Aspects de l'évolution socio-morale de l'adolescent - article ; n°2 ; vol.6, pg 97-146

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Enfance - Année 1953 - Volume 6 - Numéro 2 - Pages 97-146
50 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1953
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J. Burstin
Aspects de l'évolution socio-morale de l'adolescent
In: Enfance. Tome 6 n°2, 1953. pp. 97-146.
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Burstin J. Aspects de l'évolution socio-morale de l'adolescent. In: Enfance. Tome 6 n°2, 1953. pp. 97-146.
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DE L'ÉVOLUTION SOCIO-MORALE
DE L'ADOLESCENT
par J. Burstin
Les recherches contemporaines de la psychologie génétique convergent
pour mettre au centre de toute l'évolution mentale de l'enfant la lente
et laborieuse construction de l'univers de la pensée conceptuelle qui,
petit à petit, émerge du monde perceptif et se superpose à lui. Une
partie essentielle de cet édifice complexe, et la plus tardivement achevée,
appartient au domaine social et moral. Ici, comme ailleurs, à l'origine
l'enfant se trouve en présence des expériences de l'ambiance concrètes,
fragmentaires, hétéroclites, souvent contradictoires. Quelles sont,
parmi les innombrables manifestations du milieu social, celles que l'en
fant aperçoit et relève au cours des différentes étapes de sa route?
Comment les conçoit-il et quelles sont ses réactions successives à leur
égard, aux divers moments de son développement? Comment, en par
tant d'elles, arrive-t-il à se dégager du particulier pour s'acheminer
graduellement vers une conception portant sur sa personnalité phys
ique, morale et sociale. Lé présent travail se propose d'apporter une
contribution à la connaissance de certains aspects de cette évolution.
Nous avons proposé aux -enfants le sujet de rédaction suivant :
Imaginez que vous possédez une baguette magique qui vous permet
de changer le monde. Que changeriez-vous :
1° A vous-même dans votre physique, à votre caractère;
2° A votre famille;
3° Autour de vous;
4° A l'école;
5° A la société.
Il nous a semblé que, conçues sous cette forme, ces questions ont
le mérite d'attirer l'attention de l'enfant sur les principales compos
antes du milieu social et sur lui-même, en tant que membre de ce
milieu. En même temps, elles lui permettent d'exprimer ses idées dans
un certain ordre sans que sa façon de penser en soit influencée. '
98 J. BURSTIN
Ces investigations ne devaient porter primitivement que sur des
enfants ayant dépassé leur 13e année. En effet, à cet âge — non seul
ement débutent les transformations physiologiques de la puberté — mais
encore un tournant se produit dans les conditions de l'existence. Ces
enfants vont tous quitter l'école primaire, les uns pour un centre d'ap
prentissage, les autres pour un placement chez un particulier. Ils vont
se trouver en contact beaucoup plus direct, plus étroit, avec la réalité
sociale. Leur préparation, comme futurs membres de la collectivité,
va entrer dans son dernier stade. Ceux parmi eux, de beaucoup les
moins nombreux, qui passent au cours complémentaire, y trouvent une
atmosphère différente de celle qu'ils ont connue auparavant. En dépouil
lant les documents rassemblés, il est vite apparu que l'on se trouve en
présence d'un certain nombre de stades étroitement liés entre eux et
se succédant les uns aux autres. Dès lors, il s'est révélé indispensable
pour la compréhension du premier de ces stades de l'étudier en relation
avec les réponses données par des enfants plus jeunes. Nous étions ainsi
amenés à soumettre à cette épreuve une centaine de sujets âgés de
8,6 à 12 ans, élèves des écoles primaires.
Les enfants au-dessus de 13 ans étaient au nombre de 750. Garçons
et filles s'y trouvaient représentés à peu près par moitié (1). Ils se recru
taient pour les trois quarts dans la population scolaire de la banlieue
parisienne. 430 ont composé à l'occasion de l'examen d'orientation
professionnelle. Ils étaient donc tous dans leur 14e année et, presque
tous, élèves de la classe de fin d'études primaires. 320 de ces enfants se
recrutent parmi les candidats aux cours complémentaires industriels
d'électricité, d'horlogerie et les élèves des deux sexes de 4e et 3e de
quatre cours complémentaires. Ils étaient âgés de 13,6 à 16 ans. Un
très petit nombre parmi eux avait même dépassé cet âge de quelques
mois. L'éventail des âges est donc large. Le niveau scolaire de ces sujets
l'est aussi. Il va de la classe de perfectionnement à la classe du brevet,
en passant par les cours moyens, les fins d'études et toutes les classes
du cours complémentaire.
