De la question de l'identité culturelle à celle du sujet. - article ; n°1 ; vol.40, pg 11-26

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Enfance - Année 1987 - Volume 40 - Numéro 1 - Pages 11-26
L'émergence de cette question révèle un regain d'intérêt général pour les questions inter -ethniques et une prise de conscience des minorités, qu'elles soient nationales ou qu'elles soient d'origines étrangères. La conjonction des notions d'identité et de culture relève sans doute plus profondément d'une « crise du sujet» et de son « retour paradoxal» au sein des sciences humaines.
On examinera d'abord le traitement de cette question dans la problématique actuelle de l'immigration en France. On soulignera en particulier le fait que l'argument des différences culturelles peut aussi être une manière de justifier des inégalités et des ségrégations sociales. On verra que l'histoire de l'immigration commence en réalité avec celle de l'émigration et que la question des racines et de la mémoire collective y est centrale.
La réflexion sur le pluriculturalisme qui s'est développée en anthropologie aux Etats-Unis, à partir de l'étude des sociétés dites primitives, a conduit à une conception de la culture comme réalité dynamique, en interaction et en évolution permanentes. Dans les rapports sociaux, eux-mêmes conçus en termes de rapports de pouvoir entre groupes sociaux (depuis les analyses marxistes notamment), la question de l'identité culturelle apparaît souvent comme l'enjeu de revendications d'un autre ordre (économique, social ou politique). La langue joue le rôle de symbole de l'identité sur lequel se cristallisent les conflits et les revendications.
Les situations de contacts entre langues différentes ont été étudiées par les sociolinguistes, essentiellement dans la perspective de l'évolution des langues. Dans cette perspective comme dans celle de l'apprentissage des langues secondes (cas des migrants en particulier), les processus identificatoires et la question de l'identité culturelle jouent un rôle fondamental : analyse des phénomènes d'acculturation, d'assimilation ou de rejet... Des analyses à tendances réductionnistes tentent de mesurer quantitativement attitudes et comportements des individus en situation inter culturelle, tandis que les contradictions fréquentes entre les actes d'un individu et les attitudes socialement reconnues d'un groupe dont il se réclame font resurgir la notion d'un sujet capable de se mouvoir dans le paradoxe.
Le rôle complexe de la question de l'identité culturelle apparaît enfin dans le traitement des problèmes liés à la présence massive, au sein du système scolaire français, d'enfants de migrants d'origines étrangères. La pédagogie « interculturelle» elle-même, se révèle ambiguë sous l'apparence d'ouverture aux autres cultures. Politique d'incitation au retour des populations immigrées ou d'intégration réelle dans la société française? On y dénote un présupposé sous-jacent d'homogénéité des cultures et de négation des différences et des minorités conduisant à une réification et une folklorisation des identités culturelles. La fermeture relative du système scolaire français où tout écart à la norme est perçu et traité comme handicap, jusque dans les formes de pédagogies interculturelles, relève sans doute d'un ethnocentrisme qui, peut devenir un ethnophobisme.
L'ethnophobisme ou le racisme s'analysent comme besoin de s'affirmer par le refus de l'autre et la recherche d'une légitimation des inégalités et des privilèges par la projection sans appel d'une infériorité sur l'autre. L'autre stéréotypé, folklorisé, n'est pas menaçant, mais le devient lorsqu'il est différent tout en étant le proche, le semblable. C'est ainsi que la question de l'identité culturelle renvoie au rapport à l'autre et à la quête d'unité du sujet, unité toujours recherchée, jamais atteinte.
En définitive, la question de l'identité culturelle prend place dans celle des processus d'identification qui sont au cœur de l'édification du sujet (identifications sexuelle, sociale, linguistique, nationale, religieuse, professionnelle, etc.), identifications auxquelles sont confrontés les humains depuis leur naissance. Le poids relatif et les interactions entre ces différents processus identificatoires au cours de l'enfance restent à analyser.
