Robert de Sorbon, le prud'homme et le béguin, suivi d'Appendice I et II - article ; n°2 ; vol.138, pg 469-510

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1994 - Volume 138 - Numéro 2 - Pages 469-510
42 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Madame Nicole Bériou
Robert de Sorbon, le prud'homme et le béguin, suivi
d'Appendice I et II
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 138e année, N. 2, 1994. pp. 469-
510.
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Bériou Nicole. Robert de Sorbon, le prud'homme et le béguin, suivi d'Appendice I et II. In: Comptes-rendus des séances de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 138e année, N. 2, 1994. pp. 469-510.
doi : 10.3406/crai.1994.15377
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1994_num_138_2_15377LA
COMMUNICATION
ROBERT DE SORBON, LE PRUD'HOMME ET LE BÉGUIN,
PAR M™ NICOLE BÉRIOU
« Maître Robert, je voudrais avoir le nom de prud'homme,
pourvu que je le fusse, et tout le reste, je vous le laisserais, car
le nom de prud'homme est si grande et si bonne chose que seul
ement le prononcer emplit la bouche »1.
Tels sont, si l'on en croit Joinville, les mots par lesquels saint Louis
concluait le débat qu'il aimait provoquer à sa table, quand il était
de bonne humeur, entre ses deux plus proches commensaux. Le sire
de Joinville devait y déclarer au roi les raisons pour lequelles
« prud'homme » vaut mieux que « béguin » ; maître Robert de Sorbon,
lui, défendait la cause adverse — avec moins de succès, semble-t-il.
En ce milieu du xme siècle, « prud'homme » et « béguin » dési
gnaient deux manières d'être en société, qui étaient en même temps
des manières d'être nommé, donc jugé, par autrui. Le débat qu'elles
suscitaient, loin d'être cantonné à la table royale, semble avoir d'abord
surgi dans le milieu des écoles, où les clercs ambitieux pouvaient
nouer les relations nécessaires à leur carrière grâce à leur bonne répu
tation morale, à défaut de science — et de solides liens de famille !
Vers 1220, Gautier de Coinci le suggère quand il décrit et confronte
ces deux comportements, pour la première fois à ma connaissance,
dans un long excursus à son récit du Miracle de sainte Lêocade. Bégui
nage et papelardie y sont confondus dans la même dénonciation polé
mique des clercs qui « contrefont la Madeleine », le visage pâle, les
yeux baissés, l'air doux et souffreteux pour mieux abuser le monde
par leur hypocrisie et, en faisant impression, tirer maints avantages
matériels de la considération qu'ils suscitent trompeusement. Le
prud'homme, lui, « ne fait pas le béguin », mais il ne connaît que
l'œuvre claire et la voie droite2.
1. Jean de Joinville, Histoire de saint Louis, éd. Natalis de Wailly, Paris, 1867,
§32.
2. De sainte Leocade au tans que sainz Hyldefons estoit arcevesques de Tholet cui nostre
dame donna l'aube de prelaz : Miracle versifié par Gautier de Coinci, éd. Eva Vilamo Pentti,
Helsinki, 1950 (l'excursus est aux pages 168-191, vers 1147-1698). Autre édition dans
F. V. Koenig, Miracles de Nostre-Dame, II, TLF 95, 1961, p. 5-94. Sur la polémique, voir
H. Grundmann, Movimenti religiosi nel Medioevo, Bologne, 1980, p. 336-337 (trad. ital.
de Religiôse Bewegungen im Mittelalter, Darmstadt, 196 F). COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 470
Moins loquace que Gautier de Coinci, et tout occupé à rapporter
l'enthousiasme royal au sujet du beau nom de prud'homme, Join-
ville n'a pas pris la peine de retenir pour nous les arguments qu'il
échangeait avec maître Robert au cours de leurs joutes intellectuelles
arbitrées par saint Louis. Le débat leur était familier, parce qu'il
tenait à cœur au roi lui-même. Chacun, donc, en connaissait la matière.
Et sur la foi des dictionnaires, nous pourrions croire que nous la
connaissons aussi : le sénéchal se faisait le champion de l'« honnête
homme », tandis que le maître en théologie défendait le « dévot ».