En dehors de la « baguette magique », plusieurs centaines de nos
sujets ont eu à répondre au test des phrases non terminées de Stein,
ce qui a permis d'avoir quelques données sur leur caractère. Pour beau
coup d'entre eux, nous avons eu à notre disposition les dossiers de divers
examens psychologiques pratiqués par des Centres' d'Orientation pro
fessionnelle, ainsi que les fiches médicales qui fournissaient, entre autres,
les renseignements sur le degré de l'évolution pubertaire.
(1) Nous nous faisons un plaisir de remercier ici Mme le Dr Parmentier, médecin-inspecteur
des Services d'Orientation professionnelle de la Seine, Mmes Mathieu, Mongreville et Burstin-
Stora, directrices de section d'O. P., et Mne Lascroux, professeur de Cours complémentaire, qui
ont bien voulu nous apporter leur concours en rassemblant le matériel pour ce travail. SOCIO-MORALE DE L'ADOLESCENT 99 ÉVOLUTION
1. Les réponses des moins de 13
Les premières réponses de l'enfant portent un cachet ludique, Elles
se rencontrent entre 9 et 10 ans, diminuent ensuite pour disparaître,
sous leur forme pure, vers 11 ans. L'enfant se sert de son pouvoir ima
ginaire pour se livrer à une activité de jeu et réaliser des tours extraor
dinaires.
Pie. 8; 6. — Autour de moi, je changerais un «joli avion en un petit. À
l'école, je changerais les taille-crayons en locomotive. Dans la société, je chan
gerais en clowns les gens qui me font rire.
Cha. 10. — Dans mon physique et mon caractère, je ne changerais rien.
Je ne changerais rien (= dans ma famille). Je changerais les gens en pierres.
Je les tables (de la classe). Je une vieille maison eu
beau château comme celui de Versailles.
Mu. 10;6. — Dans une poêle, je mettrais de l'huile, je la ferais tomber, je
(= ferais) sortir un lapin blanc. Devant papa et maman, je apparaître
une pièce de dix francs. Je planterais une échelle et quand je dis ; abraca
dabra, elle tombera. A l'école, je ferais disparaître un jeu de cartes. Je détache
mon manteau que j'avais attaché avec des ficelles, je défais mon manteau
sans défaire les nœuds de la ficelle.
Na. 13;6 (débile, cours moyen lre année). — Dans mon physique, je vou
drais être déguisé en homme pour faire disparaître des choses et en faire venir
d'autres choses extraordinaires. Dans ma famille, je voudrais que mon père
soit déguisé en ours et, avec ma baguette magique, je changerais
à la place de ma mère. Autour de moi, je voudrais avoir et faire venir des
bêtes et je voudrais faire le jongleur et refaire repartir (probablement les
bêtes).
Même, parmi les plus jeunes, les réponses exclusivement de ce genre
sont rares. Beaucoup plus souvent, l'enfant, même à 9 ans, prend une
attitude réaliste. Il se tourne résolument vers son milieu et envisage,
grâce à sa puissance, d'y introduire des modifications. Ses desiderata
portent sur des aspects très concrets, et même des détails très limités,
de l'existence matérielle.
Go. 9. — Je changerais la cour de l'école, elle est trop petite pour toute
l'école.
Ger. 10. — J'aimerais changer à ma famille notre cuisinière^ J'aimerais
que les épiciers vendent moins cher.
Mo. 10;2. — Dans mon physique, je changerais mes souliers en souliers
propres. Mes cheveux en cheveux propres. Autour de moi, je changerais les
habits de pauvres vieillards en vêtements propres. A l'école, je changerais
la cour mouillée en cour sèche, le mur blanc en mur vert.
La. 10. — Je changerais sur mon physique, mes habits. Si j'avai* «ne
maladie, je me la ferais passer. A mes parents, je changerais les meuble» en
plus beaux. A la société, je changerais les villes, je ferais de beaux monuments. 100 J. BURSTIN
Les enfants au-dessus de 10 ans, et les plus intelligents parmi les plus
jeunes, expriment le même genre d'aspiration sous une forme plus génér
ale. Les souhaits d'une vie matérielle plus aisée, d'un travail moins
pénible pour les parents, d'une habitation moins sordide, se répètent,
avec une monotonie lassante, dans la plupart des protocoles.
