Les petites industries de la montagne dans le Jura français - article ; n°215 ; vol.38, pg 439-459

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Annales de Géographie - Année 1929 - Volume 38 - Numéro 215 - Pages 439-459
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1929
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André Mathieu
Les petites industries de la montagne dans le Jura français
In: Annales de Géographie. 1929, t. 38, n°215. pp. 439-459.
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Mathieu André. Les petites industries de la montagne dans le Jura français. In: Annales de Géographie. 1929, t. 38, n°215. pp.
439-459.
doi : 10.3406/geo.1929.9890
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1929_num_38_215_9890439
LES PETITES INDUSTRIES DE LA MONTAGNE
DANS LE JURA FRANÇAIS 1
(Pl. VI.)
Les industries jurassiennes sont très originales, car leur dévelop
pement a été le plus souvent la conséquence d'initiatives individuelles.
Cette originalité se retrouve au delà des frontières, car il y a en Alle
magne, en Suisse, en Autriche et en Tchécoslovaquie des industries
qui ressemblent comme des sœurs aux industries du Jura français et
qui, en fait, sont des rivales.
I. — Caractères généraux'de ces industries
Ces industries sont : 1° l'horlogerie ; 2° la tournerie ; 3° le travail
des pierres précieuses (industries lapidaire et diamantaire) ; 4° toute
une série d'industries très localisées, telles que la lunetterie, le travail
1. Bibliographie. — II n'existe pas, à notre connaissance, d'étude géographique
des industries jurassiennes. Celles-ci ont été, jusqu'à ce jour, envisagées surtout du
point de vue historique ou technique. On trouvera ci-dessous la liste des ouvrages ou
périodiques pouvant fournir une documentation :
Annuaires du Jura, 1814-1821-1842. — Archives départementales du Jura, Série C.
— Ardouin-Dumazet, Voyage en France, 8e, 23e,- 24e séries. — A. Babel, Histoire
corporative de l'horlogerie, de Vorfèvrerie et des industries annexes (Les métiers dans Fan-
cienne Genève, Genève, 1916. — Dom Benoit, Histoire de l'abbaye et de la terre de Saint-
Claude, t. I et II, Montreuil-sur-Mer, 1892. — Burdet, Étude historique sur la pénétrat
ion et le développement de l'industrie lapidaire sur le plateau de Septmoncel et dans la
région de Saint-Claude, Morez-du-Jura, 1925. — Caussy; Voltaire, seigneur de village,
Paris, 1922. — Chambard, La montagne jurassienne , Lons-le-Saunier, 1914. — Dubois,
Notice sur la ville ďOyonnax et son industrie, Bourg, 1902. — Lebon, Éludes historiques,
morales et statistiques sur l'horlogerie en Franche- Comté, Besançon, 1860. — Lorbert,
La France au travail (Champagne, Franche-Comté, Jura), Paris. — Mégnin, Naissance^
développement et situation actuelle de l'industrie horlogère, Besancon, 1907. — Monne-
ret, La lunetterie à Morez, Morez-du-Jura, 1924. — Rousset, Dictionnaire des com
munes du Jura, 1860. — Trincano, Les pierres fines pour l'horlogerie, Besançon, 1926.
— L'industrie en Franche-Comté avant et après la conquête (Mém. Acad. 1876-
1877). — L'industrie en Franche- Comté, Manuscrit 103, Archives du Doubs. — L'indust
rie et le commerce en au XVIIIe siècle (Ann. Franc-Comtoises, IV,
p. 161 ). — Dr Muston, L'horlogerie dans les montagnes du Jura (Bévue Franc-Comtoise,
1885, n° 28). — Suchet, Les arts et métiers en Franche-Comté (Ann.