This question is today at the heart of the problem of immigration in France. Stress is placed on the fundamental role played by Collective Memory in situations of acculturation or assimilation. We review a few works, mostly American, inspired by Anthropological Culturalism and dealing with social movements based on identity claims. The close connection between cultural and linguistic problems explains why most studies are mainly sociolinguistic , focusing > on plurilingual situations, linguistic change, second-language acquisition, etc., which attempt to define the multiple dimensions of an« ethno- linguistic » identity. Our critical ■. examination of « intercultural » pedagogy in all its ambiguities, leads us to stress the difficulties entailed in confrontation with someone different, and the place of cultural identity in the various identification processes which determine a subject's structure.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
Lecture(s) : 90
Nombre de pages : 19
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Madeleine Rebaudières-Paty
De la question de l'identité culturelle à celle du sujet.
In: Enfance. Tome 40 n°1-2, 1987. pp. 11-26.
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Rebaudières-Paty Madeleine. De la question de l'identité culturelle à celle du sujet. In: Enfance. Tome 40 n°1-2, 1987. pp. 11-
26.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/enfan_0013-7545_1987_num_40_1_2940
Résumé
L'émergence de cette question révèle un regain d'intérêt général pour les questions inter -ethniques et
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étrangères. La conjonction des notions d'identité et de culture relève sans doute plus profondément
d'une « crise du sujet» et de son « retour paradoxal» au sein des sciences humaines.
On examinera d'abord le traitement de cette question dans la problématique actuelle de l'immigration en
France. On soulignera en particulier le fait que l'argument des différences culturelles peut aussi être une
manière de justifier des inégalités et des ségrégations sociales. On verra que l'histoire de l'immigration
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La réflexion sur le pluriculturalisme qui s'est développée en anthropologie aux Etats-Unis, à partir de
l'étude des sociétés dites primitives, a conduit à une conception de la culture comme réalité dynamique,
en interaction et en évolution permanentes. Dans les rapports sociaux, eux-mêmes conçus en termes
de rapports de pouvoir entre groupes sociaux (depuis les analyses marxistes notamment), la question
de l'identité culturelle apparaît souvent comme l'enjeu de revendications d'un autre ordre (économique,
social ou politique). La langue joue le rôle de symbole de l'identité sur lequel se cristallisent les conflits
et les revendications.
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socialement reconnues d'un groupe dont il se réclame font resurgir la notion d'un sujet capable de se
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L'ethnophobisme ou le racisme s'analysent comme besoin de s'affirmer par le refus de l'autre et la
recherche d'une légitimation des inégalités et des privilèges par la projection sans appel d'une infériorité
sur l'autre. L'autre stéréotypé, folklorisé, n'est pas menaçant, mais le devient lorsqu'il est différent tout
en étant le proche, le semblable. C'est ainsi que la question de l'identité culturelle renvoie au rapport à
l'autre et à la quête d'unité du sujet, unité toujours recherchée, jamais atteinte.
En définitive, la question de l'identité culturelle prend place dans celle des processus d'identification qui
sont au cœur de l'édification du sujet (identifications sexuelle, sociale, linguistique, nationale, religieuse,
professionnelle, etc.), identifications auxquelles sont confrontés les humains depuis leur naissance. Le
poids relatif et les interactions entre ces différents processus identificatoires au cours de l'enfance
restent à analyser.
Abstract
This question is today at the heart of the problem of immigration in France. Stress is placed on the
fundamental role played by Collective Memory in situations of acculturation or assimilation. We review a
few works, mostly American, inspired by Anthropological Culturalism and dealing with social movements
based on identity claims. The close connection between cultural and linguistic problems explains why
most studies are mainly sociolinguistic , focusing > on plurilingual situations, linguistic change, second-
language acquisition, etc., which attempt to define the multiple dimensions of an« ethno- linguistic »
identity. Our critical ■. examination of « intercultural » pedagogy in all its ambiguities, leads us to stress
the difficulties entailed in confrontation with someone different, and the place of cultural identity in the
various identification processes which determine a subject's structure.
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