Ga. 10. — Ma famille est gentille; je voudrais qu'elle soit plus riche. Je
voudrais aussi un beau pavillon, un beau jardin.
Se. 11. — A ma famille, je voudrais qu'ils aient un peu plus d'argent et
une plus belle maison.
Gat. 11. — Je ferais le bonheur de toutes les familles en leur donnant des
maisons.
Jo. 11. — Je me rendrais beau en un beau costume bien propre. A ma
famille, je la ferais riche et heureuse. Autour de moi, je ferais de belles mai
sons et que tout soit nouveau. ~
A l'école, je ferais de beaux livres et de belles tables bien jaunes.
Che. 11 ;9. — Ma famille, je voudrais qu'elle soit riche et bien habillée, et
avoir une maison correcte.
Ces réponses réalistes voisinent souvent chez les moins de onze ans
et plus rarement après cet âge, avec des thèmes ludiques.
Gre. 9;6. — Je changerais mon caractère pour devenir plus gentille. Je
ne changerais rien dans notre famille. Je changerais les arbres en pierres.
Mal. 10. — Moi, je me changerais mes habits en or, pas trop lourd. Je
changerais le monde de place et je ferais marcher la terre, je changerais les
avions en auto. Je changerais la cour (= de l'école) pour qu'elle soit un peu
plus grande.
M. l. 11. — Je les arbres en animaux, les personnes en nains.
Je changerais mon caractère en y mettant un peu d'application. Je ne changer
ais rien dans ma famille, je ferais faire des maisons pour les pauvres. Je vou
drais changer de table (= en classe) parce que mon camarade est méchant.
. A côté des réponses d'inspiration réaliste et ludique, on rencontre
chez certains sujets une prise de position à intermédiaire. L'enfant se
sert de sa puissance imaginaire pour apporter aux difficultés et aux
problèmes de sa vie quotidienne des solutions magiques.
Mar. 9;6. — A l'école, pour apprendre mes leçons, je toucherais mes
livres d'un coup de baguette et la leçon s'apprendra toute seule.
Ro. 10. — Dans ma famille, je ferais, s'il faut, mettre la table avec ma
baguette, je la mettrais d'un seul coup. S'il y a une table qui nous gêne, je la
mettrais dehors. Autour de moi, si quelqu'un nous embête, je le changerais
en pierre. A l'école, si je suis tombé et que je saigne, je le (= la blessure) guér
irais.
Pi. 11. — Je changerais tous les personnages qui me déplaisent en fleurs,
en .arbres, en oiseaux, en poules et en lapins. Quant il y aurait le marché, je
prendrais tout ce que j'aime et ceux qui ne sont pas contents, je les changer
ais en mouches, en papillons, ou en craie. ÉVOLUTION SOCIO-MORALE DE L'ADOLESCENT 101
Ces sortes de réponses méritent d'être relevées, du fait de leur pré
sence sous une forme plus complexe, dans les stades ultérieurs.
Les thèmes réalistes qui viennent d'être décrits sont communs à tous
les enfants étudiés dans ce paragraphe. Ils sont l'écho des difficultés
de l'existence des classes laborieuses dans lesquelles se recrutent tous
ces enfants. Vers 11 ans, des motifs plus personnels font leur apparition
et vont s'ajouter aux précédents, motifs inspirés par ce que l'existence
de chaque sujet comporte des expériences et des situations qui lui sont
particulières.
Hi. 10;7. — Dans ma famille, je changerais mon petit frère qui est sourd
partiel pour qu'il entende et qu'il soit encore plus intelligent qu'il ne l'est, et
ma sœur, je la ferais devenir première et je ferais venir mon père à X. (son
lieu de résidence) au lieu de Y. (lieu de son travail très distant du précédent),
parce qu'il est fatigué quand il rentre le soir et je ferais que maman ait moins
de travail.
Pir. 11. — Dans ma famille, je changerais que mon petit frère et ma petite
sœur ne soient plus malades, et aussi je changerais à ce que papa et maman
ne soient plus fatigués.
Sev. 12. — Dans ma physionomie, je mes lunettes car je n'aime
pas les avoir, c'est trop énervant.
La. 12. — Dans mon physique, je monterais sur un trapèze (enfant chétif
et maladroit).