1868, IX). — Ch. Sandoz, Histoire de la fondation de la fabrique d'horlogerie en 1793
(Bévue horlogère, août 1891). — E. Girod, L'industrie morézienne pendant* la Bévolu-
lion (Mém. Soc. d'Émulation Jura, 1881). — Dr Chevrot, Bccherches sur la dépopulat
ion des campagnes (Rapport présenté au Conseil général du Jura, 1906). — L'Illustratéconomique et financière, départements du Doubs, du Jura et de l'Ain. — L'Export
ateur français, n°« du 25 novembre 1926 et du 24 novembre 1927 (art. de Mr Trincano) ;
n° du 22 novemble 1928 (art. de Mr Reverchon). — Le Grand Négoce, Organe du
commerce de luxe français (27, rue Drouot, Paris), n°'du 5 mai et du 7-20 juillet 1927. —
Les Alpes économiques, n° d'août 1927. — Le Moniteur de la Bijouterie, de l'Horlogerie,
de la Joaillerie et de VOrfèvrerie (7, boulevard Saint-Denis, Paris), juillet, août 1927
et janvier 1928.
2 ÍÍ * 440 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
du * peigne Certaines et des de matières ces industries plastiques, possèdent la boissellerie, parfois des la tabletterie, branches spéetc.
cialisées qui méritent d'être étudiées à part. L'horlogerie comprend
l'industrie de la montre à Besançon et le long de la frontière franco-
suisse, l'industrie de l'horloge dite comtoise et de la pendule à Morez
et à Morbier, l'industrie de la grosse et de la moyenne horlogerie dans
le pays de Montbéliard. Ces trois variétés sont réunies actuellement
en un même syndicat, mais elles soi\t historiquement indépendantes.
D'autre part, sous un même mot se trouvent parfois désignées plu
sieurs industries dont la parenté est plus illusoire que réelle. La tour
nerie, qui occupe quelque 9 000 ouvriers, avec Saint-Claude comme
centre commercial, comprend : l'industrie de la pipe, à Saint-Claude ;
la tournerie des bois indigènes, dont le centre est Moirans-du-Jura ;
la des matières plastiques.
Ces trois variétés d'industrie ont un instrument commun : le
tour, mais elles n'emploient pas les mêmes matières premières, et cha
cune d'elles a son commerce spécial.
Nous n'étudions pas toutes les industries jurassiennes. Excluant
certaines industries comme la fromagerie, la papeterie et la- tannerie,
nous nous en sommes tenu aux petites industries de manufacture,
typiques du Jura, comme on l'a dit, et nées du besoin d'activité dé la
population jurassienne, immobilisée pendant l'hiver.
La plupart dé ces formes d'activité ont pris naissance dans la haute
montagne. Les maigres ressources que le sol du Jura offrait aux colons
et aux immigrants devaient leur suggérer d'accroître leur bien-être
par l'appoint d'une industrie. Il est curieux de constater que l'indus
trie de la lunetterie se place aux altitudes suivantes : Morez, 700 m. ;
Morbier, 822 m .; Lu Mouille, 900 m. ; Longchaumois, 897 m. ; Belle-
fontaine, 1 028 m. ; Prémanon, 1 132 m. ; Les Rousses, 1 135 m. L'in
dustrie lapidaire est très répandue aussi dans la haute montagne. Les
lieux d'industrie les plus importants sont à une altitude d'environ
1 000 m. : Septmoncel, 1 000 m. ; Lamoura, 1 156 m. ; Les Molunes,
1 274 m. ; Lajoux, 1 182 m. ; Les Bouchoux, 980 m. ; Les Moussières,
1 080 m. Certaines industries sans doute, comme la tournerie, se sont
établies dans des vallées, ou sur des plateaux moins élevés, et pour
d'autres raisons. Mais, en règle générale, l'altitude du lieu ou la pau
vreté du sol ont été les deux facteurs importants qui ont déterminé
l'établissement des industries.