Un sermon inédit de Robert de Sorbon, rapproché des propos de
Joinville dans son commentaire du Credo, permet de préciser et de
nuancer l'approche, et du même coup, de mieux prendre la mesure
des enjeux d'un tel débat.
I. Le sermon de Robert de Sorbon
Le sermon de Robert de Sorbon fut donné le jour de la fête de
la translation des reliques de saint Etienne, qui se célèbre le 3 août.
En plein cœur de l'été, les vacances universitaires dispersaient loin
de Paris les étudiants en théologie qui, d'habitude, sont nos meil
leurs pourvoyeurs en textes de sermons notés à l'audition. Seul l'un
d'eux nous a préservé la trace de ce sermon du 3 août sous la forme
d'une « reportation », peut-être faite par lui-même, en tout cas copiée
à son initiative à la fin de l'un de ses manuscrits personnels. Il s'agit
de Godefroid de Fontaines, un étudiant liégeois qui suivit l'ense
ignement des Arts à Paris au début des années 1270, soit dans les
toutes dernières années de la vie de Robert, qui est mort le 15 août
12743.
3. Texte édité plus loin, appendice I, d'après le ms. Paris BN Lat. 16507, f. 322 et
suivants (dernier sermon du recueil). Dans le corps de l'article, les renvois à ce texte
seront faits par le chiffre romain I, suivi du numéro du paragraphe en chiffres arabes.
Le sermon n'est pas répertorié par J.-B. Schneyer, Repertorium der Lateinischen Sermones
des Mittelalters fur die Zeit von 1150-1350, Munster- Westfalen, 1973-1990, 11 vol. Gode-
froid de Fontaines a été familier, sinon membre du collège qu'avait fondé Robert de
Sorbon en 1257. Il légua à la bibliothèque du collège le ms. Paris BN Lat. 16507, recueil
de sermons du xme siècle dont le contenu est proche de celui des collections personn
elles de Robert de Sorbon (sur le contenu, voir B. Hauréau, Notices et extraits de quelques
manuscrits latins de la Bibliothèque Nationale, Paris, V, 1892, p. 171-173). La table qui
le termine, écrite de la main de Godefroid, mentionne le sermon du 3 août, sans que
l'on puisse affirmer que Godefroid avait pris lui-même ce sermon en notes, ce qu'il
n'aurait pu faire que dans les années 1270-1274. Sur Godefroid de Fontaines, voir M. de
Wulf, Un théologien philosophe du xill* siècle. La vie, l'œuvre et l'influence de Godefroid
de Fontaines, Bruxelles, 1904 ; J. F. Wippel, The metaphysical thought of Godfrey of Font
aines, Washington, 1989. ROBERT DE SORBON, LE PRUD'HOMME ET LE BÉGUIN 471
Robert nous a laissé sa propre version écrite du sermon4, ou
plutôt, des matériaux sur lesquels il a manifestement improvisé son
discours5. Grâce à eux, il devient possible de contrôler et d'enrichir
le témoignage de l'autre version. La langue de l'orateur se laisse ainsi
deviner dans l'étude croisée des deux textes. L'un et l'autre sont
en effet rédigés en latin, mais on peut déduire des variantes constantes
entre le vocabulaire du prédicateur et celui de son auditeur que le
sermon, lui, fut prononcé en langue vulgaire6. Robert a pu le
donner au béguinage de Paris, devant les béguines qui entendaient
souvent prêcher les maîtres séculiers et les frères Mendiants à cette
époque7. Quoi qu'il en soit, l'auditoire de Robert comptait aussi des
clercs, à commencer par celui qui y prenait des notes.
