de la production cimentière anglaise. Ce Konzern contrôle,
de plus, V Alpha Cement, Ltd., elle-même liée à la Tunnel Portland Cément,
Ltd. (où les capitaux danois sont importants). Ce Blue Circle Group contrôle
90 p. 100 de la production britannique, dispose de 26 usines sur 46, de véri
tables ports du ciment sur l'embouchure de la Tamise, d'une flotte de navires
cimentiers, et réalise dans deux de ses usines la fabrication du ciment et de
l'acide sulfurique. L'action de ce Konzern ne se limite pas à la Grande-
Bretagne. Il dispose de nombreuses usines en Colombie Britannique, en
Australie, en Nouvelle-Zélande, en Malaisie, au Kenya, en Rhodesie et au
Mexique. Leur production a triplé par rapport à 1938 (1,5 millions de t en
1951). Le Blue Circle Group est sans doute le plus grand organisme de pro
duction, de distribution et d'exportation dans le monde1.
Moins grand, mais présentant des particularités originales, est le trust
italien du ciment Italcementi (de Bergame). Ses 27 usines, ses 7 filiales
lui assurent plus de 52 p. 100 de la capacité de la production italienne.
Son capital de 12 milliards de lires lui a permis de développer ses intégra
tions non seulement dans le sens technique (ses centrales électriques, par
exemple, ont une puissance de 117 000 к VA), mais dans des domaines très
divers regroupés par sa filiale Italmobiliare au capital de 5 milliards de lires :
participation dans des compagnies d'assurances et de crédit, les industries
chimiques et mécaniques, la sidérurgie, les papeteries, etc.2.
Beaucoup plus puissant et complexe est le trust japonais du ciment
Asano. Il constitue sans doute le meilleur exemple du rôle que peut jouer
dans les pays capitalistes l'industrie du ciment, industrie lourde, disposant
de grandes masses de capitaux, susceptible de pousser très loin ses formes
d'intégration et de concentration. En 1873, une petite cimenterie de la
banlieue de Tokio était achetée par Soichiro Asano, le futur « roi du ciment ».
Il contrôlait en 1905 déjà plus de 20 p. 100 de la production cimentière.
lorsqu'il lance les énormes travaux de remblaiement et de dragage qui
permettent l'édification du port de Yokohama et des vastes terrains indust
riels où s'élèvent les cimenteries Asano. En 1920, Asano contrôle 50 p. 100
du ciment japonais et il s'est déjà fortement développé dans divers domaines
1. G. Earle, Selling the world cément (British trade Journal, août 1955, et Г ïJconomisi .
juin 1939, décembre 1938).
2. Référence : Syndicat National des Fabricants de Ciments et Chaux (S.N.C.C.).

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