Celles-ci sont pratiquées par un très grand nombre de cultiva
teurs. La tournerie des bois indigènes n'a pas un seul ouvrier établi à
la ville, et le centre de cette industrie a moins de 2 000 hab. L'indus
trie lapidaire, la boissellerie, la petite horlogerie sont aussi des indus
tries campagnardes. Il s'ensuit que l'on rencontre dans les bourgs ou
villages jurassiens beaucoup d'ateliers familiaux et que, pour les indue-
2 9* LES PETITES INDUSTRIES DU JURA FRANÇAIS 441
tries qui noue intéressent, la grosse usine est l'exception. Cette manière
d'être a fini par prévaloir même à la ville. Oyonnax possède 400 ate
liers familiaux, ou corporatifs. L'industrie lapidaire ne compte que
deux ou trois usines importantes. La tournerie, une seule peut-être
Et Morez possède 114 ateliers de lunetterie. La tendance actuelle
des industries à se concentrer modifie peu à peu la répartition géo
graphique du personnel, mais le fait néanmoins demeure.
Les industries jurassiennes enfin supposent toutes une très grande
habileté manuelle de l'ouvrier et ne nécessitent pas des transports
considérables de matières premières. Lorsqu'elles s'établirent, il fal
lait, étant donné la difficulté des communications, que la matière pre
mière fût sur place (horlogerie, lunetterie, tabletterie, tournerie, indust
rie du peigne : fer, corne, bois), ou qu'elle fût aisément transportable
(industries lapidaire et diamantaire : pierres précieuses, verre ou dia
mant). La pipe, qui exige la matière première la plus considérable, fut
fabriquée tout d'abord en racine de buis, et le Jura possède, ou possé
dait, des forêts de buis.
Les centres des industries que nous étudierons sont : 1° pour l'hor
logerie, Besançon, Montbéliard, Morez ; 2° pour la tournerie, Moirans,
Saint-Claude, Saint-Lupicin ; 3° pour le travail des pierres, Saint-
Claude, Septmoncel ; 4° pour les autres industries, Morez (lunetter
ie) ; Oyonnax (travail du peigne, etc.) ; Bois d'Amont (boiesellerie) ;
Saint-Claude (tabletterie, ébonite).
La frontière franco-suisse coupe en deux là région horlogère. Au
Nord, la zone de l'horlogerie et celle des metallurgies diverses se
superposent. A l'Ouest, Besançon parait être une capitale isolée. Au
Sud, les industries jurassiennes ne dépassent guère la cluse de Nantua
à Bellegarde. Au Sud et à l'Ouest, Lyon commence à faire sentir
son influence.
II. — L'industrie de l'horlogerie
Historique de V industrie. — L'industrie de avait eu en
France de nombreux artisans, avant les guerres de religion ; mais, vers le
milieu du xvie siècle, les persécutions religieuses déterminèrent cer
tains d'entre eux à s'expatrier. Ce fut Genève qui les reçut, et
l'industrie y prospéra. Mais les règlements corporatifs, devenant
bientôt très sévères quant à l'admission de nouveaux maîtres-
ouvriers, provoquèrent^» au cours du xvin* siècle, un mouvement
d'émigration très marqué vers le Jura neuchâtelois (Neuchâtel, Le
Locle, La Chaux-de-Fonds), et, en 1789, certains habitants de ce
pays, ayant manifesté trop bruyamment leur adhésion aux principes
révolutionnaires, durent prendre le chemin de la France. A deux
cents ans d'intervalle, l'intolérance produisit le même effet, mais
cette fois-ci à notre bénéfice. 442 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
L'un des émigrés genevois, Laurent Mégevand, qui avait des rela
tions d'affaires à Paris, eut l'initiative de soumettre au Ministère fran
çais de l'Intérieur, le 31 mai 1793, un long mémoire sur l'opportunité
de créer une manufacture d'horlogerie dans lé" Jura. La proposition,
soumise au Département du Doubs, fut agréée, et, le 12 septembre 1793,
vingt et une familles suisses s'établissaient à Besançon. Le nombre
des immigrants atteignait 400 à la fin de la même année. L'industrie
prospéra rapidement ; outre la manufacture de l'État, de nombreux
ateliers indépendants s'étaient créés à Besançon : ce fut grâce à eux
que la nouvelle industrie réussit à se maintenir, car la manufacture
de l'État, mal administrée, fut supprimée par un arrêté de Bonaparte,
et les biens des directeurs furent vendus (22 frimaire, an XI).