Le sermon, tel qu'il fut prononcé, et transmis par cet auditeur,
s'ouvre sur un récit très long et mouvementé de la découverte des
reliques de saint Etienne et de leur transfert à Rome. Il se poursuit
par l'exploitation plus classique d'un thème scripturaire, selon les
règles de l'art oratoire qui ont triomphé à Paris depuis les années
trente du xme siècle. Robert de Sorbon propose ici l'interprétation
morale de Matthieu 13, 44 : « Le Royaume des deux est semblable
au trésor caché dans un champ. » Six questions appliquées au verset
guident son propos, donnant à son sermon l'allure d'un cours él
émentaire d'exégèse biblique : quel est ce champ, quel est le trésor,
4. Texte édité plus loin, appendice II, d'après le ms. Paris BN Lat. 16471, f. 99va-105ra,
où il est copié dans une série de sermons sur les deux fêtes de saint Etienne (Schneyer,
Rep., V, s.v. Robertus de Sorbonio, n° 1380). Il y sera renvoyé par le chiffre romain II,
suivi du numéro de paragraphe en chiffres arabes. Le manuscrit a appartenu à Robert
de Sorbon. Le texte, écrit par un copiste, est corrigé et enrichi en marge par des notes
autographes de Robert de Sorbon. Il ne peut être précisément daté.
5. On le vérifie dans le traitement du récit de la légende de saint Etienne, résumé dans
cette version par la formule : « die de virtutibus et mirabilibus eius » (II, 1 ; cf. I, là
5). Le texte dû à Robert de Sorbon montre mieux, cependant, la préparation à l'aide d'instr
uments de travail : concordances ou distinctiones, par exemple sur le mot thésaurus (cf. cita
tions de Col. 2, 3 en II, 6 ; Hb 11, 24 en II, 8 ; Ioh 3, 31 en II, 10 et 11 ; II Cor. 4,
7 en II, 13).
6. Ainsi ager, usuel chez Robert qui commente un verset scripturaire contenant ce mot,
devient campus (formé sur le mot français « champ ») dans la version de Godefroid ; de
plus, à la place de la formule : patet demonstratione ad oculum, familière à Robert (II,
3 et 4), Godefroid en introduit une autre qui lui est propre : et ista patent ad sensum
unicuique (I, 11).
7. La conclusion du récit légendaire qui ouvre le sermon (I, 5) laisse entendre que Robert
leur recommanda d'imiter saint Etienne, saint patron et spécial protecteur des béguines,
puisque les apôtres l'ont choisi en son temps pour prendre soin des femmes saintes et
religieuses. Federico Visconti, archevêque de Pise, tient des propos analogues dans un
sermon à des moniales de Pise, à Santo Stefano Oltrazeri (ms. Florence, Medicea Lauren-
ziana, Plut. XXXIII Sin. 1, f. 26vb). A la fin du sermon, une allusion à l'usure pourrait
signaler des laïcs présents dans l'assistance. Sur l'auditoire qui suivait les sermons donnés
dans la chapelle des béguines à Paris, voir N. Bériou, « La prédication au béguinage de
Paris pendant l'année liturgique 1272-1273 », dans Recherches Augustiniennes, XIII, 1978,
p. 105-229. 472 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
qui y est caché, quel est le prix de ce trésor, et comment doit-on
s'y prendre pour l'acheter, le découvrir et le garder ?8
La réponse à la première question signale d'emblée le sujet réel
du sermon : c'est dans « le champ du béguinage », ouvert à tous vents,
qu'est caché le trésor du Royaume des cieux. Il y est si bien caché,
poursuit le prédicateur, que les maîtres imbus de rationalité l'ignorent.
« Fi de béguinage », disent-ils d'un ton méprisant... Ils veulent bien
être prud'hommes, mais sûrement pas béguins (I, 10 ; II, 5). Et pourt
ant, ceux qui acceptent d'être ainsi dédaignés, jusque par le nom
méprisant de béguin dont on les affuble, ceux-là trouvent le Christ
et son Royaume. Le consentement à la dérision est bien le prix d'un
tel trésor.
Robert de Sorbon invoque alors, pour donner de la force à son
propos, l'autorité de Guiard de Laon. Guiard avait sans doute été
son maître à Paris, puis, dans les années 1240, il était devenu évêque
de Cambrai, où il pourrait bien avoir appelé Robert à ses côtés, comme
chanoine du chapitre cathedral9. L'évêque de Cambrai, nous dit
Robert, soutenait fortement l'état de béguinage10. Il comparait les
béguins à ces draps de grand prix que les marchands enveloppent
dans des serpillières pour mieux les dissimuler aux convoitises des
passants (I, 13 ; II, 6). On ne sait s'il enseignait aussi lui-même les
bienfaits de l'humiliation à ses ouailles, en leur racontant ce qui lui
arriva lors d'un voyage à Rome. L'histoire devient, dans la bouche
de notre prédicateur, un véritable exemplum (I, 14 ; II, 7).