Hu. 12 ;4. — Dans mon caractère, je changerais mon goût parce que je
ne mange pas beaucoup et je voudrais de l'appétit. A ma famille, je changerais
ma mère en une dame très forte et qu'elle puisse travailler, car elle ne peut pas
travailler à la suite d'opérations très graves.
Si l'on considère maintenant les réponses données à chacune des ques
tions de l'épreuve, on constate que celles qui se rapportent au sujet et
à sa famille sont traitées avec prédilection. Les questions concernant
les parties du milieu, autres que la famille, donnent lieu chez beaucoup,
parmi les plus jeunes, à des réponses négatives; l'enfant ne voit pas la
nécessité d'y apporter une modification quelconque. Cette attitude ne
doit pas être interprétée dans ce sens que l'enfant trouve tout parfait.
Elle témoigne" seulement que, pour certains enfants, ces termes sont
encore vides de sens. Leur horizon social ne dépasse pas le cercle de la
famille et de l'entourage immédiat. La liaison n'a pas encore été établie
avec ce milieu plus lointain qu'est la société. En règle générale, tous les
enfants à partir de 10 ans font entendre un ou même plusieurs souhaits
de changement relatifs à leur entourage, à l'école et même à la société.
Mais, fait hautement caractéristique, ils ne font que transposer sur ce
plan plus vaste, parfois sans rien y changer, les situations et les expé
riences qu'ils ont connues dans leur famille. Il leur arrive parfois d'y
ajouter des considérations qui relèvent exclusivement du milieu social
ou scolaire. De nouveau, il y a lieu de souligner que ces remarques s'in
spirent des aspects très circonscrits de l'existence matérielle. J. BVRSTÎN 102
Gev. 10;6. — A l'école, je voudrais changer rien. Je voudrais changer à
la société les gens qui sont mal habillés.
Fo. 10. — Autour de moi, je changerais ma maison en plus jolie avec des
portes et un jardin de toutes sortes de fleurs, et puis je changerais toutes les
maisons (en plus) belles, et puis toutes les rues en briques rouges et les trot
toirs garnis de fleurs, et puis qu'il n'ait plus d'immondices dans tous les coins.
A l'école, je changerais tous les murs en images, en gravures, en cartes et les
élèves auraient un petit pupitre avec une place pour mettre les encres, et
puis on aurait des livres écrits en différentes couleurs.
De. 10;3. — Autour de moi, je transformerais les vieilles routes mal
propres en de grandes routes goudronnées. Dans les écoles, je changerais la
cour de récréation en petit stade. Dans la société, je transformerais les vieil
lards mal vêtus en des hommes mieux habillés et que l'on ne fasse plus de
guerre. -
Cre. 11 ;4. — Je changerais ma famille en riche... Je changerais autour
de moi les pauvres en riches, je changerais les bons vieux en bons jeunes. Je
changerais les maisons en ruines en belles maisons, les bêtes nuisibles en bêtes
ntïîes... Si on se plaignait que les commerçants vendent la viande trop chère
je (= çà).
Sa. 11;11. — Que les marchands vendent moins cher leurs marchandises
et, comme cela, les vieillards pourraient mieux se nourrir.
Dans l'école, je changerais qu'elle soit plus près de ma maison. Qu'il ait
nue grande cour de Récréation et le stade tout à côté.
L*enfant ne va pas au-delà du fait concret et particulier. Il est inca
pable d'tmifier ceux-ci pour les envisager sur le plan des idées dans une
perspective plus générale, celle d'une conception socio-morale quel
conque. Dans ce sens, sa pensée est encore restée purement perceptive.
Rien n'est, à ce sujet, aussi caractéristique que les réponses recueillies à
la question de l'école. Dans une proportion écrasante, elles expriment
le désir d'un changement de l'aspect des lieux, comme on a pu s'en rendre
compte d'après les exemples rapportés. Aucun des multiples problèmes
que pose cette institution, tels que le rôle du maître, son autorité, la
nécessité de la discipline, etc., si abondamment évoqués dans la suite,
n'est même effleuré.
Les réponses concernant le changement de caractère confirment
indirectement ce qui vient d'être dit. Beaucoup, -parmi ces enfants,
n'éprouvent pas le besoin d'un tel changement, ce qui tranche, comme
on le verra par la suite, avec ce que l'on observe chez les plus âgés.
Mais, même pour ceux qui répondent par l'affirmative, les propos ne.
sont que le simple écho des observations et des remontrances de l'en
tourage.