Au cours du xixe siècle, malgré des difficultés assez sérieuses,
l'horlogerie fut en progression constante. La production annuelle
était de 59 000 montres en 1850 ; 211 000 en 1860 ; 300 000 en 1866 ;
419 000 en 1875 ; 454 000 en 1878 ; 635 000 en 1900.
Lés chiffres ci-dessus se rapportent à la production des montres en
métal précieux. Il serait très difficile d'évaluer l'importance, à chaque
époque, de la fabrication des montres en métal ordinaire et défaire
l'historique de cette fabrication, sans doute tard venue, étant donné
le prix relativement peu élevé de l'argent. Les chiffres donnés plus
loin indiquent l'importance actuelle des diverses catégories.
L'étude de l'horlogerie de Besançon ne doit point nous faire per
dre de vue les autres régions jurassiennes où cette industrie engendra
la prospérité. Le plateau de Maîche (entre Doubs et Dessoubre) est une
région horlogère fort importante, aussi bien que la vallée de Morteau.
L'industrie ne s'y implanta qu'assez tard, vers 1853. Il n'y eut tout
d'abord que quelques ateliers. Vers 1888, l'industrie prit un essor ra
pide dans la haute montagne, sous l'influence de la Suisse.
Dans le pays de Montbéliard, Beaucourt posséda une fabrique
d'ébauches de montres vingt ans avant Besançon, en 1767. Elle la
dut à l'initiative d'un artisan, Jacques Japy, dont le nom est à l'or
igine de toute la prospérité industrielle du pays de Montbéliard.
Jacques Japy avait fait son apprentissage au Locle, en Suisse.
L'industrie horlogère du Haut-Jura est spécialisée dans la fabri
cation des pendules et surtout de l'horloge à poids et à ressort, dite
horloge comtoise. Elle naquit vers 1660. Un forgeron de Morbier,
ayant eu à réparer l'horloge du couvent àgs Capucins (de Saint-
Claude), eut l'idée de construire des horloges semblables. Ce fut là
l'origine de cette branche industrielle qui compte aujourd'hui encore
près d'un millier d'ouvriers.
La petite horlogerie. — Dans le Jura, pour la montre complète, il
existe environ 150 fabricants établis dans les localités suivantes : Г
LES PETITES INDUSTRIES DU JURA FRANÇAIS 443
Besançon, Beaucourt, Charquemont, Damprichard, Lac-on-VilIers,
Montbéliard, Morteau et sa région. La production comprend des
dèVel Montbéliard â ид Aa8s ^y6elon' L Rougemont C^X^Bwieou Г'" (— /V CnSrMauri< !7^л
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possédant 1, Grosse les horlogerie deux branches Fig. et horlogerie 1. de — l'industrie. L'horlogerie moyenne. — Les — dans centres 2, Petite le les Jura. horlogerie. plus importants ZO â — Km. 3, sont Localités sou
lignés. — Échelle, 1 : 1 000 000.
chronographes de poche, compteurs de sport, montres, bijoux de
luxe, montres extra-plates, chronomètres, montres pour automobiles,
pour chemins de fer, montres pour aveugles, etc. (fig. 1).
Pour les branches connexes à la petite horlogerie et pour les pièces
détachées, les fabricants sont répartis dans les localités ci-dessus dési
gnées et encore à Bonnétage, Charmauviller, Chaillexon, Hérimon-
court, Les Fontenelles, Les Gras, Le Russey, Maîche, Les Écorces, 444 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Meslières, Montécheroux, Verrières-de-Joux, Cour-Saint-Maurice.
Les villages de Sancey, Liebvillers, Chamesol, Rougemont,
Étupes, Trévillers, Glère, Vermondans, Pierrefontaine et Villard-les-
Bl amont possèdent également une population horlogère1.