Pour échapper aux brigands qui le menaçaient dans un gîte d'étape,
Guiard avait imaginé de se déguiser en valet de cuisine et de faire
tourner lui-même au-dessus des braises la broche garnie des oies qui
8. La version de Robert, corrigée par lui-même, donne une division en sept points,
en distinguant à la fin servare (6) de custodire (7). Le développement correspondant (II,
13) s'adresse plutôt à des moines, ce qui expliquerait son absence dans la version notée
à l'audition. Le thème scripturaire avait déjà servi à deux reprises au moins, dans la même
occasion liturgique, à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris (tl248) (sermons copiés
aussi dans le ms. Pans BN Lat 16471, f 86rb et 87ra), mais le traitement qu'en propose
Robert de Sorbon est totalement original
9. Sur Guiard, maître en théologie à Paris, chancelier en 1237, puis évêque de Cambrai
de 1238 à 1248, voir P C Boeren, La vie et les œuvres de Guiard de Laon (v. 1170-1248),
La Haye, 1956 ; N Bériou, « La prédication synodale au XIIIe siècle d'après l'exemple cam-
brésien », dans Le clerc séculier au Moyen Âge, Paris, Publ de la Sorbonne, 1993, p. 229-247.
Robert de Sorbon résigna sa prébende à Cambrai quand il devint chanoine à Notre-Dame
de Pans, en 1258.
10. Il faudrait reprendre dans cette perspective l'ensemble de sa prédication. La pro
tection spéciale qu'il accorda aux béguines se discerne à plusieurs indices Guiard légua
ses biens par testament aux béguines d'Anvers. Quand il mourut, en septembre 1248,
les béguines de Cambrai menèrent grand deuil • dans un sermon, Robert de Sorbon
raconte qu'elles venaient alors tous les jours en foule à l'église, pieds nus malgré le
gel, prier Dieu d'envoyer un bon pasteur pour lui succéder (ms. Pans BN Lat 15955,
f 68 vb). ROBERT DE SORBON, LE PRUD'HOMME ET LE BÉGUIN 473
rôtissaient pour le dîner. Son allure faillit bien le trahir, mais un
incident le sauva. D'un geste maladroit, il fit tomber les oies dans
le feu. Le cuisinier aussitôt le gratifia d'une gifle retentissante qui
trompa les brigands : s'il avait été l'évêque, pensèrent-ils, il n'aurait
jamais accepté une chose pareille, et d'ailleurs, le cuisinier ne l'aurait
pas frappé aussi fort. C'est ainsi, conclut Robert, que Guiard échappa
au danger.
Il faut donc aimer Dieu et supporter sans aigreur l'humiliation
pour découvrir le trésor du Royaume dans le champ de béguinage,
et quand on l'a trouvé, le donner aux autres en les faisant devenir
béguins. Le plus difficile, cependant, est de ne pas le perdre ; dans
cette « religion » sans supérieurs, la seule aide qui puisse venir aux
béguins leur est directement dispensée par la miséricorde de Dieu.
L'objectif de ce sermon ne se réduit donc pas à l'éloge du style
de vie pratiqué par les seules béguines, auxquelles on songe d'abord
en découvrant l'éloge de l'état de béguinage fait par Robert11. En
vrai béguin, le prédicateur y fait de la propagande pour un état de
vie auquel il aspire lui-même, et il s'efforce de convaincre tous ceux
qui l'écoutent, clercs et laïcs, de devenir béguins à leur tour12.
Saint Louis, évidemment, n'était pas présent au sermon. Mais on
peut bien imaginer que Robert, quand il débattait devant lui, parlait
dans les mêmes termes, et qu'il recourait aux mêmes arguments.