Mae. 9. — Je veux changer dans mon physique que je sois plus gentil et
je veux changer dans mon caractère que je travaille mieux.
Spo. 9. — Je voudrais être un peu plus beau et être un peu plus gentil.
Je voudrais que papa soit un peu plus gentil et maman aussi, (je voudrais)
être déguisé en indien. ÉVOLUTION SOCIO-MORALE DE L'ADOLESCENT 103
Mar. 9;6. — Dans mon physique et dans mon caractère je me rendrais
plus aimable.
Ja. 10. — Dans mon caractère je changerais ma méchanceté en gentillesse
avec ma mère et mon frère.
Du. 11;3. — Dans mon physique je ne changerais rien. Dans le caractère
je changerais, je veux meilleur caractère.
Le vague de ces propos frappe. Désir de changement de caractère
sans qu'il soit précisé sur quoi cette modification doit porter. Répétition,
comme une leçon apprise, de certains préceptes moraux inculqués par
l'éducation. Répétition en écho des expressions dont se sert habituell
ement l'adulte (gentil, méchant, mauvais, sage, désobéissant, etc.) dans
ses appréciations de la conduite de l'enfant, sans que celui-ci y ajoute
la moindre note personnelle. Ces mots désignent pour lui des contenus
complexes, globaux et très divers dont il n'a pas encore 'dissocié les
éléments. La monotonie, la sécheresse de ces réponses, tranche part
iculièrement avec la prolixité, la variété et la richesse de celles qu'il
donne plus tard quand il prend pleinement conscience de sa personnalité
morale.
Il est maintenant possible d'embrasser dans une vue d'ensemble
les résultats partiaux de cette analyse. Quand on aligne les réponses
fournies aux différentes parties du test par l'enfant au-dessous de
13 ans, on ne manque pas d'être frappé de voir combien leur inspiration
paraît être identique et combien elles convergent dans le même sens.
L'enfant de cet âge est réaliste et sa pensée est très concrète. Ce sont
les divers aspects matériels, parfois 'très limités, de l'ambiance qui
attirent son attention, alimentent sa réflexion et orientent ses deside
rata. Le contenu des réponses, d'une façon prépondérante, sinon
exclusive, concerne les difficultés de l'existence au foyer de ces enfants,
ce qui n'est pas fait pour surprendre étant donné leur recrutement.
Mais ce qui est plus révélateur, dans la mesure où on rencontre de temps
à autre des motifs plus personnels en relation avec ce que l'expérience
de chaque sujet a de particulier, c'est que ceux-ci portent toujours le
même cachet réaliste et pratique. Les considérations auxquelles se
livre l'enfant à propos de l'école sont aussi caractéristiques. Celles-ci
portent sur l'aspect des lieux, tandis que les divers problèmes sociaux
ou moraux que soulève cette institution sont passés sous silence. L'en
fant n'a pas encore fait, de ces problèmes que pose la vie en commun,
le sujet de ses méditations conscientes. Il est incapable de le faire aussi
longtemps qu'il n'a pas pris pleinement conscience de lui-même en sa
qualité de personne sociale et morale. Ceci est corroboré par les réponses
à la question concernant le- caractère. Ces réponses manquent souvent
et, quand elles existent, elles^ sont vagues ou sont une répétition sans
originalité des appréciations des adultes.
L'univers social de l'enfant est encore très restreint, il ne dépasse
guère son entourage immédiat. Le monde extérieur ne lui est accessible 104 7. BURST1N
que par les phénomènes et les situations qui lui rappellent ceux qu'il
a observés dans son foyer. Ainsi, la question concernant la société reste
souvent incomprise jusqu'au terme lui-même, ou donne lieu à une simple
transposition des expériences vécues dans la famille.
La pensée de l'enfant apparaît ainsi comme très fragmentaire et
très éparpillée. Elle adhère trop aux différentes situations qui l'in
spirent sans pouvoir les dépasser et les organiser d'un point de vue
général. Elle est encore toute proche du stade perceptif, stade qu'elle
a déjà dépassé dans les autres domaines.
Sur ce tableau général viennent parfois se profiler, à l'état isolé,
certains motifs caractéristiques des stades plus tardifs. Cette précocité,
d'après les constatations que nous avons pu faire, semble souvent avoir
pour cause une structure familiale particulière (foyer dissocié, parents
trop autoritaires, etc.). Dans d'autres cas, on trouve des particularités
caractérielles qui rendent l'enfant hypersensible à certaines expériences
ou situations (enfant timide, peureux, diminué physiquement, etc.).