Le nombre des fabricants de pièce» détachées dans la région du
Doubs est de 100. Ces industriels sont tous spécialisés dans une
des fabrications suivantes : ébauches de montres et boites de toutes
formes et de tous métaux, cadrans, aiguilles, spiraux, pignons, balanc
iers, etc.
La décoration (ciselure, joaillerie, incrustation, gravure, placage,
patine, etc.) se fait à Besançon et à Paris.
Le nombre total des montres fabriquées s'élevait en 1926 à
2 500 000, dont 625 000 en métaux précieux. On évalue à 6 000, le
nombre des ouvriers et ouvrières.
La grosse horlogerie. — On comprend sous le nom de grosse hor
logerie une très grande variété d'appareils et d'instruments de toutes
dimensions. La grosse horlogerie proprement dite est spécialisée dans
la fabrication des horloges monumentales; l'horlogerie moyenne,
dans celle des comtoises, des régulateurs, des pendules
de toutes sortes, cartels, carillons Westminster, pendulettes de
voyage, etc. Le développement des industries de l'automobile et de
l'aviation, la pratique des sports ont orienté la grosse horlogerie vers
la fabrication des compteurs de tours, des compteurs d'électricité,
d'eau, de gaz, des indicateurs de vitesse, etc. Enfin l'électricité
s'adaptant à l'horlogerie a donné lieu à des fabrications nouvelles.
Les centres de grosse horlogerie se répartissent ainsi : 1° Morbier,
Morez, Perrigny (fabrication de l'horloge comtoise, de régulateurs et,
à Perrigny, de carillons de cloches) ; 2° Besançon, Beaucourt, Mont-
béliard, Saint-Maurice, Seloncourt, Vieux-Charmont, Rosereux,
Badevel.
Les centres les plus importants sont : Morez, Morbier, Besançon,
Beaucourt, Montbéliard, Badevel.
Le total des ouvriers employés dans la région jurassienne est de
6 000 à 8 000, et la production annuelle représente environ les deux
tiers de la production française, évaluée, en 1926, à 560 millions de
francs.
Situation présente de V horlogerie jurassienne. — Cette industrie a
été jusqu'ici fort prospère, et la production a suivi jusqu'en 1926
une ascension fort régulière. L'horlogerie jurassienne, très touchée
par la Guerre, s'était vigoureusement rétablie, et la production était
1. Il faut noter que la Savoie- possède environ 2 000 ouvriers en petite horlogerie
qui travaillent pour Besançon. PETITES INDUSTRIES DU JURA FRANÇAIS 445 LES
revenue aux chiffres d'avant-guerre ; mais il semble que l'industrie a
dû être très favorisée par la chute du franc. En 1927, la petite horlo
gerie a subi une crise très grave, dont les effets se poursuivent. Le
déficit de la fabrication pour l'année 1927 a été en effet estimé à
61 p. 100 de la production moyenne, et le chômage est considérable.
Il est probable que beaucoup de petits artisans abandonneront leur
métier et que l'industrie se concentrera de plus en plus à la ville.
Des ef forts vigoureux sont faits actuellement, afin d'orienter
l'horlogerie dans la voie des progrès récents. L'École nationale d'hor
logerie et l'Institut de Chronométrie sont en cours de réorganisation et
seront en mesure de former des ingénieurs très spécialisés. D'autre
part, de grandes usines fabriquent maintenant la montre en série, en
très belle qualité et à bon marché. La crise actuelle doit donc être
conjurée rapidement, d'autant plus que cette industrie travaille
presque exclusivement pour la France.
III. — Les industries de la tournerie
La tournerie jurassienne est bien originale : elle n'a pas été import
ée. Avec le temps, elle s'est appliquée à des fabrications diverses, et
nous aurons à étudier successivement : l'industrie de la tournerie des
bois indigènes ; l'industrie de la pipe ; la tournerie des matières plas
tiques (fig.. 2).