L'histoire de Guiard est trop bien adaptée au sujet du débat entre
Robert et le sire de Joinville pour n'avoir pas été aussi racontée devant
saint Louis13... De plus, l'image et, sans doute, le souvenir du roi
11. Sur les béguins et les béguines au XIIIe siècle, voir H. Grundmann, Movimenti reli-
giosi... (trad.), ouvr. cité ; E. W. Me Donnell, The Béguines and Beghards in Médiéval
Culture, with spécial emphasis on the Belgian Scène, New Brunswick, N. J., 1954 ; R. Lerner,
The Heresy of the Free Spirit in the later middle Ages, Univ. of California Press, Berkeley-
Los Angeles-London, 1972 ; B. Delmaire, « Les béguines dans le nord de la France au
premier siècle de leur histoire (v. 1230-v. 1350) », dans Les religieuses en au
XIIIe siècle, M. Parisse éd., Nancy, 1985, p. 121-162 ; W. Simons, «The Béguine
Movement in the Southern Low Countries : A Reassessment », dans Bulletin de l'Institut
Historique Belge de Rome, 59, 1989, p. 63-105. Sur le béguinage parisien, L. Le Grand,
« Les béguines de Paris », dans Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'île
de France, 20, 1893, p. 295-357.
12. Il découvre ici la substance d'une spiritualité qu'il a cherché à faire partager aux
étudiants en théologie de son collège. Sur Robert de Sorbon, voir B. Hauréau, « Les
propos de maître Robert de Sorbon », dans Mémoires de l'Institut National de France
(A.I.B.L.), t. 31/2, 1884, p. 133-149 ; P. Glorieux, Aux origines de la Sorbonne, I: Robert
de Sorbon, Paris, Vrin, 1966 ; N. Bériou, « Robert de Sorbon », dans Dictionnaire de Spirit
ualité, 13, 1988, col. 816-824. Un riche dossier de textes du xme siècle au sujet de l'état
de béguinage a été réuni par A. Hilka, « Altfranzôsische Mystik und Beginentum », dans
Zeitschrift fur Romanische Philologie, 47, 1927, p. 121-170 ; voir en particulier « Qui veut
droit béguinage avoir » aux pages 145-153, et « les XXXII propriétés de béguinage »,
aux pages 156-159.
13. Robert, d'ailleurs, la raconte souvent dans ses sermons : références dans P. C. Boeren,
La vie et les œuvres de Guiard..., ouvr. cité, p. 50-51 et n. 9. 474 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
sont si présents à l'esprit de Robert que, quand il s'indigne des grands
maîtres qui « veulent bien être prud'hommes, mais sûrement pas
béguins », il ajoute presque aussitôt : « Les simples gens qui se
reconnaissent dans les petits à qui Dieu fait des révélations ne vou
draient pour rien au monde être roi et ne pas être béguin, ou du
moins ne pas avoir la volonté ni s'efforcer de l'être — c'est pour
moi que je le dis » (I, 10 ; cf. II, 5).
II. LE PRUD'HOMME
Sur l'ensemble du sermon, la figure du prud'homme est à peine
esquissée par de brèves allusions, en contrepoint d'un discours tout
entier consacré à l'éloge des béguins. Cela suffit à nous faire saisir
l'essentiel sur le sens du mot et sur le prestige de l'idéal, dont bien
d'autres textes du xme siècle portent la trace.
Prud'homme se dit, dans le latin des deux versions du sermon,
probus homo. Robert n'ignore certainement pas l'usage que les gens
de métier font de ce mot dans la langue vernaculaire romane pour
désigner les honnêtes experts de leur profession, ni son usage dans
les milieux politiques, pour distinguer les sages conseillers d'un prince :
lointain héritage, me semble-t-il, des probi homines consultés lors des
affaires judiciaires14. Mais le prud'homme dont il parle se signale
moins par sa compétence professionnelle que par son art de vivre.
Ce mot-là vient tout droit de la Chanson de Roland : « Amis Rolland,
pruzdoem, juvente bêle »15, et plus encore, des romans de cheval
erie du xiie siècle qui en ont consacré l'usage pour désigner le parfait
accomplissement des valeurs morales16. La vraie racine latine en est
proderelprode (latin tardif), qui donna « preu », comme substantif, au
sens classique du profit, de l'avantage utile, et adjectif, au
sens plus proprement médiéval de « vaillant, valeureux », et aussi
« sage ». Celui-ci subsista dans l'expression composée « preu d'ome ».