Ces diverses causes peuvent d'ailleurs se combiner entre elles.
Ser. 12. — Dans mon caractère je changerais ma tête de cochon et ma
tête de mauvais joueur. A ma famille je la tête de à ma
tante {qui l'élève probablement) et son sens de mauvaise joueuse. Autour
de moi je changerais les arbres qui sont dans la cour de l'école et j'élargirais
la cour pour avoir de la place, et j'élargirais la rue Anatole-France parce que
les autobus sont obligés de s'arrêter pour pouvoir se croiser. A la société, je
changerais les animaux les plus féroces, comme le lion, la panthère.
Le thème du caractère qui s'imposera plus tard d'une façon si aiguë
à la réflexion de l'enfant ressort ici avec d'autant plus de relief que tous
les autres motifs portent sur des changements matériels et utilitaires.
. Il reste enfin à mentionner un motif qui tranche sur ceux que l'on
rencontre habituellement avant 13 ans : c'est celui de la guerre. Loin
d'être rare, il se rencontre même chez les débiles.
Ca. 10. — Je voudrais que tout le monde ait un bon cœur et que tout le
monde s'accorde et qu'il n'ait jamais de guerre.
Om. 10;2. — A la société je changerais la guerre en paix et les vieilles mai
sons en maisons neuves.
Be. 11;8. — Je changerais tous les guerriers en gens simples et ceux qui
voudraient faire la guerre je les changerais en animaux.
L*expérience directe ou indirecte que l'enfant a pu avoir de la guerre
explique la fréquence relative de ce thème, même parmi les plus jeunes. ÉVOLUTION SOCIO-MORALE DE V ADOLESCENT 105
2. Premier stade :
prédominance des préoccupations matérielles
L'étude préliminaire qui vient d'être faite permet maintenant d'abor
der l'objet proprement dit de ce travail. Tous les protocoles recueillis
ont été d'abord analysés en prenant exclusivement en considération
leur contenu. Il est alors apparu qu'ils peuvent se classer suivant un
certain nombre de types déterminés. L'originalité de chaque type est
assurée par la prédominance d'un ensemble de motifs qui lui sont propres-
II existe, en outre, une parenté entre ces motifs comme s'ils étaient issus
d'un même thème central. Chaque type a été ensuite considéré par rap
port aux enfants qui lui correspondent. Cette comparaison a fait res
sortir le rôle joué par l'âge, l'intelligence et la constitution caractérielle.
Ces différents types apparaissent ainsi comme autant de phases évolu
tives qui se succèdent dans le temps les uns aux autres. Le présent
mémoire s'attache, en premier lieu, à caractériser leurs aspects essen»
tiels. Il n'étudie ici qu'incidemment le rôle des facteurs dont elles sem
blent dépendre.
Le stade actuel apparaît comme un prolongement du précédent.
Toutes les particularités que l'examen des enfants au-dessous de 13 an*
a fait ressortir trouvent ici leur complet épanouissement. On constate
un accroissement et une diversification dans la gamme des motifs, mais
leur nature ne varie guère, le point de vue auquel se place l'enfant est
identique.
Les réponses exclusivement ludiques sont très rares. Elles sont
données par certains débiles.
M av. 13. — Je transformerais les élèves en pierres, je ferais de la cour (d&
l'école probablement) un terrain de football, (je transformerais) les voitures,
en camions, une poussette en carrosse en argent. Les enfants riches, je les'
ferais devenir pauvres et les pauvres riches. (Rancune très rare, nous ne
l'avons rencontrée qu'une seule fois dans tout notre matériel sous une forme
aussi directe.)
Beaucoup plus souvent l'enfant de ce stade se sert de sa puissance
magique pour donner une solution que l'on pourrait appeler féerique,
à ses désirs, ses appétits et ses problèmes, solution où les éléments
ludiques ne sont pas toujours absents.
Ni. 13 ;9 (classe F. E. P.). — Je me changerais en roi, je changerais ma
famille en des gens bien honnêtes, je tout ce qui est autour de moî
en personnes plus basses que moi; je l'école en château fort et je
serais roi et l'école serait mon château fort et toute la société serait des gens"
de la cour.
Po. 13 (classe F. E. P.). — Je possède une baguette magique, je décide
de me changer en fée et que ma famille soit tous mes serviteurs, que mon

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