La première est la plus ancienne. La légende lui donne plus de
dix siècles d'existence : l'histoire lui en accorde cinq. La seconde, qui
dérive de la première, s'est développée surtout vers le milieu du
xixe siècle. La pipe, en effet, n'est qu'un objet de tournerie, dont l'im
portance commerciale est devenue, pour Saint-Claude, de premier
ordre. Enfin la tournerie des matières plastiques (os, corne, corrozó)
n'était, jusque vers 1900, qu'une branche spécialisée de la précédente
(fabrication du tuyau de pipe eJt des fume-cigarettes), lorsque la décou
verte d'un nouveau produit à basa de caséine, la galalithe, propre à
la fabrication d'une quantité de menus objets d'usage courant, réussit
à lui donner une forte impulsion et l'individualisa.
La tournerie jurassienne comprend donc actuellement trois
variétés industrielles qui ont chacune leur organisation spéciale, leurs
commerçants, leurs ouvriers.
La tournerie des bois indigènes. — Saint-Claude était déjà célèbre
au xv9 siècle pour ses images de saints et ses chapelets. Mais peu à peu
la tournerie se laïcisa : au xvne siècle, on fabriquait, outre les chapel
ets, des cuillers, des flûtes, des trompettes ; puis, après l'apparition,
du tabac en France, vers 1660, des tabatières (qui furent l'objet plus
tard d'une industrie spéciale) ; au xviii6 siècle, des bonbonnières ANNALES DE GÉOGRAPHIE 446
des corbeilles, des nécessaires de toilette, des ustensiles de cuisine,
des rouets, etc. ; à l'époque de la Révolution, des encriers, des jeux
de quilles, des porte-bouteilles, tous ces objets étant fabriqués
en buis.
La forêt de buis de Saint-Claude fut bientôt épuisée, et l'indus
trie se retira vers Moirans ; la région, en effet, était riche en bois
d'œuvre susceptibles de remplacer éventuellement la racine de buis.
C'est là que ce travail se maintint.
Cette industrie occupe la région moyenne du Jura, dont l'altitude
varie entre 400 et 700 m. Le sapin n'est plus, comme aux altitudes
supérieures, l'essence dominante. Le hêtre, le frêne, l'érable et le til
leul fournissent de grandes quantités de bois d'œuvre.
On compte environ une centaine de villages qui pratiquent la
tournerie des bois indigènes. Aucune ville ne se trouve dans la zone de
cette industrie, et la localité la plus importante qu'on y rencontre
(Moirans) n'a pas 2000 hab.
Les bourgs et villages sont :
Moirans {350 ouvriers), Légna (200), Villard-d'Héria (168), Lect (135),
Étival (134), Arinthod (130), Arbent (125), Martigna (117).. Montcusel
(100), Dôrtan (100), Vaux-les-Saint-Claude (91), Orgelet (75), Charchilia (75),
Lavans (70), Molinges (70), Les Crozets (65), Jeurre (65), Maisod (60), Chan-
cia (60), Saint-Germain-de-Joux (50), Poizat (50), Neyrolles (50) ; — Fétb
gny (35), Lavans-sur-Valouse (11), Thoirette (25), Cernon (35), Valfin-sur-
Valouse (24), Vescles (18), Clairvaux (29), Vertamboz (10), Soucia (13), Pont-
de-Poitte (18), Chaux-des-Prés (40), Château-des-Prés (20), LesPiards (10),
Prénovel (12), Grande-Rivière (10), Cousance (14), Sièges (14), Rogna (30),
Montaigu (20), Écrilles (16), Nancuise (20), Sarrogna (30), La Tour-du-Meix
(24), Le Bourget (25), Marangea et Nermier (10), Lavancia (19), Ponthoux
(12), Grand-Châtel (10), Châtel-de-Joux (11), Coyron (11), Meussia (49),
Crénant (30), Chisseria (10), Cesia (10), Menouille (30), Viremont (10),
Vogna et Néglia (20), Condes (20), Agea (10), Corveissiat (30), Port (10),
Poncin (15), Cerdon (25), Forens (20), Chevillard (12), Granges-sur- Ain (15),
Veyziat (20).