14. Voir, pour le latin, Du Cange, Glossarium, V, 458, s.v. probus ; pour le français,
F. Godefroy, Dict. de l'ancienne langue française, VI, 398-400, s.v. « preu » ; Tobler-
Lommatzsch, Altfranzôsisches Wôrterbuch, VII, col. 1916-1930, s.v. « pro ». Et pour une
étude plus générale des mots « preu » et « preudome », N. Andrieux-Reix, Ancien français.
Fiches de vocabulaire, Paris, P.U.F., 19913.
15. Ch. de Roland, v. 2916.
16. Voir G. S. Burgess, Contribution à l'étude du vocabulaire pré-courtois, Genève, Droz,
1970, p. 91-103 ; et sur l'ensemble des genres littéraires, y compris les proverbes,
Th. Venckeleer, Rollant H Proz. Contribution à l'histoire de quelques qualifications laudatives
en France au Moyen Âge, Paris et Lille, 1975, p. 392-412. Dans la même veine, Ranulphe
de la Houblonnière traduit deprecatio iusti (lac. 5, 16) par « prière de prudome » (sermon 12
du 15 mai 1273, éd. N. Bériou, La prédication de Ranulphe de la Houblonnière, Paris, Et.
augustiniennes, 1987, vol. II, p. 142). ROBERT DE SORBON, LE PRUD'HOMME ET LE BÉGUIN 475
Robert, cependant, donne à « prud'homme » un sens plus précisément
chrétien, par l'équivalence deux fois répétée : probus homo sive homo
sancte vite11 (I, 11).
Cette approche reflète encore celle des romans courtois. Elle y est
d'abord attestée à propos du personnage de l'ermite, lui aussi indiff
éremment désigné comme un saint homme ou comme un prud'homme,
pour signifier sa remarquable fidélité à son idéal religieux. Puis, du
xne au xme siècle, le mot de prud'homme a fini par cristalliser, dans
ce genre littéraire et dans les autres, l'éloge décerné à tout homme qui
remplit à la perfection les devoirs de son état. Il prit alors une tonalité
chrétienne de plus en plus nette18. Philippe-Auguste l'avait, aux dires
de Joinville, admirablement assimilée dans une subtile et claire distinc
tion entre « preu homme » et « preudome ». Les preux, observait le
roi, sont nombreux chez les Sarrasins comme chez les Chrétiens, car
il n'est nul besoin, pour l'être, d'avoir foi en Dieu ni en sa Mère. Le
prud'homme, lui, est à la fois vaillant de corps et serviteur de Dieu,
en se gardant de commettre des péchés mortels. Telle est sa prouesse,
qui lui vient du don de Dieu — de la grâce, donc —, au lieu d'être
un simple exploit attestant sa vaillance19.
Attentif aux enseignements de son grand-père, qu'il avait connu
jusqu'à l'âge de neuf ans20, saint Louis en retrouvait l'écho dans les
17. Elle apparaît ailleurs : ainsi, dans les différentes versions des Enseignements de saint
Louis à son fils. La version la plus proche de l'original parle des « confesseurs de saincte
vie » (The teachings of Saint Louis, éd. David O'Connell, Chapel Hill, 1972, p. 56, §7),
ce que Joinville traduit à la fin de son Histoire de saint Louis par « confesseur preudome »
(éd. Natalis de Wailly, §742).
18. Dans le Perceval de Chrétien de Troyes (éd. W. Roach, Genève, Droz, 1959, TLF 71),
l'ermite est toujours appelé « preudome » par le narrateur : « d'un preudome, d'un saint
hermite », v. 6303 ; voir aussi v. 6368, 6387, 6390. Dans la Queste du saint Graal
(v. 1225-1230 ; éd. A. Pauphilet, Paris, 1923, CFMA 33), ermites et religieux sont tous
désignés comme « li preudons ». Dans le conte pieux du Chevalier au barisel (début XIIIe s. ;
éd. F. Lecoy, Paris, 1955, CFMA 82), l'ermite est appelé tantôt « li boins hom » (v. 221,
358), tantôt « li preudom » (v. 301, 361, 427, 769, 979), tantôt « le saint hermite » (v. 344,
367), ou « li sains hom » (v. 957). Le mot finit même par désigner Jésus dans l'une des
versions d'un poème à la louange de Marie et de Jésus, produite en milieu picard et fran
ciscain vers la fin du xme siècle. Le poète y entretient son lecteur de la venue de Jésus
dans les « cœurs amoureux » ; s'il en est chassé, il désire qu'on le rappelle : « Rappelons
le preudom, il en sera molt liés » (ms. Paris, BN fr 19531, f. 133-142v, st. 107., v. 425,
au folio 140v; une autre version du poème, dans Paris Mazarine 788, f. 204-2 14v, au
folio 21 lv, donne plus banalement « Rapelons le, por Dieu, il en sera moult liez »). Je
remercie vivement Geneviève Hasenohr de m'avoir signalé ce texte, qu'elle devrait publier
prochainement.
19. Jean de Joinville, Histoire de saint Louis, éd. citée, §560 (F. Godefroy, Dictionnaire,
VI, 399b, cite ce propos en l'attribuant par mégarde à saint Louis). Les contacts avec
le monde islamique auraient-ils contribué à cette prise de conscience, comme le suggère
la réflexion du roi ?
20. La popularité de Philippe-Auguste s'observe dans la circulation des histoires où il
est mis en scène au xme siècle : J. Le GofF, « Philippe-Auguste dans les exempla », dans
La France de Philippe-Auguste. Le temps des mutations, Paris, 1982 (colloque du C.N.R.S.
n° 602), p. 145-155.
1994 31 476 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
propos de Joinville, et cette coïncidence révèle le consensus des milieux
aristocratiques du xme siècle autour du sens du mot. Joinville, dans
son commentaire du Credo, dit aussi que le prud'homme lutte contre
le péché mortel. Il doit s'en relever à l'image du Christ ressuscité
des morts, en le confessant dans les trois jours. Il doit surtout, si
possible, s'en préserver en maîtrisant ses sens, dans l'espérance que
la porte de paradis s'ouvrira devant lui comme devant les vierges
sages de l'Évangile21.
La métaphore du combat, privilégiée par Joinville, continue à faire
de la prud'hommie une valeur familière à tous ceux que nourrit la
culture chevaleresque, tout en l'arrimant fortement à l'enseignement
chrétien par le truchement de deux références scripturaires omni
présentes dans la prédication du temps. L'une est la citation de Job 7,
1 (Militia est vita hominis super terram), traduite, en la circonstance :
« La vie de prud'homme est chevalerie sur terre. » L'autre est la
figure de Jacob dans sa lutte avec l'ange. Elle domine fortement la
fin du commentaire du Credo par Joinville. Jacob y est le « lutteur
prud'homme » qui tient de ses deux bras l'ange, ou plutôt Dieu lui-
même, si fortement que l'ennemi d'enfer ne peut trouver prise sur
lui, de toute sa vie. Il peut espérer, au terme de cette vie de combat
à mains nues, où les deux bras de la ferme foi et des bonnes œuvres
luttent et enlacent Dieu à la fois, recevoir le nom nouveau d'Israël
qui signifie « celui qui voit Dieu » — et en effet, Le voir vraiment
face à face22. Comme Joinville le laisse entendre ailleurs, les « preu-
domes » et les « preudes famés » deviendront, après leur trépas, les
saints et saintes de paradis23.
La figure de Jacob récapitule très exactement l'idéal de prud'homme
que cultivait le roi. « II aimait », dit encore Joinville, « toutes manières
de gens qui croyaient en Dieu et l'aimaient » — et parmi eux, Robert
de Sorbon, qu'il « faisait manger à sa table pour la grande renommée
qu'il avait d'être prud'homme »24.
La renommée : voilà l'autre critère décisif qui fait les pru
d'hommes25. Ils sont reconnus tels, et honorés en ce siècle de ce
21. Éd. L. J. Friedmann, Text and iconography for Joinville's Credo, Cambridge Mass.,
1958, p. 39 et p. 48-49. Le commentaire, assorti d'images, fut composé entre 1250 et 1251,
et révisé avant 1287.
22. Ibid., p. 50.
23.p. 48.
24. Jean de Joinville, Histoire de saint Louis, éd. citée, §30-31. Ce passage précède imméd
iatement l'épisode du débat sur prud'homme et béguin.