Une trentaine de localités ont moins de 10 ouvriers. Ce sont :
Aromas, Largillay-Marsonnay, Mesnois, Doucier, Gharency, Poligny, La
Chapelle, Saint-Julien-sur-Suran, Gigny, Monnetay, Louvenne, Choux, Con-
liège, Nogna, Revigny, Mirebel, Beffia, Montanges, Grand-Corent, Chavannes,
Chanay, Saint-Martin-du-Fresne, Charix, Montréal, Bayeux-Saint-Jérôme,
Confort, Chaley, Brénod, Hotonnes, Condamine, Bolozon, Samognat.
Le total donne 3 570 ouvriers.
Les objets fabriqués sont des articles de cave, des articles de
ménage, de bureau, de fumeur, des manches d'outils, d'ustensiles de LES PETITES INDUSTRIES DU JURA FRANÇAIS 447
cuisine, des pliants de jardin, des toupies, des jeux de quilles et, en
règle générale, tous les objets en bois tourné. La plupart des villages
sont spécialisés dans une ou deux fabrications. La production an
nuelle est évaluée à 30 millions de francs.
L'industrie a joui jusqu'à présent d'une calme prospérité. Elle ne
craint guère la concurrence de l'étranger. Les ouvriers sont habiles,
et les salaires, quoique fort rémunérateurs, permettent une vente
facile des produits.
L'industrie de la pipe. — L'industrie de la pipe prit naissance dans
le Jura au xixe siècle ; elle fut stimulée par la vogue que les armées
impériales avaient donnée à cet article de fumeur. A cette époque,
les ouvriers de la région de Saint-Claude ne s'employaient qu'au
tuyau, fait de buis ou de corne, que l'on adaptait au foyer de porce
laine venu d'Allemagne. Les tourneurs s'essayèrent bientôt à la
fabrication de la pipe en bois du pays. Le travail était alors absolu
ment familial. Toutefois les articles fabriqués ne valaient pas grand'
chose : les bois d'ébénisterie employés (noyer, cerisier, poirier, et
même le buis) ne résistaient pas à la combustion, et la saveur des pipes
était fort désagréable. Un tourneur, revenu de la foire de Beaucaire
en 1854, eut l'idée d'employer la racine de bruyère pour la fabrica
tion de la pipe. La nouvelle matière, très dure, donna toute satisfac
tion, et l'industrie prit un essor remarquable. Les modifications qui
sont intervenues depuis lors dans cette industrie sont toutes du
domaine de la mode.
La racine de bruyère, exclusivement employée, vient des pays
méditerranéens (Var, Pyrénées, Algérie, Tunisie, Corse, Sardaigne,
Toscane). Elle doit subir une préparation préalable par cuisson, avant
d'être expédiée à Saint-Claude. La consommation annuelle de l'indus
trie sanclaudienne était, avant-guerre, de 4 000 t. et, en 1926, de
6 000 t. Comme les racines de bruyère mettent plus d'un demi-siècle
à se former, la question de la matière première ne manquera pas de se
poser à bref délai.
Le grand centre est Saint-Claude, où l'on compte environ 150 fabri
cants et 3000 ouvriers.
Une vingtaine de villages du canton de Saint-Claude (qui réunit
26 communes) prennent du travail à domicile et ont aussi quelques
ateliers. Ce sont :
Valfin (250 ouvriers), Chevry (30), Saint-Lupicin (50), Leschères (90),
Ravilloles (50), Ponthoux (12), Pratz (50), La Rixouse (25), Villard-Saint-
Sauveur (41), Vaux (33), Ranchette (10), Molinges (61), Lavans (20), Cuttura
(27), Chassai (30), Avignon (15), Villard-sur-Bienne (22), Coiserette (15),
Coyrière (20).

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