25. Elle fait aussi les saints, par l'importance donnée à la fama sanctitatis dans les procès
de canonisation qui s'organisent au XIIIe siècle (A. Vauchez, La sainteté en Occident aux
derniers siècles du Moyen Age d'après les procès de canonisation et les documents hagiographiques,
Rome, École française, 1981). Je remercie M. Mollat du Jourdin d'avoir attiré mon atten
tion sur ce point. ROBERT DE SORBON, LE PRUD'HOMME ET LE BÉGUIN 477
nom qui, comme le disait saint Louis, « emplit la bouche ». Loin
d'être une simple rumeur, cette renommée est un jugement fondé
sur la reconnaissance de qualités morales26, qui sont en même temps
des vertus chrétiennes — au moins, les vertus cardinales. Avoir renom
de prud'homme sera, dans la société française des xive et xve siècles,
une forme de consécration capable de hisser bien des gens ordinaires
au rang du sujet idéal, comme le laissent entendre les lettres de
rémission27. Dès le xme siècle, ce renom a permis au « fils de vilain
et de vilaine » qu'était Robert de Sorbon d'avoir l'oreille du roi. Il
est aussi, dès ce moment, la forme de reconnaissance sociale à laquelle
chacun aspire. De ce point de vue, le sermon de Robert, fait pour
les gens de la ville et non pour ceux de la cour, offre un repère
précieux des avancées conquérantes, en milieu urbain, de l'idéal du
prud'homme. Rutebeuf s'en fait l'écho à sa manière, dans ses poèmes
religieux et profanes où abondent, comme d'ailleurs les œuvres
de Joinville, les prud'hommes clercs, religieux et simples laïcs28.
III. Le béguin
Les béguins, eux aussi, se trouvent parmi les gens de religion comme
chez les hommes du monde. Mais à l'inverse des prud'hommes, ils
subissent la dérision, qui rend leur position sociale bien inconfortable.
Chacun sait comment « béguin » et « papelard » reviennent avec insis
tance au xme siècle, sous la plume de Gautier de Coinci, de Guil
laume de Saint- Amour, de Rutebeuf et de bien d'autres, pour dénoncer
l'hypocrisie de ceux que l'on soupçonne de mener privément une
vie beaucoup plus douce et permissive qu'ils ne le font en public29.
26. Au milieu du XIIIe siècle, Gossuin de Metz retient, à propos des prud'hommes, « le
sens et la bonne manière qui est en eux » {L'image du monde de maître Gossouin. Rédaction
en prose, éd. O. H. Prior^ Lausanne, 1913, p. 84). Sur Gossuin, voir Dictionnaire des Lettres
Françaises. Le Moyen Age, Paris, 1992, p. 555).
27. Cl. Gauvard, « De grâce espécial ». Crime, État et société en France à la fin du Moyen
Âge, Paris, Publ. de la Sorbonne, 1992, II, p. 741-743 et 889-892.
28. Œuvres complètes de Rutebeuf, éd. E. Faral, et J. Bastin, Paris, 1977, 2 vol., passim,
notamment dans la Chanson des ordres (I, p. 330-333) : dans sa Vie de sainte Elysabel (II,
101-166), les preudommes abondent (v. 60, 65, 71, 77, 86, 87, 111, etc.), et Elisabeth
de Hongrie est une « preude famé » (v. 38, 216-217), mais quand le landgrave de Thuringe
songe à l'épouser, son entourage s'en étonne par ces mots : « Nous nous poons moult
merveillier / que béguins volez devenir » (v. 406-407). Dans Y Histoire de saint Louis, éd.
citée, Joinville parle de prud'hommes clercs : outre Robert de Sorbon (§31), le légat Eudes
de Châteauroux (613) ; moines et religieux : le franciscain Hugues de Digne (56), et l'abbé
cistercien de Cheminon (120-121); et surtout, laïcs chevaliers (25 et 38, 32, 106, 138,
157, 168, 173, 224, 232, 268, 278, 391, 438, 560).
29. Voir H. Grundmann, Movimenti religiosi..., ouvr. cité, p. 336-340. Robert de Sorbon,
lui aussi, emploie souvent papelard comme synonyme de béguin. Ce mot est probablement

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